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Full text of "Histoire de Hainaut : traduite en francais avec le texte Latin en regard, et accompagnée de notes"

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HISTOIRE 


DB 


HAINAUT 


IMPRIMERIE  DE  H,  FOURNIER, 


RUE     DE     SEIHF,     R 


HISTOIRE 


DE 


HAINAUT, 


PAR  JACQUES  DE  GUYSE, 


TBADCITE    EN    FnANÇilS,    AVEC    LE    TEXTE    LATIN    EN    KEGAtlD, 

■  TACCOVPtSKÉeOEXOTES. 

(  Fje  texte  rst  publié  pour  U  première  fois  sur  lieux  manuscrits  de  la  Bil)liolliî<|ue 
du  Roi.  ) 


TOME   QUATORZIÈME. 


A    PARIS, 

CHEZ  PAULIN,  LIBRAIRE, 

PLACE     DE     LA     BOURSE . 

CHI7.    l'aUTEUP,  ,    RIE    DE    LA     ROCHEEOLCAl  LD.     .\°    1;?. 

A  BRUXELLES, 
CHEZ  ARNOLD  LACKOSSE,   IMPRIMEUH-LIBRAIRE. 

M   UCCC  XXXlI. 


TROISIEME  PARTIE 


A.NNALES  DE  HAINAUT, 

TOME  IV. 
LIVRE  VINGTIÈME. 


XIV. 


iiSOfiS 


ANNALES 


IIISTORIJE 


ILLUSTRIUM  PRINCIPUM 

HANNONI^ 


LIBER  VIGESIMUS 


CAPITULUM  1. 

De  rumorihiis  Baldiiini  comitis  Flantliiae  et  HannoniaR,  impora- 
toris  Constantinopolilani. 


PosTQUAM  iii  praecedenti  libro,  occaslone  legcnda- 
rum  sanctorum  Dominici  atqiie  Francisci  confesso- 
rum,  (lisgressl  faimus  ab  historiis  iticœptis,  nunc  ad 
oasdetn  calamum  revocamus.  Obitu  igitur  pcr  Fran- 
rlam,  Hannoniam  atque  Flandriam  divulgato  illustris 
principis  comitis  Hannoniae  Fiandriœque  et  Constaii- 
linopolitainimpcratoris,  annovidelicetDominiMCCvi, 
in  iinmensuin  omnes  in  lamenlum  cl  flctum  ,  lnrtum 


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ANNALES 

HISTORIQUES 

DES  NOBLES  PRINCES 

DE  HAINAUT. 

LIVRE  VINGTIÈME. 
CHAPITRE  I. 


Bruits  divers  an  sujet  de  Baudouin  ,  comte  Flandre  et  de  Hainaut, 
empereur  de  Constanlinople, 


Je  vais  maintenant  revenir  à  mon  récit ,  dont  je  me 
suis  écarté  dans  le  livre  précédent  à  l'occasion  des 
lé;^endes  de  saint  Dominique  et  de  saint  François  , 
confesseurs.  La  nouvelle  de  la  mort  de  l'illustre  comte 
de  Flandre  et  de  Hainaut,  empereur  de  Constanti- 
nople  ,  s'étant  répandue  en  France  ,  en  Hainaut  et  en 
Flandre  ,  l'an  1206,  tous  les  habitans  furent  accablés 
de  douleur  ;  et  ce  fut  principalement  dans  ses  anciens 
états  que  ses  amis  et  ses  vassaux  pleurèrent  sa  mort  et 


/|  A  N  \'A  f>ES 

et  (lolorem  prorupcriint;  et  specialiter  in  terris  quon- 
dàm  slbi  subditis  indicibililer  de  ejus  nece  nobilium- 
quo  suorum  amici  atque  subditi  se  lacbrymabiliter 
afflixerunt  :  per  omnes  ecclesias  patrianiin  exequiae, 
sacrificia  atque  oblationcs;  per  loca  pauperiim,  lepro- 
serianim ,  xaenodoxiarum ,  hospitaliorum,  viduis  et 
orphanis  undiquè  comitatuuin  eleemosyn^e  clargiun- 
tiir  atque  disperguntur  intuitu  defunctorum.  Paueis 
evolutis  mensibus,  inimicis  Leviatlian  suscitantibus, 
volaverunt  runiores  per  totam  Flaudriam  quod  Bal- 
diiinus  imperator  vivebat,  et  quod  manus  Sarraceno- 
rum  evaserat,  et  quod  in  brevi  ad  Flandriam   [ad- 
venirel].  Undè  iiiulti  sexûs  utriusque  agitabantur; 
uescientes  oui  crcderc,  ambigui  efficiebantur  :  et  in 
tantum  excrevit  illorum  opinio ,  ut  rex  Francise  et 
Pliilippus  Namurcensis,  Iniperatoris  frater,  cogeren- 
tur  comitatibus  Flandriae  atque  Hannonia'  litteras  cis 
oslendere  de   morte  Balduini   atque  suorum,   quas 
Henricus  ejus  frater,  qui  successerat  sibi  in  imperio 
Constaiitinopolilano,  ipsis  transmiserat,  mortem  dicti 
Balduini  continentes.  Sed  littcras  audientes,  et  sigilla 
litterarum  videntes,  multi  eorum  dicebant  hujus  lit- 
tcras fore  subreplitias  et  confictas.  Tandem  pro  tem- 
pore  aliquoto  minores  bujusmodi  quieverunt.  Quali- 
ter  vero  Henricus  imperator  Constantinopolitanus  in 
imperii  regiminc  se  habuerit ,  si  quis  scire  voluerit , 
légat  gestadictorum  amborum  imperatorum  Balduini 
atque  Henrici  à  Venetiis  confecta,  ubi  amborum  lau- 
des solemnlter  extolluntur.  His  tempoiibus  Flandren- 
ses  atque  llannonienscs  parlamcnla  adinvicem  (rac-> 


DE    IIAINAUJ.     MVlll'     XX.  .) 

celle  de  ses  nobles  compag;nons.  Des  messes  et  des  scr- 
viecs  funèbres  lurent  célèbres  pour  lui  dans  toutes  les 
églises,  et  d'abondantes  aumônes  furent  distribuées,  à 
l'intention  du  défunt,  aux  veuves  et  aux  orphelins  des 
deux  comtés,  dans  les  asiles  des  pauvres,  dans  les  lépro- 
series ,  dans  les  hospices  et  dans  les  hôpitaux.  Peu  de 
mois  après  ,  à  l'instigation  détestable  de  Léviaihan,  le 
bruit  se  répandit  dans  toute  la  Flandre  que  l'empereur 
Baudouin  était  vivant,  qu'il  s'était  échappé  des  mains 
des  Sarrasins,  et  qu'il  arriverait  bientôt  en  Flandre. 
Cette  seconde  nouvelle  causa  une  grande  agitation 
parmi  les  habitans  des  deux  sexes.  Ils  ne  savaient  que 
croire ,  et  leur  incertitude  devint  telle  ,  que  le  roi  de 
France  et  Philippe  de  Namur  ,  frère  de  l'empereui-,  fu- 
rent obligés  de  montrer  aux  comtés  de  Flandre  et  de 
Hainaut  des  lettres  contenant  le  récit  de  la  mort  de 
Baudouin,  qui  leur  avaient  été  adressées  par  Henri,  son 
frère  et  son  successeur  à  l'empire  de  Constantinoplc  ; 
mais  à  la  lecture  de  ces  lettres  ,  et  à  la  vue  du  sceau 
dont  elles  étaient  revêtues  ,  beaucoup  de  personnes 
dirent  qu'elles  étaient  supposées.  Enfin  tous  ces  bruits 
s'apaisèrent  au  bout  de  quelque  tenis.  Ceux  qui  vou- 
dront savoir  comment  Henri,  empereur  de  Conslan- 
tinople,  se  conduisit  pendant  son  règne  ,  doivent  lire 
les  Gestes  des  empereurs  Baudouin  et  Henri ,  composés 
par  les  Vénitiens  ,  et  qui  contiennent  l'éloge  de  ces 
deux  princes.  Peudanl  l'absence  de  Philippe  de  Namur, 
les  habitans  de  la  Flandre  et  ceux  du  Hainaut  tenaient 
entr'eux  des  conférences  pour  choisir  un  autre  régent 
qui  gouvernerait  le  pays  et  serait  le  tuteur  des  filles  de 
l'empereur,  car  ils  se  méfiaient  en  quelque  sorte  de 
Pliilippe  de  ÎSauiur.  (]elui-ci  ,  craignant  que  le  roi 
d'Angleterre  ne  prit  pour  épouse  Jeanne  ,  i'ainéc  de 


l)  ANNALES 

tantes,  in  absentia  Philippi  Namurcensis,  de  ordinc 
alteiius  regentis  qui  patrias  atque  filias  dicti  impera- 
toris  regeret  atque  gubcrnaret,  quià  dictuni  aliqua- 
liter  habebant  suspectum  Philippum  Namurcii.  Qui 
Philippus  suspicans  ne  rex  Angliœ  antiquiorem ,  Jo- 
hannam  videlicet,  assumeret,  et  in  hoc  Flamingi  satis 
concordabaut,  ipse  apud  regem  Franciae  Philippum 
tractari  feclt ,  quod,  si  Rex  vellet  sibi  in  matrimonium 
dare  filiam  suam  quani  ex  Maria  iilegitimâ  uxore 
habuerat,  ipse  mitteret  sibi  ambas  filias  Balduini  im- 
peratoris.  Annuit  se  Rex  pétition!  suse,  deditque  sibi 
filiam  suam  in  matiimoninm ,  et  Philippus  Namur- 
censis de  lacto  misit  sibi  dictas  filias  gubcrnandas  et 
maritandas  :  ratione  cujus  tàni  Hannonienses  quàm 
Flamingi  nimiùin  dolentes ,  dictum  expulerunt  Phi- 
lippum, et  se  ipsos  ab  ejus  gubernatioue  exemerunt 
totaliter. 


CAPITULUM  IL 


De  raatrimonio  doininx  Johanaie  ,  anti(|nioris  fili.x  nnldiiini  im- 
pcratoris  ,  ciini  Fernando  régis  Poitugalliae  filio. 


Anno  Domini  mccviii,  Flandrensibus  atque  Hanno- 
niensibus  de  gubernatoribus  eorum  contendentibus, 
quià  solum  optabant  liabere  Bouchardum  et  sub  Phi- 


DE    IIAINALT.    LIVRE    XX.  -J 

ces  princesses,  et  voyant  que  les  Flamands  étaient 
assez  disposés  à  y  consentir,  fit  proposer  au  roi  de 
France  Philippe  de  lui  envoyer  les  deux  filles  de  l'em- 
pereur Baudouin,  s'il  voulait  lui  donner  en  mariage  la 
fille  qu'il  avait  eue  d'une  concubine  nommée  Marie  (1). 
Le  roi  se  rendant  à  ce  désir,  donna  sa  fille  en  mariage 
à  Philippe  de  Namur,  qui  lui  envoya  effectivement  les 
deux  princesses  pour  les  gouverner  et  les  marier.  Les 
habitans  du  Hainautet  de  la  Flandre  en  conçurent  un 
si  vif  ressentiment,  qu'ils  chassèreni  Philippe  ,  et  s'af- 
franchirent entièrement  de  sa  domination. 


(i)  Marie  était  fille  de  Philippe-Auguste  et  d'Agrès  de  Meranie, 
sa  troisième  épouse  ,  et  non  sa  concubine.  Marie  avait  été  d'abord 
fiancée,  l'an  i20i ,  au  jeune  Arthur,  duc  de  Bretagne  ,  tué  l'an  i2o3 
par  le  roi  d'Angleterre  ,  son  oncle  ;  elle  fut  fiancée  par  contrat  du 
mois  d'août  1206  à  Philippe  I ,  dit  le  Noble  ,  marquis  de  Namur  , 
qui  l'épousa  en  1210.  (  L'Art  de  vérifier  les  dates.  ) 


CHAPITRE  11. 


Mariage  de  Jeanne ,  fille  aînée  de  l'empereur  Baudouin  ,  avec 
Fernand  ,  fils  du  roi  de  Portugal. 


L'an  1208,  les  habitans  de  la  Flandre  et  du  Hainaut 
n'étaient  point  d'accord  sur  le  choix  du  prince  qui 
devait  les  gouverner.  Ils  désiraient  n'obéir  qu'à  Bou- 
chard ,  et  ne  voulaient  pas  rester  qlus  long-  tems  sous 


8  ANNALES 

lippi  rogimiiie  inniimè  persistere  volcbant,  MchalcUs 
reginae,  quae  fuerat  uxor  Philippi  quondàm  Flandriœ 
comitis,  atque  domini  Bouchardi  consllio  usi,  srrip- 
seiunt  Régi  quatenùs  dictas  fîlias  dedignaretur  ad 
Flandriam  et  Hannoniatn  remittere;  aliàs  sciebant 
qiiid  essent  acturi  :  decreverant  siquidem  se  régi  An- 
gllœ  reddituros.  Mehaldis  regina  hœc  considerans, 
proposuit  Bouchardo  ac  consilio  bonarum  villarum, 
quod  ejus  frater  rcx  Portugalliae  gratum  habebat 
filium,  Fernandurn  nomine,  qui  post  patrem  in  reg- 
num  succederet  Portugalliarum;  si  placeret  consi- 
liariis  patriarum  ,  tantùm  faccret  ipsa  apud  regem 
fralrein  suum  ,  quod  ipse  supplicaret  pro  Johannâ 
antiquiore  filiarum,  quatenùs  inatrimouialiter  con- 
jungi  valeret  Fernando  filio  suo.  Quaercsdiùagitata 
rovolutaqun  inter  consiliarios  patriarum,  paucis  evo- 
tatis  nobilibus,  tandem  rex  Portugalliae,  regina  Me- 
haldis soror  sua,  consiliarii  patriarum  tàm  Flandriœ 
quàm  Hannonise,  régi  Francorum  Philippo  tôt  et 
lanta  percgerunt,  quod  rcx  remisit  ambas  filius,  Jo- 
hannam  videlicet  et  Margaretam ,  Mehaldi  reginae 
Brugis,  quae  cum  gaudio  atque  laetiliâ  magnâ  ab  om- 
nibus susceptae  sunt.  ïemporis  successione,  Portu- 
gallia;  rex  captarc  volens  benevolentiam  Francorum 
régis,  noluit  matrimonium  de  Fernando  filio  suo 
consummari ,  nisi  esset  de  beneplacito  et  assensu  ré- 
gis Francorum  :  sicque  conclusum  est  finaliter  quod 
Rcx  mandavit  ulramque  partcm ,  Fernandurn  atque 
Johannam,  cum  amicis  partis  utriusque,  et  in  suiî 
praescntiâ  Parisius  malrimonium  ratificari  atque  so- 


DE    HAINAL'I.    LIVRE    XX.  f) 

la  domination  de  Philippe.  D'après  le  conseil  de  la 
■  reine  Mathilde  ,  veuve  de  Philippe  comte  de  Flandre  , 
et  de  Bouchard,  ils  écrivirent  au  roi  pour  qu'il  voulût 
bien  rendre  les  deux  filles  de  Baudouin  aux  comtés  de 
Flandre  et  de  Hainaut ,  disant  qu'autrement  ils  sau- 
raient ce  qu'ils  avaient  à  faire  :  car  ils  avaient  aupara- 
vant résolu  de  se  donner  au  roi  d'Angleterre.  La  reine 
Mathilde,  considérant  la  situation  des  choses,  exposa 
à  Bouchard  et  au  Conseil  des  bonnes  villes  ,  que  son 
frère  le  roi  de  Portugal  avait  un  fils  nommé  Fernand , 
qu'il  aimait  beaucoup ,  et  qui  devait  lui  succéder  au 
trône;  que  si  les  conseillers  du  pays  le  trouvaient  bon , 
elle  solliciterait  le  roi  son  frère  de  donner  pour  épouse 
à  son  fils  Fernand ,  Jeanne ,  l'ainée  des  filles  de  Bau- 
douin. Cette  proposition  fut  long-tems  discutée  entre 
les  conseillers  du  pays,  auxquels  furent  adjoints  quel- 
ques seigneurs.  Enfin  le  roi  de  Portugal ,  la  reine 
Mathilde  sa  sœur ,  et  les  conseillers  de  Flandre  et  de 
Hainaut  firent  tant  d'efforts  auprès  de  Philippe,  roi  de 
France  ,  qu'il  renvoya  à  la  reine  Mathilde,  à  Bruges, 
les  deux  princesses  Jeanne  et  Marguerite,  qui  furent 
reçues  avec  joie  par  tous  les  habitans.  Dans  la  suite,  le 
roi  de  Portugal ,  désirant  se  concilier  la  bienveillance 
du  roi  de  France  ,  ne  voulut  pas  que  le  mariage  de  son 
fils  Fernand  eût  lieu  sans  l'agrément  et  le  bon  plaisir 
du  roi  de  France.  En  conséquence  voici  comment  cette 
affaire  se  conclut.  Le  roi  manda  les  deux  parties ,  c'est- 
à-dire  Fernand  et  Jeanne  ,  avec  leurs  amis  ,  et  fit  rati- 
fier et  célébrer  leur  mariage  en  sa  présence,  à  Paris, 
avec  une  pompe  extraordinaire ,  aux  frais  des  habi- 
tans de  la  Flandre  et  du  Kainaut.  On  se  livra,  dans 
cette  occasion  ,  à  une  allégresse  inexprimable  ,  sans 
songer  à  cette  parole  du  sage  ;  «  Que  l'excès  de  la  joie 


10  ANNALES 

lemnisari  fecit  cum  pompis  et  expensis  sumpluosis  , 
ad  expensas  tàm  Hannoniensium  quàni  Flamingorum , 
cum  etiàm  inenarrabili  laetitiâ  et  jucunditate,  non 
advertendo  dictum  Sapientis  dicentis,  quod  extrema 
gaudii  luctus  occupât.  Peractis  igitur  et  consumma- 
tisnuptiis,  et  undiquè  jocalibus,  proùt  decens  erat, 
datis  et  persolutis,  et  hommagiis  à  rege  susceptis,  in 
maximâ  atque  concordiâ  fœderationem  et  amicitiam 
sperantes  habere,  à  rege  recesserunt,  versus  Flan- 
driam  iter  assumpserunt.  Ciim  autem  Peronœ  deve- 
nissent,  Ludovicus  fîlius  régis  Francorum  prœcesse- 
rat  eos,  qui  retineri  fecit  eos,  Fernandum  atque 
Johannam  ,  unà  cum  comitivâ  eorum,  in  fortalilio 
Peronœ,  tandiîi  quoad  usquè  cepisset  villam  et  forta- 
litium  Ariœ  atque  Sancli-Audomari,  et  interfecisset 
omnes  sibi  resistentes,  munivissetque  hominibus  armo- 
rum  atque  victualium,  proùt  sibi  complacuerat;  et, 
hoc  facto ,  misit  nuntios  Peronae  mandans  quatenùs 
portae  aperirentur.  Tune  Fernandus  considerans  quid 
sibi  factum  fuerat,  et  postmodîim  audiens  quod  Lu- 
dovicus régis  filius  peregerat,  indicibiliter  stupens 
et  dolens  de  modo  faciendi,  ad  Flandriam  confusus 
pervenit,  Flamingis  inimmensum  obstupentibus  qua- 
liter  Rex  talia  consenseral  sine  diffidatione  faciendâ. 


Observation.  Jeanne  et  Marguerite,  filles  de  l'empereur  Baudouin, 
comte  de  Flandre,  étaient  sous  la  tutelle  de  Philippe,  comte  de 
Namur,  lorsqu'on  débita  en  France  la  nouvelle  de  la  mort  de  leur 
père.  Il  e'tait  dès-lors  établi  qu'un  vassal  ne  laissant  que  des  filles 
à  sa  mort,  elles  devaient  passer  sous  la  garde-noble  du  suzerain  , 
que  la  loi  féodale  chargeait  de  les  élever  et  de  leur  procurer  des 
époux.  En  conséquence  de  cet  usage,  le  roi  Philippe-Auguste  fit 


DE    IIAlNAUf.     LIVKE    XX.  1  I 

est  voisin  de  la  douleur.  »  Après  les  noces  ,  et  lorsque 
les  joyaux  d'usage  eurent  été  donnés,  les  épou.v  firent 
hommage  au  roi ,  et  prirent  le  chemin  de  la  Flandre  , 
comptant  fermement  sur  son  alliance  et  son  amitié. 
Mais  lorsqu'ils  furent  arrivés  à  Péronne ,  Louis  ,  fils 
du  roi  de  France ,  qui  les  avait  précédés ,  fit  arrêter 
et  enfermer  dans  la  forteresse  de  cette  ville  Fernand 
et  Jeanne  avec  leur  suite  ,  et  les  y  retint  jusqu'à  ce 
qu'il  se  fût  emparé,  comme  il  en  avait  le  dessein  ,  des 
villes  d'Aire  et  de  Saint-Omer,  qu'il  garnit  d'hommes 
et  de  munitions,  après  avoir  massacré  tout  ce  qui  lui 
fit  résistance.  Ensuite  il  envoya  Tordre  d'ouvrir  les 
portes  du  château  de  Péronne.  Fernand,  considérant 
l'injurieux  traitement  dont  il  avait  été  l'objet ,  et  ap- 
prenant ensuite  ce  qu'avait  fait  Louis ,  fils  du  roi  ,  fut 
surpris  et  indigné  d'un  pareil  procédé,  et  à  son  arrivée 
en  Flandre  ses  sujets  ne  pouvaient  concevoir  que  le 
roi  eût  consenti  à  une  telle  agression  ,  sans  déclaration 
de  guerre. 

amener  à  Paris  les  deux  princesses,  de'clara  l'aîne'e  comtesse  de 
Flandre  et  de  Hainaut ,  à  l'exclusion  de  la  cadette  ,  parce  que  les 
grandes  seigneuries,  dit  d'Aguessaaii  ,  étaient  impartables  de  leur 
nature ,  et  l'an  121 1  ,  la  maria  à  Fernand  ,  fils  de  Sanche  I ,  roi  de 
Portugal,  et  neveu  de  Mathilde ,  veuve  du  comte  Philippe  d'AJ- 
sace.  Mais  ,  pour  prix  de  cette  alliance  ,  le  monarque  obligea  Fer- 
nand à  céder  par  traite'  du  jour  de  saint  Matliias  ,  24  février,  Aire 
et  Saint-Omer  au  prince  Louis  son  fils  ,  comme  fesant  partie  de  la 
dot  de  sa  mère  Isabelle  de  Flandre.  Les  noces  se  célébrèrent  à 
Paris  ,  aux  dépens  de  la  Flandre  et  du  Hainaut.  A  leur  déjiart  pour 
la  Flandre  ,  le  prince  Louis  accompagna  les  deux  époux  jusqu'à 
Péronne  ,  où  il  les  laissa  sous  bonne  garde  pour  aller  prendre  j)os- 
session  des  deux  villes  que  Fernand  devait  lui  livrer.  Les  Flamands 
accusèrent  Philippe- Auguste  d'avoir  vendu  la  comtesse  en  la  ma- 
riant à  Fernand.  (L'Art  de  vérifier  les  dates,  (^hron.  di's  comtes 
de  Flandre.  } 


la  ANNALES 


CAPITULUM  III. 


Vila   Boiiciiardi  fratris  Walteri  et  Guulouis,  iilioruiii  doiniiii 
de  Avcsnis. 


Erat  siquidem  tune  temporis  quidam  miles  in 
Flandriâ  magnœ  auctoritatis  et  reputationis  apud 
comniunitates  tàm  Fiandriaî  quàm  Hannoniap,  et  spe- 
cialiter  apud  Mehaldem  reginam,  quoudàm  Flandriae 
coinitissam;  nationc  Hannonieusis,  uomine  Bouchar- 
dus  de  Avesnis  :  cujus  gosta  in  quodam  libello  in 
idiomale  Flandrico  reperi ,  quod  in  gallico  transferii 
feci,  cujus  ténor  talis  erat.  Tempore  Pliilippi  Flan- 
driae comitis  erat  quidam  puer,  filius  domini  de 
Avesnis,  et  frater  Walteri  atque  Guidonis  de  Aves- 
nis ,  quem  dictus  Philippus  oh  fidelifatem  patris 
puerum  in  suî  ciiriâ  pro  perpetuo  cum  quatuor 
cquis  retinuit  providenduni.  Hic  dîini  Rrugis  pone- 
relur  ad  scholas ,  infrà  paucos  annos  sic  profecit , 
ut  ejus  magister  consuleret  reginae  Mehaldi ,  ut , 
non  in  curia,  sed  Parisius  de  cœlert)  educandus  mit- 
teretur.  Cùm  autcni ,  de  consilio  Philippi  alquc  pa- 
tris sui ,  Parisius  devenissct ,  infrà  paucos  annos  sic 
profecit ,  ut  sufficiontcr  in  philosophiâ  tàm  naturali 
<[uàni  morali  rcpularelur  inihutus  à  doctorihus  et 
j)iagislris.    Ahhinc    Aurclianis    Iransfcrtiu",  cl  ilUu^ 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  10 


CHAPITRE  III. 


Vie  lie  Roiichanl ,  frère  de  Gautier  et  de  Gui,  flls  du  seij;mur 
d'Avesncs. 


A  cette  époque  ,  il  y  avait  en  Flandre  un  chevalier 
qui  jouissait  d'une  grande  autorité  et  de  beaucoup  de 
réputation  dans  toutes  les  communes  de  Flandre  et  de 
Hainaut ,  et  surtout  auprès  de  la  reine  Mathilde ,  ci- 
devant  comtesse  de  Flandre  ;  il  était  né  dans  le  Hainaut 
et  s'appelait  Bouchard  d'Avesncs.  Sa  vie,  que  j'ai  trou- 
vée écrite  en  langue  flamande,  et  que  j'ai  fait  traduire 
en  français  ,  était  ainsi  conçue  :  «  Du  tems  de  Philippe, 
comte  de  Flandre,  vivait  un  jeune  homme,  fils  du 
seigneur  d'Avesnes  et  frère  de  Gautier  et  de  Gui  ,  que 
Philippe  ,  en  reconnaissance  des  services  de  son  père, 
garda  près  de  lui  à  sa  Cour,  avec  quatre  chevaliers  pour 
le  faire  élever.  On  le  mit  aux  écoles  à  Bruges,  et  en 
peu  d'années  il  fit  tant  de  progrès  que  son  maitre  con- 
seilla à  la  reine  Mathilde  de  l'envoyer,  non  à  la  Cour , 
mais  à  Paris,  pour  y  achever  son  éducation.  S'étant 
donc  rendu  à  Paris  avec  l'agrément  de  Philippe  et  de 
son  père ,  il  profita  si  bien  qu'il  acquit  en  peu  d'années, 
au  jugement  de  ses  maîtres  et  des  docteurs  ,  une  con- 
naissance suffisante  de  la  philosophie  naturelle  et  mo- 
rale. De  là  il  fut  envoyé  à  Orléans ,  où  il  demeura  jus- 
qu'à ce  qu'il  eût  été  reçu  bachelier  et  docteur  en  droit. 
Il  fut  d'abord  pourvu  d'une  prébende  et  d'un  archidia- 


l/f  ANNALES 

tandiù  pennansit ,  ut  miles  et  doctor  efficeretur  le- 
giim.  Intérim  fuit  sibi  provisum  pi'imo  de  praebendâ 
et  archidiaconatu  in  ecclesiâ  Beatae-Virginis  Laudu- 
nensis  ,  et  postmodùm  dictus  cornes  Phiiippus  laho- 
ravit  et  procuravit  sibi  praebendam  et  thesaurariam 
ecclesiœ  Tornacensis.  Praedictae  siquidem  ecclesiae 
coegerunt  eum  ut  sacros  susciperet  ordines  :  quod 
invitissimè  fecit.  Undè  Aurelianis  acolytus  et  subdia- 
conus  ordinatus  est,  cunclis  ignorautibus  amicis. 
Ipso  ad  Flandriam  repatriante  ,  non  sicut  canonicus, 
«ed  sicut  miles  aut  baro  statum  gerebat  militarem. 
In  guerris  etenim  Flandriae  adeo  valenter  contrà  ad- 
versantes  et  viriliter  faciebat ,  ut  in  brevi  omnium 
militum  palriarum  circumvicinarum  famam  excede- 
ret.  Dereliquit  praebendas ,  projecit  statum  clerica- 
lem,  ad  militiam  gladiatoriam  aspiravit.Rex siquidem 
Angliae  Richardus  videns  et  audiens  famam  tanti  viri 
etejus  ardua  facta,  fecit  ipsum,  in  Balduini  comitis 
Flandriae  prœsentiâ,  militem,  sibique  dédit  terram  at- 
quc  proventus  magnos  in  Angliâ.  Captavit  benevo- 
lentiam  tàm  régis  Angliae  et  nobilium  Anglicani 
regni ,  nobilium  Flandriae  ac  Hannonia?  atque  Bra- 
bantiae  ,  quàm  bonarum  villarum  dictarum  patria- 
rum ,  ut  nuUus  ipso  in  rébus  bellicis  excellentior  , 
in  consiliis  dandis  verior  ,  justior ,  facundior  atque 
profundior  ;  in  moribus  et  virtutibus  heroïcis  pro- 
bior,  in  statura  corporis  et  membrorum  ductu  , 
forti  oompactione,  fortior  et  clegantior ,  et  in  omni 
bonâ  faniâ  apud  omnes  tune  temporis  haberetur  : 
undè  cuui  Ralduino  Flandrensi  ad  Terram-Sanctam 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  ID 

coné  dans  l'église  de  Notre-Dame  de  Laon  ;  ensuite  le 
comte  Philippe  lui  fit  obtenir  la  prébende  et  la  tréso- 
rerie de  l'église  de  Tournai.  Ces  deux  églises  le  for- 
cèrent à  recevoir  les  ordres  sacrés  ,  ce  qu'il  fit  malgré 
lui.  Il  fut  ordonné  acolite  et  sous-diacre  à  Orléans  ,  à 
l'insu  de  tous  ses  amis.  De  retour  en  Flandre  ,  il  se 
comporta  à  la  guerre  non  comme  un  chanoine  ,  mai.s 
conmie  un  chevalier  ou  un  baron,  li  montra  tant  de 
bravoure  dans  les  guerres  que  la  Flandre  soutint  contre 
ses  ennemis  ,  que  sa  renommée  surpassa  bientôt  celle 
de  tous  les  chevaliers  des  pays  voisins.  Alors  il  aban- 
donna ses  prébendes ,  et  renonça  à  l'état  ecclésiastique 
pour  ne  plus  songer  qu'à  la  gloire  des  armes.  Richard, 
roi  d'Angleterre  ,  avant  entendu  parler  de  sa  réputa- 
tion et  de  ses  hauts  faits  ,  l'arma  chevalier  en  présence 
de  Baudouin  ,  comte  de  Flandre ,  et  lui  donna  une 
terre  et  des  biens  considérables  en  Angleterre.  Il  se 
concilia  la  bienveillance  du  roi  et  des  seigneurs  d'An- 
gleterre ,  ainsi  que  celle  de  la  noblesse  de  Flandre ,  de 
Hainaut  de  Brabant ,  et  des  bonnes  villes  de  ces  pavs  , 
au  point  que  personne,  de  son  tems,  n'avait  une  plus 
grande  réputation  d'habileté  à  la  guerre,  de  sagesse 
dans  les  Conseils  ,  de  justice  ,  d'éloquence  et  de  sa- 
voir. Il  se  distinguait  également  par  ses  mœurs  et  ses 
vertus  héroïques  ,  par  sa  stature  et  son  adresse  dans 
les  exercices  du  corps,  par  la  force  de  ses  membres  , 
sa  vigueur  ,  sa  grâce  et  par  une  foule  d'autres  quaUtés. 
Il  eut  accompagné  Baudouin  de  Flandre  à  la  Terre- 
Sainte  ,  si  le  comte  ne  l'eût  choisi  pour  gouverner  la 
Flandre  et  le  Hainaut  et  servir  de  prolecteur  et  de 
conseiller  à  ses  filles  et  à  sa  belle-mère  ,  conjointement 
avec  son  frère  Philippe.  Dès  que  Bouchard  fut  sorti 
des  écoles  ,  il  devint  le   principal  conseiller  tant  du 


1  (^  ANNALES 

reccssisset,  nisi  ipse  cornes  coegisset  ipsum  ad  finem 
ut  Flandrlam  atque  Hanaoniam ,  filiasque  suas  atque 
iiovercam  ejus,  unà  cum  Philippo  fralre  suo,  tuere- 
tur,  gubernaret,  consuleret  atque  defenderet.  Hic 
Bouchardus,  ab  initio  sui  regressûs  à  scliolis,  seniper 
principalis  extitit  tàm  comitis  et  reginae  Melialdis, 
quàm  boiiarum  villarum  atque  communitatum  prin- 
cipalis gubernator  et  consiliarius  :  super  etenim  om- 
iies  intellectu  claro  vigebat.  Magnos  congregavit 
thesauros,  licèt  niodicam  possideret  terrain.  Hic  , 
non  statum  niilitis  ,  sed  principis  niagni  obtinere  sa- 
tagebat,  plures  habens  secum  milites  et  optimates  , 
scutiferos  et  burgenses  ,  quàm  regina;  et  licèt  ma- 
gnas pateretur  invidias,  ipse  tamcn  per  ejus  praesen- 
liam  omnia  cum  honore  pertransibat. 


CAPITULUM  JV 


Quôd  filiae  T^aldnini  ,  ad  regem  Francorum  transmissx  per 
Philippum  roinifcm  Namiircenscni  ,  tic  licenfiA  rcgressap 
siint. 


AcciDiT  autem  postquàm  Phi  lippus  cornes  Na- 
murcensis  ambas  filias  Balduini  imperatorisConstan- 
tinopolitani  ,  sine  assensn  reginfie  Mehaldis,  sine  scitu 
Bouchardi  consocii  sui  ,  sine  consillo  bonarum  villa- 
rum Haniionice  aUjue    Flandriae,  ad   regem  Franciac 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  l'j 

comte  et  de  la  reine  Mathilde  ,  que  des  bonnes  villes 
et  des  communautés  ,  car  son  intelligence  était  supé- 
rieure à  celle  de  tous  les  autres.  Quoique  ses  biens 
fussent  modiques  ,  il  amassa  de  grands  trésors.  Il  ne 
voulait  pas  seulement  tenir  le  rang  d'un  chevalier  ;  il 
aspirait  à  celui  d'un  grand  prince.  Il  avait  auprès  de 
lui  plus  de  chevaliers  ,  de  seigneurs  ,  d'écuyers  et  de 
bourgeois,  que  la  reine  elle-même  ;  et  quoiqu'il  eût 
beaucoup  d'envieux  ,  il  était  accueilli  avec  les  plus 
grands  honneurs  partout  où  il  se  présentait. 

Observation.  Douchard  d'Avesnes  était  archidiacre  de  Laon  et 
chanoine  de  Saint-Pierre  de  Lille  ,  lorsqu'il  fut  donne  pour  tuteur 
à  Marguerite  de  Flandre,  fiJIe  puine'e  de  Baudouin  IX.  (  L'Art  de 
vériGer  les  dates.  Chronologie  des  comtes  de  Flandre.  ) 


CHAPITRE  IV. 


Les  filles  de  Baudouin,  qui  avaient  été  envoyées  auprès  du  roi 
de  France  par  Philippe ,  comte  de  Namur,  obtiennent  la  per- 
mission de  revenir. 


Philippe  ,  comte  de  Namur  ,  avait  envoyé  au  roi  de 
France  les  deux  filles  de  Baudouin ,  empereur  de  Con- 
sianlinople,  sans  le  consentement  de  la  reine  Mathilde, 
àl'insu  de  Bouchard  son  collègue,  et  sans  consulter  les 
bonnes  villes  du  Hainaut  et  de  la  Flandre.  Elles  de- 
meurèrent quelque  tems  auprès  de  ce  prince  ,  après 
XÎV.  2 


1 8  ANNALES 

transmislsset ,  et  aliquantulùm  diù  cum  reginis  Fran- 
ciae  remansissent  ;  tanilem ,  rogatu  tàm  Flammingo- 
rum  quàm  Hannonensium  ,  dictus  rex  ambas  filias 
Briigis  remlsit,  qiiae  cum  ingenti  gaudio  atque  lœti- 
tiâ  susceptac  sunt.  Progressu  temporis  consilio  pari- 
ter  et  assensu  tàm  régis  Franciae  quàm  parentum  et 
amicorum  filiarum  praedictarum  bonarumque  villa- 
rum ,   sic  ordinatum  extitit,  ut  Jobanna  antiquior 
daretur  in  matrimonio  Fernando  fiUo  régis  Portugal- 
liœ,  Margareta  vero  committeretur,  conservanda  us- 
què  ad  tempus  cum  quinque  nobiHbus  matronis  so- 
lenmioribus  totius  Flandriae   cum  famiHâ   deconti , 
domino  Boucbardo  de  Avesnis ,  qui  tune  temporis 
providentior  inter  alios  famabatur ,  assignando  sibi 
super  receptores  tàm  Flandriaî  quàm  Hannoniae  tria 
millia  librarum  monetae  currentis.  Qui  cum  honore 
et  revereutiâ  magna ,  licèt  cum  formidine,   pondus 
sibi  imposilum  prudenter  primo  refulavit;  sed  tan- 
dem provisionibus  et  sui  hospitii  debitis  dispositioni- 
bus   praehabitis    magnifiée  notabiliterque,    consilio 
maturo  deliberato  ,  annuit  quod  petebant.  Suscepit 
igitur  Boucbardus  domicellam  Margaretam  cum  sua 
decenti  comltivâ  educandam  in  moribus  et  nutriendam 
super  honorcm  suum,  proùt  decens  erat  filiœ  tanti 
imperatoris  atque  nobilis  comitis  sicut  fuerat  Baldui- 
nus.  Domicellâ  Margareta  tune  devotè  et  reverenter 
*^  cum  suis  dominabus  conviveute  per  tempora  quàm 
plurima ,  devotè,  reverenter,  humilitcr,  caste  so- 
brièque,  et  in  omni  morum  honestate ,  sicut  devota 
virgo  bcnigna  ,  temperantiœ,  prudentiae  atque  forti- 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  IQ 

quoi  le  roi ,  à  la  prière  des  habitans  de  la  Flandre  et 
du  Hainaut ,  les  renvoya  à  Bruges  ,  où  elles  furent  re- 
çues avec  une  grande  joie.  Quelque  tems  après  ,  il  fut 
décidé  d'un  commun  accord  entre  le  roi  de  France  , 
les  parens  et  amis  de  ces  princesses,  et  les  Conseils  des 
bonnes  villes  ,  que  Jeanne  ,  l'aînée  ,  serait  donnée  en 
mariage  à  Fernand,  fils  du  roi  de  Portugal ,  tandis  que 
Marguerite ,  accompagnée  de  cinq  des  plus  nobles 
dames  de  la  Flandre ,  et  d'une  suite  convenable  ,  serait 
confiée  ,  jusqu'à  l'âge  nubile  ,  à  Bouchard  d'A.vesnes  > 
qui  passait  pour  le  plus  prudent  chevalier  de  ce  tems, 
et  qu'il  serait  assigné  à  cette  princesse  une  pension  de 
trois  mille  livres,  monnaie  courante,  sur  les  revenus  de 
la  Flandre  et  du  Hainaut.  Bouchard  refusa  d'abord  res- 
pectueusement ,  mais  avec  crainte ,  la  charge  qui  lui 
était  imposée  ;  puis  ,  ayant  fait  approvisionner  et  dis- 
poser sa  maison  avec  la  magnificence  convenable ,  il 
se  soumit ,  après  de  mûres  réflexions ,  à  ce  qu'on  exi- 
geait de  lui.  Il  reçut  donc  chez  lui ,  avec  les  dames  qui 
l'accompagnaient ,  la  princesse  Marguerite  pour  l'éle- 
ver dans  les  bonnes  mœurs  et  selon  les  principes  de 
l'honneur  ,  comme  il  convenait  à  la  fille  du  grand  em- 
pereur et  du  noble  comte  Baudouin.  La  demoiselle 
Marguerite  vécut  ainsi  long-lems  avec  ses  femmes  avec 
piété  et  soumission  ,  et  passa  doucement  les  jours  que 
Dieu  lui  accordait ,  dans  la  dévotion  ,  l'humilité  ,  la 
chasteté  ,  la  sobriété  ,  et  dans  la  pratique  de  toutes  les 
vertus,  selon  le  devoir  d'une  fille  bonne,  tempérante, 
sageet  courageuse.  Beaucoup  de  seigneurs  et  de  barons 
prétendaient  à  sa  main  ;  les  uns  adressaient  leur  de- 
mande à  Bouchard ,  les  autres  à  la  reine  Mathilde  :  le- 
roi  de  France  la  fit  aussi  demander  pour  un  de  ses  che- 
valiers ,  qui  était  de  son  sang  et  du  pays  de  Bourgogne; 


'iO  ANiVALKS 

tiuliiiis  adornata  virtutlbus,  mansuetè  tempora  à  Deo 
si!)i  traclita  pertransibal  sine  quâcunquc  reprchen- 
sione,  Fuerunt  quoquc  comités  et  barones  multt 
ipsam  pro  matrimonio  expetcntes,  qui  cum  Boii- 
cliaido  aiicjui,  aliqui  vcro  cum  rcginâ  Mehakli  pro- 
lo(picbantur  :  rex  vero  Francise  pro  uno  militum 
suorum ,  sui  sanguinis,  de  Burgundiâ,  eam  rogari 
fecit.  Flammiiigl  nullo  modo  conscMitire  voluerunt. 
Cornes  etiàm  Salisbcriensis  pro  fdio  suo  primoge- 
nito  eam  expetiit.  Sed  Flammingi  perquirentes  de  eo 
repereruut  ipsum  fore  claudum ,  quare  omnino  ip- 
sum  respueruut.  Tandem  Mebaldis  dixisse  fertur  : 
«Bouchardus,  inquit,  pro  diversis  nobis  et  cousilio 
«Flandriœ  pro  malrlmonio  fdiae  nostrae,  diversa  pro- 
«ponit,  et  pro  semetlpso  non  loquitur.  »  Haec  atten- 
dens  quœdam  domicellarum  suarum ,  exspectavit 
adventum  Bouchardi ,  quœ  dixit  sibi  :  «  Sic  et  sic 
«audivi  à  domina  meâ.  »  Qui  in  semetipso  conver- 
sus,  proposait  suis  fidelibus  amicis,  et  specialiter 
Waltero  fratri  suo  ,  ista  detegere ,  et  super  bis  expe- 
tere  consilia  quibus  proposita  deduxerit  ad  effcctum. 
Qui  sibi  respondcrunl,  ignorantes  penitùs  cjus  in- 
aptitudinem,  quod  de  tantâ  materiâ  non  erant  ausi 
quicquid  consulere,  nisi  priùs  voluntas  rcginae  prae- 
scirelur;  sed  si  regina  in  hoc  esset  consentiens,  de 
facili  communilates  bonarum  villarum  atque  nobi- 
lium  consensus  sortiretur.  Bouchardus  reformidans 
tandem  ad  reginam  accessit ,  et  mentis  conceptum 
declaravit ,  et  super  bis  consilium  et  auxiliuni  ex- 
postulavit.  Quœ  regina  diem  respondcndi  sibi  dédit. 


Dlî    llAhNALIT.     LIVHE    XX.  2  1 

mais  les  Flainaiuls  n'y  voulurent  pas  conscnlir.  Le 
comte  de  Salisburi  la  reehcrcha  égaiemenl  pouf  suu 
fils  aîné  ;  mais  les  Flamands  ,  ayant  pris  des  informa- 
tions ,  apprirent  qu'il  était  boiteux,  ce  qui  les  déter- 
mina à  rejeter  ce  prétendant.  On  rapporte  que  Ma- 
ihilde  dit  un  jour  :  «  Bouchard  propose  au  Conseil  de 
«  Flandre  et  à  moi  divers  partis  pour  ma  fille ,  et  il  ne 
«  parle  pas  pour  lui-même.  »  Une  des  dames  de  Ma- 
thilde,  qui  avait  entendu  ces  paroles,  attendit  l'arri- 
vée dcBourhardetluidit:  «J'ai  entendu  dire  à  ma  mai- 
«  tresse  telle  et  telle  chose.  »  Bouchard,  après  de 
mûres  réflexions  ,  résolut  de  faire  part  à  ses  amis  ,  et 
principalement  à  Gautier  son  frère ,  de  ce  qui  se  pas- 
sait, et  d'attendre,  à  ce  sujet,  l'avis  des  personnes  de 
qui  dépendait  cette  affaire.  Ses  amis  ,  qui  ignoraient 
absolument  ce  qui  le  rendait  incapable  de  se  marier  , 
lui  répondirent  que  sur  une  matière  aussi  grave  ils  ne 
pouvaient  lui  donner  aucun  conseil  avant  qu'on  ne 
connut  la  volonté  de  la  reine  ;  mais  que  si  cette  prin- 
cesse y  consentait ,  il  serait  facile  d'obtenir  ensuite  l'a- 
grément des  bonnes  villes  et  de  la  noblesse.  Enfin  Bou- 
chard s'adressa  en  tremblant  à  la  reine,  et  lui  fit  part 
de  son  dessein ,  en  lui  demandant  conseil  et  appui.  La 
reine  fixa  un  jour  pour  lui  faire. réponse  ,  et ,  en  at- 
tendant, elle  prit  l'avis  de  son  Conseil  et  de  celui  des 
bonnesvilles  de  Flandre,  exposantque  Marguerite  avait 
été  demandée  en  mariage  par  le  roi  de  France  ,  par  les 
Anglais,  et  par  plusieurs  chevaliers  de  différentes  na- 
tions; mais  que,  comme  l'expatriation  de  la  princesse 
pourrait  devenir  par  la  suite  dangereuse  pour  le  pays, 
il  valait  mieux  la  marier  à  un  seigneur  d'un  rang  moins 
élevé  ,  qui  habiterait  le  pays ,  et  pounait  lui  être  utile 
par  ses  conseils  et  par  sa  puissance  ,  que  de  la  voir 


22  ANNALES 

Quœ  infrà  ciiem  ussignatuin  inisit  piu  consilio  suo  ac 
bonarum  villanim  Flandriae,  et  exposuit  qualiter 
Margareta  ,  nunc  à  rege  Franciae ,  nunc  ab  Anglicis, 
iiunc  à  pluribus  niilitibus  diversarum  nationum  ,  pro 
matrimonio  expetebatur  ;  sed ,  quià  emissio  ipsius  à 
patria  posset  esse  in  posterum  pernlciosa ,  melius  es- 
set  quod  cum  minoribus  commorantibus  in  palriâ 
assignaretur,  qui  possent  patriœ  in  consiiiis  et  poten- 
tiis  auxiiiari ,  quàm  ipsa  extra  mitteretur.  Et  conclu- 
sit  :  «  Habemus  in  ipsa  patriâ  inilitcin  talem  qui  de 
«  sanguine  rcgio  existit ,  ipse  Margaretara  expostulari 
«  fecit.  »  Consiliarii  audientes  quod  regina  Mehaldis 
proposuerat ,  receperunt  diem  consilii.  Qui  congre- 
gantes  nobiles  tàm  Flandriae  quàm  Hannoniae  cum 
consiliariis  bonarum  villarum  ,  concluserunt  tandem , 
licèt  diversas  habuerint  deliberationes ,  ignorantes 
penitùs  Bouchardi  impedimenta ,  quod  securius  es- 
set  quod  conjungeretur  cum  illis  qui  in  patriâ  Flan- 
driae aut  Hannoniœ  deliberatè  remanerent ,  quàm 
cum  cxtraneis,  et  maxime  Fraucigenis,  copularctur, 
qui  postmodùm  palriam  destruere  valerent. 


DE  HAINAUT.  LIVRE  XX.  23 

emmener  au  dehors  par  un  étranger.  Ensuite  la  reine 
conclut  en  disant  :  «  Nous  avons  dans  ce  pays  tel  che- 
n  valier  qui  est  du  sang  royal;  il  a  fait  demander  Mar- 
«  guérite  en  mariage.»  Les  conseillers ,  après  avoir 
entendu  la  déclaration  de  la  reine ,  reçurent  jour 
pour  délibérer.  Ils  assemblèrent  la  noblesse  de  Flandre 
et  de  Hainaut,  ainsi  que  les  Conseils  des  bonnes  villes; 
et  après  plusieurs  délibérations,  ne  connaissant  pas 
les  empêchemens  de  Bouchard  ,  ils  furent  d'avis  qu'il 
était  plus  avantageux  de  marier  la  princesse  avec  un 
seigneur  demeurant  en  Flandre  ou  en  Hainaut ,  qu'a- 
vec un  étranger  et  surtoutavec  un  Français,  qui  pour- 
rait ensuite  s'emparer  du  pays. 

Observation.  Ce  fut  l'an  I2i3  que  Bouchard  d'Avesnes  épousa 
sa  pupille  Marguerite  de  Constàntinople  ou  de  Flandre.  Mathilde 
de  Portugal,  seconde  femme  de  Philipi)e  d'Alsace,  comte  de  Flan- 
dre ,  vivait  encore  alors  ,  et  gouvernait  la  Flandre  ,  que  son  mari 
avait  posse'de'e  avant  les  comtes  de  Hainaut. 


24  ANNALES 


CAPITULUM   V. 

D*;  ratiiicatioiie  et  solcinnisationu  inutrirni.nii  intu-r  iloiniccllani 
Margaretani,  liliam  iniperatoris,  et  Boiichardum  île  Avesnis. 


CoNCOUDi  igitur  assensu  omnium  amicorum  partis 
utriusque ,  tàm  Johannae  sororis  quàm  Margaretae  , 
quàm  etiàm  Namurcensis  comitis  Philippi  et  omnium, 
nulle  penitiis  discrepante,  ignorantes  impedimenta, 
matrimonium  et  fœdus  perpetuum  pepigerunt,  et  in 
facie  ecclesiœ  solemnitcr  ,  proùt  moris  est  nobilibus, 
solemnizare  fecerunt,  et  quidquid  pertinet  ad  verum 
et  laudabile  matrimonium ,  concordi  assensu  partis 
utriusque ,  cum  gaudio  et  laetitiâ  magna  consumnia- 
verunt.  Promiserat  siquidem  Walterus  de  Avesnis 
(lare  domicellœ  Margaretae  pro  dote  sua  quingentas 
libras  annuatim  suprà  villam  suam  de  Avesnis  et  to- 
tam  terram  de  Estroen  in  liunnonia  :  quod  et  fecit, 
proùt  apparebit  infcriùs.  Nuptiis  tandem  celebratis 
cum  pace  et  gaudio  ,  adduxit  uxorem  suam  cum  co- 
mitivâ  decenti  ad  partes  Hannonienses,  ad  fincm  ut 
in  possessionem  suai  dotis  intraret.  Quam  reccpit  Wal- 
terus de  Avesnis  cum  reverentia  et  honore ,  proùt 
apparet  ex  tenore  chartae  super  hôceditœ,  cui  etiàm 
concordat  charta  sequcns. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  23 


CHAPITRE  V 

Ratification  et  célébration  du  mariage  de  Marguerite ,  Clle  de 
Tempereiir,  avec  Bouchard  d'Avesiies. 


Tous  les  parens  et  amis  étaient  d'accord  des  deux 
côtés  ;  et  Marguerite  ,  non  plus  que  sa  sœur  Jeanne , 
Philippe ,  comte  de  Namur,  ni  aucune  autre  personne, 
ne  s'y  opposait  ;  en  conséquence ,  les  empêchemens 
étant  inconnus  ,  les  conventions  matrimoniales  furent 
signées ,  et  le  mariage  célébré  en  face  de  l'église  avec 
les  solennités  en  usage  parmi  les  nobles,  et  comme 
doit  l'être  toute  union  véritable  et  légitime ,  faite  avec 
l'assentiment  des  deux  parties  ;  après  quoi  la  consom- 
mation du  mariage  eut  lieu  au  milieu  des  fêtes  et  de 
l'allégresse  générale.  Gautier  d'Avesnes  avait  promis 
de  constituer  en  dot  à  Marguerite  500  livres  de  rente 
annuelle  sur  la  ville  d'Avesnes  et  toute  la  terre  d'E- 
trœung  en  Hainaut ,  ce  qu'il  fit  en  effet,  comme  on  le 
verra  plus  loin.  Lorsque  les  noces  eurent  été  célé- 
brées paisiblement  et  joyeusement ,  Bouchard  con- 
duisit sa  femme  ,  avec  une  suite  convenable  ,  dans  le 
Hainaut  pour  la  mettre  en  possession  de  sa  dot. 
Gautier  d'Avesnes  la  reçut  avec  respect  et  honneur, 
comme  on  le  voit  par  la  charte  qui  fut  faite  à  cette 
occasion  ,  et  qui  s'accorde  avec  celle  qui  suit. 


a6  ANNALES 


CAPITULUM  VI. 


Littera  Fernandi  de  jure  Bouchardo  compétente  iq  Flandriâ  et 
Hannoniâ. 


«Ego  Fernandus  comcs  Flandriae  et  Hannoniœ, 
iiotuin  facio  omnibus  praesentes  litteras  inspecturis  , 
quod  dilectus  et  fidelis  meus  Walterus  de  Avesnis  et 
frater  ipsius  Bouchardus,  ad  me  venientes  Montibus, 
il)ldem  in  domo  meâ  recognoverunt  coràm  me  et 
liominibus  mels  pacem  inleripsosfactam  esse  in  hune 
modum  :  quod  ipse  Walterus  dederat  ipsi  Bouchardo 
fratri  suo  terram  de  Estioen  cum  omnibus  appendi- 
tiis,  et  praeter  hoc  assignavit  sexcentas  libras  alborum 
valencensium  ad  winagia  sua ,  accipiendas  annuatim; 
et  haec  omnia  tencbit  ipse  Bouchardus  de  eo  in  feo- 
dum  et  homaglum  ligium.  Si  vero  ipsum  Bouchardum 
absquc  haerede  contingat  decedere,  hœc  omnia  ad 
dictum  Walterum  redibunt,  salvâ  dote  uxoris  ipsius 
Bouchardi.  Et  pro  tanto  idem  Bouchardus  quictum 
chimavit  se  pro  dicto  Waltero  et  haeredi  suo  totum 
rcsiduum  ,  nisi  veniret  ad  ipsum  per  escancheiam. 
Hanc  pacem  recognoverunt  ipsi  coràm  me,  tanquàm 
coràm  domino  de  quo  feodum  movet.  Ego  requisitus 
ab  ipsis  pro   ulrâ<(uo   parte  ostagium  me  constitui , 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  2^ 


CHAPITRE  VI. 


Lettre  de  Fernand  relative  à  des  droits  de  Bouchard  dans  la  Flandre 
et  dans  le  Hainaut. 


«  Moi  Fernand  ,  comte  de  Flandre  et  de  Haînaut , 
fais  connaître  à  tous  ceux  qui  ces  présentes  verront , 
que  mon  cher  et  fidèle  Gautier  d'Avesnes  et  son  frère 
Bouchard  étant  venus  me  trouver  à  Mons ,  en  ma  mai- 
son ,  ont  reconnu  devant  moi  et  devant  mes  vassaux  , 
qu'un  traité  avait  été  conclu  entr'eux  aux  conditions 
suivantes;  savoir  :  que  Gautier  avait  donné  à  son  frère 
Bouchard  la  terre  d'Etrœung  avec  toutes  ses  dépen- 
dances .  en  lui  assignant ,  en  outre  ,  une  rente  an- 
nuelle de  six  cens  livres  de  blancs  de  Valenciennes, 
sur  ses  vinages  ,  à  condition  que  Bouchard  tiendrait 
le  tout  de  lui  en  fief  et  en  hommage  lige;  et  que  dans 
le  cas  où  Bouchard  viendrait  à  mourir  sans  héritier  , 
tous  lesdits  biens  retourneraient  à  Gautier,  sauf  la  dot 
de  la  femme    de  Bouchard.  A   ces  conditions ,  Bou- 
chard déclara  Gautier  et  son  héritier  quittes  envers 
lui  pour  tout  le  reste ,  à  l'exception  de  ce  qui  pour- 
rait lui  advenir  par  échelte.  Tous  deux  ont  reconnu 
ledit  accord  en  ma  présence  comme  seigneur  de  qui 
relève  le  fief  ;  et ,  sur  leur  demande  ,  je  me  suis  con- 
stitué caution  pour  les  deux  parties  ;  de  sorte  que  si 
l'une  d'elles  n'observait  point  les  conditions  ci-dessus, 


28  ANNALES 

quod  ,  si  aller  eorum  deficei'ct  super  eisdem  conveii- 
tionibus  obscrvanduin  ,  ego  eas  tencri  faccrem  tan- 
qiiàin  doniinus.  Iluic  itaquè  conventioni  coràm  me 
factœ  praesciites  fuerunt  :  Gerardus  de  Jaccâ  ,  Eusta- 
cius  du  Ruez,  Egidius  de  Barbenthon  ,  Wlllermus 
avunculus ,  A'ardus  d'Estrepy  ,  Philippus  cornes  Na- 
murccnsis,  Johannes  don)inus  Nigbellœ,  Gerardus 
de  Saucto-Auberto  ,  Nicolaus  de  Coiidalo,  Walterus 
de  Fontanis,  Petrus  de  Duaco,  Gilbertus  de  Bour- 
ghellâ.  Actuni  Montibiis  anno  Domini  mccxii  in  cras- 
tino  Mariae-Magdalenœ.  » 


CAPITULUM  VII 


Littera  Margarctae  sororis  cotnitissœ  Flaudrensis ,  per  f)naiii  raliiiii 
habiiit  donum  lx  libiarum  domino  Tliomse  de  Hiifalizc  pci 
Bouchardum. 


«  Ego  Fernandus  cornes  Flandriœ  et  Hannoniae  et 
Jobanna  coniitissa ,  uxor  mea ,  notuni  esse  vobnnus 
universis  litteras  inspecturis ,  quod  boc  quod  Gerar- 
dus de  Jaceà  et  Willcrmus  patruus ,  et  Guillcrmus 
castellanus  de  Bello-Monte  et  Abioulpbus  de  Aulde- 
narde,  et  Balduinus  de  Connins  pater  et  Gilbertus 
deBourghcllâ,  diccnt  pro  jure  quod  dominus  Boucbar- 
dus  de  Avesnis  haberedebeal  sive  iuFlandriâ  sive  in 
Hannoniâ ,  pro  hœreditalc  vcl  cxcanciis  uxoris  suae, 


DE    ÏIAINAUT,    LIVRE    XX.  20 

je  l'y  contraindrais  corpriie  son  seigneur.  Ces  conven- 
tions furent  faites  devant  moi ,  présens  Gérard  de 
Jauche  ,  Eustache  de  Rœux ,  Gilles  de  Barbançon , 
Guillaume  son  oncle ,  Alard  de  Strépy  ,  Philippe  , 
comte  de  Namur,  Jean,  seigneur  de  Nigelle,  Gérard 
de  Saint-Aubert,  Nicolas  de  Condé,  Gautier  de  Fon- 
taines, Pierre  de  Douai,  Gilbert  de  Bourguelle.  Fait 
à  Mons,  Tan  1212,  le  lendemain  de  Sainte  Marie- 
Madelène.  » 

Obsekvation.  On  voit  ({iio  cette  charte  a  précède  le  mariage  de 
Boncliard  d'Avesnes. 


CHAPITRE  VII. 


Lettre  de  Jeanne  comtessp  do  Flandre,  ratifiant  un  don  de  Go  livres 
fait  par   Tîoucliard  à    Thomas ,  seigneur  de    Hufalizc. 


u  Moi  Fernand  ,  comte  de  Flandre  et  de  Hainaut , 
et  la  comtesse  Jeanne,  ma  femme,  fesons  savoir  à 
tous  ceux  qui  ces  présentes  verront,  que  tous  les  biens 
que  Gérard  de  Jauche ,  Guillaume  son  oncle ,  Guil- 
laume ,  châtelain  de  Beaumont ,  Arnoui  d'Audenarde , 
Baudouin  de  Connins  le  père,  et  Gilbert  de  Bourguelle, 
déclareront  appartenir  à  Bouchard  d'Avesnes ,  en 
Flandre  ou  en  Hainaut;  pour  l'héritage  ou  leséchettes 
de  son  épouse  ,  nous  lui  permettrons  d'en  jouir  sans 
contradiction  ,  comme  nous  l'avons  promis  sous  ser- 


3o  ANNALES 

nos  enim  sine  contradictione  habere  permittemus  , 
et  hoc,  fide  interpositâ,  promisimus  nos  observatu- 
ros.  Datum  Gandavi  feriâ  v  post  diem  Paschae,  anno 
Domini  mccxiv.  » 

Observation.  Le  titre  latin  de  ce  chapitre  est  évidemment  fautif  ; 
il  a  été  corrigé  dans  la  traduction  française. 


CAPITULUM  VIII. 


Littera  Margarets  pro  dono  facto  Thomac  de  Hufalize  jicr  cjiis 
maritum. 


«  Ego  Margareta ,  soror  comitissaB  Flandriae  et 
Hannoniae,  notum  fieri  volo  quod  dominus  Boucbar- 
dus  de  Avesnis,  per  voluntatem  et  assensum  meuni , 
dédit  in  feodum  et  in  homagium  domino  Thomae  de 
Hufalize ,  consanguineo  suo  ,  sexaginta  libras  albo- 
rum  anniiatim  accipiendas  ad  winagia  sua  apud  Aves- 
nes.  Quod  ut  ratum  habeatur,  praesentes  litleras  si- 
gillo  meo  feci  sigillari.  Datum  anno  Domini  mccxxii.» 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  3| 

ment.  Donné  à  Gand ,  le  cinquième  jour  après  Pâques, 
l'an  1214.  .. 


Observation.  Bouchard  d'Aresnes  était  alors  mari  de  Marguerite 
de  Flandre. 


CHAPITRE   VIII. 


Lettre  de  Marguerite  au  sujet  de  la  donation  faite  par  son  mari 
à  Thomas  de  Hufalize. 


«  Nous  Marguerite ,  sœur  de  la  comtesse  de  Flandre 
et  de  Hainaut,  fesons  savoir  que  le  seigneur  Bouchard 
d'Avesnes  ,  a ,  de  notre  aveu  et  consentement ,  donné 
en  fief  et  à  charge  d'hommage  au  seigneur  Thomas 
de  Hufalize  ,  son  cousin,  60  livres  de  blancs ,  payables 
annuellement  sur  les  vinages  à  Avesnes.  Et  pour  rati- 
fier cette  donation  ,  nous  avons  fait  sceller  de  notre 
sceau  les  présentes  lettres.  Donné  l'an  1222. 

Observation.  Cette  lettre  est  poste'rieure  à  la  mort  de  Mathilde 
de  Portugal ,  comtesse  de  Flandre  ,  arrive'e  le  6  mars  1219  ,  et  à  la 
dissolution  du  mariage  de  Bouchard  d'Avesnes  avec  Marguerite  de 
Constantinople  ou  de  Flandre,  qui  avait  donné  sa  main  ,  l'an  1218, 
après  le  mois  d'avril ,  à  Guillaume  de  Dampierre  ,  deuxième  fils  de 
Gui  II  de  Dampierre  et  de  iNIathilde  ,  héritière  de  Bourbon.  Jeanne, 
sœur  aînée  de  Marguerite ,  épouse  de  Fernand  de  Portugal ,  était 
alors  comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut. 


^2  ANNALES 


CAPITULUM  VIII  '^' >. 


Qnôd  Houchardus  Margaretam  uxorem  duxitapud  Estrocn  ,  gennit- 
<{uc  Johannem  et  Tjaldiiinum. 


PoST  consequenter  annospaucos,  Bouchardussuam 
duxit  uxorem  apud  Estroon  ,  et  lllùc  per  magna  tem- 
pera quicverunt  pacificè.  Aniio  eodem  dicta  Marga- 
rela  genuit  Bouchardo  fîlium  imum  ,  quem  Johan- 
nem appellavit.  Ilerùm  anno  sequenti  genuit  secun- 
dum  ,  quem  appellavit  Balduinum.  Intérim  siiccr(!- 
vcrunt  rumores  per  totam  Flandriam  el  apud  regi- 
nam  necnon  et  dominam  Johannam  ,  et  omnino  apud 
omnes,  quod  Bouchardus  erat  subdiaconus  ,  et  quod 
matrimonium  contractum  erat  illegitimum  et  filli  il- 
legitimi  :  undè  tanquàm  atloniti  ncsciebant  quid  di- 
cere.  Cîim  autem  Bouchardus  hoc  perpendissct ,  ac- 
cessit Romae  ad  dominum  papam  Innocentium,  sup- 
plicando  quatenùs  se  dispensarc  dignaretur^  et  de 
forefacto  quod  commiserat  ctiàm  misericordiam  et 
vcniam,  pœnam  atquepœnitentiam  devotiîis  expctiit. 
Papa  omnino  dispensationem  récusa  vit,  sed  pro  pœnà 
forefacti  injunxit  quatenùs  ad  Sanctam-Terram  Ihc- 
rusalem  et  Sinai  montcm  concitus  peregrè  pergeret, 
et  illùc  per  annum  integrum  remancrct;  dominam- 
que  Margaretam,  quam  uxorem  suam  dicebat,  amicis 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX,  5o 


CHAPITRE  VllI    '  \ 


Marguerite  ,  femme  de  Bouchard  ,  esh  amcne'e  par  son  mari  A 
Étrœung,  et  met  au  monde  Jean  et  Baudouin. 


Peu  d'années  après ,  Bouchard  amena  sa  femme  à 
Étrœung  où  ils  vécurent  paisiblement  pendant  long- 
tems.  La  même  année,  Marguerite  donna  à  Bouchard 
un  fils,  qui  fut  appelé  Jean  ;  et  l'année  suivante,  elle  en 
mit  au  monde  un  second  ,  qui  reçut  le  nom  de  Bau- 
douin. Cependant  le  bruit  se  répandit  dans  toute  la 
Flandre  ,  et  parvint  bientôt  à  la  reine  ,  à  Jeanne  et  à 
tout  le  monde  enfin  ,  que  Bouchard  était  sous-diacre, 
et  que  son  mariage  était  illégitime  aussi-bien  que  ses 
enfans.  On  ne  sut  d'abord  que  dire  d'une  nouvelle 
si  surprenante.  Bouchard ,  après  avoir  réfléchi  à  ce 
qu'il  devait  faire  ,  alla  trouver  à  Rome  le  pape  Inno- 
cent ,  et  le  supplia  de  lui  accorder  des  dispenses , 
en  le  conjurant  de  lui  pardonner  le  péché  qu'il  avait 
commis  ,  et  demandant  à  en  faire  pénitence.  Le  pape 
refusa  de  lui  accorder  utie  dispense ,  mais  pour  péni- 
tence de  son  crime,  il  lui  enjoignit  de  se  rendre  dévo- 
tement en  pèlerinage  à  la  Terre  -  Sainte  ,  de  visiter 
Jérusalem  et  le  mont  Sinaï  ,  et  d'y  rester  pendant  une 
année  entière;  après  quoi  il  rendrait  à  sa  famille  la 
dame  Marguerite ,  qu'il  appelait  sa  femme  ,  en  répa- 
ration de  rolfcnsc  qu'il  avait  commise.  Bouchard  avant 
XIV.  5 


5/|  ANNALES 

suis  remitteret  ipsis  ,  scllicct  de  offensa  salisfactionem 
faciendo.  Abhlnc  Bouchardus  absolutiis,  sed  non  dis- 
pcnsatus,  ad  Terram-Sanctam  devotiùs  accessit,  et 
iiijuriclam  pœnitentiam  consummavit ,  et ,  anno  ex- 
pirato,  ropatriavit,  proponensMargarctam  remitterc, 
pi'oiit  summo  pontifici  promiserat,  et  amicis  satisfa- 
cere  juxtà  posse.  Cura  reversus  fuit  ad  propria,  et 
dominam  Margaretam  et  liberos  intuilus  fuisset,  eju- 
latu  magno  dixisse  fcrtur ,  quod ,  si  deboret  vivus 
oxcoriari  et  inembrat'iin  incidi,  et  sic  permanerc, 
non  posset  pcrficere  quod  proposuerat  atque  promi- 
serat. Margareta  hœc  audiens  penitùs  ignorabat  quae 
Boucbardus  prgetendcbat  :  ignoravit  etenim  dicta 
Margareta  por  aunos  plures  inhabilitatem  Boucbardi, 
semper  credens  quod  ipse  esset  verus  atque  legitinius 
marîtus  cjus.  Bouchardus  confusus  ad  Flandriam  vix 
acccdcre  audebat.  Regina  Mehaldis  et  Johaniia  co- 
initissa  pluries  minas  et  injuriosas  comminationes 
tàm  per  litteras  quàm  per  vivam  vocem  niilltum  trans- 
misit ,  concludendo  quod  dominam  Margaretam  , 
quam  fraudulenter  decepcrat ,  remitteret;  et  licct 
replicaret  et  iterùm  legatos  transmitterct ,  nunquàm 
obedire  voluit ,  de  minis  non  curans.  Tandem  Jobanna 
comitissa  audiens  quod  Romae  concilium  générale 
debebat  congregari ,  scripsit  summo  pontifici  atque 
concilio  toti  quateniis  super  forefactis  sibi  et  Marga- 
retae  sorori  suae  arbitrare  dignarentur  et  detcrminarc 
quid  super  liôc  esset  agendum.  Summus  pontifex  at- 
que totum  concilium  générale  decreverunt  proùl  in- 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  35 

ainsi  reçu  l'absolution ,  mais  non  la  dispense  qu'il  dé- 
sirait obtenir ,  partit  dévotement  pour  la  Terre-Sainte , 
y  accomplit  sa  pénitence  ;  et  après  une  année  révolue, 
revint  dans  son  pays  en  se  proposant  de  remettre 
Marguerite  ,  comme  il  l'avait  promis  au  souverain 
pontife  ,  afin  de  réparer,  autant  que  possible,  l'injure 
qu'il  avait  faite  à  sa  famille.  Mais  lorsqu'il  fut  de  retour 
et  qu'il  eut  revu  sa  femme  et  ses  enfans ,  il  s'écria , 
dit-on,  que  ,  dût-il  être  écorché  vif  et  coupé  par  mor- 
ceaux ,  il  ne  pouvait  se  décider  à  accomplir  le  sacrifice 
auquel  il  s'était  engagé.  Marguerite ,  en  entendant  ces 
paroles  ,  ne  sut  ce  que  Bouchard  voulait  dire,  car  elle 
ignorait  depuis  plusieurs  années  ses  motifs  d'empêche- 
ment ,  et  le  croyait  toujours  son  véritable  et  légitime 
époux.  Bouchard ,  couvert  de  honte  ,  n'osait  revenir 
en  Flandre.  La  reine  Mathilde  et  la  comtesse  Jeanne  le 
sommèrent  plusieurs  fois  avec  menaces,  tant  par  lettres 
que  par  messages  de  chevaliers,  de  rendre  à  sa  famille 
la  princesse  Marguerite  qu'il  avait  indignement  trom- 
pée ;  mais  en  vain  multipliait-on  ces  messages,  il  ne 
voulut  point  obéir  et  méprisa  toutes  les  menaces.  Enfin 
la  comtesse  Jeanne  ,  ayant  appris  qu'un  concile  géné- 
ral devait  se  tenir  à  Rome  ,  écrivit  au  pape  et  au 
concile  pour  qu'ils  voulussent  bien  être  arbitres  du 
fait  dont  elle  et  Marguerite  sa  sœur  avaient  à  se  plaindre, 
et  déterminer  ce  qu'il  fallait  faire  en  cette  circonstance. 
Le  souverain  pontife  et  le  concile  général  rendirent 
sur  cette  affaire  une  sentence  que  nous  rapporterons 
plus  loin  ,  lorsque  nous  parlerons  des  actes  de  ce 
concile. 


56  ANNALES 

feriùs  osleiulelur ,  cùin  do  illo  generali  conc/lio  all- 
(jua  detlarabimus. 


CAPITULUM  IX. 

'('♦iiyil  abbatcs  Cistercicnses  et  alii  abhatcs  miftimiiir  in  Provinri:! 
ad  hxresim  cxstirpandam. 


Hrs  temporibus,  vidclicet  anno  Domini  Mccvri° , 
Cistci'cieiiscs  abhates  et  alii  quidam  à  doiniuo  papa 
niiltuntur  in  Provinciâ  ad  hœresim  exstirpandatn. 
Ibi  pauci  fidèles  inveniuntur,  ac  deinfidelibus,  quo- 
rum non  erat  numerus ,  pauculi  convortuntur.  Se- 
quenti  auno ,  quidam  comes  palatinus ,  qui  linguâ 
corum  landgravia  vocabatur  ,  id  est  comes  palatii  , 
Philippum  imperatorem  intèrfecit ,  cujus  uxor  .  filia 
Tbursacli  (i)  imperatoris  Graecorurn ,  moritur;  cl 
Otto,  fibus  ducis  Saxoniae,  per  industriam  et  aucto- 
ritalem  Innoceulli  papae  imperium  oblinero  nititur. 
Petrus  de  Castro- Novo  monacbus,  à  papa  legatus, 
comitem  ïolosanum  excommunicat ,  et  comes  eum 
apud  villam  Sancti-Egidii ,  satisfaclionem  de  com- 
missis  poUicens,  vocat,  nec  tameu  vult  satisfacerc , 

(i)  Cursalli  est  le  surnom  ilc  l'cmpcicnr  Isaac  l'An{:;e ,  dont  la 
fille  ,  nommée  Irène ,  c'tant  dcvcnnc  veuve  de  Roger  ,  roi  de  Sicile , 
ej)oiisa  Pliilippc  de  Soiialie 


DE    ÎIAIKAL'T,     LIVRE    XX, 


CHAPITRE  IX. 

Les  ahbés  du  Cîteaux  et  d'autres abbe's  sontenvoycs  en  l'rovence 
pour  extirper   l'he're'sie. 


A  cette  époque  ,  c'est-à-dire  en  1207  ,  les  abbés  de  Cî- 
teaux et  plusieurs  autres  furent  envoyés  par  le  pape  eu 
Provence  pour  extirper  l'hérésie.  Ils  y  trouvèrent  peu 
de  fidèles  ;  et  parmi  les  infidèles ,  qui  étaient  innom- 
brables ,  ils  ne  purent  faire  que  très-peu  de  conver- 
sions. L'année  suivante  ,  un  comte  palatin  ,  qu'on  ap- 
pelle ,  dans  la  langue  du  pays  ,  landgrave ,  c'est-à-dire 
comte  du  palais,  assassina  l'empereur  Philippe  ,  dont 
la  femme,  qui  était  fille  de  Cursath  ,  empereur  des 
Grecs  ,  mourut.  Othon  ,  fils  du  duc  de  Saxe,  appuyé 
par  le  pape  Innocent,  cherche  à  se  faire  nommer  em- 
pereur. Le  moine  Pierre  de  Chàteauneuf ,  légat  du 
pape ,  excommunie  le  comte  de  Toulouse  ,  et  le  somme 
devenir  le  trouver  à  Saint-Gilles  pour  demander  par- 
don de  sa  conduite;  le  comte  s'y  refuse  ,  ec  menace 
publiquement  de  donner  la  mort  au  légat.  Comme 
celui-ci  se  retirait  ,  deux  domestiques  du  comte  se 
joignirent  à  lui  et  allèrent  loger  dans  la  même  hôtelle- 
rie. Le  lendemain ,  après  avoir  dit  la  messe,  Pierre 
continua  sa  route.   Au  moment  où  il  arrivait  sur  le 


58  ANNALES 

sed  mortcm  ei  comminatur  publiée.  Itaquè  legato  re- 
cèdent! duo  scrvientes  comitis  se  adjungunt,  et  in 
eodem  hospitio  pariter  hospitati  sunt.  Manè  Petrus 
célébrât,  et  dùm  ad  flumen  veniunt,  unns  è  duobus 
ipsum  lanceâ  ferit  posteriùs  inter  costas.  Qui  per- 
cussorcm  respexit ,  ac  verbum  istud  saepius  repctiit  : 
«  Dcus  tibi  dimittat,  et  ego  libi  dimitto.  »  Post  mo- 
dicurn  vitam  finivit.  Odo  etiàm  episcopus  Parisiensis 
obiit ,  et  Petrus  thesaurarius  Turonensis ,  moribus 
potiùs  quàm  litteris  eruditus,  ei  successit.  Guiller- 
mus  quoque  Bituricensis  archiepiscopus,  génère  ac 
virtutibus  adornatus,  parans  iter  contra  Albigenses, 
in  Christo  dormit.  Eodem  anno  misit  Innocentius 
papa  legatum  in  Francia  Gualonem  Sanctae-Mariae- 
in-Porticu  diaconum  ,  juris  peritum  ,  bonis  moribus 
ornatum  et  ecclesiarum  visitatorem  diligentissimum, 
Pbilippo  et  omnibus  regni  sui  mandans  principibus 
et  prœcipicns ,  ut  exercitu  magno ,  tanquàm  viri  ca- 
tlîolici,  terram  Tolosanam  et  Albigensium  et  Nar- 
bonensium,  aliasque  adjacentes,  invaderent,  omnes- 
que  haereticos  qui  eas  occupaveraut  delerent  ;  et ,  si 
forte  in  via  vel  in  bello  contra  illos  morerentur,  ab 
ipso  papa  de  omnibus  pcccatis  à  die  nativitatis  suœ 
contractis  ,  de  quibus  confessi  essent,  absolvebantur. 
Guillermus  de  Rupibus  et  marescalcus  Franciae,  sub 
quorum  custodiâ  rex  Philippus  quasdam  munitiones, 
ut  suprà  dictum  est,  reliqucrat,  in  Pictaviâ  coUecti? 
ferè  ducentis  mililibus  ,  vicecomitem  Toarcbensem 
et  Savaricum  de  Malo-Leone,  qui  cum  manu  valida 
terras  régis  intraverant  prœdasque  duccbant ,  ex  im 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX.  Sg 

bord  du  fleuve ,  un  des  deux  domestiques  lui  porta 
par  derrière  un  coup  de  lance  qui  pénétra  entre  les 
côtes.  Le  prélat  se  tourna  vers  son  assassin  et  lui  ré- 
péta plusieurs  fois  ces  mots  :  «  Que  Dieu  vous  par- 
ti donne  comme  je  vous  pardonne  moi-même,  »  et  bien- 
tôt après  il  expira.  Odon,  évêque  de  Paris,  mourut 
aussi  à  cette  époque,  et  eut  pour  successeur  Pierre, 
trésorier  de  Tours  ,  plus  recommandable  par  ses  ver- 
tus que  par  son  savoir.  Guillaume  ,  archevêque  de 
Bourges  ,  que  ses  qualités  et  sa  naissance  rendaient 
illustre,  s'endormit  également  dans  le  Seigneur,  au 
moment  où  il  se  préparait  à  marcher  contre  les  Albi- 
geois. La  même  année  ,  le  pape  Innocent  envoya  en 
France,  comme  légat,  Gualon  ,  diacre  de  Sainle-Ma- 
rie-au-Portique,  habile  dans  la  science  du  droit,  pré- 
lat de  bonnes  mœurs  et  visiteur  assidu  des  églises ,  avec 
mission  d'engager  Philippe  et  tous  les  princes  de  son 
royaume  à  lever  une  armée  ,  selon  le  devoir  de  bons 
catholiques  ,  pour  entrer  dans  les  pays  de  Toulouse  , 
d'Albi ,  de  Narbonne  et  des  environs,  et  exterminer 
tous  leshérétiquesquis'y  trouveraient;  enpromettantà 
ces  princes  ques'ilsvenaient  à  mourir  dans  cette  guerre, 
soit  en  route  ,  soit  dans  le  combat ,  ils  seraient  absous 
de  tous  les  péchés  qu'ils  auraient  pu  commettre  depuis 
leur  naissance  et  dont  ils  se  seraient  confessés.  Guil- 
laume des  Roches,  et  le  maréchal  de  France,  à  qui  le 
roi  Philippe  avait  confié  la  garde  de  certaines  forte- 
resses ,  comme  on  l'a  vu  plus  haut ,  rassemblèrent 
dans  le  Poitou  près  de  deux  cens  chevaliers ,  et  ayant 
attaqué  à  l'improviste  le  vicomte  de  Thouars  et  Savari 
de  Mauléon  qui  étaient  entrés  en  force  sur  les  terres 
du  roi  et  y  fesaient  le  dégât ,  défirent  complètement 
leur  armée.    Plus  de  quarante  chevaliers  poitevins  , 


4o  AISNALES 

proviso  supcrvcnientcs,  confccctunt ;  in  quâ  sciiicct 
confccturâ  milites  xl  Pictavienses  et  eo  ampliùs  cap- 
tos  régi  Philippe  Parisius  miserunt. 


CAPITULUM  X. 


De  dissentione  inter  episcopos  Aurelianensem  et  Antissiodorcnscm 
et  regem  Philippum  (i). 


Anno  Domini  mccix",  Juhellus  de  Meduanâ,  vir 
strenuus  ac  nobilis ,  nunliavit  régi  Philippo  quoddam 
castrum  esse  fîrmatum  in  septeutrionali  latere  mi- 
nons Britanniae,  super  mare,  in  excelsâ  rupe ,  cui 
nomen  Guarplic,  de  quo  facilis  patebat  transitifs  in 
Angliam;  quod  videlicet  castrum  armis  et  hominibus 
ac  munitionibus  et  machinis  munierant,  ibique  An- 
glicos  inimicos  regni  recipiebant,  et  circumjacentem 
provlnciam  damnificabant.  Rcx  itaquè  Pliilippus  ob 
hocMedunlam  (2)  magnum  exercitumcongregavit,  et 
castrum  vi  captum  atquc  fidclibus  munitum  dicto 
Juliello  tradidit.  Verùm  cùm  ad  prœfatum  exercitum 
barones  et  episcopi  vocati  convonissent,  et  ad  manda- 
tum  régis  homines  suos,  more  debito  ,  in  expcditio- 

(i)  Ce  chapitre  est  extrait  de  Vincent  de  Bcauvais,  Spcml.  hist 
XXX  ,  102. 

(a)  Sans  doulr  pour  Mcihinnnm. 


DE    IIAINAUT.     LlVKt    XX.  4* 

l'ails  prisonniers  dans  cette  bataille  ,  furent  envoyés  à 
Paris  au  roi  Philippe. 


CHAPITRE  X. 

Différend  entre  les  ëvêques  d'Orle'ans  et  d'Auxerre  ,  et  le  roi 
Philippe. 


En  1209,  un  preux  et  noble  chevalier,  appelé  Juhei 
de  Maïenne,  annonça  au  roi  Philippe  qu'il  existait  au 
nord  de  la  petite  Bretagne  un  château  nommé  Guar- 
plic  ,  bâti  sur  un  rocher  élevé ,  au  bord  de  la  mer , 
d'où  l'on  pouvait  facilement  passer  en  Angleterre;  que 
ce  château  était  rempli  d'hommes  pourvus  d'armes,  de 
munitions  et  de  machines  ,  qui  donnaient  asile  aux 
Anglais,  ennemis  du  royaume,  et  causaient  de  grands 
dommages  dans  les  pays  environnans.  Philippe  ras- 
sembla une  armée  nombreuse  dans  la  ville  de  Maïenne, 
se  rendit  maître  du  château ,  -et  après  y  avoir  mis  des 
troupes  fidèles,  il  en  confia  la  garde  à  Juhel.  Lorsque 
les  barons  et  les  cvêques  furent  convoqués  pour  cette 
expédition  ,  et  envoyèrent  leurs  hommes  à  l'armée  , 
d'après  l'ordre  du  roi,  suivant  l'usage,  les  évéques 
d'Orléans  et  d'Auxerre  étaient  revenus  sur  leurs  terres 
avec  leurs  chevaliers  ,  disant  qu'ils  n'étaient  tenus 
de  se  rendre  ou  d'envoyer  leurs  hommes  à  l'armée , 
que  lorsque  le  roi  y  allait  en  personne.  Mais  comme  la 


42  ANNALES 

nem  illam  misissent,  Aurellanensis  et  Antlssiodoren- 
sis  opiscopi  ciim  niilitibus  suis  ad  propria  sunt  reversi, 
dicentcs  se ,  nisi  quando  rex  ipse  personaliter  profi- 
cisceretur  in  exercitu,  vel  ire  vel  mittere  non  teneri. 
Cùmque  generali  consuetudine  contra  eos  faciente, 
nulle  ad  id  se  îucri  privilegio  possent ,  née  tamen  ad 
pctitionem  régis  hoc  eniendare  vellent ,  rex  eoruin 
regalia  confiscavit ,  ea  scilicet  tantummodo  tempo- 
ralia  quae  ab  ipso  feodaliter  tenebant  saisiens  ,  déci- 
mas autem  et  alia  spiritualia  eis  in  pace  dimittens. 
Ipsi,  vero  terra  régis  et  hominibus  interdictis,  ad  Ro- 
manam  curiam  miserunt  et  in  propriis  personis  ac- 
cesserunt  :  sed  Innocentio  papa  nolente  jura  regni  et 
consuetudines  infringere ,  tandem  emendâ  factâ  et 
rcgi  solutâ  ,  post  duos  annos  cuncta  quae  à  rege  con- 
fîscatafuerant  recepêre.  Eodem  anno,  Johannes  Bren- 
nensis  cornes  in  regem  Iherosolymitanum  eligitur,  et 
filia  Conradi  quondàm  régis ,  ducta  in  uxorem ,  apud 
Tyrum  solemniter  coronatur. 


CAPITULUM  XI. 


Do  pcrcgrinationc  nostroriim  conIrA  terram  Âlbigensium  ,  et  obitu 
sancli  Didaci  episcopi  (i). 


Eodem  anno ,  cruce-signati  omnes  contra  Albi- 

(i)  Extrait  de  Vincent  de  Bcauvais  ,  xix  ,  io3. 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  /^5 

coutume  était  contraire  à  cette  prétention  ,  et  qu'ils 
ne  pouvaient  réclamer  aucun  privilège  ,  le  roi,  après 
les  avoir  inutilement  exhortés  à  s'amender,  confisqua 
leurs  régales  ,  c'est  à-dire  seulement  les  biens  tem- 
porels [qu'ils  tenaient  de  lui  en  fief,  en  leur  lais- 
sant les  dîmes  et  leurs  autres  droits  spirituels.  Ces 
prélats ,  frappés  d'interdit  pour  leurs  terres  et  leurs 
vassaux ,  s'adressèrent  à  la  Cour  de  Rome,  et  s'y  ren- 
dirent en  personne.  Mais  le  pape  Innocent  ne  voulut 
point  enfreindre  les  lois  et  coutumes  du  royaume.  En- 
fin ils  payèrent  l'amende  au  roi  ,  et  au  bout  de  deux 
ans ,  ilsrentrèrent  en  possession  des  biens  que  ce  prince 
leur  avait  confisqués.  La  même  année  ,  Jean ,  comte 
de  Brienne ,  est  élu  roi  de  Jérusalem  ;  il  épouse  la  fille 
du  roi  Conrad ,  et  est  couronné  à  Tir  avec  beaucoup 
de  solennité  (  1  ). 

(i)  L'Art  (le  véridei^s  dates  dit  que  Jean  de  Brienne  fut  cou- 
ronne non  à  Tir,  mais  dans  Acre ,  le  3  octobre  1210.  (  Chronologie 
des  rois  de  Jérusalem.  ) 


CHAPITRE  XI. 

Croisade  des  nôtres  contre  les  Albigeois;  mort  de  saint  Diègue, 

e'vêque. 


La  même  année,  tous  les  croisés  se  mirent  en  marche 
contre  les  Albigeois ,  et  le  comte  de  Toulouse ,  que  le 
pape  avait  absous,  se  joignit  à  eux.  Après  avoir  pris 


4^4  ANNALES 

gcnscs  iter  arripiunt ,  cisquc  cornes  adjiingitur  Tolo- 
samis  ,  qucm  absolvoral  papa  per  legatum.  Itaquè  Ri- 
tiiris  capitiir  ,on)nesquc  pariter  trucidantur.  Carcas- 
soua  obsidetur,et  Rogcrus ,  fortitudinem  nostronim 
videus,  fecit  pactum  ut  liccat  suis  rccedeie  quo  vo- 
luerunt  sine  rébus.  Illis  recodentihus,  diligcntissimè 
custoditur  Rogorus.  Simon  auteni  dominus  Montis- 
Fortis  toti  regioni  liabita3  pariter  et  habendœ  praefi- 
citur.   Albigenses  porro ,  videntes  recessisse  princi- 
pes ,   inulla  mala  nostris  irrogant  ;  quemdam  abba- 
tem  Cisterciensis  ordinis  et  conversum  ejus  occidunt; 
nionacbum  vulneralun» ,  œstimantes  niortuuni,  dese- 
runt.  Giraudus  de  Pipio  cuidam  çapellano  promittil 
quod  ipsum  et  sex  milites  et  quinquaginta  servientes 
securè  deduceret  usquè  ad  nostros ,  ipsâque  nocte  re- 
cepit  eos  ad  mensam  suau) ,  et  ^|P^^  spoliât  et  in- 
carcérât universos.  Eductis  vero  militibus,  ignem  et 
ligna  paleasque  niinistri  Giraudi  ponunt  in  carcere, 
Matrem  blasphémantes  misericordise.  At  vero  capel- 
lanus  et  servientes  triduo   sustinent  incendiiim   nec 
tanien  urunlur.  Pono  duo  ex  militibus  cœteris  prae- 
minentes,  fidem  catholicam  abnegare  nolentes ,  pro- 
priis  pollicibus  exoculant,  aurcsque  radicitùs  ampu- 
tant ,  et  nares  cum  labio  superiori  detruncant  :  quo- 
rum unus  prae  dolore  morilur,  alter  posteà  vivus  in- 
vcnitur.  Cornes  Fussensis ,  luiico  filio  suo  obside  de- 
relicto ,  redit  ad  vomiluni  ,  et  nostros  multipliclter 
inquiétât. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  45 

Bourges  et  massacré  tous  les  habitans  ,  ils  assiégèrent 
Carcassonne.  Roger,  voyant  leur  puissance,  traita  avec 
eux ,  en  stipulant  que  les  siens  se  retireraient  où  ils 
voudraient,  mais  sans  leurs  biens.  Pendant  qu'ils  se 
retiraient ,  Roger  fut  gardé  dans  une  étroite  prison. 
Simon ,  comte  de  Montfort ,  fut  nommé  gouverneur 
de  tous  les  pays  soumis  et  de  ceux  qui  restaient  à  sou- 
mettre. Lorsque  les  Albigeois  virent  que  les  princes 
s'étaient  retirés ,  ils  attaquèrent  les  nôtres  de  tous  côtés. 
Ils  tuèrent  un  abbé  de  l'ordre  de  Cîteaux  et  son  con- 
vers  ;  ils  blessèrent  un  moine  et  le  laissèrent  pour  mort 
sur  la  place.  Giraud  de  Pipie  promit  à  un  cbapelain 
de  le  conduire  en  sûreté  parmi  les  nôtres  avec  six  che- 
valiers et  cinquante  sergens  ;  mais  après  les  avoir  ad- 
mis pendant  la  nuit  à  sa  table  ,  il  les  dépouilla  tous  et 
les  jeta  dans  une  prison.  Ensuite  les  gens  de  Giraud  , 
après  avoir  fait  sortir  les  chevaliers,  jetèrent  dans  la 
prison  du  bois  et  de  la  paille  et  y  mirent  le  feu  en  blas- 
phémant le  nom  de  la  Mère  de  miséricorde.  Mais  le 
chapelain  et  ses  serviteurs  soutinrent  le  feu  pendant 
trois  jours  sans  en  être  atteints.  Deux  chevaliers  du  plus 
haut  rang  ,  n'ayant  pas  voulu  abjurer  la  foi  catholique, 
ils  leurarraehèrentlesïeux,  leur  coupèrent  les  oreilles, 
le  nez  et  la  lèvre  supérieure.  L'un  de  ces  chevaliers 
mourut  de  douleur  ;  l'autre  fut  trouvé  respirant  en- 
core. Le  comte  de  Foix  ,  après  avoir  laissé  son  fils 
unique  en  otage ,  revint  à  son  hérésie ,  et  inquiéta  beau- 
coup nos  troupes  (1). 

(i)  R.iimond-Roger  ,  comte  de  Fois,  ialij;ue  dos  mauvais  pro- 
cédés de  Simon  de  IMoiitfort  à  qui  il  avait  donné  son  tils  en  ûlage, 
se  jeta,  l'an  1211  dans  le  parti  du  comte  de  Toulouse.  (L'Art  do 
vérifier  les  ilatcs.  Chronologie  des  comtes  de  Foix.  ] 


46  ANNALES 


CAPITULUM  XII. 

De  domno  Helinando  monacho  et  scriptis  cjus  (i). 


His  temporibus ,  in  tcrritorio  Belvacensi  fuit  Hc- 
linandus  Frigidi-Montis  monachus ,  vir  religiosus  et 
facundiâ  disertus  ,  qui  et  illos  versus  de  Morte  in 
vulgari  nostro;  qui  publiée  leguntur,  tàm  utiliter  et 
eleganter,  ut  luce  clariùs  patet,  composuit  ;  et  etiàm 
chronicam  diligenter  ab  initio  mundi  usquè  ad  tem- 
pus  suum,  in  maximo  quodam  volumine  digessit  : 
et  hoc  quidem  opus  ità  dissipatum  est  et  dispersum, 
ut  nusquàmtotum  reperiatur.  Fertur  enim  quod  idem 
Heliuandus  cuidam  familiari  suo ,  scilicet  bonae  me- 
moriae  domno  Garino  Silvanectensi  episcopo  ,  quos- 
dam  quaternos  ejusdem  operisaccommodaverit,  sic- 
que,  sive  per  oblivionem  sive  per  ncgligentiam  sive 
aliâ  de  causa  ,  penitùs  amiserit<  De  hoc  tamen  opère, 
proùt  invenire  potui ,  in  hoc  quoque  opère  per  multa 
et  diversa  loca  inserui.  Hic  autem  etiàm  quaedam 
ejusdein  operis  notabilia,  quae  nusquàm  superiùs 
posita  sunt,  inserere  volui ,  et  etiàm  de  quibusdam 
ahis  ejus  scriptis,  undè  flores  cxcerpsi.  Scripsit  enim, 

;^i)  Vinrent  tic  Bcauvais,  xxx ,  jo8. 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  4? 

CHAPITRE  XII. 

Du  moiue  Helinand  et  de  ses  e'crits. 


A  cette  époque ,  vivait  Helinand ,  moine  de  Froid- 
mont  ,  au  territoire  de  Beauvais.  C'était  un  homme 
pieux  et  éloquent  qui  composa  ,  en  notre  langue  vul- 
gaire ,  ces  vers  sur  la  Mort ,  ouvrage  aussi  utile  qu'é- 
légant, qu'onlit  partout.  Il  est  aussi  l'auteur  d'une  chro- 
nique depuis  le  commencement  du  monde  jusqu'à  son 
lems,  en  un  gros  volume.  Une  partie  de  cet  ouvrage 
a  été  perdue  ,  et  il  ne  se  trouve  plus  aujourd'hui  com- 
plet. On  dit  ,  à  ce  sujet ,  qu'Hélinand  avait  prêté  à  un 
de  ses  amis  ,  Garin  ,  évèqiie  de  Senlis  ,  de  pieuse  mé- 
moire ,  plusieurs  cahiers  de  cet  ouvrage  ,  et  que  ce 
fut  ainsi  qu'il  les  perdit,  soit  par  oubli,  soit  par  négli- 
gence. Quoi  qu'il  en  soit,  j'ai  inséré ,  en  divers  endroits 
de  mon  ouvrage  ,  ce  que  j'ai  pu  trouver  de  cette  chro- 
nique. J'ai  cru  aussi  devoir  en  faire  entrer  ici  quel- 
ques-uns des  passages  les  plus  remarquables  ,  qui  n'ont 
point  été  connus  jusqu'à  présent  ,  ainsi  qu'un  choix 
des  choses  les  plus  intéressantes  de  ses  autres  ouvrages; 
car  il  composa  ,  en  outre  ,  une  lettre  intitulée  De  la 
Réparation  dune  faute  ,  adressée  à  un  prêtre  nommé 
Gautier,  qui,  après  avoir  été  novice  dans  l'ordre  de 
Cîteaux  et  chanoine  dans  l'ordre  de  Prémontré,  crut 
ne  pas  être  engagé  par  son  vœu  ,   parce  qu'il  n'avait 


48  ANNALES 

Ut  legitur,  epistolam ,  cujus  titulus  est  de  reparationc 
lapsi,  missam  ad  Galterum  clericum ,  qui  fuerat  no- 
vltius  in  ordinc  Cisterciensi  et  canonicus  in  ordino 
Prœmonstratensi ,  et  tandem  liberum  quasi  à  voto 
existimans,  eo  quod  minime  fuisset  professus,  re- 
diens  ad  secularem  vitam  ,  duxit  uxorem  ,  nomine 
Rixendam  :  super  quibus  rogaitus  Helinandus  à  Guil- 
lermo  fratre  ejusdcm  Galteri ,  socio  et  claustrali  ip- 
sius  Ilelinandi,  scripsit  epistolam  ad  eumdem  Galte- 
rum sub  ejusdem  Guillermi  personâ,  ità  ut  ipsiusesse 
videatur.  Scripsit  ctiàm  idem  Helinandus  sermones 
aliquos.  Hœc  sunt  autem  quœ  de  prœfatis  ejus  opus- 
culis  excerpsi.  Helinandus  in  chronicis,  libro  viir. 
Errores  philosophorum  de  ingressu  animarum  ad 
c'orpora  et  regressu  à  corporibus  ,  et  de  locis  infero- 
rum  latiùs  cxposui  ,  ut  melins  intellecti  faciliùs  ca- 
veantur.  Itaquè  de  oraculo  Apollinis,  de  quo  Macro- 
bius  errorem  suum  nititur  confirmare ,  scllicet  è  cœlo 
descendit  nothiselitos  (i),  sermonem  in  conventu 
fratrum  edidisse  memini  in  hune  modum.  Legitur 
in  libro  Job,  v  :  VisUans  speciem  tiiam  non  pcccn- 
fus.  Sermo  opportunus  est  optimus.  Quid  est  sermo 
opportunus  ?  Sermo  opportunus  est  tempori  et  loco 
accommodatus  et  personne,  juxtà  illud  sapientis  : 
ISi/ul  tàm  cognatuni  snpientiœ  qiûim  locis  et  lempo- 
rilnis  aptare  sermones.  Tempus  de  quo  loquimur 
lempus  Visitationis  est;  locus  in  quo  congregamur 
ad  hoc  institutus  est;  personae  ad  quas  loquimur  vi- 

(i)  (Je  mol  fsl  çcrit  île  la  mêim;  ihaiiurc  «lans  Vinci-nt  ilc  Reau- 
vais;  il  faut  sansilmilo  lire  rvàÔ/j-fai/TÔi'. 


DE    HAINAUT.    IIVRE    XX.  49 

point  fait  profession  ,  et  étant  rentré  dans  la  vie  sécu- 
lière,  épousa  une  dame  nommée  Rixende.  Consulté  à 
ce  sujet  par  le  frère  de  Gautier  ,  appelé  Guillaume  , 
qui  était  avec  lui  dans  le  monastère  de  Froidmont , 
Hélinand  adressa  à  Gautier  cette  lettre  ,  en  prenant  le 
nom  de  Guillaume,  connne  si  ce  dernier  en  eût  été 
l'auteur.  Il  composa  aussi  quelques  sermons.  C'est  ce 
que  j'ai  extrait  de  ses  divers  ouvrages.  Héh:\Ai\d  , 
Chroniques,  livre  viii.  J'ai  exposé  avec  détail  les  erreurs 
des  philosophes  sur  la  manière  dont  l'ame  anime  le 
corps  et  s'en  sépare  ,  et  sur  les  enfers ,  afin  qu'en  com- 
prenant mieux  ces  erreurs  on  puisse  plus  facilement 
s'en  préserver.  C'est  pour  cette  raison  qu'à  l'occasion 
de  l'oracle  d'Apollon  ,  par  lequel  Macrobe  s'elforce  de 
justifier  son  sentiment ,  et  qui  fit  entendre  ces  paroles 
descendues  du  ciel  :  Connais-loi  toi-même  ]q  me.  sows'xens 
d'avoir  fait  ce  sermon  dans  le  monastère:  On  lit  dans 
le  chapitre  v  du  livre  de  Job  (v.  24):  Elen  visitant  ce  qui 
vous  appartient,  vonsne pécherez  point.  Les  discours  oppor- 
tuns sont  les  meilleurs.  Mais  qu'est-ce  qu'un  discours  op- 
portun? C'est  celui  qui  est  approprié  au  tems  ,  au  lieu  et 
aux  personnes  ,  suivant  cette  parole  du  sage  :  Rien  ne  res- 
semble autant  à  la  sagesse  que  de  parler  selon  les  tems  et  les 
lieus.  Le  tems  dont  nousparlons  est  celui  de  la  Visitation, 
le  lieu  où  nous  sommes  réunis  a  été  institué  pour  cela; 
les  personnes  auxquelles  nous  parlons  visitent  et  doi- 
vent èti  e  visitées.  O  vous  qui  examinez  les  autres,  si 
vous  commencez  par  vous  examiner  vous-même,  vous 
ne  pécherez  point  ensuite  en  scrutant  la  conduite  du 
prochain,  car  vous  aurez  pu  voir  en  vous-même  com- 
mentvousdevczjuger  les  fautes  d'autrui  ;  etcn  effet  quoi 
de  plus  juste ,  de  plus  convenable  ,  que  les  médecins 
XIV.  4 


56  ANNALliS 

situtores  sunt  et  visitandae.  O  tu,  quisquis  es  visita- 
tor  aliorurn,  si  Jemotipsum  priùs  visitaveris,  visitantlo 
proximiun  poslea  non  peccabis  ;  nàm  in  te  ipso  pote- 
ris  légère  quo  modo  aliorum  debeas  errata  judicare. 
Et  rêvera  quid  justius,  quid  convenicnlius  ,  ut  spi- 
riluales  medici  ,  qui  spiritualiler  infirmantes  visi- 
tant ,  priùs  se  ipsos  visitare  stiideant,  et  de  statu  suo 
interiore  digitos  discretiouis  interiogent ,  venasque 
pulsatilesaffectionum  puisent ,  ne  forte  contingat  iliis 
nondîini  visitatis  et  jàni  visitantibus,  etiàm  nondùin 
correctis  et  jàm  alios  corripîentibus ,  audire  hoc 
proverbium  ab  iufirmis  subinunnurantibus  :  «  Me- 
«  dite  ,  cura  te  ipsum.  » 


CAPITULUM  XIIl. 

De  imperio  Frcdcrici  snciindi  of  expnisione  Oltonis  (i). 


EX    HISTORIA    CHRONICORUM. 

Othone  igilur,  ut  superiùs  dictum  est ,  auctori- 
tatelnnocentii  papae,  qui  eum  creaveral,  reprobato, 
et  imperii  collati  potestate  privato,  barones  Aleman- 
niœ,  Pliilippi   régis  Francoruni  consilio   mediante  , 

(i)   Vinrent  lie  Bcauvais,  xxxi,   i. 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX.  5l 

spirituels  ,  qui  visitent  les  malades  spirituels  ,  s'appli- 
quent d'abord  à  s'examiner  eux-mêmes  ,  interrogent 
prudemment  leur  conscience  ,  et  pressent ,  pour  ainsi 
dire,  les  artères  de  leurs  passions,  de  peur  que  le  ma- 
lade, les  voyant  examiner  le  prochain  avant  de  s'être 
examinés  eux-mêmes, et  faire  des  remontrances  aux 
autres  sans  s'être  réprimandés  ,  ne  leur  dise  en  mur- 
murant :  «  Médecin  ,  gucris-toi  toi-même.  » 

Obsfrvatios.  La  chronique  d'Helinand  ,  de  laquelle  Vincent  de 
Beauvaiss'est  beaucoup  servi,  renfermait  quaire  parties  :  i°  i6  livres 
depuis  la  cre'ation  jusqu'au  règne  de  Darius  INothus;  2°  16  depuis 
Darius  jusqu'à  la  naissance  de  Je'sus-Christ  ;  3°  du  cette  naissance 
jusqu'.i  Tan  635  ;  4°  ^^  ^'^"^  ^^^  '^  ^'^^^  1204.  Celle-ci  a  seule  été  im- 
primée dans  le  tome  Vil  de  la  Bibliotheca  Cirterciensis ,  avec  les 
notes  de  Bertrand  Tissier.  Hélinand  est  mort  en  1227.  [Bihl.  niediœ 
et  infimœ  latinitatis  ,  par  Fabricins   ) 


CHAPITRE  XIII. 

Avènement  de  Frédéric  H  à  l'empire  ;  expulsion  d'Othon. 


TIRE   DES    CHROMQLES. 

Othon  ayant  été  ,  comme  on  l'a  vu,  réprouvé  et  dé- 
pouillé de  l'empire  par  l'autorité  du  pape  Innocent  à 
qui  il  devait  sa  couronne  ,  les  barons  d'Allemagne  , 
avec  le  conseil  de  Philippe  ,  roi  de  France  ,  élurent  à 
sa  place  Frédéric,  fils  de  l'empereur  Henri  ,  et  prièrent 
le  pape  de  confirmer  cette  élection.  Quoique  ce  choix 
convint  assez  au  souverain  pontife  ,  il  dissimula  son 


f)2  ANNALES 

FreilcricuMi ,  Hcnrici  quondàin  imperntoris  filium  , 
elcgorunt  imperatorein  ,  rogantes  papain  ut  ejus  con- 
lirinaiel  clectionem.  Qui  ,  licèt  salis  vellct,  quià  la- 
ni('[i  ecclosia  loniana  sciuper  gi-avitatem  et  maturita- 
leiii  il)  uovis  iebusobsorvareconsucvit,clissimulabat, 
et  (juià  piogeniem  illain  non  amabat.  Idem  itaquè 
Frc(.'u;ricus,  imperalor  hujus  nomitiis  secundus,  cœ- 
pil  ;inno  Domini  mccxi  ,  mundl  vero  vmclxxiv, 
videlicet  post  très  annos  à  morte  Philippi,  et  impe- 
ravit  annis  xxxiv.  Sic  de  consilio  régis  Francorum 
à  baronibus  vocalus,  Romam  venit  et  à  Romauis  ho- 
norificè  susceptus  fuit.  Indè  descendeus  per  mare, 
venit  Januam  ,  et  ibi  quoque  cum  gaudio  maximo  et 
honore  reccptus  est,  adjuvantibus  Bonitacio  marchi- 
sione  Montis-Ferrati  et  civibus  Papicnsibus  et  Cre- 
monensibus  et  omnibus  ferè  Lombardiae  civitatibus. 
Transiens  et  Alpes,  intravit  Alemanniam  et  venit 
Constantiam,  cujus  adventurn  sciens  Otho  sequeba- 
tur  eum  cum  ducentis  militibus  ;  jàmque  praemiserat 
famulos  et  equos  suos ,  in  eamdem  urbem  ipsâ  die 
venturus,  itaquè  cùm  jàm  ab  urbe  per  très  leucas 
dislaret,  Otho  cum  suis  viriHter  repulsus  est.  Dicunt 
tamen  quod  ,  si  Fredericus  per  très  horas  moram 
fecisset,  Alemanniam  nunquàm  intrâsset.  Otho  igi- 
tur  à  Constanliis  sic  repulsus  abcessit  Brizach ,  à  quo 
etiàni ,  quià  Theutonici  cives  illius  oppidi  contume- 
liis  et  injuriis  afficiobant  eorumque  fîlias  et  uxores 
violabant,  non  minore  décore  quàm  à  Constantiis 
est  propidsus.  Fredericus  autem  ab  bis  ipsis  tanquàm 
ab  aliis  imperii  baronibus  est  receptus.  Eodem  anno 


DE    IIAINALT.     LIVRE    XX.  ;)0 

inlciilioii  ,  tant  pour  ne  pas  s'écarter  de  la  dignité  et 
de  la  maturité  (|ue  l'église  romaine  observe  toujours 
dans  les  choses  nouvelles,  que  parce  qu'il  n'aimait 
point  celte  famille.  Le  règne  de  l'empereur  Frédéric  , 
deuxième  du  nom,  commença  en  1211 ,  l'an  du  monde 
5174  ,  c'est-à-dire  trois  ans  après  la  mort  de  Philippe, 
et  dura  trente-quatre  ans.  Appelé  au  trône  par  les  ba- 
rons ,  d'après  l'avis  du  roi  de  France  ,  il  se  rendit  à 
Rome  ,  où  il  fut  reçu  avec  beaucoup  d'honneur.  De  là 
il  descendit  par  mer  à  Gènes.  Sa  présence  y  causa  une 
joie  universelle  ,  et  il  y  fut  complimenté  par  Boniface, 
marquis  de  Montferrat,  et  par  les  habitans  de  Pavie  , 
de  Crémone  et  de  presque  toutes  les  villes  de  Lombar- 
die.  Ensuite  il  passa  les  Alpes,  entra  en  Allemagne  et 
vint  à  Constance.  Othon,  ayant  appris  son  arrivée,  le 
suivait  avec  deux  cens  chevaliers  ;  il  avait  envoyé  en 
avant  ses  domestiques  et  ses  chevaux  ,  et  il  devait  ar- 
river ce  jour-là  même  à  Constance  ,  dont  il  n'était  plus 
qu'à  trois  lieues  ;  mais  il  fut  vigoureusement  repoussé 
lui  et  ses  gens.  On  dit  cependant  que  si  Frédéric  se 
fût  arrêté  seulement  trois  heures  ,  il  ne  serait  jamais 
entré  en  Allemagne.  Othon  ,  repoussé  de  Constance  , 
voulut  se  réfugier  à  Brisach ,  mais  il  en  fut  chassé  avec 
non  moins  d'ignominie,  parce  que  les  Allemands  trai- 
taient avec  barbarie  les  habitans  de  cette  ville  ,  et  vio- 
laient leurs  femmes  et  leurs  filles.  Frédéric,  au  con- 
traire, reçut  leui'  hommage  comme  celui  des  autres 
barons  de  l'empire.  La  même  année  ,  une  conférence 
eut  lieu  à  Vaucouleurs,  par  la  médiation  de  l'évèque 
de  Metz,  entre  l'empereur  Frédéric  et  Philippe,  roi 
de  France.  Ce  dernier  n'y  vint  point  en  personne;  mais 
Louis  ,  son  fils,  y  assista  pour  lui  avec  les  Grands  du 
royaume.  Ils  firent  entre  eux  un  traité  d'alliance  per- 


54  ANNALE^ 

cclebralum  est  colloquium  apud  Vallem -Coloris , 
mediante  Metensi  episcopo,  inter  Fredericum  impe- 
ratorem  et  Philippum  regem  Francorum  :  cui  tameii 
non  interfuit  ipse,  sed  Ludovicus  filius  ejus  cum 
regni  niagnatibus.  Percusseruiit  aulem  inter  se  fœ- 
dus  amicitiœ  perpetuum ,  sicut  fueral  inter  praedeces- 
sores  eorum.  Eodem  anno  rex  Philippus  lotum  Pari- 
sius  in  circuitu  circumsepsit ,  et,  licèt  de  jure  scripto 
propter  bonuni  publicum  regnique  commodum  in 
abeno  fundo  posset  erigere  rnuros  atque  fossata,  ipse 
tainen  juri  praeferens  aequitatem,  ea  quae  per  hoc  in- 
currebant  bomines  de  proprio  fisco  recompensabat 
damna. 


CAPITULUM    XIV. 

De  recessu  Kcginaldi  comitis  Bolonia-  à  regno  Franciic  (  i). 


Anno  Doinini  mccxii,  Reginaldus  de  Domno- 
Martino,  cornes  Boloniœ,  diruit  quamdam  fortericiani 
quain  Pbilippus  Belvaccnsis  episcopus  ,  cognatus  ré- 
gis, in  pago  Belvacensi  erexerat,  pro  eo  quod  vide- 
batur  damna  facere  terrae  comitissae  Clari-Montis , 
quae  cognata  ipsius   erat.    Ob  hoc    idem   episcopus 

(i)  Vincent  de  Reaiivais,  xxxi,  3. 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX,  D;> 

péfuelle  ,  comme  l'avaient  fait  leurs  prédécesseurs.  La 
même  année ,  le  roi  Philippe  entoura  Paris  d'une  en- 
ceinte ;  et  quoique  le  droit  écrit  l'autorisât,  pour  l'u- 
tilité publique  et  l'avantage  du  royaume  ,  à  élever  des 
murailles  et  creuser  des  fossés  sur  les  propriétés  des 
particuliers  ,  il  préféra  l'équité  à  la  loi ,  et  indemnisa 
avec  son  propre  revenu  ceux  qui  eurent  à  souffrir 
quelque  dommage  par  la  construction  de  celte  en- 
ceinte. 


Observation.  C'est  en  lan  que  fut  terminée  la  nouvelle  clôture 
de  1.1  ville  de  Paris,  cnmmcncce  vingt  ans  auparavant,  des  deux 
côte's  de  la  Seine  ,  par  ordre  du  roi  Philipiie-Auguste.  Pour  venir 
à  bout  de  ce  grajad  dessein  ,  il  fallul  renfermer  dans  la  ville  trois 
bourgs  presqu'enliers.  (  Félibien  ,  hist.  de  Paris  ,  1 ,  aoi .  ) 


CHAPITRE  XIV. 

Renaud  ,  comte  de  Boulogne,  est  chasse'  du  royaume  de  France. 


En  1212  ,  Renaud  de  Dammartin  ,  comte  de  Bou- 
logne ,  détruisit  une  forteresse  que  Philippe,  évêque 
de  Beauvais  ,  cousin  du  roi ,  avait  bâtie  dans  le  Beau- 
voisis  ,  et  cela  parce  que  cette  forteresse  nuisait  à  la 
terre  de  la  comtesse  de  Ciermont ,  sa  parente.  Par  re- 
présailles ,  l'évéque  abattit  un  petit  château  que  le 
comte  avait  fait  construire  tout  récemment  dans  la  fo- 
ret d'Halines.  De  là  naquirent  des  différends  entre  le 
comte  de  Boulogne  d'une  pa?t,  et  l'évéque  de  Beauvais 


;")(")  ANNALES 

quaindam  aliam  diruit  muiHliuuciilaiii  iii  forestâ  de 
Halines,  à  dic(o  comité  de  novo  fundatam.  Urulè 
orta  esl  discordia  inl«M-  ipsum  rotnitem  ex  unâ  parte, 
ac  praefatum  episcopum  et  nepotes  ejus,  filios  Ro- 
berti  comitis  Drocarum  ex  altéra.  Eratque  cornes 
Boloniae  régi  suspectus ,  non  propfer  hanc  guerram 
tantùm  sed  propter  castrum  incxpugnabile,  Morito- 
nium  dictum ,  in  confinio  Britanniaî  minoris  et  Neus- 
triae,  quod  horainibus  armatis  et  victualibus  munie- 
rat;  et  insuper  etiàm  qiiià  nuntios  suos  in  regniprœ- 
judicium  ad  Ollioneni  impeiatorem  et  ad  Johanneni 
regem,  ut  dicebatur,  mittebat.  Petiit  igitur  ab  eo 
rex  ut  ei  niunitiones  suas  traderet ;  quas  cîim  ei  , 
contra  jus  et  consuetudinem  patriae,  denegâsset, 
congregato  exercitu  ,  rox  ad  dictum  castrum  accessit, 
ipsumque  praeter  spem  infrà  triduum  expugnans, 
quarto  die  cepit,  et  eo  fidebbus  suis  munito,  indè 
acies  in  Boloniae  partes  direxit.  Videns  autem  comes 
forlitudinem  régis,  cui  resistere  non  potcrat ,  lotum 
Boloniae  comitatnm  omniaque  castella  Ludovico  régis 
filiodimisit,  à  quo  totum  illud  feodaliter  tenebat 
Rex  verô  jàm  totum  comitatum  Moritonii  et  Domni- 
Martini  et  Albœ-Marlae,  et  Insulam-Bonam  et  Dom- 
nifrontem,  ac  omnia  illis  appendicia,  occupaverat , 
quae  omnia  idem  comes  tàm  dono  quàm  régis  potcn- 
tiâ  possederat.  Sic  igitur  comes  à  loto  regno  recedens 
ad  comitem  Barri,  cognatum  suuni ,  accessit,  et  apud 
eum  mansit. 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  b'J 

et  ses  neveux  ,  fils  de  Robert ,  comte  de  Dreux  ,  de 
l'autre  part.  Le  comte  de  Boulogne  était  suspect  au 
roi,  non-seulement  à  cause  de  cette  guerre,  mais  à 
cause  d'un  château  inexpugnable,  appelé Mortain,  situé 
aux  confins  de  la  Bretagne  et  de  la  Normandie  ,  où  il 
avait  mis  beaucoup  de  troupes  et  de  vivres  ;  et  plus  en- 
core parce  qu'il  avait  envoyé  des  ambassadeurs  à  l'em- 
pereur Oihoiî  et  au  roi  Jean  ,  dans  un  but  contraire 
aux  intérêts  du  royaume.  En  conséquence,  le  roi  le 
somma  de  lui  livrer  ses  châteaux.  Le  comte  s'y  étant 
refusé  ,  au  mépris  des  lois  et  coutumes  du  royaume, 
le  roi  vint  à  la  tête  d'une  armée  assiéger  le  château  dont 
j'ai  parlé  ,  et  s'en  rendit  maître  ,  après  une  attaque  vi- 
goureuse qui  dura  trois  jours.  Il  y  niit  une  garnison  de 
troupes  dévouées  ,  et  dirigea  ensuite  son  armée  vers  le 
comté  de  Boulogne.  Alors  le  comte  ,  se  voyant  hors 
d'état  de  résister  ,  remit  son  comté  de  Boulogne  et 
toutes  ses  places  à  Louis ,  fils  du  roi ,  de  qui  il  les  tenait 
en  fief.  Déjà  le  roi  s'était  emparé  des  comtés  de  Mor- 
tain ,  de  Dammartinet  d'Aumale,  de  Lillebonne,de  Dom- 
front ,  et  de  leurs  dépendances  ,  que  le  comte  possé- 
dait par  donation  du  roi  ou  sous  son  autorité;  de  sorte 
que  Renaud,  chassé  du  royaume,  fut  obligé  de  se  reti- 
rer auprès  du  comte  de  Bar ,  son  parent ,  chez  lequel 
il  demeura. 

Observation.  L'an  1 2i3  ,  le  roi  de  France  et  le  prince  Louis  ,  son 
fils,  après  avoir  subjugue'  une  partie  de  la  Flandre  ,  tombent  sur  le 
comte  de  Boulogne  ,  dont  ils  font  en  peu  de  tems  la  conquête  en 
l'absence  de  Renaud,  qui  s'était  réfugié  chez  le  comte  de  Bar,  son 
parent.  (Guillaume  de  Nangis.  ) 


58  ANNALES 


CAPITULUM  XV. 

De  inoril)iis  cjiiscJcin  comilis,  et  ejus  fœdcre  ciim  rej^c  Anf;lia'  (i 


In  eo  quidem  comité  nonnulla  erant  laudabiiia, 
sed  plura  etiàm  laudi  contraria  :  nàni  ,  ecclesias  de- 
primens ,  ferè  semper  excommunicatus  erat;  viduas 
et  orphanos  depauperabat;  sed  et  vicinos  suos  nobi- 
les  odio  persequens,  eoriim  municipia  desiruebat , 
accepta  quidem  à  rege  Pbilippo  licentia  ,  qui  eum 
olim  multùm  diligebat;  et  licèt  uxorem  haberet  no- 
bilissimam,  cujusgratiâ  Boloniae  comitatum  obtinc- 
bat ,  et  cujus  filia  Philippi  régis  filio  nupta  erat , 
spretis  tamen  ejus  amplexibus,  cum  aliis  mulieribus 
scortans,  etiàm  concubinas  publiée  circumducebat. 
Ciim  autem  excommunicatus  esset,  ad  excommuni- 
catos  se  transtulit,  et  confœderatus  est  imperatori 
Othoni  ac  Jobnnni  Anglorum  rogi.  Hos  enim  papa 
excommunicaverat  :  Otlionem  quidem  ,  quià  beati 
Pétri  patrimonium  occupabat,  Johannem  verô,  quià 
Stcphanum  ,  opinionis  sanctae  virum,  Cantuariensem 
archiepiscopum  ,   ab  ipso  papa  consecratum ,  ad  se- 

(i)  Viiicenl  Je  lîcauvais ,  xxxi  ,  t\. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  SQ 


CHAPITRE  XV. 


(Jaractèro  du  comte  de  Boulogne.  Son  alliance  avec  le  roi  d'An- 
gleterre. 


Il  y  avait  dans  le  caractère  du  comte  plusieurs  choses^ 
louables  ,  mais  plus  encore  de  blâmables  ;  car  il  oppri- 
mait les  églises,  et  presque  toujours  il  était  en  état  d'ex- 
communication. 11  dépouillait  les  veuves  et  les  orphe- 
lins ,  poursuivait  de  sa  haine  les  seigneurs  ses  voisins, 
et  détruisait  leurs  châteaux.  11  prit  volontairement 
congé  du  roi  de  France  qui  l'aimait  beaucoup  depuis 
long-tems.  Quoiqu'il  eût  pour  femme  une  princesse 
très-noble  à  qui  il  devait  le  comté  de  Boulogne  et  dont 
la  fille  était  mariée  au  fils  du  roi  de  France  ,  il  la  né- 
gligeait pour  d'autres  femmes,  et  menait  publiquement 
avec  lui  ses  concubines.  Frappé  d'excommunication  , 
il  alla  trouver  d'autres  excommuniés  ,  et  fit  alliance 
avec  l'empereur  Othon  et  Jean,  roi  d'Angleterre.  Le 
pape  avait  aussi  anathématisé  ces  deux  princes,  savoir: 
Othon  ,  parce  qu'il  occupait  le  patrimoine  de  saint 
Pierre,  et  le  roi  Jean,  parce  qu'il  ne  permettait  point  à 
titienne,  archevêque  de  Canlorbéri ,  de  venir  occuper 
son  siège  ,  bien  que  ce  saint  prélat  eût  été  sacré  par  le 
pape  ;  et  plus  encore  ,  parce  qu'il  avait  chassé  de  son 
royaume  tous  les  évéques  ,  et  confisqué  à  son  profit  , 
depuis  trois  ans  ,  les  biens  des  églises  et  des  moines. 


6o  ANNALES 

dcin  suam  accedcre  non  sinebal;  quin  otiàni  onines 
cpiscopos  à  regno  suo  ejecerat,  oninesque  res  eccle- 
siarum  et  bénéficia  nionachorum  fisco  applicuerat 
atque  in  iisus  proprios  jàm  per  Iriennium  converte- 
rat.  Idem  aùtein  archipraesul  et  alii  episcopi  in  regno 
Fraucorum  exulabant  à  rege  Philippo  liberaliter  le- 
cepti.Idem  autem  cornes  antè  confœderationem  prae- 
dictam  per  niaitios  petebat  restitutioncm  terrœ  suae, 
sed  rex  ofierebat  ei  tantummodo  sub  conditione; 
videlicet  si  stare  vellet  judicio  regalis  aulœ.  Anne 
praenolalo,  Nivcrnis  cathedralis  ecclesia  conflagratur. 
Raymundus  cornes  ïolosanus  haereticus  judicatur  [et 
super  hoc  condemnatur]. 


CAPITULUM   XVI. 


De   fiinJationc   abbatiœ    Bcatae-Mariae   de    l''onteneIlis  jnxtà 
Valcncenas. 


Fertur  et  ex  veridicâ  relatione  dominarum  de 
Fonte- Beatoe-Marige  juxtà  Valencenas  et  ex  opinione 
vulgatâ  recitatur,  quod  priniariae  fundatrices  eccle- 
siœ  dictae  Beatae-Mariae  fuerunt  duae  sorores  beghinae, 
filiœ  légitimas  illustris  domini  Hellini  de  Ahieto,  mi- 
lilis,  Johanna  et  Agnes  vocilatœ,  qua;,  Spiritu-Sanclo 
inflanimatje,  propriis  sinnptibiis  oraloriiun  in  honore 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  6l 

Cet  archevêque  de  Cantorbéri  et  les  autres  évêques 
d'Angleterre  avaient  été  exilés  en  France  ,  où  le  roi 
Philippe  les  irai  tait  avec  beaucoup  de  générosité.  A.vant 
cette  alliance  ,  le  comte  de  Boulogne  avait  envoyé  de- 
mander au  roi  la  restitution  de  ses  terres  ,  et  le  roi  lui 
avait  ofiFert  d'y  consentir  ,  à  condition  seulement  qu'il 
se  soumettrait  au  jugement  de  la  Cour  royale  de  jus- 
tice. La  même  année  ,  la  cathédrale  de  Nevers  fut  con- 
sumée par  le  feu.  Raimond  ,  comte  de  Toulouse,  fut 
jugé  et  condamné  comme  hérétique. 


Observation.  Raimond  VI,  comte  de  Toulouse,  fut  excommunié 
au  concile  d'Arles  en  121 1  ,  au  mois  de  février,  par  les  Icgats  du 
pape  Innocent  III,  qui  confirma  cette  sentence  le  ly  avril.  (L'Art 
de  vérifier  les  dates.  Chronologie  des  comtes  de  Toulouse.  ) 


CHAPITRE  XVI, 


Fondation  de   l'abbaye   de   Notre-Dame  de   Fontenelle  ,  près 
Valenciennes. 


On  sait ,  par  la  relation  véridique  des  dames  de  la 
Fontaine-Notre-Dame,près  Valenciennes,  et  par  la  tra- 
dition vulgaire,  que  les  premières  fondatrices  de  cette 
église  de  Notre-Dame  furent  deux  sœurs  béguines  , 
filles  légitimes  du  noble  seigneur  Hellin  d'Aulnoi,  che- 
valier. L'une  s'appelait  .Teanne  et  l'autre  Agnès.  Ayant 
été  inspirées  du  Saint-Esprit,  elles  fondèrent  à  leurs 
frais,  vers  l'an  1212  ,  un  oratoire  en  l'honneur  de  la 


62  ANNALES 

Virginis  gloriosae,  juxtà  Fontem-Beatœ-Mariœ-ad-La- 
pides  secùs  liuvium  Scaldi,  primo  fundaverunt,  circà 
annum  Dotnini  mccxii  :  in  quo  loco  ob  Dei  rcvcren- 
tiam  et  gloiiosai  Virginis,  necnon  dictarum  soro- 
rum  dcvotionem,  virgines  ac  viduœ  plures  iiifrà 
tempus  brève  divino  servitio  se  mancipaverunt;  et 
in  tantum  discipularum  Christi  numerositas  brevi 
terhporis  intervalle  succrevit,  ut  dictus  locus  ad  ipsas 
inhabitandum  minime  suffîceret.  Hœ  siqnldem  tune 
temporis  Christi  discipulae  nec  régula  speciali  aut  sta- 
tutisobedientialibus  habitu  approbatoaut  cœremoniis 
regularibus  minime  vlnciebantur,  sed  solùm  divinis 
praeceptis  et  consiliis  evangelicis,  et  juxtà  collationes 
in  vitis  Patrum  contentas,  observationes  grosso  et 
rudi  modo,  proùt  meliùs  poterant ,  innitebantur  ob- 
nixae.  Pâtre  vero  luminum  inspirante,  qui  dat  omni- 
bus afïluenter  gratias  et  non  iraproperat  sic  fidelium 
corda  in  devotionem  dictarum  discipularum  Christi 
succensit ,  ut  circumvicinarum  civitalum  atque  villa- 
rum  virgines  adolescentulae,  nobiles  ac  potentum 
fîliae  in  famam  et  odorem  dictarum  currerent,  ad  ac- 
quirendum  perfectionis  ,  devotionis  et  contemplatio- 
nis  palmam,  et  ad  degustandum  ejus  fructus  ubeies 
et  suaves.  Infrà  vero  triennium  piarum  Christi  dis- 
cipularum numéro  crescente,  gratiâ  Spiritûs-Sancti 
praéeunte ,  Hellino  praenominato  ac  ejus  uxore  Maria 
necnon  et  Amatildo  domino  de  Pons  cooperantibus  , 
necessitate  compulsae ,  locum  mutare  decrcverunt , 
amnem  seu  fluvium  Scaldi  approximando  ad  alium 
qui  aptior  ad  inhabitandum  et  dilatandum  omnibus 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  63 

sainte  Vierge  ,  près  de  la  fontaine  tleNotre-Dame-aux- 
Pierres  ,  sur  le  bord  de  l'Escaut.  En  peu  de  tems,  le 
zèle  pour  la  gloire  de  Dieu  et  de  la  vierge  Marie  ,  et  la 
dévotion  des  deux  sœurs  attirèrent  dans  cet  oratoire 
plusieurs  filles  et  veuves  qui  s'y  consacrèrent  au  ser- 
vice du  Seigneur,  et  bientôt  le  nombre  de  ces  servantes 
de  Jésus-Christ  s'accrut  tellement ,  que  ce  lieu  devint 
insuffisant  pour  leur  habitation.  4  cette  époque,  ces  dis- 
ciples du  Sauveur  ne  suivaient  aucune  règle  spéciale  ; 
elles  n'avaient  ni  statuts,  ni  habits  particuliers,  et  n'ob- 
servaient point  de  cérémonies  régulières  ;  elles  se  con- 
duisaient seulement  d'après  les  divins  préceptes  et  les 
conseils  de  l'Évangile  ,  et  suivaient  les  leçons  conte- 
nues dans  la  vie  des  Pères.  Leurs  pratiques  de  religion 
étaient  simples  et  grossières ,  mais    elles   fesaient  ce 
qu'elles  pouvaient ,   et  elles  étaient  animées  d'un  zèle 
ardent.  L'inspiration  de  celui  qui  est  la  source  de  toutes 
lumières  ,    et  qui  répand  sa  grâce  sur  tous  avec  une 
égale  bonté,  enflamma  si  vivement  tous  les  cœurs  de 
ces  disciples  de  Jésus-Christ,  que  les  filles  des  plus  puis- 
sans  seigneurs  ,  attirées  par  leur  réputation  de  sainteté, 
venaient  de  toutes  les  villes  et  villages  des  environs  , 
pour  mériter  la  palme  de  dévotion  et  de  perfection, 
et  goûter  les  fruits  délicieux  qu'elle  produit.  Au  bout 
de  trois  ans ,  le  nombre  de  ces  saintes  filles  s'étant  ainsi 
accru  par  la  grâce  du  Saint-Esprit ,  elles  résolurent,  avec 
l'aide  d'Hellin ,  de  sa  femme  Marie ,  et  d'Amatilde ,  sei- 
gneur de  Pons,  de  changer  de  demeurepour  en  prendre 
une  autre  plus  convenable  et  plus  vaste ,  et  en  même 
tems  plus  rapprochée  de  l'Escaut.    Mais  l'abbaye  de 
Crespin  s'y  refusa  ;  et  comme  elles  ne  pouvaient  bâtir 
une  nouvelle  église  dans  les  limites  de  la  paroisse  sans 
la   permission   de  cette   abbaye ,    elles    continuèrent 


64  ANNALES 

vldebatur.  Secl  ecclesiâ  de  Crispinio  resistenle,  quià 
infrà  termiiios  pairochiae  siue  ojiis  licentia  non  lice- 
bat  ecclesiam  novam  fabricare,  adhùc  in  loco  prima- 
rio  dictae  virgines  reinanserunt,  Auno  eodem  mccxv, 
quidam  apostolicae  sedis  nuntius,  tituli  Sancti  Stc- 
phani  Cœlio-Monte  presbyter  cardinalis,  Camera- 
cum  venit ,  ad  quem  accesserunt  dicti  Hellinus  alque 
Amatildus  de  Pons  ,  qui  pro  Christi  discipularuni  et 
earum  ritu  approbationis  gratiam  inipetrârunt.  Anno 
vero  scqiienti ,  videlicet  mccxvi  ,  convenerunt  cuni 
ecclesiâ  Crispinieusi  de  loci  miitatione,  pactione  certa, 
quâ  confirmatâ,  anno  eodem  locum  mutaverunt  et 
ecclesiam  eleemosynis  fidelium  fundare  cœperunt. 
Insuper,  anno  eodem,  numéro  eorum  sufficienter  et 
abundanter  multiplicato  ,  concordi  assensu  omnium, 
ut  sub  certâ  religione  approbatâ  et  liabitu  humili 
deinceps,  et  sub  obedientiâ  vivere  possent  decreve- 
runt,  et  sanctum  propositum  earum  abbatl  Cister- 
ciensi  notifîcare  curaverunt ,  qui ,  devotionem  et 
sanctum  propositum  earum  attendens,  petitioni  ea- 
rum ,  proùt  inferiùs  ostendetur  ;  affeclum  prsebuit 
cum  effectu.  Temporis  vero  successione,  Spiritûs- 
Sancti  gratia  sic  earum  corda  affluenter  demulsit,  ul 
comitum  et  comitissarum  Hannoniae  necnon  et  alio- 
rum  nobilium  et  non  nobilium  affectiones  ad  earum 
devotionem  attraheret,  in  tantum  ut  misericordiosâ 
largitione  bonorum,  œdificiis  consummatis,  usquè 
ad  tempora  moderna  cum  disciplina  regulari  et  ho- 
neslâ  conversatione,  famâ  mulliplici  redolente  cum 
gratiarum  actionibus.  Domino  tamulatœ  sunt. 


DE    II  AIN  ALT.    LlVRl-     XX.  65 

lie  demeurer  dans  le  lieu  de  leur  premier  établissement. 
La  même  année  l2l5,  vint  à  Cambrai  un  légat  du  saint- 
siège,  du  titre  de  Saint-Eticnne-au-Mont-Cœlius  ,  et 
cardinal-prêtre.  Hellin  et  AmatiUîe  de  Pons  se  rendirent 
auprès  de  lui ,  et  obtinrent  son  approbation  pour  l'é- 
tablissement et  la  règle  de  ces  pieuses  filles.  L'année 
suivante,  en  I2l6  ,  elles  firent  avec  l'abbaye  de  Cres- 
pin  une  convention  pour  leur  changement  de  demeure; 
la  même  année  ,  ce  changement  eut  lieu,  et  la  nou- 
velle église  fut  commencée  avec  les  aumônes  des  fi- 
dèles. Leur  nombre  étant  beaucoup  augmentéencore 
dans  le  courant  de  cette  année  ,  elles  jugèrent  conve- 
nable de  suivie  désormais  une  règle  approuvée  ,  d'a- 
dopter de  nouveau  un  humble  habit ,  et  de  vivre  sous 
l'obédience  régulière.  Elles  firent  coiujailre  leur  pieux 
dessein  à  l'abbé  de  Citeaux  ,  qui  l'approuva  ,  et  leur 
accorda  avec  bienveillance  ce  qu'elles  demandaient , 
comme  on  le  verra  ci-après.  Dans  la  suite  ,  le  Saint- 
Esprit  toucha  SI  profondéu;ent  leur  cœur  ,  qu'il  attira 
sur  elles  l'affection  et  la  dévotion  des  comtes  et  des  com- 
tesses de  Hainaut  et  de  tous  les  autres  habilans  du  pays, 
nobles  et  non  nobles  ;  de  telle  sorte  que  ,  grâce  aux 
aumônes  qu'elles  reçurent  d'eux,  elles  purent  achever 
leurs  bàtimens  ,  et  se  maintenir,  jusqu'à  ce  jour,  dans 
la  prospérité,  en  conservant  cette  discipline  régulière 
et  cette  auslérité  de  mœurs  qui  leur  ont  acquis  une  si 
sainte  renommée. 

Observation.  L'abbaye  de  Fouteaelles  était  située  près  de  la  vive 
droite  de  l'Escaut,  à  une  lieue  au  S.-O.  de  Valenciennes,  et  quatre 
et  demie  au  N.-E,  de  Cambrai.  La  maison  e'tait  Irès-bien  l>;1tie,  et 
jouissait  d'environ  aS  mille  livres  de  renie  en  1764  (  Dictionnaire 
des  Gaules  par  l'abbé  Expilly .  ) 

XIV.  5 


66  ANNALES 


CAPITULUM  XVIL 


De  quîbiisdam  littcris  approbantibus  fundationem  monastcrii 
Fonlenellarurn. 


Ut  quae  dicta  sunt  veritate  rcali  comprobeiitur , 
litteras  approbatlonis ,  quas  reperire  potui,  huic  operi 
applicare  decrevi.  «  Universis  Chrisli  fidelibiis  eccle- 
sia  Beati-Landelini  Crispinii  salutem  in  eo  qui  est 
omnium  salus  vera.  Quoniàm  humanœ  conditionis 
fragilitas  ad  oblivionis  prona  est  delrimentum ,  et  re- 
ruui  turbae  non  sufïicit,  expedit  ea  quae  à  modernis 
piè  dinoscuntur,  ne  cum  fugâ  tcmporis  fugiant  à 
memoriâ,  scripti  patrocinio  confîrmari ,  et  à  moder- 
norum  praesentiâ  ad  futurorum  notitiam  dcportari. 
Eapropter  sciant  tàm  praesentes  quàm  futuri,  quod 
eoclesiam  Beatae-Mariae  in  sua  novellà  plantatione 
infrk  limites  parochiae  nostrae  bénigne  suscipimus  ; 
ac  vero  eadem  ecclesia  Beatae-Mariae  in  recompensa- 
tionem  totius  juris  parochialis,  quod  babere  debemus 
infrà  ambitum  clausurae  suae  ,  nobis  tenetur  singulis 
annis,  in  festo  l)cati  Johannis-Baptistae,  quinque  so- 
lides solvere  Valencenensis  monetae.  Firmatum  est 
etiàm  quod  jàm  dicta  ecclesia  Beatœ-Mariœ-de-Fonte 
in  prœjudicium  nostrum  vcl  gravamen,  titulo  elcemo- 
synne  vel  emptionis,  vel  alio  aliquo  modo,  niliil  in 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  67 


CHAPITRE  XVII. 

Lettres  approb^tives  de  la  fondation  de  l'abbaye  de  Fontenelles. 


Pour  prouver  la  vérité  de  ce  qui  précède  ,  je  crois 
devoir  ajouter  ici  les  lettres  d'approbation  que  j'ai  pu 
trouver.  «L'église  de  Saint -Landelin  de  Crespin,à 
tous  les  fidèles  serviteurs  de  Jésus-Christ  salut  en  celui 
qui  est  le  salut  de  tous.  La  fragilité  de  la  condition  hu- 
maine condamnant  les  choses  de  ce  monde  à  la  des- 
truction et  à  l'oubli ,  il  est  bon  que  les  actions  pieuses 
qui  se  font  de  nos  jours  soient  recueillies  par  écrit, 
afin  que  leur  souvenir  ne  fuie  point  avec  le  tems  ,  et 
que  la  postérité  en  soit  instruite  par  ceux  qui  en  ont 
été  témoins.  C'est  pourquoi  nous  fesons  savoir  à  tous 
présens  et  à  venir  que  nous  avons  bien  voulu  permettre 
le  nouvel  établissement  de  l'église  de  Notre-Dame  dans 
les  limites  de  notre  paroisse  ;  et  que  ,  en  compensation 
du  droit  paroissial  que  nous  devons  avoir  dans  toute 
son  enceinte  ,  ladite  église  de  Notre-Dame  est  tenue 
de  nous  payer  ,  chaque  année,  à  la  Saint-Jean-Baptiste, 
cinq  sous  de  rente  ,  monnaie  de  Valenciennes.  Enfin  , 
il  est  encore  convenu  que  ladite  église  de  Noire-Dame- 
de-Fontenelles  ne  pourra ,  à  l'avenir ,  acquérir  ni  usur» 
per  quoi  que  ce  soit  à  notre  préjudice  ,  soit  à  titre  d'au- 
mône ,  soit  par  achat  ou  de  toute  autre  manière.  En 
foi  de  quoi  nous  avons  fait  écrire  les  présentes  lettres, 


()8  ANNALES 

futuruni  polcrit  sihi  acquircre  vcl  usurpaïc  [n  cujus 
tiicti  testimoiiium  prœsenteni  fecimus  conscribi  pagi- 
uani  sigilli  nostri  caractère  roboratam.  Actum  anno 
Verbi  incarnati  mccxvi.  »  Item  alla  littera.  «  Frater 
Adam  abbasCisterclenslsdilectis  inChristo  sororibus 
de  domo  Sauctœ-Mariœ-de-Fonte  jiixtà  Valencenas 
professis  salutem  ia  Domino.  Dévotion i  veslrœ  vo- 
luntalis  affectum  quo  ordini  nostro  piè  deposcitis  so- 
clari  et  mancipari  plurimùni  commcndamiis  ,  ad  vo- 
luntatem  et  consillum  venerabilis  coabbatis  nostri 
(Marae-Vallis,  incorporationem  et  societatem  ordinis 
vobis  concedentes;  volentes  etiàm  et  injungenles 
vobis  ut  ,  sccundùm  consilium  et  dispositionem  pra^- 
dictl  Clarae-Vallis  abbatis  ,  in  omnibus  vos  consuetu- 
dini  ordinis  nostri  conformatis.  Hanc  autem  nostrum 
concessionem ,  de  consilio  ejusdem  abbatis ,  in  se- 
quenti  capitulo  publlcabimus  et  vobis  confirmabimus, 
si  tamen  fuerimus  requisiti.  Datumin  Cisterclo  anno 
Domini  mccxvi  ,  mcnsc  decembrio.  »  Item  alia  littera. 
«Noverint  universi  praesentes  litteras  inspecturi , 
quod  Hawidis  abbatissa  et  moniales  Beatœ-Mari;c-de- 
Fontc  juxtà  Valencenas,  de  mandato  et  auctoritate 
capituli  gencralis,  incorporatae  sunt  ordini  Cister- 
cîensi ,  et  sunt  filiœ  Clarae-Vallis.  In  cujus  rei  noti- 
tiam  et  testimonium  nos  frater  Radulplius,  abbas 
Clarae-Vallis,  pracseateni  cbartam  sigilli  nostri  muni- 
niino  fecimus  roborari.  Actum  anno  Domini  Mccxvirr, 
mense  junio.  » 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX,  69 

tjuc  nous  avons  sceliccs  Je  noire  sceau.  Fail  l'an  île 
Jésus-Chrisl  1:U6.  »  Une  autre  cl)arte  est  ainsi  conçue: 
«  Frère  Adam,  abbé  de  Cîteaux,  à  ses  chères  sœurs  de 
Notre-Daïue-de-Fontenelles  ,  près  Valenciennes  ,  salut 
en  Jésus-Chrisl.  Nous  apprécions  la  pieuse  et  affec- 
tueuse intention  qui  vous  a  portées  à  demander  d'être 
associées  et  soumises  à  notre  ordre  ;  et  d'après  la  vo- 
lonté et  le  conseil  de  notre  vénérable  co-abbé  de  Clair- 
vaux  ,  nous  vous  accordons  l'incorporation  et  l'asso- 
ciation audit  ordre  ;  vous  enjoignant ,  selon  l'avis  et 
la  disposition  dudit  abbé  de  Clairvaux  ,  de  vous  con- 
former, en  toutes  choses,  à  nos  coutumes.  La  présente 
concession  ,  sur  l'avis  du  même  abbé  ,  sera  publiée  par 
nous  dans  le  prochain  chapitre,  et  vous  sera  confir- 
mée, si  nous  en  sommes  requis.  Donné  à  Cîteaux,  l'an 
1216  ,  au  mois  de  décembre.  »  Autres  lettres.  «Fesous 
savoir  à  tous  ceux  tjui  ces  présentes  verront,  qu'Ka- 
wide,  abbessc  de  Notre-Dame -de-Fontenelles,  près 
Valenciennes.  et  les  religieuses  de  cette  abbaye  ,  d'a- 
près l'ordre  et  l'aulorisation  du  chapitre  général,  sont 
incorporées  à  l'ordre  de  Cîteaux ,  et  sont  filles  de  Clair- 
vaux.  En  foi  de  quoi,  nous,  frère  Raoul ,  abbé  de 
Clairvaux ,  avons  fait  sceller  la  présente  charte  de  notre 
sceau.  Fait  l'an  1218  ,  au  mois  de  juin.  » 

Obsekvation.  L'abbayii  de  Clairvaux  ëfait  fille  de  Cîteaux,  avant 
eto  fondée  en  r  i  t5  paisiini  lîernard,  qui  avait  pris  l'habit  de  Cîteaux 
lieux  ans  auparavant,  c'est-.î-tlire  l'an  iii3.  Voyez  les  articles 
Cisleaux  et  Clairvaux  dans  le  Dirlionnairr  des  Caules  par  l'abbc 
l'Npiil  V. 


70  ANNALES 


CAPITULUM  XVIII. 

De  praeparationc  itineiis  Philippi  régis  in  Angliam  ,  et  de  cinice- 
signatioDC  pueroruin  (i). 


EoDEM  anno,  rex  Philippus  concilium  Suessionis 
convocavit,  cui  cuni  regni  proceribus  etiàm  Braban- 
tiae  (lux  interfuit,  eique  rex  ibidem  filiam  suam  ju- 
vcnculam,nomine  Mariam,  Philippi  comitis  Namurci 
relictam  ,  desponsavit.  Ibidem  quoque  de  transfre- 
tando  in  Angliam  tractatum  fuit;  placuitque  baroni- 
hus  sermo,  et  spoponderunt  quod  personaliter  trans- 
frelarentur  cum  rege  Philippe.  Causa  vero  quae  regem 
ipsum  ad  transfretandum  in  Angliam  movebat,  haec 
erat,  ut  episcopos  in  regno  suo  oxulantes  ecclesiis 
suis  restitueret,  ibique  divinum  officium,  quod  jàm 
per  septennium  in  Anglià  tolâ  cessaverat,  renovari 
faceret,  et  ut  ipsum  regem  Johannem,  qui  nepotem 
suum  Arturum  occiderat,  qui  et  pluiimos  parvuios 
obsides  suspenderat ,  et  innumera  flagitia  perpetra- 
verat,  vel  pœnae  condignae  subjiceret ,  vel  à  regno 
prorsùs  expellens,  secundùm  intcrpretationem  no- 
minis   sui,   sine  terra   faceret.  Solusque  Ferrandus 

(i)  Vincent  de  BeauTais ,  xxxi,5.  ^ 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX. 


CHAPITRE   XVIII. 


Préparatifs  de  départ  du  roi  Philippe  pour  l'Anglelerre.  Croisade 
des  enfans. 


La  même  année  ,  le  roi  Philippe  convoqua  à  Soissons 
une  assemblée  à  laquelle  se  trouvèrent  les  Grands  du 
royaume  et  le  duc  de  Brabant.  Le  roi  y  donna  en  ma- 
riage au  duc  la  jeune  Marie  sa  fille ,  veuve  de  Philippe, 
comte  de  Namur,  On  y  traita  aussi  du  projet  d'une 
descente  en  Angleterre  ;  cette  proposition  plut  aux 
barons ,  et  ils  résolurent  de  s'embarquer  en  personne 
avec  le  roi  Philippe.  Le  motif  qui  déterminait  le  roi 
à  cette  expédition  contre  l'Angleterre ,  était  de  rendre 
à  leurs  églises  les  évéques  anglais  exilés  en  France ,  de 
rétablir  le  culte  chrétien,  qui  avait  cessé  totalement 
en  Angleterre  depuis  sept  ans  ,  et  de  punir  le  roi  Jean 
qui  avait  tué  son  neveu  Arthur ,  fait  pendre  de  jeunes 
enfans  qu'on  lui  avait  remis  en  otages ,  et  commis  des 
crimes  sans  nombre ,  ou  de  le  chasser  du  royaume 
pour  justifier  son  surnom  de  Sans -Terre.  Le  seul 
Fernand  ,  comte  de  Flandre  ,  refusa  d'assister  le  roi 
Philippe,  à  moins  que  ce  dernier  ne  lui  rendît  aupa- 
vant  les  châteaux  d'Aire  et  de  Saini-Omer,  que  son  fils 
Louis  occupait.  Le  roi  lui  offrit  l'échange  de  ces  deux 
places,  d'après  une  juste  estimation  ;  mais  Fernand  ne 
voulut  pas  accepter  cet  arrangement,  et  se  retira  parce 


'JÀ  AiXNALhS 

coincs  Flaiidronsis  suiun  rfgi  l*liilij)j)o  iicgavit  auxi- 
lium,  nisi  priùs  ei  duo  castella  rcdclnet  quœ  Liido- 
vicus  filius  cjus  tenebat ,  scilicet  Ariam  et  Sanctiim- 
Audomarunî.  Rex  autcm  obtulitei  excanibiuni  ad  œs- 
timalionem  justam  corumdem  caslrorum;  at  Feiraii- 
dus,  hâc  coiupensatione  non  accepta,  recessil,  quià 
jàm  régi  Johaiiui,  mediantc  comité  Boloniensi,  confœ- 
deratus  erat  :  et  tune  primo  apparuit.  Anno  praîno- 
tato  parvi  pueri  usqtic  ad  viginti  circiler  niillia,  ut 
a^stiinatum  est,  cruce  signati  sunl ,  ei  per  legioues 
ad  diverses  maris  portas,  videlicet  Massiliam  et  Brun- 
dusium,  pervenientes,  inanes  et  vacui  redierunt.  Fe- 
rebatur  autem  quod  Yetulus  de  Monte,  qui  Arsacidas 
à  pueritiâ  nutiire  consueverat,  duos  clcricos  cisma- 
rinos  in  cairere  detinuerat,  nec  unquàni  eos  diniil- 
tere  voluit  donec  ab  eis  ut  regni  Franciae  pueros  sibi 
adducerent  fîiniam  promissioni:ni  acccpit  :  ab  his 
ergo  lestimabantur  praedicti  puori  quibusdani  falsis 
visionum  rumoribus  atque  promissionibus  ad  se  cru- 
ce-signandos  illecti. 


CAPITULUM  XIX. 


De  rcconciliationt;  Ingehiirgis  ,  et  itinti  c  Philippi  refais  in  Flau- 
(]iiani  (i  ). 


Anno  Domini  Mccxiir,  navigio  ad  eundum  in  An- 

(i)  Vincent  tic  Beau  vais  ,  xxxi,  6. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  'J O 

qu'il  avail  déjà  fait  alliance  uvcc  le  roi  Jean,  par  la  mé- 
(lialion  Ju  comte  de  Boulogne  ,  ce  qui  lut  alors  connu 
pour  la  première  fois.  Cette  même  année  ,  des  jeunes 
cnfans,  dont  on  estime  le  nombre  à  vingt-cinq  raille, 
prirent  la  croix  et  se  rendirent ,  par  troupes,  à  divers 
ports  de  mer ,  comme  Marseille  et  Brindes ,  mais  ils 
furent  obliges  de  revenir  pauvres  et  dénués  de  tout. 
On  disait  que  le  Vieux-de-la-Montagne ,  qui  avail  cou- 
tume d'élever  des  Jrsacides  (1)  dès  leur  enfance  ,  avait 
mis  en  prison  deux  prêtres  chrétiens,  et  ne  consentit  à 
les  mettre  en  liberté  que  sur  ta  promesse  qu'ils  lui  fi- 
rent de  lui  amener  de  France  des  enfans;  et  on  croyait 
que  c'étaient  ces  prêtres  qui ,  sous  leprétexte  de  certai- 
nes visions,  et  à  force  de  promesses,  avaient  engagé  les 
enfans  dont  nous  venons  de  parler  à  prendre  la  croix. 

(!)  Ce  joot  est  corrompu  dans  le  teste,  et  répond  Traiscrablablc- 
ment  à  celui  d^ assassins.  "S oyej.  sur  ces  assassins  on  Ismaéliens, 
l'iiistoire  de^  Croisades,  par  M.  Michaud.  Paris,  i8'i5.  IJ ,  91 


CHAPITRE  XIX. 


Réconciliation    avec    Intjeburge.    Vcyas^e    du    roi    Philijipe   en 
Flandre. 


En  1213  ,  le  roi  Philippe,  après  avoir  fait  disposer 
des  vaisseaux  pour  se  rendre  en  Angleterre  ,  se  récon- 
cilia avec  Tngcburge,  sa  femme  ,  dont  il  était  séparé 


"4  ANNALES 

gliam  jàni  parato,  rex  Philippus  Ingcburgcm  uxo- 
rem  suam,  à  quâ  jàm  per  annos  xvi  et  aiiipliùs  dis- 
cesserat,  in  gratiam  recepit ,  ex  quo  Francorum  po- 
pulus  plurimùm  exultavit.  Venit  itaquè  rex  cum 
exercitu  suo  Boloniam ,  et  ibi  per  dies  aliquot  naves 
hoininesque  siios  hinc  et  indè  vcnientes  exspcclans  , 
transivit  usquè  ad  Gravaringas,  villam  opulentam 
in  finibus  Flandriae  suprà  mare  sitam  :  ad  quam  tota 
classisejussecuta  est  eum  ibi  ex  condicto.  Fcrrandus 
exspectatus  nec  venit  nec  in  aliquo satisfecit,  licèt  ad 
ejus  petitionem  ille  dies  ad  salisfaciendum  de  omni- 
bus retroactis  eidem  assignatus  à  rege  fuerit.  Itaquè 
communicato  baronum  consilio,  qui  do  omni  provin- 
ciâ  regni  convenerant ,  rex,  dimisso  proposito  eundi 
in  Augliam,  divertit  in  Flandriam,  cepitque  Cassel- 
lum  et  Ypramactotamterrani  usquè Brugias,[ ciassis- 
que  sua  per  mare  secuta  est  eum  usquè  ad  portum 
propè  Brugias,  ]  nomine  Dam.  Factâ  etiàm  voluntale 
sua  de  Brugiis,  profectus  est  Gandavum,  relictis  ibi 
paucis  militibus  et  satellitibus  ad  custodiam  navium  : 
propositum  enim  ejus  erat ,  acquisito  Gandavo,  trans- 
fretare  in  Angliam.  Dùm  auteni  essct  in  obsidionc 
Gandavi  ,  venerunt  de  Angliâ  Reginaldus  Boloniae 
cornes  etGuillermus  cornes  Salesberiensis,  qui  cogno- 
minatus  est  Longa-Sputa,  Hugo  de  Boviset  aliimulti, 
(juibus  etiàm  Fcrrandus  ,eorum  prœsciens  adventum, 
cum  Ysanguinis(i)  et  Bloecinis  (2)  atque  Flandrcn- 

(t)  Isanghien  ou  Iscghem ,  à  3  1.  N.  de  Courtrai. 
(a)  On  trouve  en  Flanilre  le  village  de  Rlaughem  ,   à  i  1.  trois 
rjiiarts  K.  S.  E.  de  Saint-Omer  ;  et  en  Artois  celui  de  Ble'quin  ,  à 


DE    UAIXAUT.    LIVRE    XX.  'JZ) 

depuis  plus  de  seize  ans  ,  ce  qui  causa  une  grande  joie 
parmi  le  peuple  de  France.  Le  roi  arriva  avec  son  ar- 
mée à  Boulogne  ,  et  après  y  avoir  attendu  pendant  plu- 
sieurs jours  ses  hommes  et  ses  vaisseaux  qui  s'y  ren- 
dirent de  divers  cotés,  il  alla  jusqu'à  Gravelines,  ville 
opulente  des  frontières  de  Flandre     sur  la  mer.   La 
flotte  entière  l'y  suivit  d'après  ses  ordres.  Fernand  , 
qu'on  attendait,  ne  vint  point,  et  ne  donna  aucune 
espèce  de  satisfaction  ,  quoique  leroi    sur  sa  demande, 
lui  eût  assigné  ce  jour-là  pour  satisfaire  à  tous  les  griefs 
qui  lui  étaient  imputés.  C'est  pourquoi,  après  avoir 
consulté  ses  barons ,  qui  étaient  venus  là  de  toutes  les 
provinces  du  royaume,  le  roi,  différant  son  départ  pour 
l'Angleterre,  entra  en  Flandre,  s'empara  de  Cassel , 
d'Ypres  et  de  tout  le  pays  jusqu'à  Bruges  ;  [  et  sa  flotte 
le  suivit  par  mer  jusqu'à  un  port  voisin  de  Bruges]  ap- 
pelé Dam  (1) .  Ayant  réduit  Bruges  à  discrétion ,  il  par- 
tit pour  Gand  ,  laissant  un  petit  nombre  de  chevaliers 
et  de  soldats  pour  garder  les  vaisseaux.  Son  dessein 
était  de  se  rendre  en  Angleterre  après  avoir  soumis 
Gand.  Pendantqu'ilassiégeaitcetteville,Renaudcomte 
deBoulogne,  Guillaume  comte  deSalisburi ,  surnommé 
Longue-Épée ,  Hugues  de  Boves  ,  et  beaucoup  d'autres 
chevaliers  arrivèrent  d'Angleterre.  Fernand  ,  qui  pré- 
voyait leur  arrivée,  accourut,  de  son  côté,  avec  les 
/sanguins,  les  Bloécins  et  les  Flamands.  Tous  ensemble 
se  jetèrent  sur  la  flotte,  et  s'emparèrent  des  navires 
qui  se  trouvaient  dispersés  sur  la  côte,  parce  que  le 
port ,  quoique  fort  vaste  ,  ne  pouvait  les  conteiiir  tous. 


3  l.  S.  E.  de  la  même  ville.  C'est  peut-être  à  Tiin  de  ces  deux  pays 
qu'on  doit  rapporter  les  Bloccini. 
(i)  Damme,  à  3  1.  N.  E.  de  Bruges. 


•jiy  ANNALES 

sibus  occurrit  :  sicquc  subito  inucntcs  occupavcrimt 
navcs,  qiiœ  per  littora  crant  dispersa),  quià  portus  , 
licèt  mirae  aniplitiiclinis  esset,  non  poterat  omuos  ca- 
perc,  cîim  essent  numéro  mcc.  Omnes  igitur  extra 
portum  inventas  duxerunt,  et  in  crasîinum  portum 
ac  villani  obscderunt.   Quo  audito,rex,  obsidionc 
Gandavi  dimissâ,  revcrsus  ad  obsessos,  obsidioneni 
solvit ,  et  illos  usquè  ad  navcs  suas  fugavit ,  multisquc 
occisis  et  submcrsis  usquè  ad  duo  ferè  niillia,  plures- 
quc  probos  ac  strenuos  captos  adduxit.  Sicquc  cuni 
Victoria  Dam  revertens,  residuas  naves  victiialibus 
cl  aliis  rébus  evacuari  praeccpit,  ignequc  immisso  in 
jpsas,  et  villam  et  totam  in  circuitu  regioneni  iuc»m- 
dio  consumpsit.  Receptis  obsidibus  de  Gandavo,  \  pra, 
lîrugis,  Insula  et  Duaco  ,  in  Franciam  rediit.  Porro 
Gandavi,  Yprae,   Brugis  obsidcs  pro  xxx   millibus 
marchis  in  pacc  rcddidit;  Insulam  vero,  piopter  ma- 
litiam  habitantium  in  eâ,  funditiis  cvertit.  CasscUum 
scinidirutum  reliquit,  DuacuiJi  in  manu  sua  retinuit. 
Intérim  autcm  dùm  baec  agerenlur,  rex  Johannes  me- 
tuens  ne  cuni  clcro  componeret,  nuntios  ad  papam 
misifc,  qui  Pandulphuin  subdiaconuni  suum  in  An- 
gliam  mittens,  paccm  inter  regeu)  et  clerum .  ut  po- 
tuit,  reformavit.  Quae  quidem  compositio,  quantiim 
ad  restitutioncm  posscssionum  Ecclesia^  et  cleri,  va- 
luit,  scd,  quantum  ad  restitutioncm  ablatorum,  nul- 
latenùs  est  sei'vata  .   licèt  insc  juramcnto  ad  utraque 
se  astrinxerit. 


DE    MAINALT.     UV]\E    XX.  'J'J 

car  on  en  comptait  douze  cens.  Ils  firent  sortir  du  port 
tous  les  vaisseaux  qu'ils  avaient  pris  ,  et  le  lendemain, 
ils  assiégèrent  le  port  et  la  ville.  A  la  nouvelle  de  cet 
événement,  le  roi,  quittant  le  siège  de  Gand,  revint  au 
secours  de  la  place  attaquée,  la  délivra,  força  les  en- 
nemis à  s'enfuir  dans  leurs  vaisseaux  ,  après  en  avoir 
tué  ou  noyé  près  de  deux  mille  ,  et  fit  prisonnier  un 
grand  nombre  de  leurs  plus  braves  chevaliers.  Revenu 
victorieux  à  Dam,  il  fit  décharger  les  vivres  et  appro- 
visionnemens  qui  se  trouvaient  sur  les  navires  qui  lui 
restaient,  y  mit  le  feu,  et  livra  aux  flammes  la  ville 
elle-même  et  le  pays  d'alentour.  Ensuite  il  revint  en 
France  ,  après  avoir  reçu  des  otages  des  villes  de  Gand, 
d'Ypres,  Bruges,  Lille  et  Douai.  Il  rendit  les  otages  de 
Gand,  d'Ypres  et  de  Bruges  pour  trente  railie  marcs  ; 
mais  il  détruisit  Lille  de  fond  en  comble  ,  à  cause  de 
la  méchanceté  de  ses  habltans.  Il  laissa  Cassel  à  demi 
ruiné,  et  garda  Douai.  Pendant  que  ces  choses  se  pas- 
saient, le  roi  Jean  ,  craignant  de  traiter  avec  son  clergé, 
adressa  des  arabassadeurs  au  pape.  Le  souverain  pon- 
tife envoya  en  Angleterre  Pandulphe  son  sous-diacre, 
qui  réconcilia,  comme  il  put ,  le  roi  et  le  clergé.  Ce 
traité  de  paix  eut  son  exécution  ,  quant  à  la  restitution 
des  biens  de  l'Eglise  et  des  prêtres  ;  mais  il  n'en  fut 
pas  de  même  en  ce  qui  concernait  la  restitution  des  ob- 
jets enlevés,  quoique  le  roi  eût  juré  d'en  observer 
toutes  les  conditions. 

OBSEUVATioy.  L'an  i3i3,  le  Ic'gaf  Pandtilplip  ou  Pandolphe  obligea 
le  roi  Jean  à  signer  une  charte  par  laquelle  il  résignait  le  royaume 
d'Angleterre  et  la  seigneurie  d'Irlande  entre  les  mains  du  pape.  Le 
légat  garda  la  couronne  et  le  scej)tre  ciuq  jours  entiers  j  ensuite  il 
les  rendit  à  Jean  ,  lui  fesant  entendre  <juc  c'était  par  une  faveur 
spéciale  du  Saint-Siège.  (Hist.  d'Angleterre,  par  Rapin  deTImyra?. 
La  Haye  ,  1 749.  II  .  3^  et  335.  ) 


'^S  ANNALES 


CAPITULUM  XX. 


Quùd  cornes  Ferrandiis  repertus  fuit  à  Roberto  de  Bethuniâ  in  in- 
sulâ  Walachriae  cum  Willermo  comité  Hollandiae. 


Eadem  tempestate ,  anno  Domini  mccxiv,  in  vigi- 
llâ  Pentecostes  ,  Thomas  dictus  Chieres,  à  Flandriâ 
fugiens,  venit  in  Novo-Portu,  illùcque  reperitRober- 
tum  de  Bethuniâ,  Ernoldum  de  Landas,  Philippum 
castellanum  de  Maldeghem  et  Philippum  de  la  Gas- 
tine ,  cum  xi  aliis  militibus.  Qui  retulit  eis  quae  et 
quanta  rex  peregerat.  Tune  quaesierunt  de  domino 
comité  Ferrando  an  mortuus  aut  captus  esset.  Rober- 
tus  dixit  quod  illic  manè  quidam  transierat  piscator, 
qui  dicebat  comitem  Flandriae ,  comitem  Boloniae  et 
comitem  Salesberiae  cum  magnâ  gente  in  insulà  Wa- 
lachriae sanos  et  incolumes  fore,  et  sperabat  quod 
Guillermus  comes  Hollandiae  cum  praedictis  intererat 
cum  ingenti  comitiva  Hollandrinorum  atque  Friso- 
num.  Qui,  adinvicem  consilia  célébrantes,  decreve- 
runt  quod  solùm  ipsi  quatuor  secretiùs  ad  Walachriam 
accédèrent ,  Robertus  videlicet,  Arnoldus  et  duo  Phi- 
lippi  ad  quaerendum  comitem  eorum.  Qui  manè  valdè, 
die  Pentecostes,  in  naviculam  parvam  unius  piscato- 
ris  ascendcntes ,  sulcantes,  dîim  in  medio  mari  pro- 


D£    UAINAUT.    LIVRE    XX. 


79 


CHAPITRE  XX. 

Robert  de  Bcthune  trouve  le  comte  Fernand  dans  l'île  de  Wal- 
cheren  avec  Guillaume,  comte  de  Hollande. 


A  la  même  époque,  en  1214,  la  veille  de  la  Pente- 
côte, Thomas,  dit  Chieres,  fuyant  de  Flandre,  vint  à 
Neuport ,  et  y  trouva  Robert  de  Bélhune ,  Arnould  de 
Landas  ,  Philippe  ,  châtelain  de  Maldeghein  ,  et  Phi- 
lippe delà  Gastine,  avec  onze  autres  chevaliers.  Il  leur 
rapporta  ce  que  le  roi  venait  de  faire.  Alors  ils  lui  de- 
mandèrent si  le  comte  Fernand  était  mort  ou  prison- 
nier. Robert  dit  qu'un  pêcheur,  qui  avait  passé  parla 
le  matin,  assurait  que  le  comte  de  Flandre  ,  le  comte 
de  Boulogne  et  le  comte  de  Salisburi  étaient  sains  et 
saufs  dans  l'île  de  Walcheren  avec  beaucoup  de  troupes, 
et  croyait  que  Guillaume,  comte  de  Hollande,  était 
avec  eux,  à  la  tète  d'un  nombre  considérable  de  Hol- 
landais et  de  Frisons.  Après  s'être  concertés,  ils  ré- 
solurent de  se  rendre  secrètement ,  dans  l'ile  de  Wal- 
cheren, tous  les  quatre  seulement,  savoir  :  Robert, 
Arnould  et  les  deux  Philippe,  pour  chercher  le  comte, 
leur  seigneur.  Le  jour  de  la  Pentecôte,  de  grand  ma- 
tin, ils  montèrent  sur  une  petite  barque  de  pêcheur  , 
et  lorsqu'ils  furent  en  pleine  mer ,  ils  aperçurent  le 
vaisseau  du  comte  de  Salisburi  qui  fesait  voile  vers 
l'Angleterre  ,  et  le  reconnurent  au  moyen  de  certains 


8o  ANNALES 

spicerent,  videruut  navigluin  comitisSalisbcriai  ver- 
sus Angliam  propcrantis  :  recognoverunt  siquidcni 
intersignia  certa;  ot  illâ  nocte  dicti  milites  jacuerunt 
in  quâdam  insulû  dictâVulpes.  Incrasliimmapplicuc- 
runtadinsuhiin  Walachriae,et  invenorunt  comitem  et 
totamsuam  comitivam  cumcomitc  Willermo  Hollaii- 
diœ  et  Frisiœ,  unà  cum  comité  Bolonise,  in  villa  quâ- 
dam  dicta  Andembourch.  Conics  vidensdictosbarones, 
cum  jucunditate  grandi  rect^pit.  Illo  sero  consilia  trac- 
tantes ,  decreverunt  quod  nocte  eâdem  versus  Ledam 
properarent  :  quod  et  fecerunt.  Ipsis  perventis  ad  ter- 
ram ,  intraverunt  in  Dam  cum  populo  grandi  Friso- 
num  atque  Hollandrinorum  ,  cum  Guillermo  domino 
eorum  :  qui  usquè  Brugis  alas  eorum  extenderant. 
Comes  Ferrandusmisil  legatos  Brugis,  ad  fincm  ut  red- 
derent  sibi  villam.  Qui  omnino  renuerunt  sibi  obe- 
dirc,  allcgantes  quod  rcx  habcbat  nobiliores  villa3 
in  obsides  et  quod  omnino  vitas  eorum  tucrcntur. 
Tune  comes  Flandrise  cum  caeteris  comitibus  sibi 
adjunctis,  disposuerunt  villam  Brugis  invadere.  Bru- 
genses  boc  perpendentes,  pacifiée  villam  totam  red- 
diderunt,  et  receperunt  comitem  eorum  cum  helitiâ 
et  apparatu  magno  ,  sibi  debitum  honorem  exliiben- 
tes.  Milites  ac  domini  patriarum  suarum  bœc  audien- 
tos ,  omnes  veniebant  Brugis  ad  sibi  favorem  prœs- 
tandum  et  auxiiiuni.  Congregatis  igitur  multis  et 
armatorum  copiosa  nuiltitudine,  omnes  antè  Ganda- 
vum  perrexerunt.  Qui  Gandenses  jucunditate  repleti 
dumiiuun  suum  proptium  ualuralem  uL  comitem  re- 
«epcriiiil.    Tune  comos   primo  illîic  niniorcs  autlivit 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  8l 

signaux  qu'ils  échangèrent.  Dans  la  nuit,  les  quatre 
chevaliers  abordèrent  dans  une  île  appelée  Wulpen[  1  )  ; 
et  le  lendemain  ils  se  dirigèrent  sur  l'il  e  de  Walcheren , 
où  ils  trouvèrent  le  comte  et  sa  suite  avec  le  comte  de 
Hollande  et  de  Frise  ,  et  le  comte  de  Boulogne  ,  dans 
une  ville  nommée  Andcmbourg.  Le  comte,  en  voyant 
ces  barons,  les  reçut  avec  une  grande  joie.   Le  soir  , 
ils  tinrent  Conseil,  et  résolurent  de  se  diriger,  dans 
la  nuit  même,  vers  Leyde  ,  ce  qu'ils  firent.  Ayant  dé- 
barqué sur  la  côte,  ils  entrèrent  à  Dam  avec  une  nom- 
breuse troupe  de  Frisons  et  de  Hollandais  commandés 
par  Guillaume  leur  seigneur.   Les  ailes  de  leur  armée 
s'étendaientjusqu'à  Bruges.  Le  comte  Fernand  envoya 
des  députés  à  Bruges  pour  sommer  la  ville  de  se  ren- 
dre ;  mais  les  habitans  s'y  refusèrent,  alléguant  pour 
motif  que  le  roi  retenait  en  otage  les  principaux  de 
leurs  concitoyens,  et  qu'ils  ne  voulaient  jjas  exposer  la 
vie  de  ces  otages.  Alors  le  comte  de  Flandre  et  les  autres 
comtes  qui  l'accompagnaient  se  préparèrent  à  attaquer 
Bruges.  Les  habitans  ,  voyant  ces  dispositions  ,  rendi- 
rent la  ville  sans  combat,  et  reçurent  leur  comte  avec 
joie,  et  avec  tous  les  honneurs  qui  lui  étaient  dus.  Les 
chevaliers  et  les  seigneurs  de  ses  Etats  apprenant  son 
entrée  à  Bruges  y  arrivèrent  pour  lui  prêter  secours 
et  assistance.  Tous  se  trouvant  réunis  ,   se  dirigèrent 
sur  Gand  avec  une  armée  nombreuse.   Les  Gantois, 
pleins  de  joie  ,  reçurent  le  comte  comme  leur  seigneur 
naturel.  Ce  fut  alors  que  le  comte  apprit  que  le  roi  de 
France  avait  marché  sur  Lille  et  sur  Douai,  s'était  em- 
paré de  ces  deux  villes  ,  avait  laissé  à  Douai  une  grande 

(i)  Entre  Fumes  et  TNieiiporl 

xiv.  6 


8.2  ANNALES 

quod  rex  Franciae  fuerat  in  Insulis  et  in  Duaco ,  et 
ambas  acceperal  villas,  et  quod  in  Duaco  magnam 
specialiter  armatorum  multitudinem  dereliquerat  ad 
patriae  tuitionem  ,  et  constituerat  Ludovicuin  fîlium 
suum  etGalterum  de  Castilion,  comilemSancti-Pauli, 
capitaneos  unà  cuin  Henrico  Franciae  marescallo. 


CAPITULUM  XXI. 

Quùd  cornes  Ferrandus  fecit  fortificari  villam  Yprensem. 


Eadem  die  venerunt  rumores  quod  Ludovicus  fi- 
lius  régis  ab  Insulis  acredcre  debcbat  ad  villam  Gur- 
tracensem  comburendam.  Tune  Bolonionsis  cornes 
intulit  statini  :  «  Capiamus  equos  et  arma  ,  et  prœve- 
«niamus  eos,  et  intremus  Curtracum.  Nos  benè  de- 
«fendemus  cara  conlrà  omnes  adversantes.  »  Tune 
comités,  barones,  milites  et  scutiferi  Hannouicnses 
et  Flamingi  armati  super  equos  velociiis  ascendentes, 
villam  exierunt  Oandensem ,  et  transeunles  per  Tru- 
chinium ,  quià  nitebantur  quod  aqua  Lisaî  esset  in- 
tennedia  inter  ipsos  et  Francigenas.  Cùm  autem  per- 
venissent  ad  aliam  villulam  ,  Dense  vooitatam ,  tùm 
perpenderunt  fumum  et  flammam  à  Curtraco  consur- 
gentes,  et  audierunt  à  transeuntibus  <juod  villa  Cur- 
tracensis  erat  totaliter  combusta,  et  quod  Daniel  de 


DE    IIAINAUT.    LIVKE    XX.  83 

quantité  d'hommes  d'armes  pour  protéger  le  pays  ,  et 
avait  nommé  capitaines  de  ses  troupes  Louis ,  son  fils, 
et  Gautier  de  Châtillon,  comte  de  Saint-Pol,  conjoin- 
tement avec  Henri ,  maréchal  de  France. 


CHAPITRE  XXI. 

Le  comte  Fernand  fait  fortifier  la  ville  d'Ypres. 


Le  même  jour ,  le  bruit  se  répandit  que  Louis ,  fils 
du  roi,  devait  sortir  de  Lille  pour  venir  incendier  Cour- 
trai.  Le  comte  de  Boulogne  dit  aussitôt  :  «  Prenons 
«  nos  chevaux  et  nos  armes  ;  prévenons  l'ennemi  ;  en- 
«  trons  dans  Courtrai,elnouslo  défendrons  bien  envers 
«  etcontretous.  »  Alors  tous  les  comtes,  barons,  cheva- 
liers et  écuyers  deHainaut  et  de  Flandre,  s'armèrent  à 
la  hâte,  montèrentà  cheval  et  sortirent  de  Gand.  llspas- 
sèrentpar  Dronghem  (  1  )  afin  que  la  Lys  se  trouvât  en- 
tr'euxet  les  Français.  Mais  lorsqu'ils  furent  arrivés  à  u^e 
petite  ville  nommée  Deynse  (2),  ils  virentdela  fumée  et 
des  flammes  s'élever  au-dessus  de  Courtrai,  et  ils  ap- 
prirent ,  par  des  voyageurs ,  que  cette  ville  était  réduite 
en  cendres,  que  Daniel  de  Markelies  et  Philippe  de 


(.)  A  1  1.0,  de  Gand. 

[n)  Deynse,  à  3  I.  trois  quarts  0.-S,-0.  de  Gand, 


84  ANNALK? 

Markelifs  {;t  Pliilippus  do  la  Gaslinecnpli  crant  cap- 
tivi  in  Curîraco,  et  qiiod  Luclovicus,  régis  Franciai 
filius  ,  jàm  versus  Insulam  pacificè  repatriatus  fucrat. 
Qiiibus  auditis,  comes  nimiùm  dolens  arripuit  viam 
vcrsiis  villani  Yprensem  ,  et  intravit  villam  sine  coii- 
Iradicto  quccunquc,  imocum  honore  et  juhilo  ipsum 
solemniter  rccepcrunt.  Comes,  imô  comités  et  tota 
comitiva  de  gratiosâ  receptione  ipsis  actiones  gratia- 
riim  hurgensihus  reddiderunt.  Comes  cmii  suiscomi- 
iaiilibus ,  consilia  rcplicantcs,  decrcverunt  illùc  arres- 
tarc  villamque  firmarc,  muniliones  corum  illùc  tota- 
liter  cum  deliberatione,  quandiù  guerraeperdurarent, 
confirmare.  Tune  fossata  profundissima  atque  latissi- 
ma  cum  aquarum  concursibus  effodi  fecerunt;  turres 
satis  fortes,  ligneas  tamen,  portas  mixtim  de  lapidi- 
bus  mixtimquc  de  lateribus  coctis  ac  lignis  firmissi- 
mis,  peregerunt,  srcpcsque  leslitudinatas  loco  muro- 
rum  per  villae  circuitum  in  brevi  construi  fecerunt. 
Pontes  siquidcm  notabiles  et  dofensivos  ubi  pertincre 
videbantur  fundavcrunt.  Tandem  villa  sufficientcr 
fîrmatâ  atque  diversis  munitâ  ingeniis,  decrcverunt 
primiliis  quoddam  forlalltium,  Herkingliem  vocita- 
tum,  invadere;  et  euntes,  dictum  circumvallavcrunt 
fortalitium,  insultus  aliquos  facientes;  sed  fluvius 
Lisœ  intcrponebatur.  Post  xv  dies  obsidionis  ineffi- 
caces redierunt  Ypris;  indè  infrà  dies  paucos  contra 
Insulam  abierunt,  et,  per  quatuor  dies  insult'is  fa- 
cientes, nihil  proficiebant.  Ludovicus,  fiiius  régis, 
sic  villam  dimiserat  munitam,  ut  ducenti  milites  cum 
v^orum  fanudanlibus  virililcr,  unà  cum  burgensibus 


DE    HAINACT.     LIVRE    XX.  85 

la  Gastine  y  avaient  été  faits  prisonniers  ,  et  (juc  Louib, 
fils  (lu  roi  (-le  France  ,  était  déjà  retourné  Irauquille- 
ment  à  Lille.  A.  ces  nouvelles  ,  le  comte  ,  saisi  de  dou- 
leur ,  prit  le  chemin  d'Ypres ,  et  entra  sans  opposition 
dans  cette  ville ,  où  on  le  reçut  avec  beaucoup  de  joie 
et  de  grands  honneurs.  Le  comte,  les  seigneurs  qui 
l'accompagnaient  et  toute  leur  suite,  remercièrent  les 
bourgeois  de  leur  gracieuse  réception  ;  et ,  après  s'être 
consultés  ,  ils  résolurent  de  s'arrêter  dans  cette  ville  , 
de  la  fortifier  et  d'y  établir  le  dépôt  de  leurs  approvi- 
sionnemens  pour  toute  la  durée  de  la  guerre.  A  cet  ef- 
fet, ils  firent  creuser  des  fossés  larges  et  profonds  qui 
furent  remplis  d'eau  ;  construisirent  de  fortes  tours  en 
bois,   des  portes  faites  d'un  mélange  de  pierres ,  de 
briques  et  de  bois  très-dur  .  et  élevèrent  à  la  hâte,  au- 
tour de  la  ville  ,  des  haies  palissadées  ,  pour  tenir  lieu 
de  murailles.  Ils  bâtirent  de  beaux  ponts  propres  à  la 
défense  ,  dans  les  endroits  où  cela  parut  nécessaire. 
Enfin  lorsque  la  ville  fut  bien  fortifiée  et  munie  de  toutes 
sortes  d'engins ,  ils  se  déterminèrent  à  aller  assiéger 
la  forteresse  d'Herkinghem.  lisse  dirigèrent  de  ce  c(jté, 
entourèrent  celte  forteresse  ,  et  lui  livrèrent  plusieurs 
assau  ts  ;  mais  ils  ne  purent  traverser  la  Lys  qui  les  en  sé- 
parait, etaprès  quinze  jours  d'un  siège  inutile,  ils  revin- 
rent ùYpres.  Peu  dejours  après  ils  en  sortirent  encore 
pour   aller  attaquer  Lille  ;   et  assiégèrent  vainement 
cette  ville  pendant  quatre  jours.  Louis,  fils  du  roi,  l'a- 
vait laissée  si  bien  pourvue,  qu'à  son  départ  il  se  trouva , 
pour  la  défense  de  la  ville  ,  deux  cens  chevaliers  avec 
leur  suite,  outre  les  bourgeois  qui  se  préparaient  à  faire 
une  vigoureuse  résistance.  Le  comte  Fcrnand,  voyant 
qu'il  ne  pouvait  réussir  ,  partit  ;  maiblcs  Lillois  ,  ayant 
appris  qu'il  se  retirait  .  firent  adroiicu}cnt  une  sortie, 


86  AtVWALKS 

qui  forniam  niagnanimltatis  resistcndi  ostcndebant , 
pro  villœ  tuitione  ac  defensione  in  ejus  recessu  rcman- 
seraht.  Videns  cornes  Ferrandus  quod  nihil  proficic- 
bat,  retrocessit.  Illi  vero  de  Insulis,  ejus  perpenden- 
tes  recessuni,  exierunt  cautè,  et,  in  caudâ  aciei  co- 
rnitis  superintranles,  Boursardum  de  Bourgiselles  , 
virum  nobilcm  atque  notabilem,  ceperunt,  et  in  Insulâ 
incarceraverunt. 


CAPITULUM  XXII, 


Quôd  cornes  Ferrandus  Flandriap  et  Hannoniae  cepit  vi  armorum 
civitatem  Tornacensem. 


PosT  recessum  ab  Insulis  cornes  Ferrandus,  con- 
silio  procerum  suorum  babito ,  cum  aciebus  suis  ve- 
uit  ctTornacum  civitatem  obsedit.  Insultibus  babilis 
quàm  pluribus,  et  macbinis  atque  pelrariis  ereclis, 
et  lapides  cum  ignibus  mangonellis  in  civitate  diri- 
gentibus,  interfcctis  quàm  pluribus,  civibusinfrà  ci- 
vitatem inter  se  dissentientibus;  tandem  comes  Fer- 
randus per  murorum  diruptionem  fere  mille  pcdum 
civitatem  inlravit,  spoliavit,  et  eam  pro  parte  majori 
disruplt  ;  portas  et  muros  stravit.  Gubernatores  villœ 
recollecti  xxii  millia  librarum  sibi  prœsentaverunt , 
ad  finem  ut  civitatis  residuum  reservarct ,  ad  fîncm 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  87 

tombèrent  sur  l'arrière-garde  de  l'armée  du  comte  , 
firent  prisonnier  un  noble  et  fameux  chevalier  appelé 
Boursard  de  Bourgiselles ,  et  l'enfermèrent  dans  les 
prisons  de  leur  ville. 

Obsebvatiok.  La  forteresse  appelée  ici  Herlinghem,  est  appelée 
plus  bas,  page  go,  Erkinghehem. 


CHAPITRE  XXII. 


FernaotV,  comte  de  Flandre  et  de  Haiuaut ,  emporte  d'assaut 
la  ville  de  Tournai. 


Après  sa  retraite  de  Lille  ,  le  comte  Fcrnand,  ayant 
pris  l'avis  des  seigneurs  ses  vassaux ,  vint  avec  son  ar- 
mée mettre  le  siège  devant  Tournai.  On  livra  de  nom- 
breux assauts.  Des  machines,  des  pierriers  lurent  mis 
en  usage  ;  les  mangonneaux  lancèrent  sur  la  ville  des 
pierres  et  du  feu  ;  enfin ,  après  avoir  tué  beaucoup  de 
monde ,  et  favorisé  par  la  discorde  qui  s'éleva  parmi 
les  assiégés ,  le  comte  Fernand  pénétra  enfin  dans  la 
ville  par  une  brèche  de  près  de  mille  pieds  de  large  , 
la  saccagea,  la  détruisit  en  grande  partie,  et  démolit 
les  portes  et  les  murailles.  Les  gouverneurs  de  Tournai 
recueillirent  et  lui  offrirentalors vingt-deuxmille  livres 
pour  qu'il  consentît  à  ne  pas  incendier  le  reste  de  la 
ville.  Le  comte  accepta  ces  offres ,  et  envoya  soixante 
bourgeois  comme  otages  à  Gand  ,  après  avoir  fait  cou» 


88  ANNALES 

Ut  non  comburerctur.  Coiiies  obl.Ua  suscepit,  et  lx 
biu'geiiscs  pro  ostagiis  Gandani  transmisit,  priiisxii 
capitibus  truncatis.  Accidit  quod  octavâ  die  à  captionc 
civitatis  in  foro  Vaccarum  ignis  succrevlt,  undèquin- 
que  comburobantur  vici ,  extra  tamen  civitatis  muros. 
Item  oâdem  die  et  borâ,  extra  poi'tam  Prunae,  juxtà 
Sancti-Martini  ecclesiam,  ignis  simiHter  succrevit; 
et  in  propriâ  civitate  in  vico  dominae  Odilae  Aletac- 
que,  et  in  Turâ  et  in  vico  dicti  Sancti  -  Pétri  ignis 
adeo  vebemens  succrevit,  ut  tota  civitas  incendio  vi- 
deretur  periclitari.  Cornes  Ferrandus  dolens  perquiri 
fecit  diligenler  undè  taie  provcnerat  inccndium  :  re- 
perit  fuisse  Flamingos,  qui  dolore  cruciebantur  quod 
Ferrandus  civitatem  non  exponebat  ludibrio;  et  re- 
periens  conscios  circiter  octo,  csRteris  effugientibus , 
morte  cruentissinia  fecit  ipsos  perire.  Tenuit  igitur 
cornes  Ferrandus  civitatem  ïornacensem  pacificè; 
statuit  illùc  prœpositos,  juratos,  scabinos,  clientes, 
et  totam  officiariis  renovavit  civitatem,  sibi  fidelita- 
tem  perpetuam  jurantes,  majore  partis  legis  antiquœ 
ad  Gandavuni  in  ostagiis  transniissâ  in  signum  per- 
petuœ  fidelitatis  et  obcdientiae.  His  temporibus  con- 
sultus  fuit  cornes  Ferrandus  ut  ad  obsidenduni  villani 
Insulensem  iteralo  accederet,  quià  Ludovicus,  régis 
fîlius,  solîini  diniiserat  honiincs  armatoruni  in  ({uo- 
dani  forti  Castro,  dicto  de  lercgnau,  juxtà  muros  villa; 
situato  :  sic  crat  illud  castrum  à  rege  Franciaî  dispo- 
situm  ,  quod  ab  extra  villam  et  ab  intrà  sibipatebat 
aditus  liber.  Accessit  igitur  cornes  ad  ol)sidionem  ; 
obsedit,  invasit  et  tandem  villam  accepit;  paucos  in- 


DE    IIAINAUT.    LIVUE    XX.  89 

per  douze  têtes.  Le  huitième  jour  après  la  reddition 
de  Tournai ,  le  feu  prit  dans  le  marché  aux  Vaches ,  et 
consuma  cinq  villages ,  hors  des  murs  de  la  ville.  Le 
même  jour  et  à  la  même  heure  un  autre  incendie  éclata 
hors  de  la  porte  de  Prune  ,  près  de  l'église  Saint-Martin  ; 
enfin  ,  dans  l'intérieur  de  la  ville ,  le  feu  prit  également 
dans  le  quartier  de  dame  Odile  Aletacque,  dansla  Tour, 
et  au  quartier  Saint-Pierre,  de  sorte  que  toute  la  ville 
paraissait  en  danger  d'être  consumée  par  les  flamuies. 
Le  comte  Fernand,  affligé  de  cet  événement,  fit  recher- 
cher avec  soin  d'où  provenait  l'incendie ,  el  on  décou- 
vrit qu'il  était  l'ouvrage  des  Flamands,  qui  étaient  ir- 
rités de  ce  que  Fernand  ne  livrait  point  la  ville  au 
pillage.  Le  comte  en  trouva  huit  coupables,  et  les  fit 
périr  d'une  mort  cruelle,  tandis  que  leurs  complices 
prenaient  la  fuite.  Fernand  occupa  ainsi  paisiblement 
la  ville  de  Tournai.  Il  y  établit  des  prévôts  ,  des  jurés  , 
des  échevins,  des  sergens,  et  renouvela  tous  les  officiers 
de  la  ville  ,  qui  lui  jurèrent  fidélité  à  toujours  ,  après 
avoir  envoyé  à  l'hôtel  de  Gand  la  plus  grande  partie 
de  l'ancienne  loi  en  signe  de  fidélité  et  d'obéissance  per- 
pétuelle. A  cette  époque  ,1e  comte  Fernand  résolut  d'aller 
assiéger  de  nouveaula  ville  de  Lille,  parce  que  Louis,  fils 
du  roi ,  n'avait  laissé  de  troupes  que  dans  le  château- 
fort  de  léregnau ,  situé  près  dos  mui  »  de  la  ville.  Ce 
château  avait  été  disposé  par  le  roi  de  France  de  telle 
sorte  que  l'entrée  en  était  également  libre  ,  soit  de  l'inté- 
rieur ,  soit  de  l'extérieur  de  la  ville.  Le  comte  vint 
donc  faire  le  siège  ,  entra  dans  Lille  ,  et  la  soumit  sans 
tuer  beaucoup  de  monde  et  sans  rien  piller  ;  et  lorsque 
l'ordre  y  fut  établi ,  il  s'approcha  du  château  de  lé- 
regnau. La  nouvelle  de  la  prise  de  Lille  étant  parve- 
nue au  roi  ,  il  rassembla  ses  troupes  qui  étaient  toutes 


go  ANNALES 

terfecit ,  nec  villam  spoliavit.  Cornes  laiulem,  villa 
aliquantisper  quietatâ,  ad  castrum  de  lercguau  ac- 
cessit. Runioribus  de  villaelnsulensiscaptioneadregem 
perventîs,  statim  congregavit  acies  jàm  properatas, 
versus  Flandriam  descendit.  Cornes  aulcm  Ferrandus 
antequàm  à  Tornaco  rccederet,  duplicl  lertiandgra- 
vabatur,  et  iii  tanlum  ut  in  lecticâ  veheretur.  Rege 
autem  Insulas  pervenlo,  cornes  videns  villae  incons- 
tantiam,  et  quod  rex  libère  et  sine  difïîcultate  per 
castrum  de  leregnau  poterat  intrare ,  consultus  su- 
per lecticam  ascendens,  versus  Gandavum  recessit, 
cunctis  à  villa  volentibus  quaeque  bona  exportare  re- 
cedentibus  pacificè.  Tune  rex  infrà  dies  paucos  cas- 
trum subintrans  ,  faciliter  villam  intravit,ety  paucos 
reperiens  viros,  villam  combussit  ;  deindè  fortalitium 
d'Erkinghebcm  dirui  jussit  unà  cum  Castro  Casseleti, 
deindè  ad  Franciam  repatriavit. 


CAPITULUM   XX 111. 

Quôd  Ferrandus  cornes  acccssil  ad  regem  in  AngliA ,  à  quo  cuin 
honorificentiiî  siisceptus  est. 


EoDEM  anno  in  hieme,  cornes  Ferrandus  ad  An- 
gliam  pcrtransiit  unà  cum  Ernouldo  de  Aldenardis, 
RassonodeGaures,  Gilberto  de  Bourgiclles,Gerardo 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  91 

prêtes  ,  et  s'avança  vers  la  Flandre.  Le  comte  de  Flan- 
dre, avant  son  retour  de  Tournai ,  était  atteint  d'une 
double  fièvre  tierce  qui  l'obligeait  à  se  faire  porter  sur 
une  litière.  Lorsque  le  roi  fut  arrivé  à  Lille  ,  le  comte, 
dégoûté  de  l'inconstance  des  habitans  ,  et  voyant  que 
le  roi  pouvait  entrer  sans  difficulté  par  le  château  de 
léregnau  ,  prit  son  parti ,  et ,  montant  sur  sa  litière  , 
se  dirigea  vers  Gand ,  laissant  à  tous  les  habitans  de  Lille 
la  faculté  de  se  retirer  avec  ce  qu'ils  voudraient  em- 
porter. Le  roi  étant  entré  dans  le  château  au  bout  de 
quelques  jours  ,  entra  également  dans  la  ville  sans  dif- 
ficulté, et,  n'y  ayant  trouyé  que  très-peu  de  monde ,  il 
la  livra  aux  flammes.  Ensuite  il  fit  démolir  la  forteresse 
d'Erkinghehem  ainsi  que  le  château  de  Cassel  ;  après 
quoi  il  revint  en  France. 

Observation.  C'est  en  i2i3  que  le  comte  Fernand  prit  et  saccagea 
Tournai.  Voyez-en  les  de'tailsdans  l'histoire  de  cette  ville.  La  Haye, 

lySo.  1 ,  175. 


CHAPITRE   XXTll. 

Le  comte  Fernand  se  rend  en  Angleterre  auprès  du  roi ,  qui  le 
reçoit  avec  de  grands  honneurs. 


Dans  l'hiver  de  cette  année ,  le  comte  Fernand  passa 
en  Angleterre  avec  Arnould  d'Audenarde ,  Rasson  de 
Gaure  ,  Gilbert  deBourgielles  ,  Gérard  de  Sotenghien, 
et  beaucoup  d'autres  chevaliers.  Il  était  précédé  de  Ro- 
bert de  Béthune  et  de  Baudouin  d'Aire.  En  débarquant 


<)2  ANNALliS 

(le  Sotcngluon  et  aliis  quàm  plurihus  nulilihua  ;  prae- 
cesserai  siquidem  comitem  Robertus  de  îîelhuniâ  el 
Balduinus  d'Aire.  Cornes applicait  ad  portiim  dictum 
Flamvis  sine  equis  ;  sed  rex,  audilo  ejus  adventu, 
statim  mlsit  sibi  equos  in  ahundantia ,   et   pervenit 
iisquè  ad  Cautabrigiam,  Tune  rex  dixit  Roberto  de 
Belbuniâ  et  Balduino  :  «Cornes  vester  applicuil  ad 
a  regnuni  nostrum  ,  et  nunc  est  Cantabrigiie.  »  Ad 
hacc  respondit  Robertus  :  «  Quarè  statim  ad  ipsum 
«non  accessisti  ,  domine?  »  Rex  subridendo   dixit  : 
«  Robertc,  tu  videris  esse  Flamingus ,  credis  quod  do- 
«  minas  tuus  sit  aHcujus  reputationis.  »  Cui   Rober- 
tus :  «  Ego  non  credo  quod  sit  alicujus  reputationis, 
«  sed  scio  ipsum  fore  magnum  ,  si  pacifiée,  proùtjus- 
«tum  esset,  de  suis possideret terris.»  Cui  rex  :  «Ro- 
«berte,  juste respondisti.  Vadamus  igitur  ad  equos, 
«  ut  in  Cantuaria  sibi  obvlomus.  »  Cùm  autcm  Can- 
tuariae  pervenissent ,  rex  equo  descendit  et  amplexa- 
tus  est  comitem  ,  et  reverentcr  suscepit  eum  cum  os- 
culopacisetomnesbarones  cum  ipso  cxistentes.Tunc 
rex  invitavit  eum  in  crastinum  in  prandio  cum  totâ 
sua  comitivâ  :  in  quo  prandio  ac  die  rex.  multa  cum 
ipso  tenuit  consilia;  et  fecit  homagiuni  régi  de  qua- 
dam  terra  quam  rex  sibi  dederat  in  Angliâ.  Tune  fue- 
runt  confirmalœ  conventionos  aliàs  tractattX  inter  rc- 
gem  Angliœ  et  comitem  Flandrioe.  In  crastinum  co- 
mcs  cum  suis  adjuuctis  versus  Flandriam  repatriavit. 
Comité  Ferrando  ad  Flandriam  pervento,  audivit  ru- 
mores  (juod  Ludovicus,  régis  filius,  Balcolum  inFlau- 
driâet  viilam  de  Stamfort  el  plnres  alias  ad  dominam 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  f)3 

au  port  de  Flamvis  ,  il  n'avait  point  de  chevaux  :  mais 
à  la  nouvelle deson arrivée,  leroiluienenvoyaungrand 
nombre  ,  et  le  comte  alla  jus(^'à  Cantorbéri.   Alors 
le  roi  dit  à  Robert  de  Bcthune  et  à  Baudouin  :  «  Votre 
«  comte  a  débarqué  dans  notre  royaume  et  se  trouve 
«  maintenant  à  Cantorbéri.  »    Robert  lui  répondit  : 
«  Pourquoi ,  seigneur ,  ne  vous  êtes-vous  pas  empressé 
«  d'aller  au-devant  de  lui?  »   «  Robert ,  »  dit  le  roi  en 
souriant ,  «  on  voit  que  vous  êtes  Flamand;  vous  avez 
«  une  haute  idée  de  la  renommée  de  votre  maître.  » 
Robert  répliqua  :  «  Je  ne  dis  point  que  mon  maître  ait 
«  une  grande  renommée  ;  mais  je  sais  que  ce  serait  un 
<i  grand  prince  s'il  était  en  possession  de  ses  Etats  , 
«  comme  le  voudrait  la  justice.  »  «  Vous  avez  bien  ré- 
«  pondu  ,  Robert,  »  dit  le  roi.  «  Montons  à  cheval  et 
«  allons  au-devant  du  comte  à  Cantorbéri.  »  Lorsqu'ils 
furent  arrivés  dans  cette  ville ,  le  roi  descendit  de  che- 
val ,  embrassa  le  comte  ,  et,  après  lui  avoir  donné  le 
baiser  de  paix  ,  le  reçut  avec  de  grands  honneurs , 
ainsi  que  les  barons  qui  l'accompagnaient.   Ensuite  le 
roi  l'invita  à  un  repas  pour  le  lendemain  ,  lui  et  toute 
sa  suite.  Dans  ce  repas  ,  le  roi  tint  Conseil  avec  lui  sur 
divers  objets  ,  et  le  comte  fit  hommage  au  roi  pour  une 
terre  que  celui-ci  lui  avait  donnée  dans  son  royaume. 
Les  conventions  faites  antérieurement  entre  le  roi  d'An- 
gleterre et  le  comte  de  Flandre  furent  alors  confirmées. 
Le  lendemain,  le  comte  et  ses  compagnons  repartirent 
pour  la  Flandre.  En  y  arrivant,  Fernand  apprit  que  Louis 
fils  du  roi ,  avait  pris  Bailleul  en  Flandre  ,  Stamfort, 
et  plusieurs  autres  places  qui  appartenaient  à  Mahault, 
belle-mère  du  comte  ,  ce  qui  l'affligea  beaucoup.  Peu 
de  tcms  après  il  assembla  ses  vassaux,  savoir  :  le  comte 
de  Boulogne,,  le  comte  de  Salisburi,  Hugues  de  Bove 


94  ANNALES 

Mehaldim ,  materteram  comitis ,  pertinentes  ceperat; 
undè  cornes  multùmdoluit.  Qui,paucisevolutis  tem- 
poribus,  coines  congrègavit  gentem  suam,  comitem 
videlicet  Boloniensem,  comitem  Salesberiae,  Hugonem 
de  Boves  et  Robertum  de  Bethuniâ,  eu  m  suis  adjunc- 
tis,  et  villam  Sancti-Audomari  invaserunt.  Quicquid 
erat  extra  muros  succendentes ,  et  spolia  villae  ca- 
pientes,  villam  gravibus  damnis  (i)intulerunt.  Ab- 
hinc  comitatum  de  Ghisnes  subintrantes,  qui  Flamin- 
gis  inimicabatur,  quià  filius  Franciae  régis,  Ludovicus, 
à  comité  abstulerat  totum  comitatum  ,  combusserunt, 
usquè  ad  muros  villaî  de  Ghisnes  quasi  totum  dévas- 
tantes. Vicecomes  de  Meleum ,  qui  terram  dicti  Lu- 
dovici  manu  tenebat ,  videns  quod  tota  terra  sua  com- 
busta,  spoliata  et  devastata  erat,  congregavit  gentem 
magnam ,  qui  prosecuti  fuerunt  Flamingos  ;  verùm 
tamen  ipsos  invadere  timucrunt.  Abhinc  Flamingi 
depraedati  sunt  atque  succenderunt  villam  de  Cole- 
wide  in  eodem  comitalu  ,  et  indè  cum  paceapud  Gra- 
velinghes  reconversi  sunt  cum  magnâ  prœdâ,  et  post- 
modùra  Ypris  cum  honore  suscepti  sunt. 

(1)  Sic. 


DF.    HAINAUT.    LIVRE    XX.  96 

et  Robert  de  Béthunc  ,  avec  leurs  auxiliaires ,  et  tous 
ensemble  se  jetèrent  sur  Sainl-Omer.  Tout  ce  qui  était 
hors  des  murs  fut  brûlé ,  et  la  ville  livrée  au  pillage 
souffritdes  dommages  considérables.  De  là  ils  entrèrent 
dans  le  comté  de  Guines ,  qui  était  alors  en  guerre  avec 
les  Flamands ,  parce  que  Louis  ,  fils  du  roi  ,  l'avait  en- 
levé tout  entier  au  comte  ;  ils  y  brûlèrent  et  dévastèrent 
tout  devant  eux  jusqu'aux  portes  de  Guines,  Le  vi- 
comte de  Melun  ,  qui  occupait  le  pays  pour  le  prince 
Louis,  voyant  tout  le  comté  livré  aux  flammes  et  au 
pillage  ,  rassembla  ses  gens  ,  qui  se  mirent  à  harceler 
les  Flamands  ,  mais  sans  oser  les  attaquer.  Ensuite  les 
Flamands  pillèrent  et  brûlèrent  Coulogne  (l) ,  dans  le 
même  comté  ;  après  quoi  ils  retournèrent  tranquille- 
ment à  Gravelines ,  et  de  là  à  Ypres ,  où  ils  furent  re- 
çus avec  hoianeur. 

(i)  Entre  Calais  et  Guines.  Cette  paroisse  est  situe'e  dans  une 
contrée  fertile  en  blé,  en  pâturages  et  en  légumes,  surle^anal  qui 
mène  à  Ardres ,  à  une  petite  lieue  au  S.-E.  de  Calais.  On  l'appelait 
autrefois  Colewide ,  qui  est  un  composé  de  col  qui  signifie  choux, 
et  wide  qui  veut  dire  sauvage.  Ce  village  était  ainsi  nommé  à  cause 
de  l'abondance  de  légumes  que  produit  son  terroir.  (  Dictionnaire 
des  Gaules,  par  Expilly,  art.  Coulogne.  )  Coulogne  est  aujourd'hui 
dans  le  départemeat  ide  Calais,  arrondissement  de  Boulogne. 


9^  \NNAIES 


CAPITULUM  XXIV. 


Quôil  Ferraruliis  cornes  intravit  tcrram  Ludovici  régis,  et  olisedit 
ac  cepit  castrum  de  Tornehem. 


EoDEM  anno  (t),  conscquenter  post  Pascha,  dic- 
tus  cornes  iteriim  suas  congrcgavit  acics,  et,  intrans 
tcrram  Ludovici ,  régis  filii ,  obsedil  castrum  do  Tour- 
nehen  et  cepit,  combussit  et  destruxit,  et  muros  infrà 
fossata  projlci  fecit,  cunctis  in  codern  repartis  priiis 
decapitatis.  Abhinc  iterùm  intravit  torram  de  Ghis- 
nes.  Qui  quicquid  fuerat  residui  combussit  et  des- 
truxit, et  obsedit  castrum  de  Ghisnes  ,  cepit  et  des- 
truxit. Comitissam  vcro  de  Ghisnes  (2),  quœ  sua  erat 
cognata,  in  eodem  Castro  cepit,  et  ad  Flandriam 
honorificè  duci  fecit.  Isto  tempore,  Guiilermus  advo- 
catiatus  de  Bethuniâ  moriebatur.  Vicecomes  de  Me- 
leun,  qui  oppidum  Bethuniœ  occupa verat,  vice  Lu- 
dovici ,  fdii  régis,  reddidit  Mehaldi ,  quœ  fuerat  uxor 
Guillermi  advocatiati  et  mater  Robcrti  de  Bethuniâ  , 
et  tenuit  dictum  castrum  usquè  ad  annos  légitimes 
Danielis  fihi  sni  et  usquedîim  reversus  fuit  à  Terrâ- 


(i)  An.  iai4- 

[•i)  l'aile  se  nommait  HoalnT 


DE    HAINALT.    LTVRE    XX.  g^ 


CHAPITRE  XXIV. 


Le  comte  Femand,  entrant  sur  les  terres  de  Louis  ,  fils  du  roi 
assiège  et  prend  le  château  de  Tourncham. 


La  même  année ,  après  Pâques  ,  le  comte  rassembla 
de  nouveau  son  armée,  et,  entrant  sur  les  terres  de 
Louis,  fils  du  roi ,  mit  le  siège  devant  le  château  de 
Tourneham,  le  prit,  le  brûla  et  renversa  les  murs  dans 
les  fosses  ,  après  avoir  fait  décapiter  tous  ceux  qui  s'y 
trouvaient.  Ensuite  il  pénétra  de  nouveau  dans  la  terre 
de  Guines ,  brûlant  et  détruisant  tout  ce  qui  avait  été 
épargné;  et  ayant  assiégé  le  château  de  Guines  ,  il  s'en 
empara  et  le  rasa.  Tl  fit  prisonnière  dans  ce  château  la 
comtesse  de  Guines  ,  sa  cousine  ,  et  la  fit  conduire  ho- 
norablement en  Flandre.  A  cette  époque,  mourut  Guil- 
laume ,  avoué  de  Béthune.  Le  vicomte  de  Melun,  qui 
occupait  cette  place  pour  Louis,  fils  du  roi,  la  rendit 
à  Mahaut ,  veuve  de  l'avoué  Guillaume  et  mère  de  Ro- 
bert de  Béthune  ;  il  continua  néanmoins  de  garder  ce 
château  jusqu'à  la  majorité  de  son  fils  Daniel  et  jusqu'à 
son  retour  de  la  Terre-Sainte.  Robert  apprit  la  mort 
de  son  père  lorsqu'il  était  encore  dans  le  comté  de  Bé- 
thune ,  et  cette  nouvelle  lui  causa  une  profonde  dou- 
leur. Ensuite  ils  revinrent  tous  en  Flandre.  Quelques 
mois  après ,  le  comte  rassembla  encore  ses  troupes  , 
XIV.  ^ 


g8  ANNALES 

Sanctâ.  Isti  rumores  venerunt  usquè  ad  aures  Roberli 
filtisui^dùm  adhùc  esset  iu  temidcGhisues ,  de  morte 
patris  sui,  undè  maguum  suscepit  lamentum.  Abhinc 
omnes  ad  Flandriam  repatriaverunl.  Emeusis  aliqui- 
bus  mensibus ,  cornes  iterùm  suas  convocavit  acies , 
et  intravit  terram  dicti  Ludovici,  etcombussitetdes- 
truxit  totam  terram  usquè  propè  Attrebatum ,  et  vas- 
tavit  cura  totali  consumptione  villara  dlctam  Souchet 
juxtà  Attrebatum  ad  très  leucas.  Abhinc  antè  cas- 
Irum  et  villam  de  Lens  fecit  insultus,  sed  non  arres- 
'tavit  diù;  sed  accessit  ad  villam  de  Houdam  [/.  deHes- 
din  ] ,  et  eam  totaliter  corabussit  cum  prioratu.  Ite- 
rùm abhinc  ad  quoddam  fortalitium,  quod  dicebatur 
Pulchra-Domus,  quod  ad  Sigerum  de  Gandavo  per- 
tinebat,  qui  cum  Ludovico  praediclo  alligabatur,  ac- 
cessit, et,  illud  funditùs  destruxit.  Quibus  perpetra- 
tis,  accessit  ad  obsidendum  villam  de  Aire,  ubi  sedit 
circiter  tribus  hebdomadis,  et  insultus  plures  ad  por- 
tas fecit  :  licèt  modicum  profecerit,  damna  plurinia 
iutulit  villaeethabitantibus  ineâdem;  patriamque  cir- 
cumadjacentem,  Ludovico  prœdicto  obedientem  ,  to- 
taliter abraslt,  captivitatis  perpluribus  aut  necatis, 
Rex  Philippus  audiens  quœ  et  quanta  Flandriae  cornes 
percgit,  convocatis  aciebus,  versus  Flandriam  pro- 
peravit.  Cornes  autem  Flandria?  audiens  quod  impe- 
ratorOtho,ad  régis  Angliae  raandatum,  ad  Hanno- 
niensium  partes  descenderat ,  ei  obviàm  processit. 
Vidcns  comes  quodpaucam  gentem  secum  adduxcrat, 
et  quod  à  papa  depositus  ab  iniperatoria  dignitateet 
excommunicalus  erat,  non  obslantibus  quibuscunque. 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  QÇ) 

entra  sur  les  terres  de  Louis,  brûlant  et  ravageant  tout 
le  pays  jusqu'aux  environs  d'Arras  ,  et  détruisit  tota- 
lement le  village  de  Souciiez,  situé  à  trois  lieues  de  celte 
ville.  Il  attaqua  ensuite  le  château  et  la  ville  de  Leus, 
mais  sans  s'y  arrêter  long-tems.  De  là  il  se  dirigea. sur 
Hesdin,  et  réduisit  en  cendres  cette  ville  et  son  prieuré. 
Il  attaqua  aussi  et  détruisit  de  fond  en  comble  un  châ- 
teau appelé  Belle-Maison,  appartenant  à  Siger  de  Gand, 
allié  de  Louis.  Après  ces  diverses  expéditions  ,  il  alla 
faire  le  siège  d'Aire  ,  où  il  resta  trois  semaines,  pen- 
dant lesquelles  plusieurs  assauts  furent  donnés  aux 
portes  de  la  ville.  Cette  attaque  ne  lui  réussit  point, 
mais  il  causa  de  grands  dommages  à  la  ville  et  aux  ha- 
bitans.  Il  brûla  tout  le  pays  environnant,  qui  était  sou- 
m'5  à  Louis  ,  après  avoir  pris  ou  tué  un  grand  nombre 
de  personnes.  Le  roi  Philippe  apprenant  ce  qu'avait 
fait  le  comte  de  Flandre ,  réunit  ses  troupes  et  s'avança 
vers  la  Flandre.  Cependant  le  comte,  averti  que  l'em- 
pereur Othon  ,  mandé  par  le  roi  d'Angleterre ,  était 
arrivé  dans  le  Hainaut,  alla  au-devant  de  lui;  et  ayant  re- 
marqué la  suite  peu  nombreuse  de  ce  prince,  quelepape 
avait  dépouillé  de  la  dignité  impériale  et  excommunié 
sans  que  personne  s'y  opposât ,  il  le  reçut  avec  solen- 
nité ,  et  le  logea  honorablement  dans  son  propre  palais 
à  Valenciennes ,  où  Othon  et  ceux  qui  l'accompagnaient 
demeurèrent  jusqu'à  l'arrivée  du  roi  de  France. 

Observation.  L'an  I2i3  ,  Othon  se  ligua  avec  le  roi  J'Angleterre 
son  oncle  ,  et  le  comte  de  Flandre  contre  le  roi  de  France.  Henri , 
duc  de  Brabant,  entra  dans  cette  confe'dération ,  mais  avec  répu- 
gnance. Si  Fernand  ne  l'avait  pas  attache'  sincèrement  à  son  parti, 
il  l'avait  du  moins  de'tache'  de  celui  du  roi  de  France  ,  et  ce  re'siiltat 
opérait  le  même  effet,  qui  était  d'affaiblir  la  ligue  de  Philippe,  et 
de  fortifier  celle  d'Othon ,  qui  grossissait  tous  les  jours.  Le  comte 
de  Hollande  et  le  comte  de  Lirabourg  y  étaient  entres,  et  tous  ces 
princes  avaient  une  si  grande  confiance  dans  leurs  forces  réunies , 


lOO  ANNALES 

ipsum  solcmnlter  susccpit,  ctiàm  insuâValonccncnsi 
villa  in  aulâ  propriâ  ipsuni  decentcr  susccpil ,  in  qua 
remansit  cum  tota  comitivâ  suâ  usquè  ad  régis  Fran- 
ciae  adventum. 


CAPITULUM  XXV. 


De  bello  nostrorum  contrA  Alhigenscs  ,  et  ticcc  rcgis  Arrago- 
num  'il. 


Hoc  eodem  anno(2),  mense  septembri ,  commis- 
sum  est  mirabile  praelium  in  terra  Albigensium.  Quin- 
quennio  namque  jàm  elapso  cùm  viri  venerabiles 
archiepiscopi  Petrus  Senonensis  et  Robcrtus  Rotho- 
magensis,  episcopi  vero  Robertus  Baïocensis  ac  Rcgi- 
naldiis  Carnotensis ,  ac  alii  plures,  sed  et  Odo  Bur- 
îïundiae  dux  ac  Henricus  cornes  Nivernensis,  et  alii 
multi  barones  et  infini ti  populi  de  regno  Francorum 
cruce-signatijin  partes  illas  ad  debellandumbferesim, 
nuptiasdetestantem  et  carncm  comediprohibentem, 
aliaque  fidei  contraria  asserentem,  accincti  fortitu- 

(t)  Ce  chapitre  est  extrait  de  Vincent  de  Bcauvais,  xxxi ,  9.  Le 
texte  des  chapitres  qui  prectklent  ne  se  Ironve  ni  dans  la  compi- 
lation de  cet  auteur  ni  dans  le  recueil  des  historiens  de  Philippe- 
Augiihfe  ,  pid)lie  par  fru  M.  Brial. 

(a)  An.  i2i3. 


DE    IIATNADT.    LIVRE    XX.  101 

qu'avant  d'avoir  conquis  la  Franri;  ,  ils  s'en  étaient  iléjà  partagé 
lus  provinces.  Le  comte  de  Flandre  ,  plein  de  ces  orgueilleuses 
chimères,  Dépensait  pins  qu'à  les  réaliser:  dès  qu'il  eut  appris 
qu'Othon  était  à  Aix-la-Chapelle,  il  lui  envoya  une  députation. 
11  vint  le  trouver  à  Maestricht  où  leurs  forces  réunies  à  celles  de 
leurs  alliés  s'élevèrent  à  plus  de  cent  cinquante  mille  hommes. 
L'empereur,  à  la  tète  de  cette  armée,  se  rendit  à  Valencienncs, 
où  le  comte  Fernand  lui  fit  la  plus  magnifique  réception.  Voyez 
l'hist.  partie,  des  prov.  lîelgiques,  par  M.  Dewez.  Bruxelles ,  1816, 
1 ,  391-393. 


CHAPITRE  XXV 


Guerre   des   nôtres   contre   les  Albigeois.  Le    roi   d'Aragun 
est  tué. 


La  même  année  ,  au  mois  de  septembre  ,  une  mé- 
morable bataille  lut  livrée  dans  le  pays  des  Albigeois. 
Cinq  ans  s'étaient  écoulés  depuis  que  Pierre,  arche- 
vêque de  Sens,  Robert,  archevêque  de  Rouen,  Ro- 
bert ,  évêque  de  Baïeux  ,  Renaud ,  évêque  de  Chartres, 
et  plusieurs  autres  évoques  ,  Eudes ,  duc  de  Bourgo- 
gne,  Henri,  comte  de  Nevers,  avec  une  foule  de  ba- 
rons et  un  peuple  innombrable  du  royaume  de  France, 
avaient  pris  la  croix  et  étaient  venus  dans  ces  contrées 
pour  combattre  courageusement  l'hérésie  qui  fesail 
profession  de  détester  le  mariage  et  de  ne  jamais  man- 
ger de  chair ,  et  soutenait  d'autres  propositions  con- 
trairesàla  foi.  Après  avoir  pris  la  riche  ville  de  Bour- 
ges, où  périrent  plus  de  soixante-dix  mille  hommes, 
cl  l'avoir  détruite  de  fond  en  comble ,  ils  attaquèrent 
Carcassonue,  s'en  emparèrent  facilement,  et  se  dis- 
posèrent à  retourner  dans  leur  patrie  Ayant  invTxjué 


102  ANNALES 

dîne  clevenissent ,  urbenique  Biturim  opulcntissimam 
cepissent,  lxx  millibus  liominum  et  ampliùs  in  eâ 
trucklatis ,  ac  funditùs  evertissent  ;  indc  quoque  ad 
urbem  Carcassonam  accedentes ,  eam  in  brevi  debel- 
lâssent;  repatriare  volentes,  invocatâ  Spiritûs-Saneti 
gratiâ ,  de  communi  assensu ,  Simonem  Montis-Fortis 
comitem  elegerunt  ut  christianorum  praeesset  exerci- 
tui  totique  terrae  illi.  Qui  privatum  commodum  utili- 
tati  publicae  postponens  ,  urbes  et  castelladebellavit, 
hœreticos  et  eorum  fautorcs  interire  sœvâ  morte  co- 
egit,  et  multa  Dei  prœlia  gessit,  multasque  victorias, 
non  sine  divino  miraculo,  consecutus  est.  Ad  ultimum 
vero  rex  Arragonensis  et  cornes  Sancti-Egidii,  cornes 
etiàm  Fasii  et  alii  infiniti  obsederunt  eum  in  Castro 
quod  vocatur  Murelon  (i).  Qui,  cùm  non  haberet 
nisi  ducehtos  et  sexaginta  milites  et  circiterquingen- 
tos  satellites  équités  et  peregrinos,  pedites  vero  dcc 
inermes,  auditâ  missâ  et  invocatâ  Spiritûs-Sancti 
gratiâ  ,  de  Castro  cxeuntes  cum  eis  pugnaverunt ,  et, 
inaudito  ferè  miraculo,  xvi  millia  de  exercitu  per- 
cusserunt,  ipsumque  regem  Arragonum  occiderunt: 
poiro  de  omnî  numéro  suo  non  nisi  octo  peregrinos 
illo  die  perdiderunt.  Hune  itaquè  Simonem  n  parti- 
bus  illis  proptcr  virtutcm  admirabilem  populus  co- 
mitem Fortem  vocabat ,  qui ,  ciim  esset  in  bellis  stro- 
nuissimus,  quotidiè  tamen  missam  et  omnes  horas 
canonicas  audiebat. 


(i)  Miirelliim.  Vincent  de  Beauuais.  C'est  Muret,   à    a  1.  an- 
•lussiis  lie  Toulouse  sur  la  Garonne. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  10.> 

la  grâce  du  Saint-Esprit,  ils  choisirent  unaniincmenl 
le  comte  Simon  de  Montfort  pour  commander  toute 
l'armée  chrétienne  et  gouverner  le  pays.  Celui-ci ,  se 
dévouant  pour  le  bien  public  ,  prit  plusieurs  villes  et 
châteaux,  fit  périr  d'une  mort  cruelle  les  hérétiques 
et  leurs  fauteurs  ,  livra  ,  pour  la  cause  de  Dieu ,  de  nom- 
breux combats,  et  remporta  de  miraculeuses  victoires. 
Mais  enfin  le  roi  d'Aragon  ,  les  comtes  de  Saint-Gilles 
et  de  Foix  ,  suivis  d'une  foule  de  chevaliers ,  l'assié- 
gèrent dans  le  château  de  Muret.  Simon  n'avait  avec 
lui  que  deux  cent  soixante  chevaliers,  environ  cinq 
cens  hommes  à  cheval  ou  pèlerins  et  sept  censhommes 
de  pié  sans  armes.  Après  avoir  entendu  la  raes&e  et 
invoqué  le  Saint-Esprit ,  ils  sortirent  dn  château  ,  fon- 
dirent sur  les  assiégeans ,  et  par  un  miracle  presque 
inouï,  en  mirent  quinze  mille  en  déroute  et  tuèrent  le 
roi  d'Aragon  ,  tandis  que  leur  petite  armée  ne  perdit 
que  quatre-vingts  pèlerins.  Le  courage  admirable  de 
Simon  lui  mérita  d'être  surnommé  par  le  peuple  du 
pays  le  comte  Fort.  Quoique  ce  fût  un  intrépide  guer- 
rier ,  il  entendait  tous  les  jours  la  messe  et  tous  les  of- 
fices canoniques. 

Observation.  Innocent  IIJ ,  par  une  bulle  du  22  mai  i2i3,  ex- 
horta le  roi  d'Aragon  à  ne  pas  combattre  Montfort.  Mais  Pierre 
reunit  deux  mille  chevaliers  et  quarante  mille  fantassins,  parmi 
lesquels  il  y  avait,  pour  ainsi  dire,  toute  la  population  de  Tou- 
louse; à  la  tète  de  ces  forces ,  il  marcha  le  10  septembre  sur  Muret , 
ou  Simon  avait  une  garnison  qui  exerçait  beaucoup  de  pillages  dans 
les  environs.  Une  grande  bataille  fut  livrée  le  i3  sejttembre  près 
Muret.  Les  eonféde'rés  furent  entièrement  défaits.  Dix-sept  à  vingt 
nulle  hommes  y  périrent;  le  roi  lui-même  y  mourut  en  béro."-. 
Montfoit  honora  son  cadavre  qui  fut  transporté  en  Espagne. 


\Oi\  ANNALES 


CAPITULUM  XXVI. 

De  sanctâ  Mari.1  de  Oegnies  et  magistro  Jacobo  de  Vitriaco  (r). 


Anno  ctiàm  praenotato,  scillcct  ah  incarnatioue 
Domini  mccxiii  ,  sanctœ  et  admirabilis  vitœ  Maria  de 
Oegnies  in  episcopatu  Leodiensi  obiit,  cujus  vitam 
magister  Jacobus  de  Victriaco  diligenter  conscripsit. 
Hic  ctenim  Jacobus  anteà  fuerat  in  villa  propèPari- 
sius,  qiiae  diritur  Argentolium  ,  presbyter  parrochia- 
lis;  posteà,  vitam  secularem  relinquens,  in  monas- 
tcrio  de  Oegnies  factus  est  canonicus  regulaiis. 
Cujus  itidem  parrochiae  cura  cùm  ei  esset  comniissa, 
eidem  Mariae  in  eâdem  parrochiâ  conversanti ,  propter 
ipsius  vitœ  sanctitatem,  valdè  el  familiaris  effcctus 
est;  cui  etiàm  illa  specialeni,  ut  ferlur,  gratiam  ora- 
tionibus  suis  impetravit,  undè  et  ipse  crucem  contra 
Albigenses  in  Franciam  praedicans,  elocjuii  suavitate 
atquc  dulcedinc  multos  et  innumerabiies  ad  signum 
crucis  accipiendum  provocavit.  Posteà  vero  factus 
est  episcopus  Aconensis,  et  indè  translatus,auctoritate 
apostolicâ  factus  est  episcopus  Tusculanus,  sedis  apos- 
tolicae  cardinalis.  Tandem  ex  vitâ  praescnti  migrans, 

(  i)  Vincent  de  l»caiivais,   xxxi ,    lo. 


DE    IIAINAUT.     LIVHE    XX.  103 

CHAPITRE    XXVI. 

De  sainte  Marie  d'Oignies,  et  de  maître  Jacques  de  Vitri. 


Cette  même  année  1213  ,  Marie  d'Oignies,  de  sainte 
et  admirable  vie  ,  mourut  dans  l'évêché  de  Liège.  Sa 
vie  a  été  recueillie  avec  soin  par  maitre  Jacques  de  \i- 
tri.  Celui-ci  avait  été  d'abord  curé  de  la  paroisse 
d'Argenteuil ,  près  Paris  ;  ensuite  il  quitta  la  vie  sécu- 
lière pour  se  faire  chanoine  régulier  dans  l'abbaye 
d'Oignies.  Lorsqu'il  dirigeait  la  cure  dont  nous  venons 
déparier ,  Marie  habitait  la  même  paroisse  ;  il  se  lia  in- 
timement avec  elle  à  cause  de  ses  vertus ,  et  l'on  dit 
même  que  ce  fut  par  les  prières  de  cette  sainte  femme 
qu'il  obtint  la  grâce  de  prêcher  la  croisade  en  France 
contre  les  Albigeois  ,  et  de  décider  par  son  éloquence 
une  multitude  innombrableà  prendre  la  croix.  Depuis, 
il  devint  évêque  de  Ptolémaïs  ;  ensuite  ayant  été  trans- 
féré par  l'autorité  du  souverain  pontife ,  il  fut  fait  évê- 
que de  Tusculum  et  cardinal  du  saint-siège  apostolique. 
Enfin ,  en  quittant  celte  vie ,  il  ordonna  que  son  corps 
fût  transporté  à  Oignies ,  et  inhumé  dans  l'église  où 
reposait  celle  qu'il  avait  tant  chérie.  Il  avait  composé 
un  autre  ouvrage  où  il  traitait  de  la  nature  des  choses, 
et  principalement  de  ce  qu'on  trouve  de  remarquable 
dans  les  pays  d'outre-mcr.  Eu  publiant  la  vie  de  sainte 
Marie  d'Oignies  ,  il  parle  aussi  des  saintes  femmes  qui, 


Io6  ANNALES 

focit  corpus  suum  apud  Ocgnics  dcferri ,  cl  in  câdcm 
coclesiâ,  in  cjua  illa  quondàm  ejus  dilecla  scpuita 
fuerat ,  sepeliri.  Hic  etiàm  volumen  unum  aliud  con- 
fecit ,  in  quo  multa  de  naturis  rerum ,  praecipuè  de  mi- 
rabilibus  quae  in  transmarinis  partibus  reperiuntur, 
inseruit;  sed  et  cum  vilâ  prœdictae  Mariae  de  sanctis 
inulieribus,  quae  tempore  suo  in  partibus  Leodicen- 
siuni  abundabant,  multa  bona  scribit,  et  caruin  de- 
tractores  acriterreprehendit,  ac  vencrabili  Tholosano 
episcopo,  Fulconi,  loquens  ità  dixit. 


CAPITULUM  XXVII. 


De   sanctis   mulieribus   qux    tune    abundabant   in    partibus 
Leodii  (i). 


«  Pater  sancte ,  pastor  Tbolosanc ,  nosti  quià ,  cùm 
véuires  ad  partes  nostras,  te  narrante,  audivi  quod 
reliqueras  ifegyptum  in  partibus  tuis,  et,  transiens 
per  desertum ,  terram  promissionis  in  partibus  Leodii 
invenisti  :  cùm  enim  in  partibus  tuis  multos  de  par- 
tibus nostris  cruce-signatos ,  contra  baereticos  fido 
ferventes,  in  tribulatione  miram  patientiam  liabentcs, 
in  operibus  misericordiae  abundantes,  cognovisses, 

(i)  Vinccnl  «11- Beau  vais ,  xxxi,  ii. 


DE  UAINAUT.  LIVRE  XX.  ÏO^ 

de  son  tems  ,  élaient  en  grand  nombre  dans  le  pays  de 
Liège,  réprimande  sévèrement  leurs  détracteurs,  et 
s'exprime  en  ces  termes  en  s'adressant  au  vénérable 
Foulques ,  évêque  de  Toulouse. 

Observation.  Jacques  de  Vitri,  d'abord  curé  d'Argenteuil,  se 
Gt  chanoine  régulier  d'Oignies.  Il  prêcha  la  croisade  contre  les 
Albigeois,  puis  contre  les  Sarrasins.  Ayant  passe'  lui-même  en 
Palestine,  il  fut  fait  évêque  de  Ptolémaïs.  Le  pape  Grégoire  IX  , 
qui ,  avant  son  élévation  au  souverain  pontificat,  était  lié  avec  lui 
d'une  amitié  particulière  ,  le  fit  cardinal-évêque  de  Tusculum  ou 
Frtscali. 


CHAPITRE  XXVII. 


Des  saintes  femmes  qui  vivaient  alors  en  grand  nombre  dans 
le  pays  de   Liège. 


«  Saint  père,  pasteur  de  Toulouse,  voUs  savez  que 
lorsque  vous  vîntes  dans  ce  pays,  je  vous  entendis  dire 
que  vous  aviez  laissé  chez  vous  l'Egipte  ,  et  qu'après 
avoir  traversé  le  désert,  vous  aviez  trouvé  dans  l'évèché 
de  Liège  la  terre  promise.  Eu  effet ,  vous  aviez  connu 
dans  vos  contrées  des  croisés  de  ce  pays-ci  pleins  d'ar- 
deur contre  les  hérétiques  ,  de  patience  dans  l'adver- 
sité et  de  générosité  dans  les  œuvres  de  miséricorde  ; 
bien  plus,  vous  aviez  entendu  parler,  m'avez-vous  dit, 
de  ces  femmes  qui,  chez  nous,  versent  plus  de  larmes 
pour  Un  péché  véniel ,  que  les  hommes  n'en  irépandent, 


lOÔ  ANNALES 

imo,  sicut  mihi  dixisti,  quosdam  muliercs  magispro 
uno  veniali  lugontes,  quàm  homines  in  parlibus  tuis 
pro  mille  mortalibus,  miraveris  ;  veniens  ad  partes 
nostras,  sicut  audisti  sic  vidisti,  inio  plus  quàm  au- 
disti.  Vidisti  enim,  et  gavisus  es,  in  liortis  liliorum 
Domini  multas  sanctarum  virginum  in  diversis  locis 
catervas,  quoe,sprctisproChristo  carnalibus  illeccbris, 
et  contemptis  pro  amore  regni  cœlestis  bujus  mundi 
divitiis,  in  paupertate  et  humilitate  sponso  cœlesti 
adhaerentes,  labore  manuum  tenuem  victum  quœre- 
bant ,  licèt  enim  parentes  earum  divitiis  multis  abun- 
darent  :  ipsae  tamen ,  obliviscentes  populum  suum  et 
domum  patris  sui,  malebant  angustias  paupertatis 
sustinere,  quàm  malè  acquisitis  divitiis  abundare  vel 
iuter  pomposos  saeculares  cum  periculo  remanere. 
Vidisti,  et  gavisus  es,  sanctas  Deo  servientcs  niatro- 
nas,  quanto  zelo  juvencularum  pudicitiam  conserva- 
rent,  et  eas  in  honesto  proposito,  ut  solum  cœlesteni 
sponsum  desiderarent,  salutaribus  monitis  instruerent. 
Ipsae  etiàm  viduae  in  jejuniis  et  orationibus ,  in  vigi- 
liis  et  laboribus  manuum, in  lachrymis  etobsecrationi- 
bus  Dominoservientcs ,  sicut  maritis suis  priùs  placerc 
nitebantur  in  carne,  ità  imo  ampliùs  sponso  cœlesli 
placere  studebant  in  spirilu,  fréquenter  ad  memo- 
riam  revocantes  illud  Apostoli  :  Vidaa  quœ  in  deli- 
ciis  vwit  mortua  est ,  et  quod  sancta3  viduae  quîe  sanc- 
torum  nccessitatibus  communicant,  qua;  pedes  pau- 
perum  lavant,  qua3  hospitalitatem  sectantur,  quœ 
operibus  miscricordiœ  insistunt,  fruclum  sexagesi- 
nuun  promcrcnlnr.   Vidisti,  et  gavisus  es,  sanctas 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX.  I  Og 

chez  VOUS ,  pour  mille  péchés  mortels  ,  et  vous  les  aviez 
trouvées ,  en  arrivant  parmi  nous  ,  bien  supérieures 
oncore  à  ce  qu'on  vous  en  avait  dit.  "Vous  avez  vu  avec 
joie,  au  milieu  des  lis  du  jardin  de  Notre-Seigneur , 
de  nombreux  essaims  de  vierges  saintes  qui ,  méprisant 
pour  Jésus- Christ  les  plaisirs  de  la  chair ,  et  préférant 
aux  richesses  de  ce  monde  les  biens  du  royaume  céleste, 
s'étaient  unies  dans  la  pauvreté  et  l'humilité  à  leur  cé- 
leste époux,  se  procuraient,  par  le  travail  de  leurs 
mains ,  une  nourriture  simple  ,  tandis  que  leurs  parens 
vivaient  dans  l'abondance ,  et ,  oubliant  leurs  amis  et 
la  maison  de  leur  père ,  aimaient  mieux  supporter  les 
angoisses  de  l'indigence,  que  de  jouir  de  richesses  mal 
acquises ,  et  de  rester  exposées  au  danger  des  pompes 
du  siècle.  Vous  avez  vu  avec  joie  de  pieuses  servantes 
de  Dieu  conserver  avec  soin  la  pudeur  de  ces  jeunes 
filles ,  et  les  instruire  ,  dans  de  saintes  vues  et  par  de 
sages  avis  ,  à  ne  désirer  que  l'époux  céleste  ;  des  veuves 
honorant  Dieu  par  le  jeûne  et  la  prière  ,  par  les  veilles 
et  le  travail  de  leurs  mains  ,  au  milieu  des  larmes  et 
des  gémissemens,  et  qui  s'efforçaient  de  plaire  à  l'é- 
poux céleste  avec  plus  de  soin  encore  qu'elles  n'en 
mettaient  auparavant  à  être  agréables  à  leurs  maris 
selon  la  chair  ;  car  elles  se  rappelaient  cette  parole  de 
l'Apôtre  :  La  veuve  qui  vil  dans  les  délices  est  déjà  morte  ; 
etse  souvenaient  aussi  que  les  veuves  pieuses  qui  pour- 
voient aux  besoins  des  saints,  lavent  les  pies  des  pau- 
vres ,  pratiquent  l'hospitalité  et  font  des  œuvres  de  mi- 
séricorde, méritent  de  recevoir  soixante  pour  un. 
Vous  avez  vu  aussi,  et  vous  vous  en  êtes  réjoui,  de 
saintes  femmes  en  état  de  mariage  servant  Dieu  dévo- 
tement ,  élevant  leurs  enfans  dans  la  crainte  du  Sei- 
gneur, gardant  la  foi  conjugale  et  conservant  sans  tache 


l  l  0  AJ!«NAL£S 

etiàmi  niulicres  in  iiiatrimonio  l)eo  dcvotè  servientes, 
fiUos  suos  in  timoré  Domini  erudientes,  honestas 
nuptias  et  thorum  iramaculatum  custodienles,  ad 
lempus  orationi  vacantes  ,  et  post  in  Id  ipsum  cum  ti- 
moré Dei  revertantes,  ne  tentarentur  à  Satanâ.  Multae 
tamen,  ex  consensu  maritorum,  à  licitis  amplexibus 
abstinentes ,  caelibem  et  verè  angelicam  vitam  ducen- 
tes,  tanlo  majore  coronâ  dignae  sunt,  quanto  in  ignc 
[  concupiscentiae  ]  non  arseruut. 


CAPITULUM  XXVIIL 

De  illis  quœ  detrahebant  eis  (i). 


«  YiDisTi ,  et  miratus  es ,  imo  valdè  contristatus  , 
quosdam  impudicos  et  totius  religionis  ininiicos  lio- 
mines  prœdiclarum  mulierum  rellgionem  malitiosè 
infamantes  et  caninâ  rabie  contra  mores  sibi  contra- 
rios  oblatrantes,  et  cîira  non  habcrent  amplius  quid 
facerent,  nova  nomina  contra  cas  fingebant,  sicut 
Judçei  Ghristura  Samaritanura,  christianos  galilaeos 
appellabant.  Nec  mirum  :  ^Egyptii  eniin  abomina- 
banlur  oves ,  et  homines  tenebrosi  et  malitiosi  inno- 

(i)  VincL-nt  tle  Heauvais ,  xxxi  ,  12. 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  Ml 

le  lit  nuptial ,  assidues  u  la  prière  et  y  revenant  sans 
cesse  par  la  crainte  de  Dieu ,  de  peur  d'être  tentées  par 
Satan.  Un  grand  nombre  de  ces  femmes ,  s'abstenant , 
avec  le  consentement  de  leurs  maris ,  des  embrassemens 
permis  ,  mènent  dans  le  célibat  une  vie  véritablement 
angélique  ,  et  sont  dignes  d'une  couronne  d'autant 
plus  belle  ,  qu'elles  ne  brûlent  point  du  feu  de  la  con- 
cupiscence. 

Observation.  Foulques ,  fils  d'un  marchand  très-riche  de  Mar- 
seille ,  fut  ëvê(jue  de  Toulouse  en  iao5,  et  mourut  en  i33i .  C'est  à 
lui  que  Jacques  de  Vitri  a  dédie'  la  vie  de  sainte  Marie  d'Oignies. 
[Gallia  Christiana.) 


CHAPITRE  XXVIII. 

n«   leurs  de'tracteurs. 


a  Vous  avez  vu  avec  étonnement,  et  avec  encore  plus 
de  tristesse,  des  hommes  impudiques,  ennemis  de  toute 
religion ,  calomnier  la  vertu  de  ces  saintes  femmes  ,  dé- 
nigrer avec  une  rage  impie  des  mœurs  qui  condamnent 
les  leurs  ,  et  n'ayant  rien  autre  chose  à  faire  ,  inventer 
des  noms  pour  les  désigner,  à  l'exemple  des  juifs  qui  ap- 
pelaient le  Christ  samaritain  et  les  chrétiens  galiléens. 
Mais  cela  ne  doit  pas  surprendre.  LesÉgiptiens  avaient 
horreur  des  brebis  :  les  hommes  de  ténèbres  et  de  malice 
se  moquent  de  l'innocente  simplicité  ,  et  blâment  la 
tempérance,  assis  à  de  somptueux  festins,  au  milieu 
de  l'ivresse  et  de  la  débauche.  Un  saint  personage  qui 


I  12  ANNALES 

centium  simplicitatem  dérident,  inter  potus  et  epu- 
las,  inter  ebrielates,  crapulas,  vitam  abstinentium 
lacérantes.  Undè,  cîim  quidam  sanctus  adhùc  do  sancti 
Bernardi  monachis  in  abbatiâ  quae  dicitur  Alna  Do- 
mino militaret,  et  ex  simplicitate  dubitaret  cujusmodi' 
esscnt  mulieres  et  homines  qui  quibusdam  novis  no- 
minibus  à  malitiosis  appellarentur,  hujusmodi  in 
oratione  responsum  accepit  à  Spiritu-Sancto  :  «  In- 
«  venientur  in  fine(i)  slabiles  et  in  operibus  efïica- 
«  ces.  »  Ex  tune  senex  ille  tantâ  dilectione  illis  adhœ- 
sit,  quod  non  poterat  sustinere  quod  aliquis  coràm 
se  malum  diceret  de  eis.  Ipsae  autem  mirabili  patien- 
tiâ  opprobria  sustinuerunt  et  passiones,  fréquenter 
ad  memoriair.  reducentes  illud  evangelicum  :  Si  de 
mundo  essetis,  mundus  quod  simm  esset  diligeret  ; 
et  iterîim  :  ]Son  esset  serviis  major  domino  suo  ;  sime 
pcrsecuti  sitnt ,  et  vos  persequentur. 


CAPITULUM    XKIX 

De  probatione  sanctitalis  canim  {■>.). 


«  Skd  quoniàm  scriptum  est  :  Afractibus  eorum  cog- 
noscetis  co.v,  (juàm  verè  Deo  adhaesorint  in  vastationc 

(i)  In  i'n\c..  Ibul. 

(■j)  Vinn«;nf  il»-  l'raiivnis     xxxi.  iJ 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  IIO 

servait  Dieu  parmi  les  moines  de  saint  Bernard  ,  dans 
l'abbaye  d'Aune  (l) ,  ignorait,  dans  sa  simplicité,  ce 
qu'étaient  ces  femmes  et  ces  hommes  à  qui  les  méchans 
donnaient  de  nouveaux  noms.  11  pria  le  Seigneur  de 
l'éclairer  ,  et  voici  la  réponse  que  lui  fit  le  Saint-Esprit: 
«  On  les  trouvera  fermes  dans  la  foi  et  riches  en  bonnes 
«  œuvres.  »  Depuis  ce  moment ,  ce  vieillard  leur  porta 
tant  d'affection ,  qu'il  ne  pouvait  souffrir  que  personne 
dît  du  mal  d'eux  en  sa  présence.  Cependant  ces  ver- 
tueuses femmes  supportaient  tous  les  opprobres  avec 
une  patience  admirable ,  se  rappelant  souvent  ce  mot 
de  l'Évangile  (selon  St. -Jean  xv,  19  ):  Si  vous  étiez  du 
monde,  le  monde  vous  aimerait  parce  que  vous  seriez  à 
lui  ;  et  cet  autre  Evangile  (selon  St.  Jean  xv  ,  20J  :  Le 
serviteur  ri  est  pas  plus  grand  que  le  maître;  s'ils  mont 
persécuté  t  ils  vous  persécuteront  aussi. 


CHAPITRE  XXIX. 

Leur  sainteté  est  reconnue. 


«Mais  parce  qu'il  est  écrit  :   (  Evangile  selon  St.- 
Mathieu  ,    vu,    20)    Vous    les    connailrei    par    leurs 


(i)  Dans  Je  diocè?e  de  Liège. 
XIV. 


1 l4  ANNALES 

Leodiensis  civitatis  satis  compertum  est.  Quae  enim 
ad  ecclesias  confugerc  non  poterant  in  fluviuni  se  pro- 
jiciebant  ;  magis  eniin  eligebant  mori  quàm  damnum 
castitatis  incurrere.  Quaedam  etiàm  in  stercorarias 
sentinas  prosilientes  malebaut  extingui  fœtore  quàm 
spoliari  virginitate.  Ità  clemens  sponsus  sponsis  suis 
dignatus>  est  providere,  quod  in  tantâ  multitudine 
non  est  inventa  aliqua  quse  mortem  corporis  nec 
damnum  incurreret  castitatis.  Cùm  autem  una  sancta- 
rum  mulierum  periculosè  laboraret  in  flumine,  duo 
ex  hostibus,  cum  naviculâ  ad  eam  venientes,  eam 
in  navi  traxerunt,  ut  ci  turpiter  commiscerentur. 
Sed  quare  essel  casta  inter  lenoncs,  agna  inter  lupos, 
columba  inter  accipitres,  maluit  iterùm  fluvio  sub- 
niergi  quàm  corrumpi;  à  navi  prosiliit  inter  undas, 
dunique  navis  ex  impetu  salientis  mergeretur,  simul 
illi  duo  mersi  perierunt;  illa  vero  per  gratiam  Dei 
sine  damno  corporis  et  animœ,   obsequente  fluvio, 
ad  ripam  pervenit.  Mirandis  plus  miranda  succedunt. 
Cùm  diutina  et  intolerabilis  famés  per  triennium  in 
regno  Franciaeet  in  magna  Imperii  parte  adeo  inva- 
luisset,  ut  homines  passim  per  villas  et  agros  famé 
morerentur;  illi  etiàm  qui  priiis  divites  fuerant  pu- 
bliée mendicare  et  famé  perire  cogerentur,  non  est 
inventa  in  tantâ  multitudine  sanctarum  mulierum , 
in  toto  Leodiensi  episcopatu ,  licèt  omnia  pro  Christo 
reliquissent,  aliqua  quae  vel  famé  morerctur  vcl  pu- 
bliée mendicare  cogeretur. 


DE    HAINAUT.    LiVIîE    XX.  Il5 

fruits  ,  ce  fut  pendant  le  pillage  de  la  ville  de  Liège 
que  leur  dévouement  au  Seigneuï'  devint  manifeste. 
Celles  qui  ne  pouvaient  se  réfugier  dans  les  églises  se 
jetaient  dans  la  rivière  ,  préférant  la  mort  à  la  perte 
de  leur  chasteté.  Quelques-unes  même  se  précipitèrent 
dans  des  latrines  ,  aimant  mieux  être  asphixiées  par  la 
fétidité  que  de  se  voir  enlever  l'honneur.  L'époux  mi- 
séricordieux protégea  ses  chastes  épouses,  car  de  toutes 
ces  femmes  il  ne  s'en  trouva  pas  une  seule  qui  mourût 
ou  qui  perdît  sa  virginité.  L'une  d'elles  allait  périr  au 
milieu  du  fleuve,  lorsque  deux  soldats  ennemis  vinrent 
à  elle  dans  une   barque    et    l'y   traînèrent  pour  lui 
faire  subir  les  derniers  outrages  ;  mais  cette  fille  chaste, 
au  milieu  de  ces  hommes  de  débauche  ,   était  comme 
une  brebis  parmi  les  loups ,  comme  une  colombe  parmi 
les  vautours.  Elle  aima  mieux  se  jeter  une  seconde  fois 
dans  le  fleuve  que  d'être  déshonorée.  En  se  précipitant 
dans  l'eau  elle  fit  chavirer  la  barque ,  et  les  deux  sol- 
dats furent  submergés  tandis  qu'elle  regagna  le  rivage, 
avec  l'aide  de  Dieu,  sans  aucun  dommage  ni  pour  son 
corps  ni  pour  son  ame.  A  ces  miracles  succédèrent  des 
prodiges  plus  éclatans  encore.   Une  longue  et  insup- 
portable famine  affligeait  depuis  trois  ans  la  France  et 
une  partie  del'Empire.  On  voyait  partout  dans  les  villes 
et  dans  les  campagnes  des  hommes  mourant  de  faim  ; 
ceux  même  qui  auparavant  étaient  les  plus  riches  se 
trouvaient  réduits  à  mendier  publiquement ,  et  péris- 
saient de  besoin.  Cependant ,  au  milieu  de  cette  mi- 
sère générale  ,  pas  une  des  saintes  femmes  de  l'évêché 
de  Liège  ne  mourut  de  faim  ou  ne  fut  obligée  de  men- 
dier, quoiqu'elles  eussent  toutes  abandonné  leurs  biens 
pour  Jésus-Christ. 


l6  ANNALES 


GAPITULUM  XXX. 


De  ultimis  <egritudinibus  Marix  de  Oegnics ,    et  qualiter  in  eis 
se  habuit  (i). 


«  Elapsis  autem tribus  jubilationis  diebus,  lectum 
siium  in  ecclesiâ  coràm  altari  fecit  praeparari  ;  et ,  ad 
se  reversa,  vocatis  fratribus  dixit  :  « Praecesserunt  la- 
«  mentationes  dùm  lugerem  pro  peccatis;  praecessit 
«Carmen  diim  exultarem  et  jubilarem  pro  seternis  ; 
«  eccè  sequitur  vœ  infirmitatis  et  mortis,  nunquàm 
«de  caetero  manducabo.  »  In  hâc  autem  infirmilate 
graviter  exteriùs  laborabat ,  sed  suaviter  interiùs 
quiescebat  :  sancti  enim  qui  in  statu  sanitatis  ei  asti- 
terant  fréquenter ,  frequentiùs  in  infirmitate  eam  vi- 
sitabant.  Christus  enim  fréquenter  ei  apparens ,  et 
quasi  vultu  compatientis  cam  respiciens,  et  mater 
ejusdem  Christi  ei  ferè  semper  assistons, quasi  insen- 
sibilem  reddebant  infirmitatis  dolorcm.  Angeli  ctiàm 
sancti  ei  assistebant  et  devotè  ministrabant.  Undè  , 
cùm  quâdam  nocte  sitiret,  et  jàm  per  se  surgere  vel 
incedere  prae  nimiâ  debilitate  non  posset,  duobus 
sanctis  angclis  eam  sustinentibuset  ad  locum  ducen- 

(i)  Vincent  de  Rcanvais ,  sxxi ,  49- 


DE    UAINALT.     LlVUli    XX.  1  l 'J 


CHAPITRE  XXX. 

Dernière  maladie  de  sainte  Marie  d'Oignies. 


«  Après  trois  jours  de  jubilation,  elle  fit  préparerson 
lit  dans  l'église,  devant  l'autel,  et,  revenue  à  elle- 
même  ,  elle  fit  appeler  ses  frères ,  et  leur  dit  :  «  H  y 
«  eut  des  lamentations  ,  lorsque  je  pleurais  pour  mes 
<i  péchés  ,  des  chants  d'allégresse  lorsque  j'étais  trans- 
«  portée  de  joie  et  d'amour  pour  les  récompenses  éter- 
«  nelles  ;  voici  le  moment  des  chants  d'agonie  et  de 
«  mort.  Je  ne  prendrai  plus  de  nourriture.  »  Pendant 
cette  maladie  elle  souffrait  beaucoup  phisiquement  , 
mais  elle  goûtait  inlérieurement  le  plus  doux  repos. 
Les  saints  qui  la  fréquentaient  en  état  de  santé,  la 
visitaient  plus  souvent  encore  depuis  qu'elle  était 
malade.  Jésus-Christ  lui  apparaissait  fréquemment , 
et  la  regardait  avec  compassion  ;  la  mère  du  Sauveur 
était  presque  toujours  auprès  d'elle.  Leur  présence 
la  rendait  presqu'insensible  à  la  douleur.  Des  anges 
se  tenaientà  ses  côtés  et  la  servaient  avec  empressement. 
Une  nuit  qu'elle  avait  soif,  comme  son  extrême  fai- 
blesse l'empêchait  de  se  lever  et  de  marcher  ,  deux 
anges  la  conduisirent  en  la  soutenant ,  jusqu'à  l'endroit 
où  se  trouvait  l'eau  ,  er  lorsqu'elle  eut  bu  ,  ils  la  rame- 
nèrent à  son  lit  ,  sans  qu'.elle  eût  éprouvé  la  moindre 


1  lO  A\.NALK,S 

libus  ubi  reposita  crut  aqua,  et  rcduccntibus,  bibil, 
et  ad  lectiim  suuin  absque  labore  aliquo  rediit.  Dùin 
vero,  beata  virgine  praemonente ,  cxtremam  acciperet 
unctionem,  omnes  praesentialiter  affuerunt  apostoli  : 
beatus  autem  Petrus  ei  claves  ostendebat ,  et  quod 
cœli  januam  aperiret  promittebat  ;  Christus  autem  ei 
crucis  sanctae  signum ,  victoriaesuae  vexlUum,  pedibus 
aflfixit.    Cîimque  in  diversis  partibus   ungerctur,  in 
susceptione  sacramcnti  operationem  Spiritûs-Sancti 
cummaximâ  mentis  illuminatione  sentiobat.  Quidam 
autem  de  amicis  et  notis  ejus,  qui  dudîim  mortui 
erant,  ad   consoîationem   ejus  missi  sunt  ad  eam  ; 
quidam  etiàm  petiturus  auxilium  ab  aDcillâ  Christ i 
in  infîmiitate  illâ  apparuit  ei ,  qui  maximo  cruciatu 
iu  purgatorio  lorquebatur.  Cîim  autem  causa  visitandi 
cam    sanctus   Tolosanae    sedis   episcopus  aliquaudo 
devenisset,  maximam  ex  praesentiâ  episcopi  conso- 
îationem et  corporis  fortitudinem  ad  tempus  recepit. 
Beata  autem  Virgo  eam  quasi  in  aère  contra  sauctum 
cpiscopum  ,  ut  sibi  videbalur,  levavit.  Cùmque  idem 
episcopus  in  eadem  ecclesiâ,  altaribeatauVirgiuiscoii- 
secrato,  missarum  solemuia  cclebraret,  vidit  in  per- 
ceptlone  sacramenti  quasi  columbam  candidam  ,  qu.T 
sancto  episcopo  in  ore  ponebat  cucharistiam,  maxi- 
mamquc  claritatem  eum  interiiis  transfundenlem,  et 
ejus  animam  illustrantom,  Domino  ostendente,  cog- 
novit.  Cùm  autem  infirmitate  nihil  penitîis  mandu- 
care  posset  nec  etiàm  panis  modici  odorem  sustinero 
valerel,  de  facili  corpus  Christi  sumebat,  quod  sta- 
tim   quasi   liquesccns   in  anima  ejus  transiens,  non 


DE    HAl.NALT.     LIVRE    X\.  )  jg 

fatigue.  Avertie  par  la  sainte  Vierge ,  elle  reçut  l'ex- 
trcme  onction  ,  et  tous  les  apôtres  assistèrent  à  cette 
cérémonie.   Saint  Pierre  lui  présenta  les  clés,  et  lui 
promit  d'ouvrir  pour  elle  les  portes  du  ciel.  Jésus- 
Christ  posa  sur  ses  pies  le  signe  de  la  sainte  croix  , 
étendard  de  sa  victoire  ;  et  tandis  qu'on  l'oignait  dans 
les  diverses  parties  de  son  corps,  elle  sentit  l'opération 
du  Saint-Esprit ,  et  son  esprit  fut  subitement  illuminé. 
Plusieurs  de  ses  amis  et  connaissances,    qui  étaient 
morts  depuis  long-teuis  ,  furent  envoyés  vers  elle  pour 
la  consoler.  Un  homme  qui  souffrait  de  cruels  tour- 
mcns  dans  le  purgatoire  lui  apparut  pour  implorer  le 
secours  de  cette  servante  de  Jésus-Christ.  L'évcque  de 
Toulouse  vint  un  jour  la  visiter;    la  présence  de  ce 
saint  prélat  lui  procura  une  grande  consolation ,  et  lui 
rendit  des  forces.  La  sainte  Vierge  l'envoya  un  jour, 
comme  dans  les  airs  ,  auprès  du  même  évéque.  Il  célé- 
brait un  jour  la  messe  dans  celle  église,  à  l'autel  de  la 
Vierge,  lorsque,  au  moment  de  recevoir  le  sacrement,  il 
vit  une  colombe  blanche  qui  vint  poser  l'eucharistie 
dans  sa  bouche  ;  et ,  à  la  lumière  intérieure  dont  cette 
apparition  le  pénétra  ,  il  reconnut  qu'elle  venait  de  la 
part  de  Dieu.  Quoiqu'elle  ne  pût  rien  manger  ,  et  que 
l'odeur  seule  du  plus  petit  morceau  de  pain  lui  fit  mal  ; 
elle  prenait  facilement  le  corps  de  Jésus-Christ ,  qui , 
pénétrant  en  un  instant  tout  son  être,  non-seulement 
fortifiait  son  esprit,  mais  encore  soulageait  sur-le-champ 
ses  souffrances  corporelles.  Il  arriva  même  qu'après 
avoir  reçu  la  communion  pendant  cette  maladie,  son 
visage  fut  éclairé  tout  a  coup  de  rayons  lumineux.  Un 
jour ,  nous  voulûmes  essayer  si  elle  pourrait  prendre 
u!ic  hostie  non  consacrée  ;  mais  l'odeur  du  puin  lui  fit 
horreur,  et  quoique  l'hostie  eût  à  peine  touché  ses 


1 20  ANNALES 

soliim  auitnum  coiifortabat ,  sed  et  corporalem  infir- 
mitatem  absquc  morâ  alleviabat.  Accidit  autem  in 
sua  infirmitate,  dùni  corpus  Christi  reciperet,  quod 
faciès  ejus  quasi  quibusdam  radiis  luminis  resplende- 
ret  ;  cîimque  tentaremus  aliquando  utrùm  eucbaris- 
tiam  Don  consecratam  posset  sumere ,  statini  odorem 
panis  abhorruit,  cùm  vero  modica  pars  dentés  ejus 
attigisset ,  cœpit  clamare,  conspuere  et,  quasi  pectus 
ejus  rumperetur,  anhelare  et  singultus  cum  ingenli 
anxietate  mittere;  ciimque  prae  dolore  diù  clhmâssct, 
et  multoties  ejus  os  aquâ  abluisset ,  transactâ  niagnâ 
parte  noctis,  vix  potuit  quiescere. 


CAPIÏULUM  XXXI 

Item  de  alià  ejus  iegritudine  (i). 


«Semper  autem  quantunicunquedebilisesset,  quan- 
tumcunquecvacuatoetexanimatoetexinanilocorporc, 
ut potè  quae  lui  diebus  nihil  penitùs  antè  mortem  man- 
ducavit;tamen  lumen  solissustinuit,  nunquàm  contra 
claritatem  lucis  ocuios  clausit ,  et ,  quod mirabilius  est , 
cùmjuxtàetquasiadejusauresaltâvoceinccclesiâcan- 
taremus  et  cùm  campanas  diù  et  fortiter  pulsaremus, 

(i)  Vincent  de  Beauvais,  xxxi,  5o. 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  12  1 

deuls ,  elle  se  mit  à  crier  ,  à  cracher  ,  et  à  faire  des  ef- 
forts à  se  rompre  la  poitrine  ;  elle  était  souffrante,  et 
poussait  des  sanglots  ;  la  douleur  lui  arrachait  des  cris; 
à  chaque  instant  elle  se  lavait  la  bouche  avec  de  l'eau; 
enfin  elle  passa  une  grande  partie  de  la  nuit  sans  pou- 
voir reposer. 


Observation.  Marie  d'Oignies  ne  fesait  chaque  jour  qu'un  repas 
léger ,  et  ce  repas  consistait  à  manger  un  morceau  de  pain  noir  et 
fort  dur,  avec  quelques  lierbes.  (Vies  des  Saints,  par  Godescard. 
23  juin.  ) 


CHAPITRE    XXXI. 

Autre  maladie  de  sainte  Marie  d'Oignies. 


«Malgré  sa  faiblesse,  et  quoique  son  corps  fût  devenu 
débile  et  presqu'inaniraé  ,  puisqu'elle  ne  prit  aucune 
nourriture  pendant  les  cinquante-trois  derniers  jours 
de  sa  vie,  elle  supportait  fort  bien  la  lumière  du  soleil  ; 
jamais  elle  ne  se  plaçait  contre  le  jour  pour  dormir  ; 
et ,  ce  qui  est  bien  plus  extraordinaire ,  nous  chantions 
à  haute  voix  dans  l'église  ,  tout  près  d'elle  et  presqu'à 
ses  oreilles ,  nous  sonnions  les  cloches  très-fort  et  très- 
long-tems  ,  nous  fesions  même  bâtir  par  des  maçons 
un  certain  autel  que  l'évêque  de  Toulouse  devait  con- 
sacrer ,  sans  qu'aucun  de   ces  bruits  l'incommodât  , 


122  AMSALES 

cùni  otiàni  quoddam  altare  ut  consecranUur  ab  cpis- 
copo  Tliolosaiio  cuni  multis  cementariis  pcrcuticiiti- 
bus  juxtà  oani  erigeremus,  nuiiquàm  aliquo  tuinultu 
giavari  poterat,  qucm  ad  Deum  et  ad  ejus  ccclesiam 
pcrtinere  sciebat  :  iiàm,  ut  ipsa,  cîim  ei  compatere- 
niur,  asserebat,  soiius  ille  caput  ejus  non  laedebat  nec 
cerebrum  percutiebat,  sed  statim  eum  in  anima  cuni 
magna  suavitate  recipiebat.  Quaedam  autem  alicui 
noslrûm  dixit  quae  post  mortem  ejus  debebant  acci- 
dcre,  sicut,  Spiritu-Sancto  révélante  et  promittentc, 
cognovit,  quge  ità  propter  scandalum  infirmorum  sub- 
junximus,  quod  ut,  cùm  eveneruift,  de  facili  ex 
scripturâ  possint  perpendi  :  intérim  eniin  sennones 
signavimusetlibrum  clausimus,  quià  forte  trausibunt 
plurimi,  et  multiplex  erit  scienlia.  Cùm  autem  appro- 
pinquaret  hora  ejus,  ostendit  Dominus  filiaî  suœ 
portionem  hœreditatis  ejus  inter  fratres,  viditquc  et 
gavisa  est.  Quintâ  feriâ  antè  diem  transitûs  ejus,cijm 
essemus  praesentes  ut  assisteremus  ei ,  in  vespere  lo- 
qui  nobis  non  voluit  nec  oculos  suos  ad  nos  conver- 
tit, sed  fixis  immobiliter  iu  cœlum  oculis,  jacebat 
cnim  extra  cellulam  sub  aère,  cœpit  vultus  ejus  quasi 
quâdam  serenitate  clarescere.  Tune  ipsa,  diutissimè 
quasi  prae  gaudio  subridens,  cœpit  nescio  quid  sub- 
missâ  voce  cantare;  non  enim  jàm  poterat  voceni 
cxaltare.  Cùm  autem  magis  appropinquâsscm,  non 
nisi  modicum  decantilenâ  ejus  potui  intelligerc,  haec 
scilicet^:  Quàm  pulcher  est  rex  noster ,  Domine] 
Clinique  diii  in  tanto  permansisset  gaudio ,  cantando, 
ridcndo  et  manibus  aliquando  plaudcndo,  tandem 


DE    HAINALT.     LIVllE    XX.  120 

parce  qu'elle  savait  qu'ils  se  rapporiaieiil  à  Dieu  ou  à 
son  église.  En  effet ,  lorsque  nous  lui  témoignions  nos 
regrets  ,  elle  nous  assurait  que  ces  bruits ,  loin  de  lui 
faire  mal  à  la  tête ,  ou  de  frapper  son  cerveau  ,  lui  pro- 
curaient au  contraire  une  sensation  très-agréable.  Elle 
dit  à  l'un  de  nous  certaines  choses  qui  devaient  arriver 
après  sa  mort,  comme  elle  les  avait  apprises  par  la  ré- 
vélation et  la  promesse  du  Saint-Esprit ,  et  comme 
nous  les  avons  rapportées  plus  bas  ,  pour  ne  pas  scan- 
daliser les  faibles  ,  et  pour  leur  réserver  leur  place 
naturelle  dans  la  relation  des  événemens.  Cependant 
nous  avons  dû  signaler  ses  prophéties  avant  de  fermer 
le  livre,  parce  qu'il  se  présentera  sans  doute  plusieurs 
historiens  parlesquels  la  science  sera  multipliée.  Quand 
son  heure  approcha,  Dieu  lui  montra,  comme  à  sa  fille, 
sa  portion  d'héritage  parmi  ses  frères  ;  elle  la  vit  et  s'en 
réjouit.  Le  jeudi  avant  sa  mort ,  comme  nous  étions 
tous  le  soir  auprès  d'elle  ,  elle  ne  voulut  point  nous 
parler  ni  nous  regarder  ;  elle  fixa  au  ciel  ses  ieux  im- 
mobiles, car  on  l'avait  placée  à  l'air,  hors  de  sa  cellule  ; 
et  tout  à  coup  son  visage  devint  brillant  de  sérénité. 
Alors  nous  vîmes  sur  ses  lèvres  un  long  sourire  de 
bonheur,  puis  elle  se  mita  chanter  quelque  chose  tout 
bas  ,  car  elle  ne  pouvait  plus  élever  la  voix.  M'étant 
approché  davantage ,  je  ne  pus  entendre  de  ce  qu'elle 
chantait  que  ces  paroles  :  Que  noire  roi  est  beau,  Seigneur! 
Elle  conserva  long-tems  cette  joie,  rit,  chanta  et 
battit  plusieurs  fois  des  mains  ;  mais  ensuite  ,  revenue 
à  elle-même  et  au  sentiment  de  sa  maladie ,  qu'elle  pa- 
raissait ne  plus  éprouver  ,  elle  fit  entendre  quelques 
gémissemens  ,  et  comme  nous  lui  demandâmes  ce 
qu'elle  avait  vu,  elle  ne  voulut  ou  ne  put  nous  répondre 
que  ces  mots  :  «  Je  vous  dirais,  si  j'osais,  des  choses 


124  ANNALES 

ad  se  reversa  et  quasi  de  novo  ad  sensuiu  intirniilatis 
qucm  priùs  non  senticbat ,  cœpil  modiciim  geniere  ; 
Clinique  ab  eâ  quid  vidisset  quaercremus ,  non  uisi 
modicum  voluit  vel  potuit  nobisloqui  :  «  Mirabilia,  » 
inquit,  a  dicerem,  si  auderem.  »  Die  vcro  dominicâ 
apparuit  ei  Sathan  quasi  insidians  calcaneo  ejus,  et 
multùm  eam  vexavit  :  nàm  aliquantulùm  cœpit  pa- 
vere  et  etlànm  à  circumstantibus  auxilium  petere;  Ipsa 
vero  in  Domino  fiduciam  résumons,  et  caput  draco- 
nis  forliter  conterens,  et  se  erucis  signo  muniens  : 
«  Vade,  »  inquit ,  «  rétro,  sanies  et  turpitudo.  »  Quo  rc- 
cedente  ,  cœpit  iterùm  alléluia  cantarc  et  Domino 
gratias  agere. 


CAPITULUM  XXXII. 

De  felicj  transitii  ejus  (i). 


«CiRCA.  horam  illam  quam  Dominusemisit  spiriium 
in  cruce,  scilicet  circà  horam  nonam,  ipsaquc  ad 
Dominum  migravit,  nunquàm  vultûshilaritatem  vel 
exultantis  faciem  aliquo  mortis  dolore  niutans;  nec 
memini  quod  etiàm  in  sanitate  majorem  vultûs  ha- 
buerit  serenitatcm  majoremque  alacritatis  prcXtende- 

■  \)  Vinccnl  de   Biauv.ti>  ,   xxxi ,   5i. 


DE    IIAINATJT.    LIVRE    XX.  125 

«  admirables.  »  Lo  dimanche,  Satan  lui  apparut, comme 
s'il  voulait  lui  tendre  des  pièges  ,  et  la  tourmenta  tel- 
lement, qu'elle  fut  bientôt  saisie  de  crainte  et  implora 
le  secours  des  assistans.  Mais  reprenant  ensuite  toute 
sa  confiance  en  Dieu ,  écrasant  avec  force  la  tête  du 
dragon  ,  et  fesant  le  signe  de  la  croix  :  «  Retire- toi ,  » 
dit-elle ,  «  être  de  corruption  et  de  turpitude.  »  Le 
démon  s'enfuit ,  et  aussitôt  elle  se  mit  à  chanter  de 
nouveau  alléluia  ,  et  à  rendre  grâce  à  Dieu. 


CHAPITRE  XXXII. 

bon  heureuse  fin. 


«Vers  l'heure  à  laquelle  le  Seigneur  rendit  l'esprit 
sur  la  croix  ,  c'est-à-dire  v.efs  trois  heures ,  elle  alla 
rejoindre  le  tout-puissant ,  sans  que  la  douleur  de  la 
mort  changeât  rien  à  la  sérénité  de  son  visage  ,  et  je 
ne  me  rappelle  pas  que  jamais  ,  en  état  de  santé  ,  elle 
ait  eu  la  figure  plus  calme  et  l'air  plus  riant.  Lors- 
qu'après  sa  mort  on  lava  son  précieux  corps  ,  elle  se 
trouva  tellement  atténuée  par  les  jeûnes  et  brisée  par  la 
maladie ,   que  son   épine  dorsale  était  contiguë  à  son 


126  ANNALES 

rit  speciem.  Cùm  aulein  in  moiMc;  lavaretur  ejus  sa- 
crum corpusciilum ,  inventa  est  ilà  attenuata  et  jeju- 
niis  infirmitatcque  confecta,  quod  dorsi  ejus  spina 
ventri  ejus  contigua  erat,  et  quasi  sub  tenui  panno 
lineo  sub  ventris  ejus  pelliculâ  ossa  dorsi  ejus  appa- 
rebant.  Post  mortem  etiàm,  quos  dilexerat  in  vitâ 
nou  deseruit,  sed  ad  aliquos  rediens,  sanctas  etiàm 
et  probataevitae  mulieres fréquenter alloquens,amicos 
suos  et  docuit  in  agendis  et  praemunivit  in  periculis; 
etiàm  secrelis  signis  omnem  dubitationem  à  cordibus 
eorum  removens ,  aliquibus  amicorum  suorum  preci- 
bus  suis  impetravitàDominoet  sapienliœsplendorem 
et  caritatis  fervorem  :  undè  quidam  sanctus  Cister- 
ciensis  monacbus  vidit  in  somuis  post  transitum 
Christi  ancillae  quod  calix  aureus  ab  ejus  ore  exibat, 
quo  quibusdam  amicis  suis  potum  dabat.  Retulit  mihi 
quidam  alius  quod  in  somnis  vidisset  corpus  ejus 
quasi  in  spiendidissimum  lapidem  permutatum  pre- 
tiosum.  Auuo  itaquè,  ut  dictum  est,  Verbi  mccxiii  , 
IX  kalendas  julii,  scilicet  in  vigiliû  beati  Jobannis- 
Baptistae ,  circà  horam  nonam ,  die  dominicâ ,  illa 
pretiosa  Cbristi  margareta  circà  xxxvi  suae  œtatis  aii- 
num  ad  aeterni  regni  pajj^tium  est  delata.» 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  1 27 

ventre,  et  que  les  os  de  son  dos  se  voyaient  sous  la  peau 
du  ventre ,  comme  au  travers  d'un  linge.  Elle  n'aban- 
donna point ,  après  sa  mort,  ceux  qu'elle  avait  aimés; 
elle  revint ,  au  contraire  ,  vers  plusieurs  d'entr'eux  ; 
souvent  elle  parla  à  des  femmes  pieuses  et  d'une  sainte 
vie  ;  elle  donna  à  ses  amis  de  sages  conseils ,  et  les 
prémunit  contre  les  dangers.  Par  des  signes  secrets 
elle  ccartaitde  leur  cœur  toute  défiance  ;  par  ses  prières 
elle  obtint  du  Seigneur,  pour  quelques-uns  d'eux,  le 
don  d'une  haute  sagesse  ou  d'une  fervente  charité. 
Depuis  la  mort  de  cette  servante  de  J.-C.  ,  un  moine 
de  Cîteaux  la  vit  en  songe  donner  à  boire  à  plusieurs 
de  ses  amis  ,  dans  un  calice  d'or  qui  sortait  de  sa  bou- 
che. On  m'a  dit  qu'un  autre  moine  avait  rêvé  aussi 
qu'il  voyait  le  corps  de  la  sainte  changé  en  une  bril- 
lante pierre  précieuse.  Ce  fut  donc,  comme  on  l'a 
dit,  en  1213,  le  ixdeskalendes  de  juillet,  un  dimanche, 
veille  de  la  Saint-.Jean-Baptiste ,  vers  trois  heures,  que 
cette  précieuse  Marguerite  de  J.-C.  ,  dans  la  36*  année 
de  son  âge,  partit  pour  aller  habiter  les  palais  du 
royaume  éternel.  » 

Observation.  Cette  date  nVst  ])ys  tout  à  fait  exacte.  Le  g  des 
calendes  de  juillet ,  veille  de  Saint- Jean-Baptiste,  en  I2i3,  était 
le  a3  juin  et  un  samedi.  Aussi  la  fête  de  Sainte-Marie  d'Oignies  est  cé- 
le'bree  le  23  juin  ,  qui  est  la  veille  de  la  nativité'  de  saint  Jean-Bap- 
tiste. 


I iS  ANNALES 


CAPITULUM  XXXIIl. 

De  introïtu  Philippi  régis  in  Flandriam  ,  et  prœparatione  belli 
Flandrensis  (i). 


Ipso  igitur  anno  ,  scilicetab  iijcarnatione  Domini 
Mccxiv,  Johanne  rege,  ut  dictum  est ,  in  partibus  An- 
<legaviae  debacchante,  Otho  imperator  electus,  ab 
ipso  Johanne  pecuniâ  mediante,  congregavit  exercî- 
tum  in  partibus  Hannoniae  ,  in  oppido  Valentianae , 
in  terra  Ferrandi  comitis  ;  fueruntque  cum  eo  missi 
à  rege  Johanne  ad  stipendia  sua  comités  Boloniae  et 
Salesberiae  et  Flandriae,  dux  quoque  Brabantiœ,  eu- 
jus  filiam  idem  Otho  duxerat  in  uxorem,  et  multi  alii 
proceres  et  comités  de  Alemaniâ  ,  Brabantiâ ,  Han- 
noniâ ,  Flandriâ.  Rex  autem  Philippus ,  cujus  militiae 
majorem  partem  liabebat  fdius  ejus  in  Pictaviâ ,  con- 
gregatum  movit  exercitum  in  crastino  beatae  Mariae- 
Magdalenae  de  Peronâ,  terramque  Ferrandi  comitis 
intravit.  Fer  eam  transiens  omniaque  incendio  vas- 
tando  ac  depraedando,   usquè  ad  urbem  Tornacum 


())  Vincent  de  Beauvais,  XXXI,  53.  Le  chapitre  62  ,  <jiic  Jacques 
de  Guyse  a  passe,  est  infitiilc- :  Di-  vietorin  Lndouici  jm/enis  in 
Picttnùâ. 


DE    HAINAIJT.     LIVRE    XX.  ip.Ç^ 


CHAPITRE  XXXIII. 


Le  roi  Pliilippe  entre  en  Flandre.   Pre'paratifs  de  la  guerre  de 
Flandre. 


Cette  année  même  ,  c'est-à-dire  en  1214  ,  pendant 
que  le  roi  Jean  ,  comme  je  l'ai  dit ,  ravageait  l'Anjou  , 
l'empereur  Othon ,  avec  l'argent  que  lui  fournit  le  roi 
Jean ,  leva  une  armée  à  Yalenciennes  en  Hainaut,  dans 
la  terre  du  comte  de  Flandre.  Avec  lui  le  roi  Jean  en- 
voya ,  à  ses  frais ,  les  comtes  de  Boulogne ,  de  Salis- 
buri  et  de  Flandre ,  et  le  duc  de  Brabant ,  dont  la  fille 
était  mariée  à  Othon ,  ainsi  qu'une  multitude  de  sei- 
gneurs et  de  comtes  de  l'Allemagne  ,  du  Brabant ,  du 
Hainaut  et  de  la  Flandre.  Le  roi  Philippe ,  qui  avait 
la  plus  grande  partie  de  son  armée  dans  le  Poitou  , 
sous  les  ordres  de  son  fils,  fit  partir  de  Péronne,  le 
lendemain  de  Sainte-Marie-Madelène ,  les  troupes  qu'il 
avait  rassemblées ,  et  entra  sur  les  terres  du  comte 
Fernand.  En  les  traversant  il  pilla  et  brûla  tout  sur  son 
passage  et  arriva  à  Tournai.  L'année  précédente  ,  les 
Flamands  avaient  pris  cette  ville  par  trahison  ,  et  y 
avaient  causé  de  grands  dommages;  mais  le  roi  avait 
envoyé  aussitôt  une  armée  sous  les  ordres  du  frère 
Garin  et  du  comte  de  Sainl-Pol,  qui  l'avaient  reprise. 

XIV.  9 


1  .)0  ANNALES 

pervenit,  quain  Flandrcnses  quidam  anno  praeterito 
fraudulentcr  ccperant  et  multùm  damnifîcaverant; 
sed  idem  rex,  sine  morâ  misso  exercitu  cum  fratre 
Garino  et  comité  Sancti-Pauli,  eam  occupaverat. 
Otho  vero  f;um  exercitu  suo  venit  ad  castrum  quod 
diciturMauritauia,  dislaus  à  Tornaco  per  tria  millia- 
ria;  et  rex  quidem  eos  invadere  proposuerat,  sed  dis- 
suaserunt  barories  ,  quià  non  nisi  arctus  et  difficilis 
aditus  ad  ipsos  patebat.  Recessit  autem  rex  ut  irel 
ad  insuiam  de  Tornaco,  et  Otho  cum  exercitu  suo  se- 
quebatur  eum.  Vicecomes  aulem  Meloduni  cum  qui- 
busdam  equitibus  divertit  ab  exercitu  régis  versus 
partes  illas  undè  veniebat  Othonis  exercitus ,  quem 
prosecutus  est  Garinus  Silvanectensis  electus.  Hi  ad 
quemdam  locum  eminentem  pervenerunt ,  undè  pro- 
perantes  acies  ad  pugnam  dispositas  manifeste  videre 
potuerunt  .Quod  cùm electus re versus  nun tiâsset  régi , 
scilicet  quod  hostes  venirentad  bellum  parati,  etvel 
pugnandum  necesse  vel  cum  pudore  et  damno  re- 
cedendum ,  consulti  barones  à  rege  non  multùm  sua- 
debant  esse  pugnandum  sed  potiùs  procedendum. 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  l5l 

Cependant  Olhon  arriva  avec  ses  troupes  au  château 
(Je  Mortagne(l),  situé  à  troisniilles  de  Tournai.  Le  roi 
se  disposait  à  l'attaquer;  mais  ses  barons  l'en  dissua- 
dèrent ,  parce  qu'on  ne  pouvait  arriver  sur  l'ennemi 
que  par  un  passage  étroit  et  difficile.  Le  roi  se  retira 
donc  de  Tournai  pour  aller  à  Lille ,  et  Othon  le  suivit 
avec  son  armée.  Le  vicomte  de  Melun  ,  accompagné 
de  quelques  chevaliers ,  se  détacha  de  l'armée  du  roi , 
et  se  dirigea  vers  l'endroit  d'où  venait  l'armée  d'Othon. 
Garin,  élu  à  l'évêché  de  Senlis ,  le  suivit.  Ils  arrivèrent 
sur  une  éminence  d'où  ils  purent  voir  aisément  les 
dispositions  de  l'ennemi  qui  se  préparait  au  combat. 
L'élu  de  Senlis  étant  revenu  annoncer  au  roi  que  l'en- 
nemi s'avançait  prêt  à  livrer  bataille  ,  et  qu'il  fallait 
combattre  ou  se  retirer  honteusement;  les  barons, 
consultés  par  le  roi  ,  parurent  peu  d'avis  d'en  venir 
aux  mains  ,  et  pensèrent  qu'il  valait  mieux  continuer 
la  marche. 

(i)  M.  Sismondi  qui  répète  les  mêmes  détails,  tome  VI  de  son 
Histoire  des  Français ,  p.  356 ,  en  citant  Guillelmus  Armoricus , 
que  nous  appelons  Guillaume  Le  Breton,  écrit  constamment 
Mortaîn  ,  et  se  trompe.  Mortain  est  une  ville  de  Normandie  au 
diocèse  d'Avranches.  Il  est  question  ici  de  Mortagne ,  boursr  on 
petite  ville  dans  la  Flandre  vallone  ,  diocèse  de  Tournai.  (Jette  ville 
est  situe'e  au  confluent  de  l'Escaut  et  de  la  Scarpe  ,  entre  Condé 
et  Tournai,  à  une  bonne  lieue  au  nord  K.-E.  de  Saint-Amand  , 
aujourd'hui  dans  le  département  du  Nord  ,  arrondissement  de  Va- 
lenciennes. 


102  ANNALES 


CAPITULUM  XXXIV. 

De  ordinationc  acierum  ex  iifioqnc  excrcitii  (iV 


Venerunt  autcm  ad  pontem  Bovinum,  qui  est 
iuler  Cesonam  etSanguliieuni.Quem  cîim  major  pars 
exercilûs  jàm  transiisset,  et  rcx  circà  pontem  exar- 
matus ,  armis  siquidem  aliquantulùm  et  itinere  fati- 
gatus  sub  umbrâ  cujusdam  fraxini  juxtà  quamdam 
ecelcsiam  Beati-Petri  quieti  vacaret  ;  eccèiiuntii  missi 
ab  illis  qui  stabant  in  postremâ  acle ,  cum  clamore 
acciuTentcs  ,  referunt  bostes  adventare  ac  postremis 
aciebus  jàm  ferè  confligere  ,  ac  vicecomitem  et  arcu- 
balesterios  et  équités  levis  armaturae  cum  satellitibus 
vix  furorem  et  audaciam  eorum  posse  di  uti  lis  retardare. 
Quoaudito,rexecclesiamingreditur,et,breviteroraus, 
iterùm  egressus  induitur  armis  alacri  vultu,  equum 
insibt  acsi  ad  nuptias  vocaretur;  deinccps  ubique  pcr 
campos  ad  arma  clamatur.  Cobortes  quae  jàm  pontem 
transierant  reverlunlur,  vexiHum  beati  Dionysii, 
quod  omncs  debcbat  in  bello  procedere,  revocatur, 


(i)  VincenJ  de  Rraiivais ,  xxxi,  [yf\ 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  l33 


CHAPITRE  XXXIV. 

Dispositions  des  deux  armées  pour  la  bataille. 


Ils  arrivèrent  au  pont  de  Bouvines,  qui  est  entre 
Cisoing  et  Sainghin(l);  et  lorsque  la  plus  grande 
partie  de  l'armée  eut  passé  le  pont ,  le  roi ,  fatigué  du 
poids  de  ses  armes  et  de  la  longue  route  qu'il  avait 
faite  ,  ôta  son  armure  et  se  reposa  à  l'ombre  d'un 
frêne  ,  près  d'une  église  dédiée  à  saint  Pierre.  Des 
hommes  envoyés  par  ceux  qui  étaient  placés  sur  les 
derrières  de  l'armée  accoururent  en  jetant  des  cris  ,  et 
annoncèrent  que  l'ennemi  s'approchait  ;  qu'il  était 
déjà  presqu'aux  mains  avec  l'arrière-garde  ,  et  que  le 
vicomte  avec  les  arbalétriers  ,  la  cavalerie  légère  et  les 
satellites  (2),  avait  beaucoup  de  peine  à  contenir  son  au- 
dace, et  à  retarder  une  attaque  furieuse.  A.  cette  nouvelle, 
le  roi  entre  dans  l'église  ,  et  après  une  courte  prière  il 
en  sort  pour  se  revêtir  de  son  armure  ,  et  saute  sur 
son  cheval  avec  autant  de  gaieté  que  s'il  allait  à  la  noce. 
Aussitôt  on  crie  aux  armes  de  tous  côtés  ;  les  troupes 
qui  avaient  déjà  passé  le  pont ,  reviennent.  On  donne 
ordre  de  ramener  l'étendard  de  Saint-Denis ,  qui  doit 
toujours  précéder  nos  armées  à  la  guerre;  mais  comme 

(1)  Entre  Lille  et  Tournai. 

(2)  Voyez,  au  sujet  de  celte  espèce  de  troupes,  le  P.  Daniel, 
//<■><.  (le  In  Milice  fr.;  t.  1  ,  p.  iBS-iSy. 


l54  ANNALES 

nec  salis  propè(i)  revcrlens  non  exspectalur;  iniô 
rex  cursu  rapido  redit  et  in  prima  fronte  belli  se  po- 
nit.  Queni  videntes  bostes  praeter  spem  suam  sic  re- 
trogradum,  quasi  stupore  quodam  et  liorrore  percussi, 
diverterunt  ad  dexteram  partem  itineris  quo  gradie- 
bantur ,  et  protendentes  se  in  eminentiori  parte ,  ste- 
tcrunt  à  parte  septentrionali ,  solem  ,  qui  die  illo  fer- 
ventiùs  incaliierat ,  antè  oculos  liabentes.  Rex  etiàm 
alas  suas  è  regione  contra  illos  extendit,  stansà  parte 
australi  cum  exercitu  suo ,  per  spatia  campi  non  parva 
breviter  protenso ,  solem  habens  in  bumeris.  ïtà  ste- 
terunt  bine  indè  utraeque  acies  œquaii  diniensione 
protensae ,  modico  canjpi  spatio  à  se  invicem  distan- 
tes. In  medio  bujus  dispositionis  erat  rex  PhiHppus 
in  prima  fronte,  cui  lateratim  adbaerebant  Willermus 
Barrensis  ,  flos  niilitum,  Bartbolomaeus  de  Roiâ,  vir 
antiquus  et  sapiens,  Galterus  juvenis,  vir  probus  et 
prudens,  Petrus  Malevicinus,GirardusScropba,  Ste- 
pbanus  de  Longo-Campo ,  Willermus  de  Garlandâ, 
Henricus  cornes  Barri,  juvenis,  qui  patri  suo,  régis 
consobrino  ,  nuper  defunclo,  successerat ,  et  alii  plu- 
res  viri  virtute  speclabiles  et  inarmiscxercitati,  ideo- 
que  tune  ad  ipsius  régis  custodiam  spccialitcr  depu- 
tali,  Aboppositâ  parte  stabat  Otbo  agminis  confertis- 
simi(2},  qui  sibi  pro  vexillo  erexerat  aquilam  deau- 
ratam  super  draconom  pendontem  in  pcrticâ  erectâ 
in  quadrigâ. 

\i\    An  lieu  de  propr  ,  (jui  is(  il.ins  notre  nianiisCri!  et  dans  Vin- 
cent <k-  Reaiivais,  il  faut  sans  iloiile  Vivv  fioficrr. 
(a)  Concrctissimi    f^inc.  Jielf 


DE    IIAINALT.     LIVKE    XX,  l  jf) 

il  n€  peut  revenir  assez  promtemeni ,  on  ne  l'attend 
pas.  Le  roi  retourne  sur  ses  pas  de  toute  la  vitesse  de 
son  cheval ,  et  se  place  le  premier  en  ligne  de  bataille. 
L'ennemi  voyant  ce  mouvement  rétrograde ,  auquel  il 
ne  s'attendait  pas ,  fut  frappé  de  stupeur  et  d'épou- 
vante. Il  se  porta  sur  la  droite  du  chemin  qu'il  suivait, 
et  s'étendant  sur  une  hauteur  ,  s'arrêta  du  côté  du 
nord  ,  ayant  devant  les  ieux  le  soleil ,  qui  avait  été  fort 
chaud  durant  toute  la  journée.  Le  roi  développa  les 
deux  ailes  de  son  armée  en  face  des  ennemis.  Il  occu- 
pait le  côté  du  midi  avec  ses  troupes  qu'il  avait  éten- 
dues dans  la  plaine ,  et  qui  tournaient  le  dos  au  soleil. 
Les  deux  armées,  ainsi  placées  l'une  vis-à-vis  de  l'autre 
sur  deux  lignes  d'égale  longueur,  étaient  séparées  par 
uu  espace  très-peu  considérable.  Au  milieu  de  cet  ordre 
de  bataille ,  était  le  roi  Philippe  ,  aux  premiers  rangs , 
ayant  à  ses  côtés  Guillaume  de  Bar,  la  fleur  des  cheva- 
liers, Barlhélemi  de  Roye  ,  homme  âgé  et  fort  sage, 
le  jeune  Gautier,  plein  de  valeur  et  de  prudence,  Pierre 
Mauvoisin ,  Girard  Scropha,  Etienne  de  Longchamp, 
Guillaume  de  Garlande,  le  jeune  Henri,  comte  de  Bar, 
qui  venait  de  succéder  à  son  père ,  cousin  du  roi ,  mort 
récemment  ;  et  plusieurs  autres  guerriers  renommés 
pour  leur  vaillance  el  leur  habileté  ,  et  qui ,  par  cette 
raison  avaient  été  spécialement  chargés  de  garder  le 
roi.  Dans  les  rangs  épais  et  pressés  de  l'armée  ennemie, 
on  voyait  Othou  qui  avait  pris  pour  étendard  un  aigle 
doré  sur  un  dragon  suspendu  à  une  perche  élevée  sur 
un  char  à  quatre  roues  (1). 


(i)  L'étendard  d'Ollion  était  porté  sur   un   carroccio,   suivant 
l'usage  qu'il  avait  emprunté  aux  italiens  (  Sismondi'). 


i36 


ANNALEh 


CAPITULUM    XXXV. 


De  cxhurlatione  Francorum   ad  pugnam  ,   et  de  oratione  prae- 
inissâ  (i). 


Rex  autem,  antequàm  congrederetur ,  hâc  brevi 
et  humili  oratione  suos  milites  alloquitur  :  «  Otho , 
a  cum  inquit ,  suis  à  domino  papa  cxcommunicatus  est, 
«quià  hostes  et  destructores  Ecclesiae  sunt ,  et  pecu- 
«nia  quae  illis  in  stipendia  ministratur  de  lachrymis 
«  pauperum  et  ecclesiarum  acquisita  est.  Nos  autem 
«  christiani  sumus  et  communione  pacis  sanctae  matris 
«  Ecclesiae  fi'uentes;  quamvis  peccatores,  tamen  eccle- 
«siae  Dei  consentimus  et  cleri  pro  posse  nostro  liber- 
ce  tates  defendimus  :  undè  de  Dei  misericordiâ  fidu- 
«cialiter  debemus  praesumerc,  quià  nobis,  licèt  pcc- 
«catoribus  ,  dabit  de  suis  et  nostris  hostibus  trium- 
«  phare.  »  His  diclis,  milites  à  rege  benedictionem 
petierunt,  et  statim,  insonantibus  tiibis,  insuluim 
viriliter  in  hostes  fecerunt.  In  ipsa  liorâ  capellanus 
qui  haec  scripsit  (2)  et  quidam  clericus  non  procul 
à  rege  stabant  rétro  ipsum;  qui,  audito  clangore  tu- 

(i^*   Vincent  de  Beaiivais  ,  xxxi,  55. 

(2)  Guillaume  le  Dicton  ,  dont  Vincent  de  lic.mvais  suit  ordinai- 
lemenl  les  récits  en  les  abn-geant. 


DE    HAIiNAlT.     LlVllL    XX.  1  07 

CHAPITRE  XXXV. 

Exhortation  aux  Français.  Prière  prononcée  avant  le  combat. 


Avant  d'engager  la  bataille,  le  roi  adressa  à  ses  sol- 
dats cette  humble  et  brève  allocution  :  «  Othon  et  ses 
«  adhérens  ont  été  excommuniés  par  le  pape ,  parce 
«  qu'ils  sont  les  ennemis  et  les  destructeurs  de  l'Eglise, 
<>  et  la  solde  qu'ils  paient  à  leurs  troupes  est  achetée 
«  avec  les  larmes  des  pauvres  et  des  ecclésiastiques. 
«  Pour  nous  qui  sommes  chrétiens ,  et  qui  jouissons  de 
«  la  communion  et  de  la  paix  de  notre  sainte  mère 
a  l'Eglise,  nous  sommes,  quoique  pécheurs,  attachés 
Cl  à  l'église  de  Dieu  ,  et  nous  défendons  ,  selon  notre 
«pouvoir,  les  libertés  du  clergé  :  nous  devons  donc 
a  nous  reposer  avec  confiance  sur  la  miséricorde  du 
«  Seigneur,  car  il  nous  donnera ,  malgré  nos  péchés,  la 
«  puissance  de  triompher  de  ses  ennemis  et  des  nôtres.  » 
Après  ce  discours,  les  soldats  demandèrent  au  roi  sa 
bénédiction  ,  et  se  mirent  aussitôt  à  sonner  de  la  trom- 
pette pour  provoquer  l'ennemi.  En  ce  moment ,  le  cha- 
pelain qui  fait  ce  récit  se  trouvait,  avec  un  autre  prêtre, 
derrière  le  roi  et  tout  près  de  lui.  Lorsqu'ils  entendirent 
le  son  des  trompettes  ,  ils  chantèrent  à  haute  voix  ce 
psaume  :  Béni  soit  le  Seigneur  mon  Dieu  qui  enseigne,  etc. , 
ensuite  :  Que  Dieu  se  lève ,  etc.  ,  et  Seigneur,  dans  volrr 


l38  ANNALES 

bariim  ,  altâ  voce  cecinerunt  hune  psalmiim  :  Bene- 
dictus  Dominas  meus  qui  docet ,  etc.  (i)  ;  deindè  : 
Exsurgat  Deus  (2) ,  et  :  Domine  in  virtute^  etc.  (3)  ; 
omnes  usquè  in  finem  ,  proùt  potuerunt,  propter  ir- 
rumpentes  lachrymas  et  singultus  admixtos,  devotè 
coràm  Deo  recolentes  et  libertatem  quâ  ecclesia  Dei 
gaudet  in  Franciâ  per  Philippum  regem,  et  è  contra 
dedecuset  opprobriaquae  pateretur  per  Othoneniet  per 
regem  Angli.T,  quique,  muneribus  bostes  iiliprovo- 
cati,  contra  dominum  suum  in  regno  suo  pugnare 
praesumebant. 


CAPITULUM  XXXVI 

De  primo  congressu  militum  (4). 


Primus  tamen  congressus  pugnœ  non  ibi  fuit  ubi 
eratrex,  quià,  antequàm  congrederetur,  contra Fer- 
randuni  et  suos  jàm  in  dextro  cornu  confligebatur , 
regc  forsitan  ignorante.  Prima  siquidem  frons  pug- 
natorum  directe  protensa  crat  et  campi  spatium  xi. 


(i)  Psal.  143. 
(2)  Fsal  67. 
(3;  Psal.  20.. 
(4)  Vincent  de  Beauvuiï,  xxii ,  56, 


DE    HA1NAX3T.     LIVRE    XX.  1 39 

force ,  etc.  ;  et  jusqu'à  la  fin  de  ces  psaumes  ,  que  leurs 
larmes  cl  leurs  sanglots  leur  permirent  à  peine  d'ache- 
ver. Tout  le  monde  se  recueillant  dévotement  devant 
Dieu  ,  rappelait  dans  sa  mémoire  la  liberté  dont  l'Eglise 
de  Dieu  jouit  en  France  sous  le  roi  Philippe,  et,  par 
opposition  ,  la  honte  et  les  opprobres  que  lui  font  subir 
Othon  et  le  roi  d'Angleterre  qui ,  excités  par  l'appât  de 
l'or,  osaient  combattre  leur  seigneur  dans  son  propre 
royaume. 

Obs£bvation.  Derrière  Philippe  se  plaça  Guillaume  Le  lîreton  , 
son  chapelain  ,  qui,  ds  concert  avec  un  autre  clerc,  ne  cessa  de 
chanter  des  psaumes  pendant  tout  le  combat,  quoique  sa  voix» 
nous  dit-il  lui-même ,  fiU  souvent  entrecoupée  par  les  larmes  et  les 
sanglots. 


CHAPITRE  XXXVI. 

Premier  choc  des  deux  armées. 


Le  premier  engagement  n'eut  pas  lieu  du  côté  où 
se  trouvait  le  roi ,  car  on  se  battait  déjà  à  l'aile  droite 
contre  Fernand  et  ses  gens  ,  et  le  roi  l'ignorait  peut- 
être  encore.  Le  premier  rang  des  combattans  s'éten- 
dait en  ligne  droite  ,  sur  un  espace  de  mille  quarante 
pas.  L'élu  de  Senlis  s'y  trouvait ,  non  pour  com- 
battre ,  mais  pour  encourager  les  soldats  à  défendre  la 
cause  de  Dieu  et  de  la  patrie.  Il  plaça  par  derrière  les 
hommes  pusillanimes  et  de  peu  de  courage  ,  et  fit 
mettre  les  plus  vaillans  sur  un  seul  rang  qu'il  étendit 


l4o  ANNALES 

passibus(i)  occupabat.  Erat  eiiiin  ibi  Silvanectensls 
electus,  non  quidem  ut  pugnaret,  sed  ut  armatos  ad 
honorem  Dei  et  regni  ac  salutis  patriœ  defensionem 
animarct  ;  qui  etiàm  quos  formidolosos  ac  trepidos 
noverat  rétro  posuit ,  quos  aute m  ferventes  et  probos 
in  unâ  et  prima  aciecollocavitac  directe  per  campum 
oxteudi  fecit.  «  Campus  enim,»  ait,  «  ampluses1;non 
«  decet  utunus  miles  facial  sibi  scutum  de  alio  milite, 
«  sed  "sic  stent  ut  omncs  quasi  unâ  fronte  valeatis  pug- 
«  nare.  »  His  dictis ,  praemisit  ad  inchoandum  bellum 
probissimos  CL  satellites  non  minus  sine  equis  quàm  in 
equis  pugnantes ,  ut  milite  s  egregii ,  qui  erant  in  prima 
fronte,  motos  aliquanluliimetturbatosinvenirentbos- 
tes- Indignati  autem  Flandrenses,  qui  erant  ad  pug-- 
nam  ferventissimi ,  se  non  à  militibus  sedà  satellitibus 
primo  invadi,  de  loco  in  quo  stabant  nequaquàm  se 
moventes,  sed  eos  ibidem  exspeclantes,  acriter  recc- 
perunt ,  et  equos  eorum  ferè  omnium  interfecerunt , 
ipsos  multis  vulncribus  affecerunt ,  nullos  tamen  prae- 
ter  duos  lethaliter  vulnaverunt.  Hos  autem  secutus 
est  Galterus  comes  Sancti-Pauli ,  licèt  quibusdam  sus- 
pectus  esset,  lanquàm  bostibus  aliquando  favissct, 
uudè  et  dixil  electo  se  bouum  proditorem  futurum 
die  illo.  Hic  itaquè  cum  electis  militibus  suis,  mira 
velocitate  quasi  aquila  volans  in  columbas,  médium 
bostium  perforans,  trausiit,  multos  feriens  et  à  mul- 
tis percussus,  equos  et  homines  indifferenler  occi- 


'  T)  ÎMilIc    (iiiaihaj^inla    passinmi.    Cuiil.  ylnnor.   ap.  D    Jirnif, 
t.  XVII,  p.  96rt. 


DE    HAINAUT.     LIVRli    XX.  l/Jl 

en  ligne  droite  dans  la  campagne,  a  La  plaine ,  »  dii-il , 
«  est  vaste.  Il  ne  convient  pas  qu'un  soldat  se  fasse  un 
«  bouclier  d'un  autre  soldat.  Il  faut  les  placer  ainsi 
0  afin  que  tout  le  monde  puisse  combattre  de  front.  » 
Après  avoir  ainsi  parlé  ,  il  choisit  pour  engager  le 
combat  centcinquante  satellites  qui  ne  se  battaient  pas 
moins  bien  h  pie  qu'à  cheval ,  afin  que  les  chevaliers 
d'élite,  qui  étaient  au  premier  rang,  trouvassent  l'en- 
nemi étonné  et  troublé.  Les  Flamands  ,  qui  étaient 
pleins  d'ardeur  pour  le  combat,  indignés  d'étre^atta- 
quéspar  des  satellites  et  non  par  des  chevaliers  ,  gar- 
dèrent leurs  rangs  sans  s'ébranler  ;  attendant  le 
choc  ,  ils  reçurent  vaillamment  les  ennemis ,  et  leur 
tuèrent  presque  tous  leurs  chevaux.  Il  y  eut  parmi  les 
Français  beaucoup  d'hommes  blessés  ,  mais  deux  seu- 
lement furent  atteints  mortellement.  Ils  furent  suivis 
par  Gautier  ,  comte  de  Saint-Pol.  La  fidélité  de  ce  sei- 
gneur était  suspecte  ,  parce  qu'il  avait  été  attaché  au 
parti  ennemi  ;  aussi  dit-il  à  l'élu  de  Senlis  qu'il  se- 
rait, ce  jour-là ,  un  bon  traître.  A  la  tète  de  ses  cheva- 
liers d'élite ,  il  fond  sur  les  ennemis  avec  la  rapidité 
d'un  aigle,  enfonce  leurs  rangs,  et  frappant  de  tous 
côtés ,  sans  recevoir  lui-même  aucune  blessure  .  tuant 
indistinctement  hommes  et  chevaux  sans  faire  un  seul 
prisonnier  ;  il  traverse  l'armée  flamande  et  revient  de 
l'autre  côté  ,  en  traçant  un  sillon  sur  son  passage  au 
ujilieu  des  cadavres.  Le  comte  de  Beaumont,  Mathieu 
de  Montmorenci  et  ses  gens,  et  le  duc  de  Bourgogne, 
viennent  après  lui  et  ne  montrent  pas  moins  d'audace 
Un  combat  terrible  s'engage  des  deux  côtés.  Enfin  , 
après  trois  heures  d'une  efifroyable  mêlée ,  tout  le  poids 
de  la  journée  tomba  sur  Fernand  qui ,  percé  de  bles- 
sures ,  renversé  par  terre ,  et  sur  le  point  de  succomber 


l4'^  ANNALES 

deus  nuUunique  capiens;  et  ità  per  aliam  partem  re- 
versas est,  hostium  multiludinem  quasi  in  sinu  quo- 
damintercludens.Prosequitureumnonminoriaudaciâ 
cornes  Belli-Montis(i) ,  Matthœusde  Montc-Morentii 
cum  suis  et  duxBurgundiae  ;  factaque  est  pugna  miral)i- 
lis  ex  ulrâque  parte.  Quae  cùm  fervenlissima  trium 
horarum  spatio  jàm  durâsset,  tandem  totum  belli 
pondus  in  Ferrandum  cum  suis  versum  esl,  ità  quod 
mulÉ^Lconfossus  vulneribus  et  in  terram  prostratus  , 
ac  ferè  diuturnitate  pugnandi  exanimatus,  Hugoni 
de  Marois(.A)  et  Johanni  fratri  ejus  se  reddidit ,  et 
cum  plurimis  ex  ejus  militibus  [captivis  ductus  est; 
caeterique  omnes]  qui  in  eâ  parte  campi  pugnabant , 
aut  inlerfecti  sunt  aut  capti ,  aut  fugâ  turpi ,  Francis 
insequentibus  ,  salvati. 


CAPITULUM  XXX Vil. 

De  adveutu  communiarum,  et  de  pugnâ  contra  regeiu  Pbilippum  (3). 


Interea  legiones  communiarum  veniunt  et  quan- 


ti) Joannes. 

(a)  De  Marvil.  Guill.  Armor.  ap.  D.  Brial,  l.  XVll  ,  j).  97  c. 

(3)  Vincent  de  Boauvais  ,  xxxi  ,  5'^. 


DE    HAINAUT.     MVRE  XX.  l43 

à  la  fatigue  d'un  combat  qui  avait  duré  tout  le  jour,  se 
rendit  à  Hugues  de  Marelles  (1)  et  à  Jean  son  frère ,  et 
fut  emmené  captif  avec  un  grand  nombre  de  ses  che- 
valiers. Presque  tous  ceux  qui  combattaient  dans  cette 
partie  de  la  plaine  furent  tués  ou  faits  prisonniers;  et 
le  reste  n'échappa  à  la  poursuite  des  Français  que  par 
une  fuite  honteuse. 


(i)  Sismondi,  p.  SSg ,  dit  Hugues  de  Mareuil  ,  comme  l'Art  de 
ve'rifier  les  dates.  On  voit  dans  le  Dictionnaire  de  la  noblesse,  de 
la  Chesnaye-des-Bois,  un  Jean  de  Marolles  ■  voytz-y  la  généalogie 
de  la  famille  de  Marolles.  Celle  de  Mareuil  n'y  remonte  pas  à  une 
origine  aussi  ancienne  ;  mais  elle  est  de  Picardie  ,  tandis  que  celle 
de  Marolles  est  de  Touraine. 


CHAPITRE    XXXVII. 

Arrivée  des  communes.  Le  combat  s'engage  contre  le  roi  Philippe, 


Pendant  ce  tems-là,  les  légions  des  communes 
arrivent  et  se  portent  rapidement  du  côté  du  roi ,  c'est- 
à-dire  vers  l'endroit  où  elles  aperçoivent  l'étendart 
royal.  C'était  un  drapeau  semé  de  fleurs  de  lis ,  que 
portait  ce  jour  là  Gualon  de  Montigni ,  chevalier  très- 
brave  ,  mais  pauvre.  Les  communes  de  Corbie ,  d'A- 


l44  ANNALES 

tociùs  ad  aciem  régis ,  ubi  scilicet  sigoum  régale  vi- 
tlebant,  accurrunt  :  vexilluin  ,  inquam,  floribus  lilii 
distincluni,  quod  tune  ferebat  Gualo,  miles  fortissi- 
iiius  sed  non  dives ,  de  Monte -Igniaco.  Specialiter 
communiae  Corbeii ,  Ambianis,  Belvaei ,  Compendii, 
Atlrebati,  cuneos  militum  penetraverunt  étante  re- 
geni  se  posuerunt.  At  illi  qui  erant  in  acie  Olhonis 
audacissimi  et  bellicosi  viri  ipsos  iacontinenter  repu- 
lerunt,  eisque  paulatim  dissipatis ,  ferè  usquè  ad  re- 
gem  pervenerunt.  Quo  viso  milites  praenominati  qui 
erant  in  acie  régis  praecesserunt ,  seque  Otlioni  ac 
suis  furore  tlieutonico  solum  regem  quœrenlibus  op- 
posuerunt  :  nam  et  imperalor  ille  et  Ferraudus  et 
cornes  Boloniae  ,  sicut  postmodùm  à  captivis  didici- 
mus,  juramento  firmaverant  quod,  omnibus  aliis  ne- 
glectis,  ad  aciem  régis  Philippi  procédèrent ,  nec  tor- 
quercnt  habenas  donec  ad  eura  pervenientes  ipsum 
occiderent  ;  quo  facto  ,  de  reliquo  exercitu  facillimè 
se  possc  triumphare  sperabant.  Propter  hoc  Otho 
cum  acie  sua  non  nisi  contra  regem  et  aciem  ejus 
pugnavit;  Ferrandus  quoquevoluit  et  incœpit  ad  ip- 
sum venire,  sed  non  potuit,  quoniàm  à  Campanien- 
sibus  via  ejus  interclusa  fuit;  comes  etiàm  Boloniœ 
ad  regem  in  ipso  pugnae  initio  pervenit,  sed,  cùm 
propè  jàm  esset ,  dominum  suum  ,  ut  arbitrer  ,  reve- 
ritus,  ab  ipso  declinavit,  et  cum  Roberlo  Drocorum 
comité,  qui  non  procul  à  rege  stabat,  congrcssum 
habuit.  Sed  et  Pctriis  Autissiodori  comes,  cognatus 
régis,  viriliter  pro  rege  pugiiabat;  Pliilippus  tamen 
ejus  filius ,  uxoris  Ferrandi  cognatus  ex  parte  matris. 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX,  1 45 

miens,  de  Beauvais ,  de  Compiègne  et  d'Arras,  péné- 
trèrent à  travers  les  rangs  des  chevaliers  cl  vinrent  se 
placer  devant  le  roi.  Mais  les  plus  intrépides  de  l'armée 
d'Othou  les  repoussèrent ,  et  après  les  avoir  dissipés 
peu  à  peu  ,  arrivèrent  presque  jusqu'au  roi.  Alors  les 
chevaliers  dont  j'ai  parlé  ,  qui  étaient  dans  l'armée  du 
roi  ,  voyant  cela  ,  s'avancèrent  et  soutinrent  l'attaque 
d'Othon  et  des  siens  ,  qui  n'en  voulaient  qu'au  roi ,  et 
le  cherchaient  avec  une  fureur  germanique  ;  car  des 
prisonniers  nous  ont  dit  depuis ,  que  cet  empereur 
avait  fait  serment  avec  Fernand  et  le  comte  de  Bou- 
logne de  tout  quitter  pour  venir  au  lieu  où  était  le  roi , 
et  de  ne  tourner  bride  qu'après  l'avoir  tué  ,  espérant 
qu'ensuite  il  leur  serait  facile  de  gagner  la  bataille.  En 
conséquence  Othon  et  ses  gens  ne  se  battaient  que 
contre  le  roi  et  son  escorte.  Fernand  voulut  en  faire 
autant ,  mais  il  ne  put  arriver  jusqu'au  roi ,  parce  que 
les  Champenois  lui  barrèrent  le  passage.  Quant  au 
comte  de  Boulogne ,  il  arriva  au  commencement  du 
combat  ;  mais  lorsqu'il  se  trouva  près  du  roi,  il  se  dé- 
tourna, par  respect,  je  suppose,  pour  son  seigneur, 
et  alla  se  battre  avec  Robert,  comte  de  Dreux,  qui  était 
à  peu  de  distance  du  roi.  Pierre  ,  comte  d'Auxerre  , 
cousin  du  roi  ,  combattait  vaillamment  dans  l'armée 
royale ,  tandis  que  son  fils  Philippe ,  cousin  par  sa 
mère  de  la  femme  de  Fernand ,  se  trouvait  dans  les 
rangs  opposés.  En  effet ,  tel  était  l'aveuglement  des 
ennemis  du  roi ,  que  bien  que  beaucoup  d'entr'eux 
eussent  dans  son  parti  leurs  frères  ,  leurs  beaux-fils  , 
leurs  beaux-pères  ou  leurs  cousins  ,  oubliant  le  respect 
dû  à  leur  seigneur  temporel  et  la  crainte  de  Dieu,  ils 
osaient  faire  une  guerre  injuste  à  ceux  que  la  nature 
XIV.  lo 


l46  ANNALES 

ex  opposite  contra  rcgem  stabat  :  adeo  enini  illi  hos- 
tes  régis  cxcaecati  orant ,  quôd  multi  eorum,  licèt 
habereut  ex  ipslus  parte  fratres,  privignos,  vitricos 
et  coguatos  ,  nlhilominùs  tamen  ,  spretà  reverentiâ 
domiiii  saîcularis  et  abjccto  Dei  timoré,  belloinjusto 
cos  quos  revereri  ac  diligere  saltem  naturali  jure  te- 
iiebantur  lacessere  prœsumebaiit.  Itaquè  supradictis 
militibus  virlute  mirabili  furorem  Theutonicorum 
contra  regem  impedientibus ,  pedites  ipsum  rcgem 
circumvallaverunt,  et  uncinis  aut  lanceis  gracilibus 
in  terram  ab  equo  deposueruut.  Pauci  vero  milites, 
qui  cum  eo  remanserant,  caeteris ,  ut  dictum  est, 
praecedentibus  et  coutrà  Othouis  aciem  dimicantibus , 
et  supiadictus  Gualo ,  qui ,  vexillo  sœpiùs  inclinato , 
vocabat  auxibum,  specialiter  quoque  Petrus  Trista- 
nides ,  qui,  sponte  ab  equo  descendens  ,  se  pro  rege 
ictibus  exponebat ,  eosdem  pedites  prostraverunt , 
dissipaverunt  et  occiderunt;  scd  et  ipse  rcx  sœpè  (i) 
citiùs  à  terra  surrexit,  et  inopinatâ  levitate  rursùs 
equum  ascendit. 

(i)  Spe.  D.  Brial. 


DE    HAINACT.    LIVRE    XX.  14; 

seule  leur  fesait  un  devoir  de  révérer  et  de  chérir. 
Pendant  que  le  roi  était  préservé  de  la  fureur  des  Alle- 
mands par  l'admirable  courage  de  ses  chevaliers  ,  des 
gens  de  pié  l'entourèrent  et  le  firent  descendre  de 
cheval  à  l'aide  de  crochets  ou  de  petites  lances.  Mais 
le  petit  nombre  de  chevaliers  qui  étaient  restés  près 
de  lui ,  tandis  que  les  autres  combattaient  les  gens 
d'Othon,  Gualon  qui  agitait  son  étendart  en  appe- 
lant du  secours  ,  et  surtout  Pierre  Tristan ,  qui  des- 
cendit de  cheval  et  s'exposa  pour  le  roi  aux  coups  des 
ennemis,  dispersèrent  ou  taillèrent  en  pièces  ces  gens 
de  pié  ;  et  le  roi ,  se  relevant  plus  vite  qu'on  ne  l'es- 
pérait, remonta  à  cheval  avec  une  légèreté  inattendue. 


Observation.  Ces  détails  sont  tires  de  Guillaume  Le  Breton ,  qui 
s'exprime  ainsi  :  «  Les  légions  des  communes  qui  s'étaient  avancées 
«  presque  jusqu'aux  maisons,  arrivèrent  avec  la  bannière  de  saint 
«  Denis.  Elles  accoururent  le  plus  promtement  possible  vers  l'armée 
«  du  roi  où  elles  voyaient  la  bannière  royale  ,  qui  se  distinguait  par 
«  les  fleurs  de  lis ,  et  que  portait  ce  jour-là  Galon  de  Montigni  , 
«  chevalier  très-valeureux,  mais  peu  fortuné.  IjCs  communes  étant 
«donc  arrivées,  principalement  celles  de  Corbie ,  d'Amiens,  de 
«  Beauvais,  de  Compiègne  et  d'Arras,  passèrent  dans  les  bataillons 
«  des  chevaliers ,  et  se  placèrent  devant  le  roi  lui-même  j  mais  ceux 
a  de  l'armée  d'Othon  ,  qui'étaient  des  hommes  d'un  courage  et  d'une 
«  audace  extrêmes  ,  les  repoussèrent  incontinent  vers  le  roi ,  et  les 
«  ayant  un  peu  dispersés,  parvinrent  presqu'au  roi.  A  cette  vue  , 
«  les  chevaliers  qui  étaient  dans  l'armée  du  roi  marchèrent  en 
a  avant,  et,  laissant  derrière  eux  le  roi,  pour  lequel  ils  conce- 
rt valent  quelque  crainte ,  s'opposèrent  à  Othon  et  aux  siens  qui , 
«  dans  leur  fureur  teutonique,  ne  cherchaient  que  le  roi  seul,  etc.  w 
Le  reste  est  a  peu  près  comme  on  le  voit  ici.  Voyez  la  traduction 
de  M.  Guizot,  meilleure  que  celle  de  M.  Sismondi;  mais  il  écrit^ 
mal  Corheil  pour  Corbie. 


l48  ANNALES 


CAPITULUM  XXXVIII. 

De  conOictii  belli  et  fugâ  Othonis  (i). 


Ergo  pugiiatur  ab  u traque  parte  virtutc  mirabili, 
et  cadunt  multi  ;  ibiqiic  antè  ociilos  régis  occidltur 
miles  probus  Stephanus  de  Longo-Campo,  cultello 
in  capite  per  ocularium  galese  recepto  :  habebant 
enimhostes  ciilteiios  mirabiles  et  bactenîis  inauditos, 
quibus  pro  galeis  ulebantur,  longos  scilicet  et  gra- 
ciles, triacumines,  quolibet  acumine  à  cusplde  usquè 
ad  mauubrium  indifferenter  sécantes.  Francorum  ta- 
men  virtus  indefessapraevaluit,  repulsâquetotâ  Otho- 
nis acic ,  pervenerunt  ad  eum  ,  ità  quod  Petrus  Ma- 
levicinus  ipsum  per  frenum  appreliendit;  sed,  cùni 
eum  à  turbâ  quâ  consertus  erat  extrahere  non  posset, 
Girardus  Scropha  cultellum  in  ejus  pectus  inipegit , 
ac,  propter  armoruni  ejus  densitatem  ipsum  laedere 
non  valens ,  ictum  reiteravit ,  et  huic  secundo  ictui 
caput  equi  quod  erat  erectum  et  arduuni  obviavit; 
igitur  cultcllus  mira  fortitudine  impulsus  descendit 

(i)  Vinccnf.  de  Bcauvais ,  xxxi ,  58. 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  149 

CHAPITRE  XXXVIIL 

La  bataille  s'engage.  Fuite  d'Othon. 


On  se  battait  donc  de  part  et  d'autre  avec  une  valeur 
admirable  ;  bien  des  braves  tombèrent.  Le  preux  che- 
valier Etienne  de  Longchamp  fut  tué  sous  les  ieux  du 
roi ,  d'un  coup  de  couteau  qui  l'atteignit  à  la  tête  par 
la  visière  de  son  casque  ;  car  les  ennemis  avaient  des 
couteaux  d'une  forme  singulière  et  comme  on  n'en 
avait  pas  encore  vu  ;  ils  s'en  servaient  au  lieu  d'épëes  (  1  ); 
ces  couteaux  étaient  longs,  minces,  à  trois  tranchans, 
et  chaque  tranchant  coupait  également  dans  toute  sa 
longueur  depuis  la  pointe  jusqu'au  manche.   Enfin  , 
le  courage  indomptable  des  Français  l'emporta  ;  ils 
repoussèrent  l'armée  d'Othon  et  pénétrèrent  jusqu'à 
lui.  Pierre  de  Mauvoisin  saisit  la  bride  de  son  cheval, 
mais  tandis  qu'il  fesait  de  vains  efforts  pour  le  tirer 
de  la  mêlée  où  il  était  engagé ,  Girard  Scropha  le  frappa 
de  son  couteau  dans  la  poitrine  ;  l'épaisseur  de  son 
armure  l'ayant  préservé ,  Girard  redoubla ,  et  cette 
fois  le  coup,  rencontrant  le  cheval  qui  dressait  la  tête. 


(i)  Le  texte  porte  galiis.  Il  faut  sans  doute  lire  i^iailiis,  comme 
clans  les  diverses  éditions  de  Vincent  de  Bcauvais. 


l5o  ANNALES 

in  ccrebrum  cqui  per  oculuni  rcceptus.  Eqiius  ilaquè 
vulncratus  lethalilcr  scgyravit,  et  vcrsiis  illam  par- 
tem ,  aquilâ  cum  carro  diraissâ  ac  prœdœ  cxpositâ , 
tergum  vertens  à  campo  reccssit.  Quo  viso ,  rcx  ait 
suis  :  «  Hodie  faciem  ejus   ainpliiis  non  videbitis.  » 
Cùm  ergo  paululiim  processisset ,  equus  labitur,  et 
slatim  alius  recens  adducitur,  in  quem  cùm  ascen- 
dissct ,  fugae  velociter  se  commisit ,  eo  quod  Franco- 
rum  virtutem  alteriiis  sustincrc  non  possct ,  nàm  et 
Barrensis  eum  per  coUum  tenuerat ,  sed  equi  veloci- 
tale  suorumque  militum  dcnsitate  praereptus  ei  fue- 
rat  :  qui  etiàm ,  dùm  eorum  dominus  fugeret ,  adeo 
fortitcrpraeliabantur,  ut  ipsum  Barrensem  in  terrain 
prosternèrent ,  qui  plus  quàiti  caetcri  proccsscrat ,  eo 
quod  illi  regem  custodircnt.  Cùm  igitur,  equo  suo 
occiso ,  pcdes  esset ,  et  circumvallatus  ab  hostibus, 
se,  more  suo,  mira  virtute  defenderet ,   ipso  tamen 
unicus  à  multitudine  captus  vel  occisus  (uisset,  nisi 
Thomas  de  Sancto-Walerico  cum  equilatu  suo  super- 
venisset,  qui  eum  de  manibus  inimicorum  liberds- 
set.  Itaquè  reviviscente  prœlio  dùm  imperator  fuge- 
ret ,  duo  comités  ex  ejus  parte  cum  aliis  viris  fortis- 
simis,  quos  ipse  spccialiter  clegerat  ut  essent  propè 
ipsum  ,  in  bello  contra  Francos  pugnaverunt ,  Franci 
tamen  praevaluerunt;  dcniquè  duo  praefali  comités  et 
Hernandus  de  Hostcmale,  miles  fortissimus,  et  Ge- 
rardus  de  Randerodes  capiuntur.  Carrus  decerpitur, 
draco  frangitur  ;   aquila,  alis  evulsis  et  confractis  , 
ad  rcgom  Philippum  defcrtur.  Othonc  in  ter  primos 
fugicnte ,  dux  Tjovaniap  et  dux  deliCmboiu'g  et  Hugo 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  l5l 

fut  dirigé  avec  tant  de  force  que  l'arme  pénétra  par 
l'œil  jusques  dans  la  cervelle  de  l'animal.  Blessé  à  mort, 
le  cheval  se  retourna  et  s'enfuit  loin  du  camp ,  laissant 
l'aigle  et  le  chariot  entre  les  mains  de  l'ennemi.  Le 
roi ,  voyant  cela ,  dit  à  ses  gens  :  »  Vous  ne  verrez  plus 
«  d'aujourd'hui  son  visage.  »  A  peine  Othon  eut-il  fait 
quelques  pas,  que  son  cheval  tomba.  Il  s'en  fit  amener 
un  autre ,  monta  dessus  et  prit  rapidement  la  fuite , 
car  il  ne  pouvait  pas  tenir  plus  long-tenjs  contre  la 
valeur  des  Français.  Le  comte  de  Bar  l'avait  saisi  par 
le  cou  ,  mais  la  vitesse  de  son  cheval  et  les  rangs  épais 
de  ses  chevaliers  le  lui  avaient  arraché.  Les  gens 
d'Othon  ,  pendant  que  leur  seigneur  s'enfuyait ,  com- 
battirent si  bien  qu'ils  renversèrent  le  comte  de  Bar , 
qui  s'était  avancé  plus  loin  que  les  autres  chevaliers 
qui  étaient  occupés  à  garder  le  roi.  Son  cheval  ayant 
été  tué  sous  lui ,  il  était  à  pié  ,  entouré  d'ennemis  ,  et 
se  défendait  vaillamment  selon  sa  coutume;  mais  seul 
contre  cette  multitude  il  aurait  fini  par  être  tué  ou  fait 
prisonnier,  si  Thomas  de  Saint- Valeri ,  arrivant  avec 
ses  geus,  ne  l'eût  tiré  des  mains  de  l'ennemi.  Le  combat 
se  ranimait  donc  tandis  que  l'empereur  fuyait.  Deux 
comtes  et  plusieurs  autres  vaillans  hommes  de  son 
parti,  qu'il  avait  choisis  pour  être  près  de  lui  pendant 
la  bataille ,  continuèrent  à  se  battre  vigoureusement 
contre  les  Français  ;  mais  ceux-ci  remportèrent  la  vic- 
toire ,  et  les  deux  comtes  Hernand  de  Hostemale,  preux 
chevalier,  et  Gérard  de  Randeradt,  furent  faits  pri- 
sonniers ;  le  chariot  fut  mis  en  pièces ,  le  dragon  brisé, 
et  l'aigle,  les  ailes  arrachées  et  meurtries,  fut  apporté 
au  roi  Philippe.  Pendant  que  l'euiperour  Othon  aban- 
donnait ,  un  des  premiers ,  le  champ  de  bataille ,  le 
duc  de  Louvain,  le  duc  de  Limbourg,  et  Hugues  de 


132  ANNALES 

de  Bovis  et  al»i   pcr  turmas  se  maiulavciunt   fugac 
turpi. 


CAPITULUM  XXXIX. 

De  comité  Rolonia- ,  c{ualiter  capttis  fuit  (i). 


PoRRO  cornes  BoloniaB  ab  initio  belli  incessantcr 
pugnabat,  née  ab  aliquo  superari  polerat;  focerat 
enim  sibi  quasi  munitioncm  quamdam  artc  mirablli 
de  satellitibusarmatiset  consertissiinis,duplici  série, 
111  moduni  rotœ,  ad  instar  castri  obsessi ,  undè  patc- 
bat  adilus  quasi  porta  quâ  reclpiebatur  quoticns  vel 
spiritum  volebat  resuniere  vel  ab  hostibus  urgebatur. 
Verùin  tatnen  auteà  multùm  dissuaseiat  pugnam, 
probilatem  Francoruni  scieiis  et  audaciam ,  undè  im- 
perator  ac  sui  proditoreni  euni  reputabant,  et ,  nisi 
praîlio  cousensisset ,  ipsum  vinculis  mancipassenl. 
Deniquè  cùm  pugna  prae  manibus  baberetur,  ipsc 
Hugoni  de  Boves  dixisse  fertur  :  a  Eccè  pugna  quain 
a  tu  suadcbas,  ego  dissuadebam.  Tu  quasi  foruiidolo- 
«fsus  fugies,  ego  vero  sub  periculo  capitis  mti  pug- 
uiiabo,  et  vcl  captus  vel  interfectus  remanebo.  »  His 

11;    Viiicc'iil  lie  Bcauvajs     \xxi,r)r). 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX.  1 55 

Boves,  avec  plusieurs  autres,  se  tlébandcrenl  et  prirent 
honteusement  la  fuite. 


CHAPITRE  XXXIX. 

Comment  le  comte  de  Boulogne  fut  pris. 


Cependant  ,  le  comte  de  Boulogne  ne  cessEiit  de  com- 
battre depuis  le  commencement  de  la  bataille  ,  sans 
que  personne  eût  pu  le  vaincre.  11  s'était  fait ,  avec  une 
adresse  merveilleuse ,  une  sorte  de  rempart  de  gens 
de  pie  bien  armés  ,  qu'il  avait  disposés  circulairement 
autour  de  lui  sur  deux  rangs  fort  serrés ,  ce  qui  formait 
une  espèce  de  forteresse,  oii  le  comte  avait  ménagé  com- 
me une  porte,  par  laquelle  il  était  reçu  lorsqu'il  voulait 
reprendre  ses  esprits  ou  lorsqu'il  était  pressé  par  l'en- 
nemi. Auparavant,  il  s'était  fort  opposé  à  la  bataille, 
parce  qu'il  connaissait  la  valeur  et  l'audace  des  Fran- 
çais ;  et  pour  cette  raison  Othon  et  les  siens  le  re- 
gardaient comme  un  traître ,  et  l'auraient  jeté  dans 
les  fers  s'il  n'eût  consenti  au  combat.  Lorsqu'on  en 
vint  aux  mains ,  il  dit  à  Hugues  de  Boves  :  «  Voici  la 
«  bataille  que  tu  as  conseillée  et  que  je  voulais  éviter. 
«  Tu  t'enfuiras  comme  un  lâche  ,  et  moi ,  je  me  battrai 
«  au  péril  de  ma  tête ,  et  je  serai  pris  ou  tué  sur  la 
1  place.  »  Après  avoir  parlé  ainsi ,  il  se  rendit  au  poste 
qui  lui  était  assigné ,  et  combattit  plus  long-tcms  et 


l54  ANNALES 

dictis,  ad  locum  piignae  sibi  deslinatum    accessit, 
omnibusque  caeteris  diutiùs  ac  fortiiis  pugnavit;  ità 
quod,  caeteris,  ut  dictum  est,  fugientibus,  ipse  ta- 
men  adhùc  pugnans  à  sex  militibus  avelli  à  campo 
non  potcrat,  doncc  satelles  quidam  ,  Petrus  scilicct 
de  Tinellâ(i) ,  qui  probissimus,  equo  suo  ab  hostibus 
occiso,  pedes  pugnabat,  ad  ipsum  accessit,  et,  ele- 
vato  equi  tecturo  (2) ,  mucronem  usquè  ad  capulum 
in  ejusdem  equi  ventrem  infixit.  Lapso  igiturequo, 
cornes  supinus  jacuit,  dextrum  fémur  habens  super 
equi  coUum  ,  undè  vix  extrahi  potuit.  Supervenerunt 
HugoetGalterusdeFontibuset  JohannesdeRoboreto, 
quoniàm,  dùm  inter  se  contenderent  cui  eorum  cap- 
tio  comitis  ascriberetur ,  supervenit  Johannes  de  Ni- 
gellà  cum  suis  militibus,  qui  corpore  quidem  proce- 
rus  et  formse  venustissimœ  miles  erat;  sed  his  animi 
virtus  non  respondebat,  undè  et  in  illo  praelio  non- 
dùm  die  tota  cum  aliquo  conflixerat.  Rixabatur  tamcn 
cum  aliis  qui  comitem   illic  detinebant ,  volens  ex 
ejus  detentione  sibi  laudis  aliquid  vindicare,  et  qui- 
dem prœvaluisset,  nisi  frater  Guarinus  electus  super- 
venisset,  quem   agnosccns  comcs,  dédit  se  illi ,  ro- 
gans  ut  soli  vitae  illius  faceret misereii. Cogitur  itaquè 
cornes  de  terra  surgere ,  sed ,  cîim  vidisset  non  pro- 
cul  Arnulphum  de  Aldenardâ ,  militem  probissinmm, 
cum  aliquot  militibus,  adejusauxilium  propcrantem, 
in    terra  prolapsus  sponte,  adjutoriuni   oxspectans  , 


(1)   Turcllu.  D   Brial.  —  C.iucll.i     fouirent 
{7.)  Elevalâ  «qui  tcclunl     D    Hrinf 


DE    HAINAUT.    LIVRE    iX  1 55 

plus  vaillammcut  qu'aucun  chevalier.  Telle  était  son 
ardeur ,  que  ,  tandis  que  les  autres  fuyaient ,  comme 
on  l'a  dit,  il  se  battait  toujours  et  résistait  à  six  che- 
valiers qui  ne  pouvaient  le  mettre  hors  du  champ  de 
bataille.  Enfin  un  satellite,  nommé  Pierre  de  Tourrelle, 
vaillant  homme  qui  combattait  à  pié  après  avoir  eu 
son  cheval  tué  par  l'ennemi ,  vint  à  lui  ,  et  levant  la 
couverture  de  son  cheval ,  enfonça  son  épée  jusqu'à  la 
garde  dans  le  ventre  de  l'animal ,  qui  tomba  mort.  Le 
comte ,  renversé  à  terre ,  avait  la  cuisse  droite  sous  le 
cou  du  cheval ,  et  on  ne  pouvait  le  dégager.  Alors  ar- 
rivèrent Hugues  et  Gautier  des  Fontaines  et  Jean  de 
Rouvrai ,  et  tandis  qu'ils  discutaient  pour  décider  à 
qui  appartiendrait  la  capture  du  comte  ,  survint  Jean 
de  Nivelle  ,  avec  ses  chevaliers  ;  c'était  un  homme  de 
haute  stature  et  de  belle  apparence  ,  mais  son  courage 
ne  répondait  pas  à  son  extérieur,  et  depuis  le  com- 
mencement du  combat,  il  ne  s'était  encore  battu  contre 
aucun  ennemi.  Cependant  il  se  disputait  avec  ceux  qui 
tenaient  le  comte  ,  car  il  voulait  avoir  sa  part  dans  la 
gloire  de  cette  prise  ,  et  il  y  serait  effectivement  par- 
venu ,  si  Guérin,  élu  de  Senlis  ,  ne  fût  arrivé.  Le  comte, 
l'ayant  reconnu  ,  se  rendit  à  lui ,  en  le  priant  de  lui 
faire  seulement  grâce  de  la  vie.  On  le  força  de  se  lever 
de  terre  ;  mais  ayant  aperçu  non  loin  de  lui  le  brave 
Âmoul  d'Audenarde  qui  venait  à  son  secours  avec  ses 
chevaliers  ,  il  se  laissa  glisser  à  terre ,  pour  l'attendre, 
feignant  de  ne  pouvoir  se  lenir  sur  ses  pies  ;  alors 
ceux  qui  étaient  près  de  lui  le  frappèrent  à  coups  re- 
doublés en  le  forçant  de  remontera  cheval;  et  Arnoul 
fut  fait  prisonnier  avec  les  gens  de  sa  suite. 


l56  ANNALES 

finxit  se  pedibus  non  posse  stare;  scd  qui  astabant 
ictus  plurimos  ingcminantes,  compulerunt  cuni  in 
runchinum  asccndcre  :  ipse  vero  Arnulphus  et  qui 
cum  eb  erant  capiuntur. 


CAPITULUM  XL. 

Qualiter  res  Philippus  victor  cum  t^audio  rediit  (i). 


Omnibus  itaquè  ferè  equitibus  aut  fugâ  de  campo 
cjectis,aut  iuterfcclis,  stabant  adhùc  ibi  satellites,  pe- 
dites  fortissimi,  Branchones(2)  et  alii  quos  pars  ad- 
versa  quasi  valhim  antè  se  posuerant  numéro  septin- 
genti.  Quos  vidensrex,ThoinamdeSancto-Walerico, 
virum  nobilem  ac  virtuosum  ac  aliquanluliim  litte- 
ratuni,  contra  illos  misit,  qui,  licèt  jàm  armis  aii- 
quantulùm  pugnando  fatigatus  esset ,  liabens  secum 
de  terra  sua  quinquaginta  équités  et  duo  millia  pedi- 
tes ,  cum  magno  furore  in  illos  irruit,  omnesque  tru- 
cidavit;  et,  mirum  dictu!  cùm  post  victoriam  numc- 
rum  suorum  receusuit ,  non  nisi  unum  solum  de  toto 
numéro  déesse  invenit  :  qui  etiàm  statim  quœsitus 


(i)  Vincent  de  Beauvais,  xxxi.  Go. 

(2)  Brachanconncs ,  Vinctnt.  —  [jrabanli<)nc>.  D.  Bitnl- 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  iS'j 

Observatios.  Tous  ces  ilctails  sont  encore  tires  de  Guillaume  Le 
Dreton  :  on  les  trouvera  avec  quelques-uns  do  plus  dans  la  traduc- 
tion de  M.  Guizot ,  tome  XI  ,  p.  290. 


CHAPITRE   XL. 

Le  roi  Philippe  revient  joyeux  et  triomphant. 


Presque  tous  les  chevaliers  ayant  été  rais  en  fuite  , 
ou  tués  ,  ou  faits  prisonniers  ,  il  ne  restait  plus  sur  le 
champ  debataille  que  les  satellites,  excellens fantassins, 
les  Brabançons  et  autres  au  nombre  de  sept  cens,  que 
l'ennemi  avait  placés  devant  lui  comme  une  muraille. 
Le  roi  les  voyant,  appela  Thomas  de  Saint-Valeri,  che- 
valier noble,  courageux  et  lettré,  et  l'envoya  contr'eux. 
Quoiqu'il  fût  déjà  fatigué  du  combat,  il  se  mit  à  la  tête 
de  cinquante  chevaliers  et  de  deux  cens  hommes  de 
pié  ,  de  sa  terre ,  et  se  jeta  sur  les  ennemis  avec  tant 
de  fureur  qu'il  les  tua  tous  ;  et ,  chose  extraordinaire, 
lorsque ,  après  la  victoire  ,  il  fit  le  dénombrement  de 
ses  gens  ,  il  reconnut  qu'un  seul  lui  manquait  ;  encore 
ce  chevalier  fut-il  trouvé  au  milieu  des  morts,  conduit 
au  camp  ,  et  en  peu  de  jours  guéri  de  ses  blessures  par 
les  médecins  et  rendu  à  la  santé.  On  donna  le  signal  de 
la  retraite,  et  l'armée  française  se  rallia  et  rentra  triom- 
phante dans  son  camp.  La  clémence  de  Philippe  ,  en 


l58  ANNALES 

inter  occisos  et  inventus  atque  in  castra  tlelatus,  infrà 
paucos  dics  vulneribus  per  medicos  sanatus ,  incolu- 
mîs  est  effectus.  Dato  itaquè  signo ,  Francorum  acies 
revocantury  ad  castra  cum  gaiidio  revertuntur.  Mira 
vero  régis  Philippi  cleinentia  !  eodem  enim  vespere 
cùm  adducti  coràm  eo  fuissent  proceres  capti,  quin- 
que  videlicet  comités  et  xxv  alii  nobiles  vcxillorum 
insignibus  gaudentes,  licèt  otnnes  de  regno  suo,  qui 
in  ejus  morteni  conspiniverant ,  tanquhm  rei  laesae 
majestatis  ,  secundiim  leges,  capitibus  plectendi  es- 
sent ,  ille  tamen  ,  ut  mitis  et  pius,  vitam  condonavit 
omnibus  :  etsi  enim  fcrvebat  in  eo  contra  rebelles  se- 
veritas ,  major  ctiàm  vigebat  in  eodem  clemenlia  in 
subjectos ,  cujus  intentior  semper  erat  parcere  sub- 
jectis  et  debcllare  superbos.  Omnes  tamen  ergastulis 
mancipavit;  quibus  incatenatisetquadrigis  impositis, 
iter  Parisius  direxit. 


CAPITULUM  XLI. 

Qualiter  comitem  Boloniae  de  ingratitudine  redarguit  (i). 


CuM  autem  essel  Bapahnis  ,  iutimatum  est  ei  quod 

(i)  Vincent  de  Beauvais  ,  xxxi,  Gi . . 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  1  Sq 

cette  occasion  ,  fut  admirable.  A  la  fin  de  la  journée  , 
on  amena  devant  lui  les  seigneurs  qui  avaient  été  faits 
prisonniers.  Il  s'y  trouvait  cinq  comtes  et  vingt-cinq 
chevaliers  bannerels  ;  ils  étaient  tous  de  son  royaume 
et  avaient  tous  conspiré  contre  ses  jours.  A.  ce  titre  ils 
avaient  mérité  la  mort ,  selon  les  lois  ,  comme  crimi- 
nels de  lèse-majesté  ;  cependant  ce  prince  humain  et 
miséricordieux  leur  accorda  la  vie;  car  s'il  se  montrait 
sévère  contre  les  rebelles  ,  il  aimait  encore  plus  à  prou- 
ver sa  clémence  à  ceux  qu'il  avait  soumis  ;  et  il  avait 
pris  pour  règle  de  pardonner  aux  vaincus  et  de  résister 
aux  superbes.  Toutefois  ,il  les  fit  tous  mettre  en  prison, 
et  après  les  avoir  chargés  de  chaînes  et  placés  sur  des 
chariots ,  il  reprit  le  chemin  de  Paris. 

Observatiok.  Tous  ces  détails  sont  encore  tire's  de  Guillaume  Le 
Breton  ,  qui  s'écrie  :  «  O  admirable  clémence  d'un  prince  !  Piété 
«  nouvelle  et  inconnue  au  monde  !  »  M.  Sismondi  fait  des  observa- 
tions judicieuses  sur  ce  combat ,  dans  son  Histoire  des  Français , 
tome  VI,  p.  363. 


''chapitre  xli. 


Le  roi  reproche  au  comte  de  Boulogne  son  ingratitude. 


Le  roi  étant  à  Bapaume ,  on  lui  rapporta  que  le  comte 
de  Boulogne  ,  après  la  bataille  ,  avait  envoyé  un  mes- 
sage à  Othon  pour  l'engager  à  aller  à  Gand  et  à  re- 
commencer le  combat  avec  le  secours  qu'il  recevrait 


l6o  ANNALES 

cornes  lioloiiiœ  post  pracliuni  luiserat  nuntium  ad 
Othonem ,  suggérons  ei  ut  Gandavum  acccderel, 
et ,  vires  recipiens  auxilio  Gandavorum  et  aliorum , 
bellum  renovaret.  Quo  audito,  sive  veridicoauctore, 
sive  non  ,  rex  admodùm  perturbatus ,  ascendit  in 
turrim  ubi  duo  majores  comités  erant ,  Ferrandus 
scilicet  et  Reginaldus;  itaquè  Rcginaldo  impropcravit 
quod ,  cùm  homo  suus  legitimus  esset,  novum  eum 
militem  acdc  pauperc  divitem  feccrat,  ipse  vero  pro 
bonis  malè  retribuens ,  unà  cum  comité  Àlberico 
pâtre  suo  ad  Henricum  quondàm  Angiiœ  regem  in 
regni  perniciem  se  transtulerat.  Posteà  resipiscens  in 
magnam  ipsius  amicitiam  est  receptus,  et  praîlerco- 
mitatum  Domni-Martini  ,  qui ,  Alberico  pâtre  suo 
in  servitio  régis  Angliaedefuncto,  ad  eum  ha;reditario 
jure  devolutus  erat ,  comitatum  ei  Bolonise  addiderat. 
Ipse  quoque  postmodùm  ,  culpœ  culpam  adjicicns  , 
ad  regem  Richardum  Angliaî  transiens,  quandiù  vix- 
erat,  ei  semper  contra  ipsum  adhœserat.  Sed  et  Ri- 
cbardo  defuncto  ,  eum  iterùm  in  amicitiam  suam  re- 
ceperat,  et ,  cum  duobus  prœdictis  comitatibus,  très 
etiàm  alios  ,  scilicet  Moretonii ,  AlbaAMarlae  (i)  et 
Warenarum  ,  adjecerat  eidem.  Hls  omnibus  benefi- 
ciis  oblivioni  traditis,  contra  ipsum  dominum  suum 
regem  universam  Angliam,Theutoniam,  Flandriam, 
Hannoniam ,  Brabantiam  sine  causa  commovcrat  ; 
naves  etiàm  ejus  apud  Dam  portum ,  anno  praeterito. 


(?)  Albœ-Marv.T.  f^mccni.  —  Alba'-Marnîi-.  Ap.  I).  lirial. 


DE    HAINATJT.     LIVRE    XX.  l6l 

tles  Gantais  et  d'autres.  Lorsque  le  roi  entendit  oc  rap- 
port ,  vrai  ou  faux  ,  il  en  fut  si  troublé  qu'il  monta 
dans  la  tour  où  se  trouvaient  les  deux  plus  puissans 
comtes  parmi  les  prisonniers  ,  c'est-à-dire  Fernand  et 
Renaud  ,  et  s'adressant  à  ce  dernier ,  il  lui  reprocha  sa 
conduite,  lui  rappelan!,  qu'il  était  son  homme-lige  , 
qu'il  avait  été  créé  chevalier  par  ses  mains  ^  et  enrichi 
par  ses  bienfaits  ;  que  pourtant ,  rendant  le  mal  pour 
le  bien  ,  il  était  allé  avec  le  comte  Albéric  ,  son  père  , 
auprès  de  Henri ,  alors  roi  d'Angleterre  ,  pour  conspi- 
rer la  perte  du  royaume  ;  qu'ensuite  le  roi  rendit  à  son 
vassal  toute  son  amitié,  à  cause  de  son  repentir  ,  et 
lui  dimna  le  comté  de  Boulogne,  outre  le  comté  de  Dam- 
martin  qui  lui  était  dévolu  comme  héritier  de  son 
père  Albéric  mort  au  service  du  roi  d'Angleterre,  que 
bientôt  après ,  retombant  dans  sa  première  faute  ,  il 
avait  été  trouver  Richard  ,  roi  d'Angleterre  ,  et ,  tant 
que  ce  prince  avait  vécu  ,  s'était  ligué  avec  lui  contre 
le  roi  de  France.  Que  cependant ,  après  la  mort  de  Ri- 
chard ,  lui,  Philippe  ,  avait  encore  rendu  à  Reiiaud  son 
amitié  ,  et  avait  ajouté  aux  deux  comtés  qu'il  possédait 
déjà  ceux  de  Mortagne,  d'Aumale  et  de  Varennes  ; 
qu'oubliant  tous  ces  bienfaits  ,  Renaud  avait  soulevé  , 
sans  motif,  contre  le  roi  son  maître,  l'Angleterre  , 
l'Allemagne,  la  Flandre,  le  Hainaut  et  le  Brabant, 
dispersé,  l'an  dernier  ,  ses  navires  qui  se  trouvaient  , 
avec  d'autres  ,  dans  le  port  de  Dam  ,  et  enfin  combattu 
en  personne  contre  lui  dans  les  rangs  de  ses  ennemis; 
que  de  plus,  après  le  combat,  et  au  moment  où  son 
roi  vénaitde  lui  accorder  la  vie,  il  avait  envoyé  un  mes- 
sage à  Otlion  et  aux  autres  princes  échappés  à  la  bataille, 
pour  les  exciter  à  recommencer  la  guerre.   «Voilà,» 

XIV.  1  I 


j62  annales 

cuin  aliis  disripuerat.  Seil  et  nupcr  cum  reliquis  con- 
tra ipsiiin  corporaliter  pugnaverat  ;  post  pugnam 
quoque,  post  vitam  ei  niisericorditur  condonatam  , 
lîiissis  iiuntiis  ad  Otlionem  et  alios  qui  de  bello  eva- 
serant ,  ad  belluin  eos  iteriim  incitare  curaverat. 
«  Hoec,  inquit,  omiiia  inilii  fecisti  ,  vitam  tameii ,  me 
V  adiiiiente  ,  non  perdes  ;  scd  ,  doiiec  haec  oniuia  lue- 
«  ris  ,  ergaslulum  non  évades.  » 


CAPITULUM  XLll. 

De  captivitalc  cjusdem  comilis  etFcrrandi  et  aliorum  (i^. 


His  dictis,  fecit  eum  Peronam  adduci  ,  ibique  in 
turrim  fortissimam  includi  et  cautissimè  custodiri  li- 
gatum  conipedibus  mira  subtililate  perplexis  ac  fei'è 
indissoîubilibus;  Fcrrandum  quoque  Parisius  devec- 
tuni  in  arctâ  custodiâ  mancipavit  in  turre  nova  extra 
muros  inclusum.  Poiro  caeteri  captivi  in  duobus  cas- 
telletis  Parisius  positi  sunt  in  ulriusque  pontis  capitibus 
et  in  caîteris  pcr  diversa  loca  muuitionibus.  In  bis 
enim  quae  dicta  sunL  justum  Dci  judicium  patet,  quià 
conventus  pravorum  qui  in  exterminium  bonorum 
lemerè  disponunt  scmper  in  conlrarium  vertitadvin- 

(i)  Yinc.  tic  Rcauv.  XXXI,  €)■?.. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  l65 

ajouta  le  roi ,  «  ce  que  tu  m'as  fait;  je  ne  veux  point 
0  t'ôter  la  vie;  mais  tu  ne  sortiras  de  prison  qu'après 
M  avoir  expié  tous  ces  crimes.  » 

Observation.  Tous  ces  détails  sont  extraits  tic  la  viede  Philippe- 
Auguste,  par  Guillaume  Le  Breton.  La  traduction  de  cet  ouvrage 
est  au  tome  XI  de  la  collection  de  M.  Guizot.  Voyez-y  la  page  293. 


CHAPITRE  XLII. 

Captivité  du  comte  Fernand  et  d'autres  seigneurs. 


Après  lui  avoir  parlé  ainsi ,  le  roi  le  fit  conduire  à 
Péronne  ,  où  il  fut  gardé  avec  soin  dans  une  tour  très- 
forte,  et  chargé  de  liens  entrelacés  si  adroitement 
qu'il  était  presque  impossible  de  les  défaire.  Fernand, 
amené  à  Paris,  fut  emprisonné  très-étroitement  dans 
une  tour  neuve  ,  hors  des  murs  de  la  viile.  Quant  aux 
autres  captifs,  le  roi  les  fit  enfermer  dans  les  deux 
Chàtelets  de  Paris  ,  qui  sont  à  la  tète  des  deux  ponts  , 
et  dans  diverses  autres  forteresses.  Dans  les  événemens 
qui  viennent  d'être  rapportés  ,  on  voit  éclater  le  juge- 
ment de  Dieu  ,  car  les  complots  que  les  méchans  for- 
ment témérairement  contre  les  bons  ,  tournent  tou- 
jours au  détriment  de  leurs  auteurs  et  ù  la  gloire  des 
gens  de  bien;  et  c'est  ce  qui  advint  alors.  En  effet  , 
ceux  qui  furent  vaincus  en  cette  bataille ,  n'avaient 


lO/|  ANNALES 

(lictani  malefactornm,  iandcin  vcro  honorum;  cccè 
enim  non  soliim  isti  qui  in  hoc  bello  confccti  sunt 
centra  regem  conspiraverant ,  sed  etiàni  donis  ac 
promissis  illccli  cornes  Herveus  Nivcrnensis  et  omnes 
proceres  Irans  I.igerim  ,  et  Cenomanniae  et  Andega- 
vire  et  Neustriœ ,  excopto  tamon  Willermo  de  Rupi- 
hns ,  senescallo  Andegaviae  ,  Juhello  de  Mediana  , 
viceeomitc  Sanclae-Suzanna?  et  aliis  quàm  paucis  , 
jàm  régi  Angliae  suum  favoretn  spopondcrant ,  sed 
^)i'opter  nietiim  régis ,  quoiisquc  certi  essont  quis  es- 
set  pugnœ  futurus  exitus,  sua  vota  detegebant;  jàm- 
que  quasi  de  victoriâ  prœsumentes,  universisregnum 
diviserant,  Viiomandiain  scilicct  cuni  Perona  comiti 
Roginaldo  ,  Parisius  aulem  Ferrando  ,  et  aliis  alia 
oppida ,  Olhone  distributoi'e  ,  temcrè  partientes. 
Deo  igitur  ordinante  ,  justissimè  sic  factuni  est ,  ut 
Fcrrandus  et  Ptcginaldus  id  ([uod  pro  honore  suo  pc- 
tierant  ,  ut  putabant,  pro  suœ  confusionis  ignominià 
haberenl.  Quis  autem  vel  verbo  vel  scripto  valeat  ex- 
plicare  quse  in  eorum  adventu  facta  sunt  ?  canlica 
dulcisona  clericoium ,  trepudia  populoruni,  pulsatio- 
nes  classicoruni ,  ornalus  ecclcsiarum  ;  vicos  et  do- 
uîos  et  vias  cortinis  et  pannis  sericis  intextas  ,  flores 
et  ramos  arobrum  virides  ubique  stratos  ;  omnes  etiàm 
cujuscumque  gcneris  sexûs  et  œtatishominesad  lanti 
triumphi  speclacula  concursantes;  rusticos  et  messo- 
res  ,  interinissis  operibus ,  falcibus ,  rastris  et  tribuh's 
in  collo  suspensis ,  catervatim  ad  vias  ruentes,  ccr- 
nerc  cupiente?  Ferrandum  in  vinculis,  queni  nuper 
formidabant  in  armis?  Nec  ei  vcrecundabantur  i!lu- 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  1 65 

pas  seulement  conspiré  contre  le  roi  ;  entraînés  par  des 
dons  et  des  promesses  ,  Hervé ,  comte  de  Nevers ,  ainsi 
que  tous  les  Barons  d'au-delà  de  la  Loire ,  ceux  du 
Maine ,  de  l'Anjou  et  de  la  Normandie ,  excepté  pour- 
tant Guillaume  des  Roches,  sénéchal  d'Anjou,  Juhel 
de  Maïenne,  le  vicomte  de  Sainte-Suzanne  et  un  petit 
nombre  d'autres  ,  avaient  promis  leur  assistance  au 
roi  d'Angleterre;   mais  comme  ils  craignaient  le  roi 
de  France ,  ils  cachaient  leur  dessein  jusqu'à  ce  qu  ils 
connussent  l'issue  de  la  bataille  ;  et  se  croyant  d'avance 
assurés  de  la  victoire  ,   ils  s'étaient  partagé  entr'eux 
le  royaume,  donnant  le  Vermandois  avec  Péronne  au 
comte  Renaud  ,  Paris  à  Fernand,  et  le  reste  aux  autres. 
C'était  l'empereur   Othon  qui  devait  être  chargé  de 
cette  répartition  téméraire.  Mais  Dieu  en  ordonna  au- 
trement,   et  il  arriva,  comme  le  voulait  la  justice  , 
que  Fernand  et  Renaud  ne  recueillirent  que  honte  et 
ignominie  au  lieu  de  la  gloire  qu'ils  attendaient.  Qui 
pourrait  dignement  raconter  ,  de  vive  voix  ou  par  écrit, 
ce  qui  se  passa  à  l'arrivée  de  ces  princes  vaincus  :  les 
chants  mélodieux  des  clercs ,  les  danses  joyeuses  du 
peuple  ,   le  son  des  trompettes ,  les  églises  parées ,  les 
places ,  les  maisons  et  les  rues  tapissées  de  courtines  et 
de  draps  de  soie  ,  et  jonchées  de  fleurs  et  de  branches 
d'arbres  ;  une  multitude  de  tout  âge  et  de  tout  sexe  se 
pressant  pour  jouir  du  spectacle  d'un  si  grand  triomphe; 
les  paysans  quittant  les  travaux  de  la  moisson  et  ac- 
courant dans  les  rues  ,  leurs  faucilles,  leurs  houes  et 
leurs  râteaux  suspendus  au  cou ,  pour  voir  passer  chargé 
de  chaînes  ce  Fernand  dont  les  armes  leur  inspiraient 
naguère  tant  de  terreur?  Les  gens  du  peuple,  les  enfans, 
les   vieilles  femmes  ,   n'avaient  pas  honte  de  le  huer 
et  de  se  moquer  de  lui  en  équivoquant  sur   son  nom; 


l66  ANNALliS 

(Icrc  rustici  piicri  et  velulae,  nactâ  occasione  à  nomi- 
nis  aequivocatione  :  nani,  et  oasu  mirahili ,  duo  equi 
Ferra  11  d i ,  id  est  ejus  coloris  qui  hoc  nomeii  equis 
imponit,  ipsuni  in  lecticâ  vehebant;  undè  et  ei  îm- 
pro})erabant  quod  sic  feiratus  ut  erat,  recalcitrarc 
non  poterat,  qui  priiis  inipinguatus  dilatai  us  recalci- 
traverat,  et  in  domiuum  calcaneum  suum  levaverat. 
Haec  per  omnia  loca  facta  sunL  quousque  Parisius  per- 
veuerunt.  Parisiani  vero  clerici  et  laïci  cum  hyninis 
ctcanticis  obviàm  régi  processeruut.  ISecsoUnn  dics, 
sed  etiàm  noctes,  in  lœtitiâ  transegeruut  :  septem 
cnim  diebus  continuis,  noctibus  innunierosis  lumini- 
bus  utebantur  ,  ità  ut  nox  sicut  dies  illuniinari  vide- 
retur. 


CAPITULUM  XLIII. 

Quôd   Hannoiiien.'es,  (."ameraceust-s  et  FianJrcnses  Toi-naccnsum 
et  Morinenscm  cpiscopos  miserunt  ad  comitissam  consolandum. 


PosTQUAM  igitur  Philippus  rex  Franccrum  cfïu- 
gaverat,  nutu  Dei ,  excommunicatum  illum  Othoneni, 
jàm  ab  iinperio  auctoritate  summi  pontificis  deposi- 
tum,et  ipsuni  fugere  compulissetàbelloBoviueusi,ce- 
pissetqueFlandi'ineetHannoniae  coniiteni,  Ferrandum, 
cuni  caeteris  nobilibus,  proùt  supcriùs  explanavinius, 


DE    IIA1NA13T.     LIVRE    XX,  1 67 

car,  par  un  hazarcl  sin2;ulier  ,  il  était  traîné  dans  sa  li- 
tière par  deux  de  ces  chevaux  qu'on  nomme  Jerrands 
à  cause  de  leur  couleur;  et  le  peuple  lui  disait  que  , 
ferré  comme  il  était,  il  ne  pouvait  maintenant  regim- 
ber, lui  qui,  étant  bien  nourri  et  bien  choyé,  avait 
regimbé  et  levé  le  pié  contre  son  maître.  On  leur  fit 
cet  accueil  dans  tous  les  lieus  qu'ils  traversèrent  pour 
venir  à  Paris.  Les  Parisiens ,  clercs  et  laïcs  ,  allèrent 
au-devant  du  roi  en  chantant  des  himnes  et  des  canti- 
ques. Ils  passèrent  dans  la  joie,  non-seulement  les 
jours,  mais  les  nuits;  et  pendant  sept  nuits  consécu- 
tives ils  firent  usage  d'innombrables  lumières  qui  ré- 
pandaient une  clarté  égale  à  celle  du  jour. 

OssERVATiOH.  La  plaisanterie  snr  le  cova^e  Fernand  ïdtïl  voir  que 
son  nom  ,  qui  s'e'crivait  ainsi  en  Portugal ,  ie  prononçait  Ferrund 
en  Flandre  et  en  France.  Jacquesde  Guysee'crittoujours  i'^erran^uj. 


CHAPITRE  XLTII. 


Ceux  de  Hainaut ,  de  Cambrai  et  do  Flandre  envoient  les  evê<{nes 
de  Toiiinai  et  de  Terouanne  pour  consoler  la  comtesse. 


Lorsqu'après  avoir  échappé  ,  avec  l'aide  de  Dieu  , 
aux  mauvais  desseins  d'Othon  l'excommunié,  déchu  de 
l'empire  par  l'autorité  du  pape,  Philippe ,  roi  de  France, 
l'eut  mis  en  fuite  à  la  bataille  de  Bouvines,  et  eut  fait 
prisonnier  Fernand  ,  comte  de  Flandre  et  de  Hainaut, 
avec  plusieurs  autres  seigneurs,  comme  on  vient  de  le 
rapporter  ,  la  nouvelle  de  ces  événemens  causa  tant  de 


lG8  A.XNALtS 

rumoribus  circumquacpie  cliffusis,  in  tantum  laincn- 
tum,  fletuin  et  dolorein  Flaudrenses  atqiie  Hanno- 
nienses  omnes  utriusque  sexîis  ,  ecclesiastici ,  noblles 
atqiie  communitates,  prolapsi  sunt ,  ut  irremediabili 
viderentur  dosperatione  languere  :  quotidio  gcmitus, 
quotidicsuspiria,quotidie  laineiitationes  et  lacbrymae 
succrescebant  ;  versus  siquidem  erat  corum  chorus 
in  lucturn  et  cithara,  in  voce  fletus,  Otboni  et  ejus 
maledictissiniae  genti  conlinuc  nialedictioues  pestlfe- 
l'as  imprecantcs,  sibi  totaliter  imponendo  belli  sic 
atrocis  eventuni  tàni  horrenduin.  Laluit  siquidem  res 
gesta  tàm  Mebaldi  quàm  Johannae  comitissae  Fian- 
drensi  atque  Margareta;  pcr  spatium  longuni,  usquè 
videlicet  ad  lempora  in  quibus  Hannonienscs  episco- 
pum  Cameraceusem ,  Flaudrenses  episcopos  Torna- 
censeni  atque  Morinensem  supplicârunt  quatenùs  ad 
dictas  cornitissas  accédèrent ,  ipsas  ad  patientiam  et 
virtulcs  teuîperanti.ne,  fortitudinis  atque  prudentiœ 
inducerenl,  gratiosiùsquopossent,  rei  seriem  et  belli 
eventum  lamentabiles  explicando  :  quod  et  feceruul. 
Si  vcro  lamenta  ,  si  clamores ,  si  lacbrymarum  pro- 
fluvia,  si  ojulatus,  si  singultus  ,  si  suspiria,  si  cor- 
diumsyncopis  et  extasis  mentium  iliiictuncaffuerint, 
non  est  admlrandum.  Paucis  postmodùni  cvolutis 
diebus,  bonarum  villarum  palriarum  tàm  Hannoniae 
quàm  Flandria3  unà  cum  nobilibus  diversa  congrega- 
vcrunt  parlamenta  pro  rei  publicae  patriaium  ac 
comitissœ  regimine,  statu  atque  defensione,  guber- 
nalores,  conciliatores  atque  rectores  patriarum  sta- 
tuendo.  Johanna  stalum  lugubrem  atque  simplicita- 


DE    HAINA13T.    LIVRE    XX.  1 69 

douleur  a  tous  les  habitans  du  Hainautel  de  la  Flandre, 
de  quelque  sexe  et  condition  qu'ils  fussent,  ecclésias- 
tiques ,  nobles  ou  bourgeois ,  qu'on  eût  dit  qu'ils  ve- 
vaient  d'être  frappés  d'un  malheur  irréparable;  c'é- 
taient tous  les  jours  de  nouveaux  soupirs  ,  de  nouvelles 
lamentations  ,  de  nouvelles  larmes.  Ils  chantaient  leur 
douleur  sur  la  harpe  ,  et  proféraient,  en  pleurant ,  de 
continuelles  imprécations  contre  Othon  et  ses  maudits 
partisans ,  à  qui  ils  attribuaient  entièrement  la  malheu- 
reuse issue  de  celte  guerre.  On  cacha  long-tems  cet 
événement  à  Mahaut,  à  Jeanne  ,  comtesse  de  Flandre  , 
et  à  Marguerite  ;  mais  les  habitans  de  Hainaut  prièrent 
enfin  l'évêque  de  Cambrai  et  ceux  de  la  Flandre ,  les 
évèques  de  Tournai  et  de  Térouanne ,  d'aller  trouver 
ces  trois  comtesses,  et  de  les  exhorter  à  la  résignation, 
au  courage  et  à  la  prudence,  en  leur  annonçant,  avec 
tous  les  ménagemens  convenables,  ce  qui  s'était  passé, 
et  ledéplorable  résultat  de  la  bataille.  Ils  s'acquittèrent 
de  cette  mission  ;  et  on  se  figure  aisément  combien 
une  telle  révélation  causa  de  larmes  .  de  soupirs ,  de 
sanglots  et  d'évanouissemens.  Quelques  jours  après, 
on  convoqua  plusieurs  assemblées  des  bonnes  villes 
de  Flandre  et  de  Hainaut,  et  des  nobles,  pour  régler 
l'administration  des  deux  comtés  et  le  sort  de  la  com- 
tesse, et  pourvoir  à  la  défense  du  pays  en  nommant 
des  gouverneurs  et  des  conseillers.  Jeanne  ,  vivant 
simplement  et  dans  le  deuil,  pratiquant  la  dévotion 
et  rhumilité ,  s'appliquant  à  faire  des  œuvres  de  misé- 
ricorde, à  fonder  et  à  réparer  des  hôpitaux  et  des 
églises ,  passa  honorablement  et  sans  reproche  les 
années  de  sa  jeunesse  au  milieu  des  tribulations  et  des 
angoisses.  A  cette  époque  la  comtesse  vit  avec  étonne- 
raent  (jue  Bouchard  d'Avesncs  ,  mari  de  sa  sœur  Mar  • 


I^O  ANNALES 

tis,  devotionis  et  liumilitatis  assumons,  opcrlbus 
niisericordiae ,  et  ecclesiarum ,  hospitaliarmn  et  nio- 
nasteriorum  fundatioiii  et  reparationi  plurimiim  iu- 
nitcns,  tempus  suœ  juventutis  in  tribulationibiis  et 
angustiis  sine  reprehensioiielionorabiliter  valdè  per- 
transiit.  Mirabalursiquiclem  bis  temporibiiscomilissa 
quare  Bouchardus  de  Avesnis,  qui  sororem  suani  des- 
ponsaverat  Margaretam ,  quâ  de  causa  non  fuerat  ad 
regimen  patriarum  assumptus,  dùm  tamen  plures 
ipsorum  inferiores  ad  hoc  idem  assumpti  erant  et 
minus  idonei  suo  judicio  :  malè  siquidem  de  consiUa- 
riis  contenta,  omnino  scire  vobjit  rationes.  Tandem 
fuit  qui  detexit  quod  Bouchardus  non  erat  idoneus 
tautarum  patriarum  regimine,  cùm  ipse  de  facto  à 
jure  communi  excommunicatus  foret ,  et  sicutex  con- 
sortio  Othonis  miperatoris  tota  acies  patriarum  nos- 
trarum  fuerat  infecta  et  judicio  divino  contrita ,  sic 
timent  consiliatores,  patriarum  si  regimen  haberet 
Bouchardus,  quin  flagellum  Deus  ipse  uobis  immitte- 
ret.  Johanna  verbis  generalibus  non  contenta,  scire 
voluit  omnino  undè  Bouchardo  lalis  provenerat  ex- 
communicatio.  Finaliler  fuit  sibi  reseratum  quod 
ipse  Bouchardus,  licèt  despousâsset  in  facie  ecclesiae 
domicellam  Margaretam,  ipse  tamen  ad  hoc  iueptus 
erat,  quià  subdiaconatûs  ordinem,  suae  juventutis 
tempore,  receperat,  et,  ex  eo  quià  dictam  Margare- 
tam desponsaverat,  sententiam  excommunicationis 
incurrerat.  Quae  totaliter  attonita  indicibiliterque 
turbata  ,  episcopum  Tornaceusem  majoresque  cleri- 
cos  suarum    patriarum    dcmandavit.   Qui,  diversas 


DE    HAINAUT:    livre    XX.  lyi 

guérite  ,  n'avait  point  été  choisi  pour  prendre  part 
au  gouvernement  des  comtés ,  tandis  qu'on  y  avait 
appelé  des  seigneurs  qui  lui  étaient  inférieurs  en  rang 
et  eu  mérite.  Mécontente  de  ses  conseillers,  elle  voulut 
connaître  les  motifs  de  cette  exclusion.  Enfin  ,  quel- 
qu'un lui  révéla  que  Bouchard  n'était  pas  digne  de  si 
hautes  fonctions  ,  parce  qu'il  avait  été  excommunié  et 
mis  hors  du  droit  commun  ,  et  que  les  conseillers ,  se 
rappelant  notre  armée  fiappée  par  la  main  divine  à 
cause  de  son  alliance  avec  Othon ,  craignaient  d'attirer 
sur  le  pays  le  châtiment  de  Dieu  s'iis  confiaient  le  gou- 
vernement à  Bouchard.  Jeanne  ne  se  contenta  pas  de 
ces  pai-oles  vagues  ,  et  voulut  savoir  positivement 
pourquoi  Bouchard  avait  été  excommunié.  On  finit 
par  lui  apprendre  que  le  mariage  qu'il  avait  contracté 
en  face  de  l'Eglise  avec  Marguerite  était  nul  parce  qu'il 
avait  été  fait  sous-diacre  dans  sa  jeunesse,  et  que  c'était 
ce  mariage  qui  lui  avait  fait  encourir  l'excommunica- 
tion. Le  trouble  et  l'étonnement  de  la  comtesse  furent 
inexprimables  ;  elle  manda  l'évéque  de  Tournai  et  les 
principaux  ecclésiastiques  de  ses  états.  Après  avoir 
donné  diversement  leur  avis  sur  cette  affaire ,  ils  déci- 
dèrent qu'il  serait  à  propos  de  la  soumettre  au  pro- 
chain concile  qui  s'assemblerait  à  Rome  ;  et  la  com- 
tesse suivit  cet  avis.  Pendant  ce  tems  là ,  elle  écrivit 
plusieurs  fois  à  Bouchard  ,  et  envoya  près  de  lui  des 
chevaliers  et  l'évéque  de  Tournai,  pour  l'engager  à  lui 
rendre  Marguerite  ,  cm  trouverait  auprès  d'elle  le 
meilleur  accueil.  Les  uns  étaient  d'avis  que  Marguerite 
se  fit  religieuse  ou  béguine;  d'autres  voulaient  qu'elle 
entrât  à  l'abbaye  de  Sainte- Valtrude,  au  à  celle  deMau- 
beuge ,  ou  aux  hospitalières  ;  quelques-uns  disaient 
qu'elle  devait  passer  le  reste  de  ses  jours  dans  la  sim- 


l']1  ANNALES 

super  propositis  senlentias  dictantes,  concluseruut 
quod  expedicns  esset  ut  in  propinquo  gencrali  con- 
cilio  Romœ  celebrando  casum  transniitteret  discu- 
ticndum.  Quod  et  fecit.  Intérim  pluries  scripsit  lilte- 
ras,  niisit  milites  et  cpiscopum  Tornacensein  ad 
Bouchardum ,  ipsum  inducendo  quatenùs  dictani 
Margaretam  Joliannae  comitissse  remitteret  et  ipsa 
reclperetur  gratanler.  Aliqui  consulebant  ut  monia- 
lis  efficerelur,  alii  ut  begliiua,  alii  ut  in  Sanctâ-Wal- 
detrude  aut  Melbodii ,  alii  ut  bospitalaria,  et  alii  ut 
in  simplieitate  et  humilitate  residuum  vitae  suae  de- 
duceret  :  et  sic  multi  multa  Ioquebantia\  Sed  Bou- 
cliardus  ipsam  remittere  usquequaque  omnino  recu- 
savil.  Comitissa  tandem ,  considerans  Bouchardi  obs- 
tinationem  ,  domino  Innocentio  papae  necnon  et  toti 
concilio  geuerali  scripsit,  supplicando  quatenùs  su- 
per factum  ,  quod  sorori  suœ  acciderat,  discutere  aut 
determinare  dignarentur  ,  et  ulrùm  matrimonium 
inter  sororem  suam  et  Bouchardum  esset  ratum ,  et 
ambo  filii  quos  genuerant  essent  censendi  Icgitimi. 


DF.    HAINAUT.     LIVRE    XX.  I-f) 

plicité  et  l'humilité  ;  enfin  chacun  donnait  son  avis  sur 
cette  afiFaire.  Mais  Bouchard  refusa  absolument  de 
rendre  Marguerite.  La  comtesse,  voyant  son  obsti- 
nation, écrivit  au  pape  Innocent  et  au  concile  général, 
pour  qu'ils  daignassent  prendre  une  détermination 
sur  le  cas  où  se  trouvait  sa  sœur,  et  décider  si  son 
mariage  avec  Bouchard  était  valable ,  et  si  les  deux  fils 
qu'elle  avait  eus  de  lui  devaient  être  réputés  légitimes. 

Obsebvation.  Guillaume  Le  Breton  donne  la  liste  des  prisonniers 
faits  à  la  bataille  de  Boiivincs.  Le  retour  de  Philippe  à  Paris  eut 
tout  l'e'clat  d'un  triomphe  j  jamais  encore  le  peuple  français  n'avait 
pris  une  part  si  vive  au  succès  de  ses  roi-.  On  lui  disait  que  les 
grands  seigneurs  qu'il  voyait  captifs  s'e'taient  promis  la  conquête 
de  tout  le  royaume,  et  qu'ils  s'en  e'taient  déjà  divisé  par  avance  les 
provinces  j  que  Renaud  avait  demandé  pour  lui  Péronne,  et  Fernand 
Paris,  où  tous  deux  étaient  enfermés  ;  que  Hervé,  comte  de  INevers, 
e'tait  entré  dans  l'alliance  du  roi  d'Angleterre,  aussi  bien  que  tous 
les  seigneurs  du  IMaine,  de  l'Anjou  et  de  la  Normandie;  qu'ainsi  la 
victoire  de  Bouvines  avait  sauvé  les  Français  du  joug  de  l'étranger; 
toutes  les  villes,  tous  les  villages  que  traversait  ie  roi  étaient  décorés 
de  tapis  ou  d'arcs  de  verdure;  la  joie  des  Parisiens  éj^ala  celle  des 
provinciaux,  et  le  peuple,  épousant  la  ((uerelle  de  Philippe-Auguste, 
regarda  la  victoire  de  Bouvines  comme  une  des  grandes  époques  de 
la  gloire  nationale.  (  Histoire  des  Français  par  Sismondi,  VI ,  365 
et  366.  ) 


174 


ANNALES 


CAPITULUM  XLIV. 


Qu6d  Jobannes  rex  Angliîe  ,  audiens  captivitalem  Ferrandi ,  cum 
quo  fœdus  ioicrat ,  per  septennium  treugas  obtinuit. 


EoDEM  terapore,  Johannes  rex  Angliœ  parlibus 
Pictaviae  saeviebat.  Contra  quem  Ludovicus ,  primo- 
gonitus régis Franciœ,  veniens,  miro  modo  cjus  vires 
dissipavit.  Nàm  dùin  cum  eodcm  rege  vellet  saepiùs 
idem  Ludovicus  congredi ,  virtutcm  timons  Franco- 
rum,  quam  pluries  fuerat  expertus,  sibi  et  suis  fugâ 
consuluit  ignominiosâ.  Qui  ciim  audîsset  Ferrandum 
comitem  Flandriae,  cum  quo  fœdus  inierat,  captum, 
et  alios  qui  praenominati  sunt,  animo  consternatus 
et  confusus,  obtinuit  treugas  inter  se  et  regem  Fran- 
ciae  ad  septem  annos  exhibere ,  et  utrobique  jura- 
mento  confirmavit.  Eo  anno,  magister  R.  de  Cru- 
chem  (i) ,  vir  admodîim  litteratus  et  in  theologicâ 
facultate  praedoctus,  Sancti-Stephani  in  Cœlio  monte 
presbyter  cardinalis,  à  felicis  memoriœ  papa  luno- 
centio  in  Galliam  missus,  ut  ibidem  legationis  officio 
fungeretur ,  subventionem  Ïerrœ-Sanctae  prœdicando, 
per  civitates,  urbes  et  castella  verbum  Dei  scminavit. 

(  I  )  Robert  de  Corçon  ou  Curson  ,  anglais ,  chanoine  et  chancelier 
de  l'église  de  Paris,  nomme  en  laia  cardinal  du  titre  de  Saint- 
Etienne  in  CœUo- Monte. 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  1^5 


CHAPITRE  XLIV. 


Jean  ,  roi  d'Angleterre,  apprenant  Ja  captivité  de  Fernand  ,  son 
allié,  demande  et  obtient  une  trêve  de  sept  ans. 


A  cette  époque  ,  Jean ,  roi  d'Angleterre ,  ravageait 
le  Poitou.  Louis  ,  fils  aîné  du  roi  de  France,  marcha 
contre  lui  et  mit  son  armée  en  déroute  avec  une  mer- 
veilleuse facilité  ,  car  tandis  qu'il  cherchait  à  en  venir 
aux  mains  avec  ce  roi,  celui-ci,  redoutant  la  valeur 
française  qu'il  avait  plus  d'une  fois  éprouvée ,  prit 
honteusement  la  fuite  avec  ses  gens.  Lorsqu'il  apprit 
que  Fernand ,  comte  de  Flandre  ,  avec  qui  il  avait  fait 
alliance  ,  était  prisonnier  aussi  bien  que  les  autres  che- 
valiers dont  on  a  parlé  plus  haut ,  consterné  de  cette 
nouvelle ,  il  demanda  et  obtint  du  roi  de  France  une 
trêve  de  sept  ans  qui  fut  jurée  de  part  et  d'autre.  La 
même  année ,  maître  Robert  de  Corçon  ,  homme  fort 
lettré  et  savant  théologien  ,  cardinal  prêtre  de  Saint- 
Etienne  au  mont  Cœlius,  envoyé  en  France  par  le  pape 
Innocent  III  d'heureuse  mémoire  ,  en  qualité  de  légat, 
parcourut  les  villes  et  les  châteaux  en  prêchant  la 
croisade  pour  la  Terre-Sainte ,  et  en  semant  partout 
la  parole  de  Dieu.  Cette  semence  tomba  dans  une 
bonne  terre  et  produisit  des  fruits  nombreux,  car  dans 
le  royaume  de  France,  une  multitude  de  fidèles,  riches 
et  pauvres ,  nobles  et  vilains ,  se  rassemblèrent ,  à  sa 


176  ANNALES 

^ujus  semen  cecidit  in  terram  honam  et  ortuin  fecit 
multiplicem  fructum;  nàm  per  regniim  Galliœ  inul- 
tos  divites  etpauperes,  nobîles  et  igiiobiles,  indiffe- 
renterregalis  vexilli  charactere  iusignivit.  Intcr  quos 
dictus  Augliae  gubernator  post  iunumcra  fiagitia, 
post  îiiortem  Arturi  nepotis  sui,  ducis  minoris  Bri- 
tanniae,  quem,  qaià  maliiit  régi  Francia?  inhaerere 
quam  ei  qui  patruus  suus  erat ,  fecerat  siibinergi  ;  post 
ecclesiarum  oppressiones,  postnobiliummatronarum 
dehonestationes  ,  post  virginum  deflorationes  ,  sicut 
dicebatur,  ab  eo  visilatus  qui  non  vult  morlem  pcc- 
catoris,  sed  ut  convertatur  et  viviit,  ut  indulgentiam 
posset  promereri  ;  cum  multitudiiie  suoruni ,  humero 
sanctae  crucis  signum  affîxit.  Non  diùpost,  Flandren- 
sibus  in  bello  deviclis  et  fugatis,  et  civibus,  quos 
rex  obsides  abduxerat ,  à  captione  redeniplis;  inun- 
datio  maris  erupit ,  et  terram,  quae  vestigia  régis 
évaserai,  cum  incolis  submersit:ità  quod  cvidenlius 
damnum  ex  dicta  submersione  provenirct ,  quàm 
[illud  quod]  régis  cxercitus  terrae  ,  quam  perambu- 
laverat,  irrogâsset.  Inter  quae  mirabile  quid  contigit 
in  poslerorum  mcmoriâ  :  nàm  infans  quidam  ,  divino 
nutu,  in  cunis  jacens  et  dormiens,  ab  aquis  acccptus 
est,  et  Zelandiam  iisquè  ad  Mandrghien  aquarum 
ministerio  deportatus ,  dormiens  invcntus,  ab  aquis 
extractus  est  et  nutritus.  His  pcstilentiis  Flandronsi- 
bus  vehementer  affectis,  subsecuta  est  alia  pestis 
multo  nocivior  istis  :  nàm  Gandam,  Ypram  ,  Biugas 
incendium  adeo  devastavit,  ut  medictas  domorum 
vix  in  eis  remaneret  j  ubi  non  pauci  promiscui  scxûs 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  l'jn 

voix ,  SOUS  la  bannière  royale.  Parmi  eux  se  trouva 
le  souverain  de  l'Angleterre  ,  qui ,  après  de  nombreux 
forfaits,  après  avoir  fait  noyer  son  neveu  Arthur,  duc 
de  Bretagne ,  qui  avait  préféré  l'alliance  du  roi  de 
France  à  celle  de  son  oncle  ,  après  avoir  opprimé  les 
églises ,  et  déshonoré  ,  dit-on  ,  de  nobles  dames  et  de 
jeunes  vierges,  fut  visité  par  celui  qui  ne  veut  point 
la  mort  du  pécheur  ,  mais  sa  conversion  et  sa  vie,  pour 
qu'il  puisse  mériter  son  pai^don  ,  et  chargea  son  épaule 
du  signe  de  la  croix  sainte ,  ainsi  qu'un  grand  nombre 
de  ses  sujets.  Peu  de  teras  après  la  déroute  des  Fla- 
mands et  le  rachat  des  prisonniers  que  le  roi  avait 
faits  ,  cette  terre ,  qui  avait  échappé  au  roi  de  France  , 
fut  submergée  avec  ses  habitans  par  une  inondation 
de  la  mer  ;  et  cette  inondation  causa  un  bien  plus  grand 
dommage  au  pays  que  les  ravages  de  l'armée  française. 
Parmi  les  circonstances  remarquables  de  cet  événe- 
ment, la  tradition  a  conservé  le  fait  suivant:  un  enfant, 
dormant  dans  son  berceau,  fut ,  par  la  protection  de 
Dieu  ,  porté  sur  les  eaux  jusqu'à  Mandeghien  ,  en 
Zélande  ,  où  des  habitans  le  trouvèrent  encore  en- 
dormi ,  le  recueillirent  et  relevèrent.  Après  avoir  été 
affligés  de  tant  de  maux ,  les  Flamands  eurent  à  sup- 
porter un  désastre  plus  affreux  encore  :  Gand  ,  Ypres 
et  Bruges  furent  ravagés  par  un  incendie  qui  dévora 
la  moitié  des  maisons  et  fit  périr  une  foule  d'habitans 
de  l'un  et  de  l'autre  sexe  ;  de  telle  sorte  qu'ils  pou- 
vaient dire,  avec  raison,  au  Seigneur:  Noiis^  avo?is 
passé  par  Veau  cl  par  le  fea.  Plaise  à  Dieu  que  le  reste 
leur  soit  épargne  !  Au  nombre  des  choses  mémorables 
qui  se  passèrent  lors  de  l'incendie  de  Gand  ,  on  cite 
l'événement  que  nous  allons  rapporter.  Sept  hommes 

XJV.  1  2 


76  ANNALES 


viri  et  feminas  perierunt ,  ilà  ut  de  jure  Domino  pos- 
sint  decanlare  :  (rnnsn>inms  par  igncui  et  nqunm. 
et  utinam  quod  scquitur  cisdem  coartari  possit  !  Hoc 
încendio  pervigente  Gandavi ,  quid  contigit  inter  me- 
morabilia  computandum.  Nàm  septem  viri  et  femina 
una  adustiouis  calore  coacti ,  cùm  aliter  non  possont 
cvadcrc ,  in  puteum  se  cadore  permiserunt.  Ibidem 
in  quâdam  cavitate  latitantes,  cùm  post  iguem  qui- 
dam liujus  facti  ignorans,  ad  hauriendum  aquam 
veniens,  situlam  in  puteo  dimisit,  cui  unus  latitan- 
tium  inhaercns ,  suî  fecit  indicium.  Quem  multiludo 
superveniens,  cumeisqui  latitavcrant,  extraxit.  Qui- 
bus  vix  extractis,  et  divino  judicio  ad  vitam  salutis 
redditis,  puteus  calcantium  vestigiis  oppressus,  ma- 
tcriâ  déficiente  quâ  fuerat  compactas,  in  unum  cor- 
ruit  acervum.  Flandrensibus  adeo  mirabiliter  et  in- 
numerabilitcrflagellatis,  ut  de  eis  convenienter  posset 
intelligi  illud  propbcticum  :  residuiun  locustœ  corne- 
dit  bruclms,  et  caetera  quœ  sequuntur. 


CAPITULUM  XLV. 

T)p.  infnrtiinio  Joliaiinis  régis  Arif^liae. 


Francis  vero  in  superbiâ  clatis,  non  attendenti- 
bus  quodsuperbis  resistit  Deus,  humilibusautem  dat 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  1  yÇ) 

et  une  femme  sur  le  point  de  périr  par  les  flammes,  et 
ne  trouvant  aucun  autre  moyen  d'y  échapper  ,  se  lais- 
sèrent tomber  dans  un  puits  ,  et  se  tinrent  cachés  dans 
une  cavité  qu'ils  y  trouvèrent.  Après  l'incendie,  quel- 
qu'un ,  qui  ignorait  ce  fait ,  voulant  puiser  de  l'eau  à 
ce  puits ,  y  plongea  un  seau  ;  l'un  de  ces  malheureux 
s'y  attacha  pour  attirer  l'attention  sur  lui  ;  on  arriva , 
et  on  le  retira  du  puits ,  lui  et  ses  compagnons.  A  peine 
étaient-ils  sortis  et  rendus  à  la  vie ,  par  la  permission 
divine,  que  le  puits,  surchargé  par  la  foule,  et  dont 
les  pierres  n'étaient  pas  liées  entr'elles  par  le  ciment, 
s'écroula  tout  à  coup.  Les  Flamands  furent  ainsi  frappés 
de  maux  prodigieux  et  innombrables  ,  afin  qu'on  pût 
leur  appliquer  cette  parole  du  prophète  :  Le  jélech 
mange  les  restes  de  la  sauterelle ,  etc.  (1). 

(i)  Dans  ce  verset  du  prophète  Joël  (I,  4)  ,  il  est  question  de 
trois  espèces  de  sauterelles,  selon  Bochart ,  appelées  le  g^rt^ww ,  le 
jéitch,  et  le  chazil.  Joël  dit  :  «  La  sauterelle  a  tle'vore'  les  restes  du 
«  gazam;  le  jélech ,  les  débris  de  la  sauterelle;  le  chazil,  les  restes 
«.  du  jélech.  »  Quelques-uns  croient  que  le  chazil  est  la  nielle. 


CHAPITRE  XLV. 

Infortune  de  Jean  ,   roi  d'Angleterre. 


Ta;vdis  que  les  Français,  enorgueillis  de  leur  vicloire, 
sans  songer  que  Dieu  résiste  aux  superbes  et  pardonne 
aux  humbles ,  se  glorifiaient  plutôt  de  leur  roi  tem- 


1 8o  ANNAIES 

gratiam,  et  poliîis  in  rc^v.  sno  leiuporall  (|uhin  in  eo 
per  c|uem  rogcs  rognant  glorianlur(  / );  barones  An- 
gllai  adversùs  regem  suum  inauditam  suscitavcrunt 
seditionem,  eam  captantes  occasionem  quae,  antiqua 
libertate  destructâ,  regnum  Angliœ  in  tantam  redc- 
gerat  servitutem  ut  nemoribus  propriis  nemo  ausus 
essetvenari  ;  Insuper,  si  nobllls  quistleccderct,  minori 
haprede  relicto,  eumdem  rex  mancipabat,  et  fructi- 
bus  terrœ  suœ  pro  voîuntate  sua  receptis,  ubi  et 
<iuando  volebat  nuptlis  tradebat.  Hœc  et  alia  bujus- 
niodi  deliramenfa  nobileset  ignobiles  potcntes  et  im- 
potentes ,  pauperes  et  divites  ad  tantam  provocaverunt 
indignationem,ut  unanimitcrab  ejus  dominiose  sub- 
Irabercnt.  Dictus  vero  rex  attendons  quià  domes(ici 
lîoniinis  inimici  illius,  diim  vidcret  suos  in  oxitium 
suum  machinari,  et  suorum  solatio  se  destiîutum  , 
in  Domino  spem  ponens,  cujus  vexillum  erexerat , 
ciun  non  posset  eos  scriptis  seu  promissis  à  proposito 
se  revocare,  legalos  misit  ad  dominum  Innocentium, 
tune  sedis  apostolicœ  pontificem ,  eideni  de  suis  la- 
mentabilem  déferons  querimoniam;  promisit  quod, 
si  aliquis  perperàm  cgisset,  paratus  esset  limcn(2) 
corrigere  sedis  aposlolic.TConsilio,  cujus  patrocinium 
duplici  intentionc  postulabat  ;  eo  sciiicct  quod  cruce 
signatus  esset,  et  quod  terram  suam,  h  dicbus  beati 
Augustini,  Anglorum  apostoli ,  roniano  pontifiri  tri- 
butariam  eidem  fecissct  foodalem.  Sumnuis  vero  pon- 

(i)   Poiit-êlio  faut-il  iVwc  iiforitiiilif/ns. 

(•i;  Au  lieu  »lc  llmrii  il  faut  sans  doute  liri'  lucm. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  l8r 

porcl  que  de  celui  qui  fait  régner  tous  les  rois ,  les 
barons  anglais  se  révoltèrent  contre  leur  souverain,  en 
prenant  occasion  de  ce  qu'après  avoir  détruit  les  an- 
ciennes libertés  il  avait  réduit  le  royaume  d'Angle- 
terre à  une  si  complète  servitude ,  que  personne  n'osait 
plus  chasser  dans  ses  propres  forêts  ;  en  outre  ,  lors- 
qu'un noble  venait  à  mourir  laissant  un  héritier  mi- 
neur ,  le  roi  réduisait  l'héritier  à  la  condition  de  serf, 
s'emparait  des  revenus  de  sa  terre,  et  le  mariait  où 
et  quand  il  lui  plaisait.  Ces  excès  ,  et  d'autres  du  même 
genre ,  excitèrent  à  tel  point  l'indignation  de  tous 
ses  sujets,  nobles  ou  vilains,  puissans  ou  faibles, 
riches  ou  pauvres,  qu'ils  ne  voulurent  plus  reconnaître 
son  autorité.  Ce  prince  ,  traité  en  ennemi  par  ses 
vassaux  ,  et  voyant  ses  sujets  conspirer  sa  perte  sans 
qu'aucun  voulût  le  soutenir  ,  mit  tout  espoir  dans  le 
Seigneur  dont  il  avait  arboré l'étendart,  car  il  lui  était 
impossible  de  ramener  à  lui  les  rebelles  ni  par  lellres 
ni  par  promesses.  Il  envoya  des  députés  au  pape  Inno- 
cent, qui  gouvernait  alors  l'église  de  Rome,  et,  lui 
exposant  sa  triste  situation  ,  il  déclara  que  s'il  avait 
commis  quelque  faute  il  était  prêt  à  se  soumettre  à 
toutes  les  expiations  que  lui  imposerait  le  Saint-Siège , 
dont  il  invoquait  la  protection  par  un  double  motif, 
d'abord  en  qualité  de  croisé  ,  ensuite  parce  que  du 
teras  de  saint  Augustin  ,  apôtre  des  Anglais,  l'Angle- 
terre avait  été  rendue  tributaire  du  pape.  Le  souverain 
pontife  ,  ému  d'une  paternelle  compassion  pour  le 
malheur  du  roi,  et  considérant  qu'il  ne  pouvait  réussir 
par  les  voies  de  la  douceur  à  faire  rentrer  dans  le 
ilevoir  ses  barons  et  leurs  fauteurs  et  ndhcrens  ,  les 
excounnunia  et  les  fit  excommunier  dans  toute  l'éten 
due  de  l'Eglise.  Le  roi,  voyant  que  les  rebelles  résis- 


l82  .\N^•ALE^s 

tifcx  dicto  régi  patcrnâ  compassionc  condesccndens, 
dictos  baronos  et  coriiin  faulorcs  et  adjutorcs,  ciim 
non  posset  eos  amicabili  adnionitionc  ab  incœpto  re- 
trahere,  excommunicavit,  et  fecit  pcr  totam  ecclesiam 
excommunicari.  Ciim  ergo  rex  videret  dictos  rebelles 
romano  pontifici  contumaciter  resistere ,  solito  dcs- 
peralior,  et  suorum  insidias  effugcre  volens,  cum  his 
qulbus  potuit ,  nîunitis  castellis  et  locis  quae  eidem 
remanserant ,  Dovrani  iisquè  pervenit;  ubi  fuit  tanto 
timoré  percussus,  quod  infrà  ambituui  Anglia;  non 
praesumerct  pernoctare;  imo,  cùm  tenipussomni  con- 
gruum  vigeret,  in  altuni  maris  se  faciebat  adduci  , 
et  non  aliter  se  permittebat  somni  fomento  recrcari. 
Cùm  autem  dictum  regem  tolicns  urgerent  foris  et  in- 
tîis  timorés,  quemdam  sibi  fidelem,  de  qiio  prae  cac- 
Icris  confidebat,  Hugoneni  scilicct  de  Bove,  in  par- 
tibus  misit  transmarinis.  Qui,  collecta  multitudine 
militum  per  Flaudriani,  per  Hannoniam,  perLotba- 
ringiam,  apertis  thesauris  regiis  et  abundanter  effu- 
sis ,  cum  infinilà  militum  et  sergentorum  copia,  ad 
portum  maris  prospéré,  quamcitiùs  sperans  ad  par- 
tes Angliœ  transfretare,  remeavit.  Sed  non  contra 
Dcum  fortitudo  neque scientia ,  qui  quando  vult  salvat, 
rtsuccidcndivitamnostram  velut  arancœ  telam  babct 
potestatem  :  nàm  cùm  idem  Hugo  in  porta  aeris  se- 
renitatem  exspectâssct,  se  tandem  mari  crodidit ,  mi- 
nime providens  quid  ei  esset  eventurum  ;  ({uià  cùm, 
vclis  extensis,  uavigarcnt  Hugo  et  slipendiarii  sui, 
spiritu  procolhe  exaltati  sunt  fluctus,  et,  tcmpcstalc 
invalescentc.  nu»lli  suiit  submersi,  quidam  vero  prée 


Di:    IIAINALT.     LIVRE    XX.  1  ÔD 

laient  opiniâtrement  au  pape ,  perdit  toute  espérance  , 
et  voulant  échapper  aux  pièges  que  lui  tendaient  ses 
sujets,  s'enfuit  à  Douvres  avec  le  peu  de  gens  qu'il  put 
rassembler,  après  avoir  mis  en  état  de  défense  les 
places  et  les  châteaux  qui  lui  étaient  restés.  Sa  frayeur 
était  si  grande  lorsqu'il  fut  dans  cette  ville,  qu'il  n'osait 
passer  la  nuit  sur  le  sol  de  l'Angleterre  ;  quand  l'heure 
du  sommeil  était  venue,  il  se  fesait  conduire  en  pleine 
mer,  et  c'est  là  seulement  qu'il  se  livrait  au  repos  avec 
sécurité.  Ce  prince,  que  tant  de  terreurs  venaient  agi- 
ter du  dedans  et  du  dehors,  envoya  sur  le  continent 
celui  de  tousses  gens  dans  lequel  il  avait  le  plus  de  con- 
fiance, Hugues  de  Boves ,  qui  rassembla  de  nom- 
breuses troupes  en  Flandre,  en  Hainaut  et  en  Lorraine, 
grâce  aux  trésors  du  roi  qu'il  répandit  partout  avec 
abondance;  et  ramenant  avec  lui  une  multitude  infinie 
de  chevaliers  et  de  sergens,  il  arriva  dans  un  port  de 
mer,  espérant  faire  voile  pour  l'Angleterre.  Mais  l'ha- 
bileté ni  le  courage  ne  peuvent  rien  contre  les  décrets 
de  Dieu ,  qui  sauve  ceux  qu'il  veut,  et  quand  il  veut , 
et  qui  brise,  s'il  lui  plaît,  notre  vie  comme  une  toile 
d'araignée.  Après  avoir  attendu  dans  le  port  un  vent 
favorable ,  Hugues  s'embarqua  enfin  ,  sans  prévoir  ce 
qui  devait  lui  arriver.  Lui  et  ses  troupes  naviguaient 
depuis  quelque  tems  ,  les  voiles  déployées  ,  lorsqu'un 
orage  souleva  les  flots;  bientôt  la  tempête  devint  ter- 
rible, et  un  grand  nombre  des  passagers  furent  sub- 
mergés, mais  quelques-uns,  entr'autres  Hugues  lui- 
même  et  les  trois  fils  de  Rigaudc  d'Audenarde  , 
uoblcs  et  puissans  chevaliers  ,  prirent  la  croix  pour 
échapper  à  la  mort.  Plusieurs  ,  après  avoir  attaché 
leurs  chemises  afin  qu'on  pût  les  ensevelir  si  on  les 
retrouvait  ,  furent  engloutis  par  les  vagues  ,  et  jamais 


1 84  ANNALES 

timoré  mortis  cruccsignati  (i),  in  ter  quos,  cum  eo- 
demHugone,  très  filiidominaeRicautisde  Audenardâ, 
viri  nohiles  et  potentos  :  colligatis  cainisiis,  ut  simul 
inventi  sepclirentur,  insimul  fucrunt  aqiiarum  velic- 
mentiâ  obruti.  De  inventione  vero  corporum  eoriim 
usqiiè  hodiè  ignoratur.  Aliis  navigantibus,  visiis  est 
à  quibusdam  equus  niger  sequens  vestigia  navigan- 
tium ,  qui ,  statim  ut  navigantes  vivificœ  crucis  signa- 
culo  fuerunt  inslgniti  ,  disparuit,  eisque  serenitas 
aeris  benignior  arrisit.  Aliis  navigantibus  fuit  visa 
manus  incœlo,  quae  dominicae  passionis  cruce  notatis 
benedixit;  quo  facto,  tempestas  cessavit.  Qui,  non 
absque  grandi  gravamine  ,  qualilercunque  transfre- 
tati,  à  rege  fuerunt  hilariter  recepti.  Quorum  viribus 
rex  animatus  pariter  et  arniatus,  suorum  assaltus 
viriliter  propulsavit;  ità  quod  castellum  Nonecestre(2  ), 
à  baronibus  munitum  et  possessum,  in  brevi  obsidc- 
ret,  et  cùm,  magno  dispendio  suorum,  bis  qui  arcem 
tenebant  resisteulibus,  expugnaret,  non  paucos  no- 
biles  captos  custodiae  carcerali  mancipavit. 


(i)  Iter  sanctiim  versus  Hierosolymam  deroverunt  et  in  carne 
propriâ  crucis  sanctae  signiim  ab  invicem  susceperiint.  Chronique 
de  Mclrose.  (  Rcnim  Anglic.  scriptores  Oxon.  1684.  in-f",  p.  189.  ) 

(2)  On  lit  JVavmeslrc  dans  l'ancienne  traduction  française,  et 
Mocestrc  dans  Juan  Lelcvrc  C'est  certainement  jRocAester  qu'on 
doit  lire. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  l85 

on  n'a  su  si  leurs  corps  avaient  été  trouvés.  Pendant 
que  les  autres  naviguaient ,  ils  aperçurent  un  cheval 
noir  qui  les  suivait;  et  aussitôt  qu'ils  furent  revêtus  du 
signe  de  la  croix  ,  ce  cheval  disparut ,  et  le  ciel  reprit 
pour  eux  sa  première  sérénité.  D'autres  virent  dans  le 
ciel  une  main  qui  bénit  ceux  qui  étaient  marqués  du 
signe  de  la  croix ,  et  la  tempête  cessa  tout  à  coup. 
Échappés  ,  non  sans  avoir  beaucoup  souffert ,  à  ce  dé- 
sastre ,  les  naufragés  furent  reçus  avec  joie  par  le  roi. 
Ce  renfort  ranima  son  courage  en  augmentant  ses 
forces.  Non  seulement  il  repoussa  vigoureusement 
l'attaque  des  rebelles ,  mais  il  assiégea  le  château  de 
Roches  ter ,  que  les  barons  avaient  pris  et  fortifié ,  s'en 
empara  après  avoir  tué  beaucoup  de  monde  aux  assié- 
gés, et  fit  prisonniers  un  grand  nombre  de  chevaliers. 

Observation.  On  fait  monter  à  quarante  mille  hommes  la  troupe 
commandée  par  Hugues  de  Boves.  Si  elle  était  arrivée  à  bon  port , 
il  n'est  pas  douteux  que  le  roi  Jean  n'eût  été  eu  état  de  traiter  les 
Normands  établis  eu  Angleterre  de  la  même  manière  que  Guil- 
laume le  Conquérant  avait  traité  autrefois  les  Anglais.  Cependant , 
malgré  la  grandeur  de  la  perte  ,  il  lui  restait  assez  de  troupes  pour 
tenir  la  campagne  contre  les  barons ,  qui  ne  s'attendaient  pas  à 
cette  attaque.  Il  investit  le  château  de  Rochester  ,  où  Guillaume 
d'Albiney  fit  une  courageuse  défense  pendant  deux  mois;  mais  les 
provisions  venant  à  manquer,  la  garnison  mangea  ses  chevaux  ,  et 
lorsque  celte  ressource  fut  épuisée  et  les  fortifications  ruinées  par  les 
machines  militaires  des  assiégeans,  il  se  rendit  à  discrétion.  Voyez 
Mathieu  Paris,  sous  l'an  i2i5. 


1 86  ANNALES 


CAPITULUM  XLVl. 


Oiiùd  liuiooLiiliiis  tcrtiiis  générale  conciliiim  Lateranensc  congie- 

g;avit(i). 


EoDEM  aiino,  videlicct  mccxv,  dominiis  Innoceii- 
fiiis,  romanaî  setlis  antistes,  concilium  celebravit , 
decinio  octavo  pontifîcatûs  sui  aniio ,  quale  non  fuit 
antè  ipsimi  in  occlesiâ  ronianâ  celebratuin  ,  secundùni 
quod  Josias  rex  Israël  feclt  magnum  co  anno  regni 
sui,  quale  non  fuit  à  diehus  judicum  factuni  :  nàm 
tanta  fuit  in  dicto  conciiio  multitudo  patriarcharum, 
metropolitanorum,  episcoporum  et  aliorum  prœlato- 
luni  el  abbatum,  ut  vix  numéro  possent  reprebendi. 
In  quo  dictus  dominus  pontifex  fecit  sermonem ,  cu- 
jus  tbema  fuit  :  Desidorio  desidcravi  hoc  pascha 
nidiidacare  uohiscuni,  antequàm  patiar.  l^norans 
horam  suce  mortis prophctavit.  Ibidem  prœsidens  ba- 
rones  Angliaî,  et  fautorcs  et  adjutores  eoruni,  cuni 
Oltonequi  fuerat  impcrator,  cxcommunicans ,  euni- 
dt-ni  Ottonem  depositum,  quià  ccclesite  romanie  l'C- 
bcllisextiterat,  denunliavit.Item  damnavitperversani 
Joachim  ctAlmariei  doctrinam,  dicens:  «  Damnamui^ 
«et  reprobamuslibdlum  seu  traclatum,  quem  abbas 
"  Joachnu  odidit  conlrà  magisliuin  Peliuni  Lonibar- 

1  I     Voyez  Vincent  de  Beanvais  ,  xxxi ,  n^j. 


DE    HAINAUT.     I-IVUIÏ  XX.  187 

CHAPITRE  XLVl. 

Innocent  III  assemble  le  concile  gênerai  de  Lalian. 


La  même  année  1216,  le  pape  Innocent  célébra  ,  la 
dix-huitième  année  de  son  pontificat ,  un  concile  tel 
qu'il  n'y  en  avait  jamais  eu  dans  l'église  romaine ,  à 
l'exemple  de  Josias  ,  roi  d'Israël ,  qui  convoqua  ,  la 
même  année  de  son  règne,  une  assemblée  plus  grande 
que  tout  ce  qui  s'était  vu  depuis  le  tems  des  juges.  En 
elFet,  il  se  trouva  à  ce  concile  tant  de  patriarches,  de 
métropolitains,  d'évêques  et  d'autres  prélats  et  abbés  , 
qu  il  ctaitimpossibledeles compter.  Lepapey  prononça 
un  discours  sur  ce  texte  :  «  J'ai  voulu,  manger  la  pâque 
avec  vous  avant  (ïtlre  crucifié.  Ignorant  V heure  de  sa  mort, 
il  prophétisa.  »  Comme  chef  du  concile,  il  excommunia 
les  barons  d'Angleterre  et  leurs  adhérens,  ainsi  que  le 
prince  Othon ,  qui  avait  été  empereur  ,  et  déposa  ce 
même  Othon  comme  rebelle  à  l'église  romaine.  En 
même  tems  il  condamna  la  doctrine  perverse  de  .Joa- 
chim  et  d'A.mauri  ;  en  ces  termes:  «  Nous  condamnons 
«  et  réprouvons  le  libelle  ou  traité  que  l'abbé  Joachim 
«  a  publié  contre  maître  Pierre  Lombard,  sur  l'unité 
1  en  l'essence  de  la  Trinité  ,  l'appelant  hérétique  et  in- 
«  sensé  parce  qu'il  avait  dit  dans  ses  sentences  que  le 
«  Père,  le  Fils  et  le  Saint-Esprit  sont  mm  chose  suprême 


l88  ANNALES 

f<  cîum ,  de  unltatc  et  csscntiâ  ïrinilatis;  appellans 
«  ipsuin  hœrctlcuni  et  insaninn,  pro  co  (|UO(l  in  suis 
a  dixcrit  scntentiis  quià  quœdam  summa  rcs  est  Palei 
«et  Filius  et  Spiritus  Sanctus,  et  illa  non  est  gencrans, 
«  neqiie  genita ,  neque  procedens.  Undè  asserit  quod 
aille  non  tàm  triuitatem  quàmqualernitatemastrue- 
«  bat  in  Dco,  videlicet  très  personas  et  illam  comnui- 
«  nem  essentiam  quasi  quartam  ;  manifeste  proteslans 
«  quod  nulla  res  est  quœ  sit  Pater  et  Filius  et  Spiritus 
«  Sanctus;  nec  est  essentia,  substantia,  vel  natura  , 
«  quamvis  concédât  quod  Pater  et  Filius  et  Spiritus 
«  Sanctus  sinl  una  essentia,  una  substantia,  una  na- 
«turarverùm  unitatem  hujusmodi  non  veram  et  pro- 
«  priam ,  sed  quasi  coUectivam  et  similitudinariam 
«esse  fatetur;  quemadmodùm  dicuntur  multi  liomi- 
«  nés  unus  populus,  et  multi  fidèles  sunt  una  ecclesia, 
«  juxtà  illud  :  multitudinis  credentium  erat  cor  unuin 
«  et  anima  una  ;  et  :  qui  adiiœrct  Domino  unus  spi- 
«  ritus  est  cum  illo  ;  et  :  qui  plantât  et  qui  rigat  unuin 
iiSunt;Qt  :  ornnes  unum  corpus  sumus  in  Christo. 
«Rursîis  in  libro  Regunn  :  populus  meus  et populus 
«  tuus  unum  sunt.  Ad  hanc  autem  suam  scntentiam 
«astrueudam  illud  potissimum  verbum  inducit  quotl 
«  Christus  de  fidelibus  dicit  in  Evangelio  :  volo  ut  sint 
a  unum  in  nobis  sicut  et  nos  unum  sumus,  ut  suit 
«  confirmatiinunum.  Non  enim,  ut  ait,  fidèles  Clirisli 
«  sunt  ununi ,  id  est  una  res ,  qua;  communis  sit  oni- 
«  nibus;  sed  suo  modo  sunt  unum,  id  est  una  eccle- 
«sia,  proplcr  calholicic  fidci  unitatem,  et  landen» 
«  unum  rcgnum  ,  proptcrindissolubiliscaritatis  unio- 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  1 89 

«  qui  n'engendre  pas ,  n'est  pas  engendrée  ,  et  ne  pro- 
«  cède  point  ;  d'où  il  conclut  qu'il  reconnaissait  en 
<t  Dieu  trois  personnes  ,  plus  cette  nature  commune, 
a  qui  formerait  comme  une  quatrième  personne;  pro- 
«  lestant  hautement  qu'il  n'existe  aucune  chose  qui 
«  soit  à  la  fois  le  Père,  le  Fils  et  le  Saint-Esprit  ;  que 
«  ce  n'est  point  une  essence  ,  une  substance  ,  ni  une 
"  nature  ;  reconnaissant  néanmoins  que  le  Père  ,  et  le 
M  Fils,  et  le  Saint-Esprit  sont  bien  une  essence,  une 
w  substance,  une  nature,  mais  ne  forment  pas  unevéri- 
<>  table  unité  ;  que  cette  unité  n'est  que  collective  et 
«  figurée  ,  comme  on  appelle  un  peuple  la  réunion 
a  d'un  grand  nombre  d'hommes ,  et  une  église  une 
«  assemblée  de  fidèles  ,  conformément  à  ce  qui  est 
«  écrit  :  La  mullilude  des  croyans  n  avait  quun  seul  cœur 
«  et  qu'une  seule  ame  ;  et  :  Celui  qui  s^ attache  au  Seigneur 
«  a  un  esprit  avec  lui  ;  et  encore  :  Celui  qui  plante  et 
«  celui  qui  arrose  ne  sont  qu'un;  ensuite  :  NousJie  sommes 
a  tous  quun  corps  en  J.-C.  Enfin  dans  le  livre  des 
«  Rois  :  Mon  peuple  cl  ton  peuple  ne  sont  qamic  Et  pour 
"appuyer  son  opinion,  il  s'autorise  surtout  de  ce 
«  passage  de  l'Evangile  où  Jésus  dit  en  parlant  des 
i>  fidèles  :  Je  veux  qu'ils  soient  une  chose  en  nous ,  comme 
<«  nous  sommes  un  ,  a^n  qu'ils  soient  confirmés  en  un  seul. 
«  Certes  ,  dit-il ,  les  fidèles  chrétiens  ne  sont  pas  un  , 
«  c'est-à-dire  une  seule  chose  qui  soit  commune  à  tous  ; 
«  mais  ils  sont  un  en  ce  sens  qu'ils  forment  une  église 
«  par  l'unité  de  la  foi  catholique  et  un  royaume  par 
«  les  liens  indissolubles  de  la  charité.  Mais  nous,  avec 
a  l'approbation  du  concile,  nous  croyons  et  confessons 
«  avec  Pierre  qu'il  y  a  une  chose  incompréhensible  et 
<  ineffable ,  c'est  que  le  Père,  le  Fils  et  le  Saint-Esprit 
«  sont  réellement  trois  personnes  ensemble,  et  chacune 


1 90  ANNALES 

«  nem.  Nos  autcni ,  sacro  approbanle  roncllio,  civdi- 
«  mus  cl  confitemur  cum  Pelro,  quod  una  qu.Tdam 
«res  est  incomprehensibilis  quidem  et  iîU'ffahdis, 
«quae  vcraciter  est  Pater  et  Filius  et  Splritus  Sanc- 
«  tus,  très  simuj  personne, et  slgillatim  quœllbct  earum- 
«dem;  et  idco  in  Deo  solummodo  trinitas  est,  non 
«  quaternitas,  quià  quaelibet  trium  personarum  est 
«  illa  res,  videlicet  substantia,  id  estessentia  seu  na- 
«  tara  divina,  quœ  sola  est  universorum  prlncipium, 
«  prœter  quam  aliud  inveniri  non  potest.  Et  illa  res 
«non  est  generans,  neque  genita,  neque  procedeus  ; 
«sed  est  Pater  qui  générât,  et  Filius  qui  gignitur  , 
«et  Spiritus  Sanctus  qui  procedit,  ut  distinctiones 
«sint  in  personis  et  unitas  in  naturâ.  Si  quis  igitur 
«sententiam  vel  doctrinam  praefati  Joachim  in  bac 
«parte  defendere  vel  approbare  praesumpscrit ,  tan- 
«quàm  hœreticus  ab  omnibus  confutetur.  In  nullo 
«  tanien  propter  boc  Florontino  monastcrio  ,  ciijus 
«  ipse  Joachim  extitit  institutor,  volumus  dcrogari  , 
«  quoniam  rcgularis  est  institutio  et  observantia  salu- 
«  taris,  maxime  cùm  idem  Joachim  omnia  scripta  sua 
«nobis  assignari  mandaverit  apostolicœ  sedisjudicio 
«approbanda  seu  etiàm  corrigenda;  dictans  cpisto- 
«lam,  cui  propriâ  manu  couscripsit,  in  quâ  firmiter 
«confitetur  se  illam  fidem  tenere  quam  romanaeccle- 
«  sia  tonet,  quîc,  disponentc  Domino,  malei'  est  et 
«  magistra  cunctorum  fidcliuni.  Rcprobamus  et  con- 
«(demuanius  pcrversissimnm  dogma  impii  Almari- 
«ci(i),  cujus  mentem   sic  pater  mendacii  cxCcTca- 

(i)  Am;iiiii ,  déjà  condamne  par  rUnivcrsilc  de  Paris,  en  i:>.ii), 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  1C)1 

«  d'elles  séparément;  quo  par  conséquent  il  n'y  a  en 
o  Dieu  qu'une  trinilé  et  non  une  quaternité ,  car  cha- 
«  cune  des  trois  personnes  est  cette  chose,  substance, 
«  essence  ou  nature  divine  ,  qui  est  le  seul  principe  de 
o  toutce  qui  existe,  et  hors  de  laquelle  il  n'y  a  rien.  Cet- 
«  tenaturen'engendrepoint,  n'est  pas  engendrée,  etne 
«  procède  point;  maiselle  est  le  Père  qui  engendre,  le 
a  Fils  qui  est  engendré,  et  le  Saint-Esprit  qui  procède, 
«  afin  que  les  distinctions  soient  dans  les  personnes  et 
«  l'unité  dans  la  nature.  Si  donc  quelqu'un  ose  soutenir 
«  ou  approuver  dans  cettepartie  la  doctrine  deJoachim, 
«  il  devra  être  réputé  hérétique.  Néanmoins  nousnevou- 
a  Ions  déroger  en  rien  à  ce  qui  regarde  l'abbaye  de 
«  Flora,  fondée  par  Joachim,  attendu  que  l'institution 
«  en  est  régulière  et  la  règle  salutaire  ;  et  surtout  parce 
«  que  Joachim  nous  a  adressé  tous  ses  écrits  et  les  a 
«  soumis  à  l'approbation  ou  à  la  censure  du  Saint- 
«  Siège  ,  en  écrivant  de  sa  propre  main  une  lettre 
«  dans  laquelle  il  fait  profession  de  garder  fermement 
«  la  foi  qu'il  tient  de  l'Église  romaine  qui  ,  par  la  vo- 
«  lonté  de  Dieu  ,  est  la  mère  et  la  maîtresse  de  tous  les 
«  fidèles.  Nous  réprouvons  et  condamnons  le  dogme 
«  pervers  de  l'impie  Amauri,  que  le  père  du  mensonge 
«  a  tellement  aveuglé,  que  sa  doctrine  est  non-seulc- 
«  ment  hérétique  ,  mais  pernicieuse  et  abominable.  » 

Observation.  Le  concile  dont  il  est  ici  question  ,  est  le  quatrième 
concile  de  Latran  et  le  douzième  concile  ge'ne'ral.  Il  fut  tenu  depuis 
le  II  novembre  jusqu'au  3o  du  même  mois.  Il  s'y  trouva  tfuatre 
cent  douze  e'vcques  ,  huit  cens  ,  tant  abbës  que  prieurs ,  un  giand 
nombre  de  procureurs  pour  les  absens  ,  et  des  ambassadeurs  de 
l'empereur  ,  des  rois  et  de  presque  tous  les  princes  catholiques. 


.ijoutenait  que  chaque  chrétien  est  obligé  ,  sous  peine  d'être  damné  , 
de  croire  qu'il  e.=t  membre  de  J.-C. 


192  ANNALES 

«  vit,  Ut  ojiis  doctrina  non  tantùm  haeretica  ccnsenda 
«sit,  sed  nefanda.» 


CAPITULUM  XLVIl 

Degradatio  Bouchardi  de  Avesnis. 


BouCHARDUM  vcro  dc  Avesnis,  quicantorLaudu- 
nensis  et  thesaurarius  Tornacensis  et  subdiaronus 
extiterat,  à  clericali  militia  ad  ScTCularem  apostatans, 
nobilem  feminam  Margaretam,  illustris  Constantino- 
polilani  imperatoris  filiam ,  consanguineam  suam  , 
suœ  fidei  commcndatam,  fraudulenter  abduxit,  et 
cum  eâ  de  facto,  cùm  de  jure  non  possct  quali- 
cunque  modo,  contraxit,  excommunicavit ;  et  jussit 
per  totam  provinciam  Remensem  singulis  dominicis 
diebus  et  festivis  eumdem  exconiniunicari  tandiù  do- 
nec  sorori  dictam  restituissel  puellam,  et  ad  ordinem 
quein,  Deum  offendendo,  rcliquerat,  humililer  rc- 
diisset. 


DE    IIAINAÎJT.    LIVRE    XX, 


[93 


CHAPITRE  XLVII 

Dégradation  de  Bouchard  d'Avesne; 


Le  pape  excommunia  Bouchard  d'Avesnes ,  qui  , 
après  avoir  été  chantre  à  Laon  ,  trésorier  de  Tournai  ' 
et  sous-diacre,  déserta  la  milice  ecclésiastique  pour 
celle  du  siècle,  et  enleva  frauduleusement  la  noble 
demoiselle  Marguerite ,  sa  cousine ,  fille  de  l'illustre 
empereur  de  Constantinople,  qui  était  confiée  à  sa  foi, 
pour  contracter  avec  elle  un  mariage  aussi  nul  de 
fait  que  de  droit.  En  outre,  le  souverain  pontife  ordonna 
que  son  excommunication  serait  prononcée  publique- 
ment les  dimanches  et  jours  de  fêtes  dans  toute  la  pro- 
vince de  Reims,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  remis  la  jeune 
Marguerite  entre  les  mains  de  sa  sœur ,  et  qu'il  fût  ren- 
tré dans  lesordresqu'ilavait  quittés  en  offensant  Dieu. 

Observation.  Marguerite  avait  épouse  Bouchard  d'Avesnes  en 
3213  ■  elle  en  avait  eu  deux  enfans  :  ce  fut  donc  au  plus  tôt  en  12,5 
qu  Innocent  m  cassa  son  mariage.  Ce  pape  mourut  le  ,6  juillet 


Til\. 


l3 


194  ANNALES 


CAPITULUM  XLVlll. 

De  miseriâ  Johannis  régis  Anglia:. 


FiNiTO  concilio,  et  sanclis  patribus  qui  convene- 
rant  licentiatis,  domiiius  papa  Dominum  Galterum, 
tituli  sancti  Marci(i)  presbyterum  cardinalem,  virum 
in  utroque  jure  perilum,  tnagni  aniini  et  corpore 
elegantem,  à  latere  suo  ad  partes  Angliœ  istas  desli- 
navit,  ut,  in  Angliâ  legati  fungens  officio,  illos  do- 
mino suo  rebelles  ad  concordiam  domini  siii,  si  pos- 
set,  deberel  revocare.  Qui  primîim  regemFrancorum 
conveniens,  eumdem,  ex  parte  oinnipotentis  Dei  et 
apostoloruni  ejus  Pétri  et  Pauli,  et  summi  pontificis 
Innocentii ,  rogavit,  ne  filium  aut  homines  suos  in 
contemptum  sedis  apostolicae  permitteret  transfretare, 
A  quo  nihil  rationi  consentaneum ,  sed  tantùm  verba 
recepit  contumcliosa.  Qui  cùni  venisset  in  Angliam, 
guerrani  non  régis  sed  summi  pontificis  repulans, 
bellantibus  qui  ex  parte  régis  erant  injunxit  ut  ,  in 
remissionem  omnium  peccatorum,  per  patrimonium 
principis  apostoloruni  dimicarent  ;  tandem  promit- 
tensindulgentiam,cadentibusrebellium  gladiis,quan- 

(i)  (>'est  (jrunloiiem  ,  titulo  Sancti-Martini ,  qu'il  f.mf  lire. 


DE    UAINALiT.     LIVRE    XX.  1  ().) 


CHAPITRE  XLVlll. 

Mallietirs  de  Jean,  roi  d'AngleU-ne. 


Le  concile  étant  terminé ,  le  pape ,  après  avoir 
congédié  les  prélats  qui  le  composaient,  envoya  en 
Angleterre  Galon  ,  cardinal,  prêtre  du  titre  de  Saint- 
Martin  ,  homme  fort  habile  dans  l'un  et  l'autre  droit , 
d'un  grand  courage  et  d'un  extérieur  agréable,  pour 
exercer  dans  ce  pays  les  fonctions  de  légat ,  à  l'effet 
d'amener,  s'il  était  possible,  les  rebelles  à  faire  la  paix 
avec  leur  seigneur.  Ce  légat  se  rendit  d'abord  auprès 
du  roi  de  France  ,  et  le  pria  ,  de  la  pari  du  Tout-Puis- 
sant, des  apôtres  saint  Pierre  et  saint  Paul,  et  du 
souverain  pontife  Innocent,  de  ne  point  permettre  que 
son  fils  ou  ses  vassaux  allassent  en  Angleterre  pour 
nuire  au  Saint-Siège  apostolique  ;  mais  il  n'obtint  du 
roi  aucune  réponse  raisonnable,  et  ne  reçut  de  lui  que 
des  paroles  de  mépris.  Arrivé  en  Angleterre ,  et  consi- 
dérant la  guerre  comme  faite  au  pape  et  non  au  roi , 
il  enjoignit  à  ceux  qui  étaient  du  parti  du  roi ,  de  se 
battre  pour  le  patrimoine  du  prince  des  apôtres,  afin 
d'obtenir  la  rémission  de  leurs  péchés;  promettant  à 
ceux  qui  tomberaient  sous  le  fer  des  rebelles  d'aussi 
grandes  indulgences  que  s'ils  eussent  péri  par  la  )iiain 
des  infidèles  sous  les  murs  de  la  sainte  cité  de  Jérusa- 
lem. Peu   de  tcms  après,  Louis,  fils  aîné  du  roi   de 


igÔ  ANNALES 

tam  sibi  crecîerent  oxhibeii ,  si  antè  muros  civitatis 
sanctae  Jérusalem  perimerentur  ab  incrcdulis.  Post 
tenipus  non  longum ,  îiUdovicus,  primogcnitus  régis 
Francise,  à  rebellibus  et  seditiosis  in  auxiliuin  voca- 
tus,  acceptls  ab  eisdem  obsidibus,  quod  euni  proino- 
verent  in  regem  ;  nec  Doum  timens,  nec  sonlcntiam 
reverens  excommiinicationis;  ciim  milites  suos  cas- 
leilanum  de  Sancto  -Audomaro  et  alios  usquè  ad  cen- 
tum  prœmislsset ,  cum  quibuscunque  militibus  potuit 
etsergantibiis,  transfretavit,('t  in  portu  Zanturnic(j), 
cum  navibus  quas  adduxerat ,  applicuit,  et  in  insulâ 
quœ  diclo  portui  adjacebat  castra  metatus  est.  Quo 
audito,  rcx  Johannes,  ciim  esset  Cantuariœ,  eidcm 
in  multitudine  permaximâ  occurrit.  Qui ,  licèt  eum- 
clom  tune  temporis  de  facili  potuisset  expugnasse,  ta- 
men  de  suis,  quos  debilis  stlpendiis  defraudaverat , 
eo  quod  mercenarii  essent,  non  fuit  ausus  cum  eo 
dimicare;  sed  cum  dicto  exercitu  usquè  ad  Winces- 
triam  rcmoavit,  et  viam  ad  aggrediendum  Angliam 
aperuit.  Ad  quem  dictus  G.  (2),  universalis  legatus  , 
missâ  cclebratâ,  vcrum  Deum  et  hominem,  quem 
ipso  die  ex  pane  et  vino  consecraverat,  manibus  fe- 
rons accessit;  eique  ,  ex  parte  Jesu  Cbristi  Nazareni, 
Pétri  et  Pauli  apostolorum  ejus,  et  summi  poutlficis 
vices  Cbristi  agentis  in  terris,  inbibuit  ne  in  pra^ju- 
dicium  sedis  apostolicae  aliquid  pracsumerct,  duran- 


(i)  (Test  In  part   (le  Sandwich,    prt's  (lii([iipl   est  sitiu'e    l'île  de 
Tlianet. 
(1)  Gnalo. 


DE    IIAINALT.     LIVRE    XX.  I  f)T 

France,  appelé  par  les  rebelles  à  leur  secours,  recul 
d'eux  des  otages  comme  garans  de  la  promesse  qu'ils 
lui  firent  de  le  couronner  roi;  et  sans  aucune  crainte 
de  Dieu  ni  de  l'excommunication  ,  il  envoya  d'abord 
le  châtelain  de  Saint-Omer  et  cent  autres  de  ses  vas- 
saux, puis  il  s'embarqua  lui-même  avec  tout  ce  qu'il 
put  réunir  de  chevaliers  et  de  sergens ,  se  dirigea 
avec  ses  vaisseaux  vers  le  port  de  Sandwich  ,  et  établit 
son  camp  dans  une  île  voisine  de  ce  port.  A  cette  nou- 
velle ,  le  roi  Jean,  qui  était  àCantorbéri,  vint  à  sa 
rencontre  avec  une  armée  nombreuse.  Il  lui  aurait  été 
facile  alors  de  remporter  la  victoire;  mais  ne  pouvant 
se  fier  à  ses  troupes  mercenaires,  auxciuelles  il  n'avait 
point  payé  la  solde  qui  leur  était  due,  il  n'osa  livrer 
bataille  à  Louis,  et  revint  à  Winchester  avec  son  ar- 
mée ,  laissant  ainsi  le  chemin  libre  à  l'ennemi  pour 
envahir  l'Angleterre.  Galon,  légat  universel,  après 
avoir  célébré  la  messe,  se  rendit  auprès  de  Louis, 
tenant  dans  ses  mains  le  Dieu  fait  homme  qu'il  avait 
consacré  lui-même  sous  les  espèces  du  pain  et  du  vin  ; 
et  lui  défendit ,  de  la  part  de  Jésus  de  Nazareth  ,  des 
apôtres  saint  Pierre  et  saint  Paul  ,  et  du  souverain 
pontife ,  vicaire  de  Jésus-Christ  sur  la  terre  ,  de  faire 
aucune  entreprise  au  préjudice  du  Saint-Siège,  tant 
que  durerait  la  trêve  ;  lui  ordonnant  de  s'éloigner  du 
patrimoine  de  saint  Pierre  contre  lequel  toute  tenta- 
tive était  impuissante,  et  de  retourner  en  France.  En- 
suite ,  comme  Louis  méprisait  ses  injonctions  ,  prenant 
à  témoin  le  Christ ,  dont  il  tenait  le  vrai  corps  entre  ses 
mains,  il  l'excommunia  ainsi  que  tous  ceux  qui  étaient 
venus  pour  l'aider  dans  ses  desseins  ,  et  les  déclara 
exclus  de  la  communion  eommc  indignes  de  recevoir 
le  corps  et  le  sang  de  Notre  Seigneur  Jésus-Christ. 


I()8  ANNALES 

libtis  tiougls,  attcntare  :  sed,  relicto  beati  Pétri  pa- 
triinonio,iti  qiio  niillum  posset  offendere,  ad  propria 
deberet  reiiieare.  Quem,  cùm  ejiis  inhibitioni  aspei- 
nabatiir  obedire,  sub  testimonio  Crucifixi,  quem  ve- 
raciter  tenebat  in  inanibus,  et  omnes  qui  cum  eo  vé- 
nérant eideni  volenles  in  hoc  facto  auxilium  prœstare, 
exconimunicavit,  et  conimunione  corporis  et  sangui- 
nis  domini  nostri  Jesu  Christi  esse  aliènes  denuntia- 
vit.  Quidam  vero  de  astantibus,  qui  sanioris  erant 
n)entis,  uberrimè  flebant.  Post  recessum  cardinalis, 
Ludovicus  Canturiam  usquè  pervenit,  ubi  sibi  et  suis 
fecit  in  ecclesiâ  metropolitaua  Sanctae-Trinitatis  à 
quodam  capellano  suo  excommunicato  missam ,  si 
tamen  dici  potnit  missa,  celebrari;  ofïîcioque  enor- 
niiter  poracto,  monachi  dictac  ecclesiœ  altarc  subver- 
terunt  in  que  fuerat  celebratum  ;  libros,  vestes,  ca- 
liceni  et  alia  ornamenta,  quibus  usus  fuerat  presby- 
ter  idolâtra,  videntibus  Francis  ,  igni  combusscrunt. 
lodè  proccdentes  venerunt  Londinium,  ubi  à  com- 
pliclbus  suis,  ([ui  parjuri  domino  suoeumdem  abne- 
gaverant,  cum  gaudio  recepti  sunt.  Undè  nuntiis 
circumquaque  missis,  civitates  et  castella,  vocatis  ad 
se  nobilibus  qui  pauci  cum  rege  remanserant,  sibi 
Ludovicus  usurpavit.  Sed  et  comes  Salebergensis  , 
relicto  fratre  suo  rege  Angliae,  eidem  liudovico  fide- 
litatem  fecit.  Kex  vero,  licentiatis  slipendiariis,  suis 
ad  partes  Galliae  (i)  recessit,  ubi  in  casteilo,  quod  di- 
eebalnr   Corph ,   thesauros   suos   recondifos  habuit. 

(ij    I.isc/  H'alUir. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  I9C) 

Quelques-uns  des  assistans,  qui  avaient  plus  de  sagesse 
que  les  autres,  fondirent  en  larmes.  Après  le  départ 
du  cardinal  ,  Louis  alla  à  Cantorbéri ,  où  il  fit  célé- 
brer dans  la  cathédrale  de  la  Sainte -Trinité  une 
messe  (  si  on  peut  dire  que  c'était  une  messe  )  pour  lui 
et  ses  gens ,  par  son  chapelain  excommunié  ;  mais 
lorsque  cette  scandaleuse  cérémonie  fut  terminée  ,  les 
moines  de  l'abbaye  renversèrent  l'autel  où  le  service 
avait  été  célébré ,  et ,  sous  les  ieux  des  Français  ,  brû- 
lèrent les  livres,  les  habits,  le  calice  et  tous  les  ofne- 
mens  dont  le  prêtre  idolâtre  s'était  servi.  Louis  et  son 
armée,  continuant  leur  route,  arrivèrent  à  Londres, 
où  ils  furent  reçus  avec  joie  par  leurs  complices  ,  les 
sujets  parjures  qui  avaient  renié  leur  seigneur.  De 
cette  ville  Louis  envoya  de  tous  côtés  des  émissaires, 
et  ayant  appelé  vers  lui  les  nobles  qui  étaient  restés  en 
petit  nombre  avec  le  roi  Jean  ,  il  s'empara  des  villes  et 
des  châteaux  du  pays.  Le  comte  de  Saiisburi  lui-même, 
abandonnant  son  frère  le  roi  d'Angleterre ,  prêta  ser- 
ment de  fidélité  à  Louis.  Le  roi  Jean  se  retira  dans  le 
pays  de  Galles  où  il  alla  cacher  ses  trésors  dans  le 
château  de  Cerf  (1).  La  comtesse  de  Boulogne,  exilée 
par  le  roi  Philippe  et  expulsée  de  son  héritage  mater- 
nel, était  reléguée  aux  environs  de  Valenciennes.  Vers 
le  tems  de  Pâques  ,  comme  elle  était  à  Cologne  sur  le 
point  de  faire  un  voyage  auxTrois-Rois,  elle  tomba  de 
son  palefroi,  et  mourut  sans  testament.  Ses  entrailles 
restèrent  à  Saint-Sauve ,  et  son  corps  fut  transporté  à 
Boulogne  ,  comme  elle  l'avait  demandé  ,  pour  être  in- 
humé auprès  de  ceux  de  ses  ancêtres.  Elle  eut  pour 
successeur  au  comté  de  Boulogne  Philippe  ,  fils  du  roi 

(1  i  II  y  a  un  château  rie  ce  nom  dans  le  Dorsetshire  ,  à  48  lieue; 
S.-O.  de  Londres. 


200  ANNALES 

ComitissaBoloniensis  à  Philippo ,  rege  Frauciae,  exilio 
relegata ,  et  à  terrâ  quae  ipsam    materna  successioiie 
contingebat  éjecta  juxtà  Valencenas,  ciim  esset  Co- 
loniœ  causa  peregrinandi ,  ad  Tres-Reges  profectura , 
paschali  tempore  do  palcfredo  suo  cecidit,  et  intes- 
tata  decessil.  Cujus  corpus,   rollctis  apud  Sanctum- 
Salvium   visceribus,    Boloniœ  delatuni  est,    ibidem 
cum  patribus,  sicut  jamdudùm  rogaverat,  sepelicu- 
dum,  Cui  Philippus,  fillus  régis  Franciae,  ex  supra- 
diclii,  ex  eo  quod  uuicam  ejus  fîliam  haberet,  in  co- 
mitatu  successit.  Henricus,  Constantinopolitanus  im- 
perator,  Hannoniensis  natione,   post  triumpborum 
multitudinem ,  post  iiicredulorum  expugnationem  , 
accepto  toxico  à  domesticissuis,  ab  bac  vitâ  migra- 
"vit.    Cujus    gloriosos  actus  si  quis  scire  voluerit , 
légal  epistolas  ab  eodom  à  partibus  Orientis  ad  nos 
destinatas,  quae  in  pluribus  babentur  ecclesiis.    Cui 
successit  in  imperio  Petrus  cornes  Autissiodorensis, 
eo  quod  sororem  suam  primogenitam  Yolendem  ba- 
beret  in  uxorem.    Dominas  Inuocentius ,   xix°   sui 
pontificatûs  anno,  vir  scientiae  singularis  et  in  utro- 
que  jure  perfectus,  apud  Perusium  constitutus,  cùm 
sibi  sanguinem  minui  fecisset,  età  referentibusaudîs- 
set  dictum  Ludovicum  contra  decretum  in  Angliam 
transfretasse,  ad  tantam  provocatus  est  indignatio- 
nem,  ut  letbargicam  incurrerct  infirmilatem,  quâ  et 
ab  hâc  kice  subtraclus  est.  Cui  Honorius,  qui  Cin- 
chius  dictus  fuerat,  successit  in  apostolalu.  Qui  prœ- 
decessoris  sui  vcstigiisinbœrens,  sentcnliam  in  Otbo- 
nem  et  barones  Angliac  ilerando  confirmavit. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  AOÏ 

de  France,  qui  avait  épousé  sa  fille  unique.  Henri  de 
Hainaut ,  empereur  de  Constanlinople  ,  après  une 
foule  de  victoires  remportées  sur  les  infidèles,  mourut 
empoisonné  par  ses  domestiques.  Ceux  qui  voudront 
connaître  ses  glorieux  exploits  ,  devront  lire  les 
lettres  qu'il  nous  adressa  de  l'Orient ,  et  qui  se  trou- 
vent dans  plusieurs  églises.  Pierre  ,  comte  d'Auxerre, 
fut  son  successeur  à  l'empire,  comme  ayant  épousé 
Yolande,  sa  sœur  aînée.  Le  pape  Innocent,  homme 
d'une  science  éminente  et  versé  dans  l'un  et  l'autre 
droit,  se  trouvant  à  Pérouse  la  19®  année  de  son  pon- 
tificat, apprit ,  au  moment  où  on  venait  de  le  saigner, 
que  Louis  ,  fils  du  roi  de  France  ,  s'était  embarqué 
pour  l'Angleterre  malgré  sa  défense.  Celle  nouvelle 
lui  causa  une  si  vive  indignation  ,  qu'il  tomba  en  lé- 
thargie ,  et  mourut.  11  fut  remplacé  dans  la  chaire  de 
saint  Pierre  par  Honorius,  appelé  auparavant  Cencio(  1) . 
Ce  nouveau  pape,  marchant  sur  les  traces  de  son  pré- 
décesseur ,  confirma  et  renouvela  la  sentence  rendue 
contre  Othon  et  contre  les  barons  d'Angleterre. 

(i)  Cencio  Savelli ,  qui  fut  élu  le  i8  juillet  121G  ,  pour  succe'der 
à  Innocent  III,  e'tait  Romain.  Après  avoir  e'te'  cardinal-iliacre  du 
titre  de  Sainte-Lucie,  il  était  alors  cardinal-prêtre  du  titre  de  Saint- 
Jean  et  Saint-Paul.  Après  son  élection,  il  se  fît  appeler  Honorius, 
et  fut  le  troisième  de  ce  nom.  Il  était  recommandable  pour  sa 
science  et  pour  la  pureté  de  ses  mœurs.  Marchant  sur  les  traces 
de  son  prédécesseur ,  il  n'eut  rien  tant  à  cœur  que  la  conquête  de 
la  Terre-Sainte.  C'est  ce  qui  paraît  par  la  lettre  qu'il  écrivit  dès 
le  lendemain  de  son  sacre  au  roi  de  Jérusalem  ,  pour  lui  donner 
avis  de  la  mort  de  son  prédécesseur  et  de  son  élection. 


0.02  ANNALES 


CAPITULUM  XLIX. 

De  confirmationc  orcHnum  mendicantium  ah  Honorio  papa  (i). 


Ambo  i laqué  prœdicti  patres  novorum  ordinurn 
institutores,  videlicet  Franciscus  atque  Dominicus, 
sub  ïnnocentio  papa  cursum  suum  in  Domino  inchoa- 
verunt,  et  sub  ejus  successore  Honorio  consumma- 
verunt.  Qui  scilicet  Honorius,  anno  pontificatûs  sui 
primo,  ad  petitionem  beati  Dominici,  confirmavit 
ordinem  praedicatorum,  et  anno  tertio,  petente  priore 
fratribusque  Vallis- Schoîarium,  confirmavit  etiàm 
constitutiones  ordinis  eorum.  Jàm  enim  prœdicti  fra- 
tres  Vallis-Scholarium  aliquanto  tempore  anteà  cer- 
tam  vivendi  formam ,  juxtà  beati  Augustini  regulam, 
observandam  elegerant,  et  de  comprobatis  religio- 
nibus  quasdam  institutiones  assumpserant  :  videlicet 
ut  prior  illius  domûs  et  successores  ejus  omnibus  ec- 
clesiis  sui  ordinis,  de  more  Cislerciensium,  officium 
visitationissineullâ  temporalium  exactione  impende- 
rent;  et  très  pri mit ivœ  filiae  ipsius  ordinis  visitandi 
matrem  ,  de  more  Cisterciensi ,  babeant  facultatem  ; 
et  quod  priores  forinseci  scmel  in  anno  apud  eccle- 

(i)  Vincent  de  BeauTais  ,  xxxi,   i73. 


DE    HAINAUT.    LIVRi;    XX.  2o3 


CHAPITRE  XLIX. 

("onfirmation  îles  ordres  des  Frères  Mendiaiis  par  Je  pape  Honorius. 


Les  fondateurs  des  deux  nouveaux  ordres,  François 
et  Dominique,  dont  on  a  déjà  parlé,  commencèrent  leur 
carrière  en  Notre  Seigneur  sous  le  pape  Innocent(lII), 
et  la  terminèrent  sous  son  successeur  Honorius.  La 
première  année  de  son  pontificat,  Honorius  confirma,  à 
la  demande  de  saint  Dominique ,  l'ordre  des  Prêcheurs , 
et  à  la  troisième  année ,  à  la  prière  du  prieur  et  des 
religieux  du  Val-des-Ecoliers ,  il  confirma  également 
les  constitutions  de  leur  ordre.  Ces  religieux  du  Val- 
des-Ecoliers  avaient ,  peu  de  tems  auparavant,  adopté 
la  règle  de  saint  Augustin  ,  et  choisi  certaines  institu- 
tions parmi  les  ordres  approuvés  :  par  exemple ,  le 
prieur  de  cette  maison  et  ses  successeurs  devaient , 
comme  à  Gîteaux  ,  faire  l'office  de  Visitation  dans 
toutes  les  églises  de  l'ordre  ,  sans  aucune  rétribution 
temporelle  ;  les  trois  premières  filles  de  l'ordre  avaient 
la  faculté  de  visiter  leur  mère,  selon  l'usage  de  Cîteaux; 
les  prieurs  étrangers,  en  venant,  une  fois  l'an,  dans 
ladite  église  au  tems  prescrit,  célébraient  le  chapitre 
général  à  la  manière  de  Cîteaux;  enfin  les  frères  se 
couvraient  de  scapulaires  en  travaillant ,  ne  portaient 
point  de  chemises  de  lin,  n'avaient  pas  de  matelas  dans 
leurs  dortoirs ,  et  ne  mangeaient  de  viande  que  lors- 


•iOl\  ANNALES 

siam  praefatam  ,  statuto  tenipore,  conveniontes,  célè- 
brent, more  Cisterciensium,  capituiam  générale; 
necnon  etiàm  nt  scapularia  fratres  déférant  laboran- 
tes,  camisias  lineas  non  habeant  nec  in  dormitorio 
culcitras  ;  sani  carnibus  non  vescantur,  nisi  débiles 
et  aegroti.  Has  ergo  institutioncs  Honorius  confirma- 
vit,  ut  in  litteris  ejus  continetur  apud  eos.  Fertur 
auteni  hune  ordinem  incœpisse  Guillermus  quidam , 
qui  scholaris  fuit  Parisiensis  et  postmodùm  in  Bur- 
gundiâ  rexerat;  tandem  cum  quibusdamscliolaribus 
suis  ad  eremum  convolavit ,  et  formam  vivendi,  proîit 
dictum  est,  ex  diversis  religionibus  sibi  et  suis  ele- 
git.  Idem  quoque  Honorius  papa  regulam  fratrum 
eremitarum  in  monte  Carmeli,  quem  Elias  fréquen- 
tasse legitur,  approbavit,  et  eis  in  remissionem  pcc- 
catorum  observandam  tradidit,  à  venerabili  Alberto 
patriarchâ  Hierosolymitano  editam  ;  scilicet  ut  singuli 
singulas  habeant  cellulas  separatas,  inquibus  vel  juxtà 
quas  die  ac  nocte  in  lege  Domini  meditentur,  et  in 
orationibus  vigilent,  nisi  aliis  justis  occasionibus  oc- 
cupentur;  prœter  nim'is  débiles  et  infirmes,  carnibus 
non  vescantur;  et  caetera  quae  idem  paler  eis  tradidit 
obsorvanda.  Posthaec  etiàm  successor  Honorii,  Gre- 
gorius,  eamdem  regulam  confirmavit,  et  ne  posses- 
siones  vel  redditus  perciperent  districtè  prohibuit. 
Posthœc,  anno  Domini  mccxxxviii,  propter  paga- 
noruuj  insultus  compulsi  sunt  à  loco  illo ,  pcr  varias 
mundi  regioues  dispersi. 


DE    HA.INAUT.    LIVRE    XX.  2o5 

qu'ils  étaient  malades.  Toutes  ces  institutions  furent 
confirmées  par  Honorius  ,  comme  on  Te  voit  dans  ses 
lettres  qui  sont  chez  ces  religieux.  On  dit  que  cet  ordre 
fut  établi  dans  l'origine  par  un  nommé  Guillaume,  qui, 
après  avoir  été  écolier  h  Paris,  enseigna  en  Bourgogne, 
et  finit  par  se  retirer  dans  un  ermitage  avec  plusieurs 
de  ses  écoliers,  en  se  choisissant,  comme  on  vient 
de  le  dire  ,  une  règle  de  vie  puisée  dans  les  statuts  de 
divers  ordres.  Le  même  pape  Honorius  approuva 
également  la  règle  des  ermites  établis  sur  le  mont 
Carmel,  souvent  visité  par  Elie  ,  et  leur  prescrivit 
de  la  suivre  pour  la  rémission  de  leurs  péchés.  D'après 
cette  règle,  dont  le  vénérable  Albert  (1),  patriarche  de 
Jérusalem,  était  l'auteur,  chaque  religieux  avait 
une  cellule  séparée,  dans  laquelle  ou  près  de  laquelle 
il  devait  méditer  jour  et  nuit  sur  la  loi  du  Seigneur  , 
et  veiller  en  priant,  s'il  n'était  occupé  ailleurs  pour 
de  justes  motifs;  ils  nepouvaientmangerde  viande  que 
quand  ils  étaient  malades  ;  enfin  le  pieux  prélat  leur 
prescrivit  encore  d'autres  usages  à  observer.  Dans  la 
suite ,  Grégoire ,  successeur  d'Honorius ,  confirma  cette 
règle  en  défendant  sévèrement  à  ces  religieux  de  pos- 
séder aucune  propriété  ni  aucuns  revenus.  En  1238  , 
les  insultes  des  infidèles  les  contraignirent  à  quitter  ce 
lieu  ,  et  ils  se  dispersèrent  en  difïérens  pays. 

(i)  Les  carmes  étaient  primitivement  des  ermites  qui  vivaient 
sur  le  Mont-Carmel.  Ils  regardaient  le  prophète  Elie  comme  leur 
fondateur  et  leur  modèle,  parce  qu'il  avait  ve'cu  sur  la  même  mon- 
tagne, ainsi  qu'Élise'e  son  disciple.  Un  nomme'  Bertold  reunit  ces 
ermites  en  corps  de  communauté'.  Brocard  ,  qui  en  était  supe'rieur 
en  1209,  s'adressa  au  patriarche  Albert  pour  lui  demander  une 
règle.  Le  saint  homme  dressa  pour  cet  ordre  des  constitutions 
pleines  de  sagesse.  (  Godescard  ,  vies  des  Saints,  sous  la  date  du 
8  avril,  vie  du  B.  Albert.) 


io6  ANAALKS 


CAPITULUM  L. 


Oiiôd  Joliannes  rex  Angliie  moiitur ,  et  Ludoviciis  rcx  ,  acceplis 
obsidibus,  transfret  a  vil  (i). 


Anno  prœnotato ,  scilicet  ab  iiicarnatione  Domini 
Mccxvi,  rex  Angliœ  Johannes  moritur.  At  vero  Lu- 
dovicus  ,  régis  Francorum  fîlius  ,  acceptis  obsidibus 
ab  Angliai  baronibus,  transfretaverat,  praefato  rege 
adbùc  vivente  et  fugiente.  Quo  mortuo,  prœfalos  ob- 
sides  liberavit,  et  confideiis  de  Anglisquos,  tempore 
régis  eos  letbaliter  persequcntis,  ab  imminenli  morte 
liberaverat,  el  quorum  jura toriam  cautionem  habebat, 
cum  paucis  iterùm  in  Angliam  rediit,  et  multos  ex 
Anglicis  perversos  coraperit.  Qui  etiàm  Thomani  co- 
mitem  Perticensem  occiderunt ,  portus  munierunt, 
et  Ludovicum  intrà  Londonias  quasi  concluserunt. 
Itaquè  anno  sequenli,  mense  septembri,  videns  Lu- 
dovicus  dolos  Angliae  baronum  et  impedimenta  por- 
tuum  ac  persecutionem  totius  regni,  praeter  Londo- 
niam ,  contra  se  ipsum ,  sed  et  intentionem  G.  (2) 
cardinalis,  apostolicœ  sedis  legati,  qui  lotis  uisibus 


(i)  Vincent  de  Reanvais  ,  xxxi .  78. 
(2)  Gnalon. 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  207 


CHAPITRE   L. 

Mort  du  roi  Jean.  Louis  [fils  du]  roi  [Philippe]  s'embarque  après 
avoir  pris  des  otages. 


La.  même  année  1216  ,  le  roi  Jean  mourut.  Louis, 
fils  du  roi  de  France,  ayant  reçu  des  otages  des  barons 
d'Angleterre,  s'était  embarqué  pour  ce  pays  du  vivant 
du  roi  Jean  qui  s'était  enfui.  Lorsque  celui-ci  fut  mort, 
Louis  rendit  les  otages  ,  et  plein  de  confiance  dans  les 
Anglais  qu'il  avait  préservés  d'une  mort  certaine  lors- 
qu'ils étaient  persécutés  par  leur  roi ,  et  dont  il  avait 
reçu  caution  juratoire  ,  il  revint  en  Angleterre  avec 
un  petit  nombre  de  ses  gens  ,  et  il  éprouva  qu'il  y  a 
parmi  les  Anglais  beaucoup  d'hommes  pervers.  En 
effet,  ils  tuèrent  Thomas,  comte  du  Perche,  fortifièrent 
leurs  ports  et  enfermèrent  en  quelque  sorte  le  prince 
Louis  dans  Londres.  L'année  suivante,  au  mois  de 
septembre,  Louis,  convaincu  de  la  perfidie  des  barons 
anglais,  se  voyant  dans  l'impossibilité  d'aborder  dans 
aucun  port,  poursuivi  par  tout  le  royaume,  excepté 
à  Londres  ,  ne  pouvant  douter  des  intentions  du  car- 
dinal Galon  ,  légat  du  Saint-Siège  ,  qui  fesait  tous  ses 
efibrts  pour  nuire  à  lui  et  à  ses  gens,  n'osant  sortir  de 
Londres,  de  peur  qu'on  ne  lui  en  fermât  les  portes  à 
son  retour,  voulait  livrer  bataille  aux  Anglais;  mais 
ceux-ci  ayant  évité  le  combat ,  un  accommodement 


208  ANNALES 

procurabat  impedimentum  ipsius  atque  suoium;  ti- 
mensque  quod,  si  Londoniam  exiret,  claudcretur  re- 
vertenti,  desinerat  quidem  cum  Anglis  ad  pugnam 
congredi.  At  ipsis  devitantibus  pugnam  ,  factâ  com- 
positione  ,  rediit  in  Franciam.  Qui  utique  mirabilem 
victoriam  habuissetjsi  debitam  fidelitatem  inveuisset. 
Eodem  anno ,  Petrus  cornes  Autissiodorensis  et  Yoles 
uxor  ejus  coronantur  ad  imperiuiYi  Constantinopolis 
à  papa  Honorio  in  ecclesiâ  Sancti-Laurentii  extra 
muros;  cùmque  recessissent  à  Româ,  et  cutn  eis  sedis 
apostolicœ  legatus  cardinalis  Johannes  de  Columnâ , 
mari  transmeato,  impératrice  cura  filiabus  divertente 
per  Romaniam  iter  suum  de  imperatoris  mandate, 
ipse  imperator  cum  cardinali  et  omni  comitatu  suo 
capitur  à  communione  Dyrrachii ,  invasore  Theo- 
doro. 


CAPITULUM  LI. 


Qnôil  Johanna  comitissa ,  ob  animae  Fernandi  salufem,  in  Flaiiilri.l 
et  Hannoniâ  pliira  pia  loca  fundavit. 


His  siquidem  temporibus,  saepè  dicta  comitissa 
Johanna,  ob  Dei  reverentiam  et  Fernandi  mariti  sa- 
lutem  ,  tàm  in  Flandriœ  quàm  Hannonia-  comitatibus, 
niultas   fundavit    ecclesias,   abbalias,   liospilaiarias, 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  200 

eut  lieu,  et  Louis  revint  en  France.  On  ne  peut  douter 
qu'il  n'eût  remporté  une  éclatante  victoire,  s'il  eût 
trouvé  la  fidélité  qui  lui  avait  été  promise.  La  même 
année,  Pierre,  comte  d'Auxerre,  et  Yolande,  safemme, 
furent  couronnés  empereur  et  impératrice  de  Constan- 
tinople  par  le  pape  Honorius  dans  l'église  de  Saint- 
Laurent  ,  hors  des  murs.  Ils  partirent  de  Rome ,  accom- 
pagnés du  cardinal  Jean  Colonne,  légat  apostolique; 
mais  lorsqu'ils  eurent  passé  la  mer,  tandis  que  l'impé- 
ratrice et  ses  filles  se  dirigeaient  par  la  Romanie  , 
d'après  l'ordre  de  l'empereur ,  l'empereur  lui-même 
avec  le  cardinal  et  toute  sa  suite  furent  attaqués  et  faits 
prisonniers  par  Iss  habitans  de  Durazzo  ,  commandés 
par  l'usurpateur  Théodore  (1). 

Observation-.  Sur  les  instances  de  Pierre  de  Courtenai  et  de  sa 
femme  ,  le  pape  Honorius  III  les  couronna  ,  le  9  avril  1217  ,  non 
dans  l'église  de  Saint-Pierre,  mais  dans  celle  de  Saint-Laurent  hors 
des  murs ,  afin  que  Pierre  ne  pût  s'en  prévaloir  pour  étendre  ses 
présentions  sur  l'église  d'Occident.  (Art  de  vérifier  les  dates.) 


CHAPITRE  LL 


La  comtesse  Jeanne  fait  plusieurs  fondations  pieuses  ,  en  Flandre 
et  en  Hainaut,  pour  le  salut  de  l'ame  du  comte  Fernand. 


A  cette  époque,  la  comtesse  Jeanne,  par  piété  envers 
Dieu  et  pour  le  salut  de  Fernand,  son  mari,  fonda 

(1)  The'odore  Oimnène  qui  ivaif  enlevé  Durazzo  aux  Vénitiens. 

XIV.  14 


2IO  ANNALES 

leprosarias,  in  quibus  Deus  sanctique  gloriosi  pau- 
peres  utriusque  sexûs  serviebantur.  In  Gandavo  do- 
mum  Sancti-Johannis,  quae  est  conimunis  toti  villœ, 
et  illùc  capeilanias  plures  instituit.  Item  consimiliter 
Brugisho.spitalariam  et  fratres  sex  qui  pauperum  bona 
distribuèrent,  in  loco  ubi  nunc  mercimoniae  merca- 
toruin  ponderantur.  Item  bcghinagium,  quod  dicitur 
Vinea,  in  eadem villa  inrcepit,  et  capcllaniam  primani 
instauravit.  Item  Ypris  etiàm  hospitalc  fundavit  cum 
capellâ.  In  diversis  villis  tàm  Flandriae  quàm  Ilanno- 
niœ  multa  etiàm  fundavit  loca  ,  proîit  apparebit  infe- 
riiis.  Specialiter  vero  inter  cœtera  ipsa  fundavit  ab- 
baliam  de  Markelis  ,  et  ilPic  sanctimoniales  ordinis 
sancti  Bernardi  imposuit  juxlà  villam  Insulensem, 
in  quâ  fmalitcr  elegit  sopeliri  unà  cum  Fernando  ma- 
rito  suo.  Item  in  dicta  Insulensi  villa  fundavit  lios- 
pitale  solemne,  quod  usquè  in  bodiernum  diem  ap- 
pellatur  hospitale  Comiti3sae,et  illùc,  ad  pauperibus 
devotiijs  servicndum ,  auctoritate  Tornacensis  epis- 
copl,  fratres  religiosos  atque  religiosas  instauravit, 
atque  solemnitereos  dotavit.  Deindè  Valenceniseliàm 
liospitale  sicutininsulis  fundavit  pro  utriusque  sexûs 
receptione,  atque  illùc  fraires  begliinos  et  sorores 
begbinas ,  auctoritate  Cameracensis  episcopi  necnou 
priorls  Sancti-Salvii,  primitùs  instituit  in  loco  in  quo 
postmodùra  Margareta  soror  sua  begbinagium  mag- 
num et  hospitale  dilatavit,  proùt  inferiùs  apparebit. 
Tiaec  Johanna,  inter  dictum  hospitale  quod  fundave- 
lat  et  domum  religiosorum  lune  fratrum  do  Saccis 
ac  Saccislarum   vocatorum,   domum  et  aulam  cum 


DE    IIAINALT.     LIVRE    XX.  ail 

Jans  les  comtés  de  Flandre  et  de  Hainaut,  un  grand 
nombre  d'églises ,  d'abbayes  ,  d'hospices  et  de  lépro- 
series ,  où  le  Seigneur  et  ses  glorieux  saints  et  saintes 
étaient  servis  (1).  A  Gand,  elle  fonda  la  maison  de 
Saint-Jean  qui  est  commune  à  toute  la  ville  ,  et  plu- 
sieurs chapellenies  ;  à  Bruges ,  un  hospice  avec  six 
religieux  pour  distribuer  des  aumônes  aux  pauvres  , 
dans  le  lieu  où  les  marchands  pèsent  aujourd'hui  leurs 
marchandises.  Elle  institua  dans  la  même  ville  un 
béguinage,  appelé  la  Vigne,,  et  la  première  chapellenie. 
A  Ypres,  elle  établit  un  hôpital  avec  une  chapelle.  Enfin 
elle  fit  encore  beaucoup  d'autres  fondations  tant  en 
Flandre  qu'en  Hainaut  ,  comme  on  le  verra  ci-après. 
Parmi  ces  fondations,  on  remarque  celle  de  l'abbaye 
e  Marquette,  près  de  Lille,  où  elle  mit  des  religieuses 
de  l'ordre  de  saint  Bernard,  et  dans  laquelle  elle  voulut 
être  enterrée  avec  Fernand ,  son  mari.  Dans  ladite  ville 
de  Lille  ,  elle  établit  un  bel  hôpital,  qui  s'appelle  en- 
core aujourd'hui  l'hôpital  de  la  Comtesse,  et ,  pour  le 
service  des  pauvres  ,  elle  y  plaça  ,  sous  l'autorité  de 
l'évêque  de  Tournai ,  des  religieux  et  des  religieuses 
qu'elle  dota  par  un  acte  public.  A  Valenciennes  elle 
fonda  aussi ,  comme  à  Lille  ,  un  hôpital  pour  les  deux 
sexes  ,  et  y  établit  des  béguins  et  béguines  sous  l'auto 
rite  de  l'évêque  de  Cambrai  et  du  prieur  de  St. -Sauge, 
dans  le  lieu  où  sa  sœur  Marguerite  établit  dans  la  suiti 
un  grand  béguinage  et  un  hospice  plus  considérable  , 
comme  on  le  verra  plus  loin.  Entre  l'hôpital  qu'elle 
avait  fondé  et  la  maison  des  religieux  connus  alors 
sous  le  nom  de  frères  aux  Sacs  ou  Saquistes,  Jeanne 


(i)   I.c  trxte  paraît  ;il  ei  c  ici.  On  a  cru  devoir  suivre  le  sens  d* 
l'ancienne  traduction  française 


2Ï1  ANNALES 

cameris  supià  quamdam  ripariani  funtlari  jussit,  in 
quâ  dictam  Margarctam  sororem  suam  ad  simplici- 
ter  vivcnduin  ,  post  divortiuni  à  Boiichardo  ,  stabiii- 
vit  commorandam.  Item  in  eâdem  villa  Valencenensi 
fundavit  conventus  tàm  praedicatorum  quàmfratrum 
minorum ,  proùt  consequenter  apparebit.  Eliàm  ca- 
nonicis  Beatae-Mariae-ad-Aulam  multa  contulit  bénéfi- 
cia, anîequàm  ad  locum  in  quo  nunc  Deo  deserviunt 
dcvenissent.  Item  in  Montibus  mulla  etiàm  contulit 
bénéficia  tàm  ecclesiis,  hospitalariis,  quàm  Icprosa- 
l'iis;  et  specialileripsa dédit  pratumjiixtà  villani  Mon- 
tonsem  ,  dictuni  Jonkoit ,  cum  capellâ  quai  ab  anti- 
que capella  Beatîie-Mariae-du-Jonkoit  dicebatur;  de- 
dit,  inquam,  fratribus  minoribus,  et  conventulum 
luimilem  constiui  incœpit,  et  consequenter,   anno 
Domini  mccxxxviii,  per  domnuniTbomam  niarilum 
suum  donalioncm  dictam  et  admorlizationem  loci , 
consentientibus  domicellabus   capituli  Sanclae-Wal- 
detrudis,  confirmari  fecit.  Alvcolum etiàm  quoddam 
parvum  à  ripariâ  TruUaî  proflucntem  dictis  fratribus 
admortizavit.  Postmodîim,  succedentibus  annis,  do- 
mina Margareta  comitissa  ,  soror   dictac  Johannœ  , 
conventum  prœdictum  fratrum  minorum   Monten- 
sium  ampliavit   et   dilatavit,   et  cliorum   integrum  , 
cum   fundamentis  totius   ecclosiae,   construi  jussit, 
proùt  inferiùs  apparebit.  Item  dicta  domina  Jobanna 
comitissa  abbatiam  Spinosi-Loci  juxtà  praedictani  vii- 
lam  Montensem  etiàm  fundavit,  proùt  apparebit  ex 
subsequentibus. 


DE     HAINAUT.     LIVRE    XX.  2  10 

fit  bâtir ,  près  d'une  rivière ,  une  maison  avec  une  cour 
et  plusieurs  chambres ,  où  elle  établit  sa  sœur  Margue- 
rite, pour  y  vivre  dans  la  retraite  après  son  divorce 
d'avec  Bouchard.  Dans  la  même  ville  de  Valenciennes, 
elle  fonda  les  couvens  des  frères   Prêcheurs  et  des 
frères  Mineurs  ,  comme  il  sera  dit  ci-après.  Elle  fit  aussi 
beaucoup  de  libéralités  aux  chanoines  de  Notre-Dame- 
de-Ia-Salle,  avant  qu'ils  fussent  établis  au  lieu  où  ils 
sont  aujourd'hui.  A  Mons,  elle  donna  également  de 
grands  biens  tant  aux  églises  et  hospices  qu'aux  lépro- 
series ;  entre  autres ,  elle  fit  don  aux  frères  Mineurs 
d'un  pré,   voisin  de  Mons,   appelé   le  Jonquoi,  avec 
une  chapelle  qui  portait  autrefois  le  nom  Je  Notre- 
Dame-du-Jonquoi,  et  y  fit  bâtir  un  petit    couvent. 
Dans  la  suite,  en  12ZH  ,  elle  fit  confirmer  cette  dona- 
tion et  Tamortissement  du  lieu  ,  par  Thomas  f  1) ,   son 
mari ,    du  consentement  des    dames  du  chapitre  de 
Saintc-Yaltrude.    Elle   amortit   en    outre   aux  mêmes 
religieux   un  petit  ruisseau  formé  par  la  rivière  de 
Trouille.  Dans  la  suite  ,  la  comtesse  Marguerite,  sœur 
de   Jeanne  ,  agrandit  et  embellit  le  couvent  des  frères 
Mineurs  de  Mons;  elle  fit  bâtir  le  chœur  tout  entier,  et 
jeta  les  fondemens  de  l'église,  comme  on  le  verra  plus 
loin.  Ce  fut  aussi  la  comtesse  Jeanne  qui  fonda  l'ab- 
baye d'Épinlieu  ,  près  de  la  même  ville  de  Mons  ,  ainsi 
qu'on  va  le  voir  dans  le  chapitre  suivant. 

(i)  Après  la  mort  de  Fernaud  de  Portugal ,  arrivée  le  -27  juillet 
1233,  la  comtesse  Jeanne  e'nousa  en  secondes  noces,  l'an  laS^, 
Thomas  de  Savoie,  oncle  de  Marguerite,  femme  de  saint  Louis ^ 
roi  de  France.  Jeanne  mourut  en  1241. 


9.1 4  ANNALES 


CAPITULUM   LU, 


Fiindalio  abbatiae  Spinosi-Loci,  Cisterciensis  ordinis,  jiixtà  Montes, 
pei  Johannam  comilissam. 


Pandere  (Jignum  satis  censuimus  universis  qui 
prœsentis  pagiiiulae  convenerint  inspectores,  quod, 
cùm  virgo  venerabilis  domicolla  Beatrix  de  Lens, 
ex  iiobili  stirpe  claraiii  ducens  originem ,  mundi  hu- 
jus  gloriam  fastidiret,  atque  spretâ  liberorum  propa- 
gine, iuter  Sion  adolescentulas  aggregari  animo  œs- 
tuaret  ;  quamdam  summam  pecuniae,  quam  pro  suo 
malrimonio  receperat  assignatani,  ad  instaurationeni 
loci  qui  dicitnr  Spinae-Locus  liberaliter  delcgavit.  Ex 
re  siquidem  nomen  aiiti{|uitùs  habens,  locus  iste  ex- 
titit  nemorosus  ac  spinarum  et  veprium  densitate  re- 
fertus,  quem ,  proborum  virorum  consilio  et  illius 
ad  quem  loci  jus  haereditarium  pertinebat  ,  ab  eo 
quodam  ereuiitâ  dimoto,  parvum  cujus  oratorium 
superest  usquè  modo ,  dicta  virgo  Beatrix ,  X^ister- 
ciensem  assumcns  habitum  et  ordinem ,  religioni  per- 
petuae  dedicavit.  Saiiè  quidem  ut  qui  spinas  et  tribu- 
los  primitùs  gerrainabat ,  venustatus  pusteà  persona- 
rum  accumulât iono  sanctarum  et,  secundùm  saeculi 
vanilatcm  ,    nobilium  in  pingucdinc  tcrrae  et  in  rore 


HE    HAIINAUT.     LIVRE    XX.  3  10 


CHAPITRE  LTI. 

Fondation  de  l'abbaye  d'Épinlieu,  de  l'ordre  de  Cîteaiix,  près  de 
Mons,  par  la  comtesse  Jeanne, 


Nous  allons  rapporter  un  événement  que  nous 
orovons  digne  d'être  mis  sous  les  ieuxde  nos  lecteurs. 
Lne  respectable  demoiselle  nommée  Béalrix  de  Lens , 
d'une  noble  et  illustre  naissance,  méprisant  les  vanités 
du  monde,  et  renonçant  à  devenir  mère,  brûlait  du 
désir  d'être  admise  au  nombre  des  filles  de  Sion  ;  à  cet 
effet ,  elle  consacra  Ja  somme  qu'elle  avait  reçue  pour 
son  mariage,  à  la  fondation  d'Épinlieu.  Cet  endroit 
tirait  son  nom  de  sa  situation  ;  c'était  un  lieu  couvert 
de  bois  et  rempli  de  ronces  et  d'épines.  Par  le  conseil 
de  personnes  sages  et  avec  le  consentement  du  posses- 
seur de  l'héritage,  Béalrix,  après  le  départ  d'un  ermite 
qui  habitait  ce  lieu ,  et  dont  on  voit  encore  aujourd'hui 
le  petit  oratoire,  y  prit  l'habit  et  la  règle  de  Cîleaux, 
et  le  consacra  pour  toujours  à  la  religion  ;  afin  que  ce 
lieu  qui  auparavant  n'avait  produit  que  des  épines  et 
des  chardons  ,  embelli  désormais  par  une  affluence  de 
personnes  pieuses  et  grandes ,  selon  le  monde ,  par 
leurs  biens  terrestres ,  reçût  la  bénédiction  divine  ,  et 
devint  riche  par  les  fruits  de  la  pénitence  et  de- la 
prière.  L'an  l'2Ui,  la  troisième  année  du  pontificat  du 
pape   Honorius  ,   Guillaume  ,    gouvernant  l'église  de 


3l6  ANNALES 

cœli ,  dcsuper  bciiedictionem  accipiens,  pœnitcntiœ 
fructus  et  orationum  faceret   puriores  in  mensurâ. 
Aniio  igitur  dominicae  incarnationis  mccxvi,  aposto- 
licae  sedi  papa  Honorio  prœsidente,  aniio  tertio  sui 
prœsulatûs  ,  Remensem  ecclcsiam  régente  Guillermo, 
et  Caineiacensem  Johanne;  illustrissimo  Francorum 
rege  régnante  Philippo;  piœ  uecnon  mémorise  comi- 
tissâ  Johannâ,  comité  Fernando  marito  suo  Flandriae 
tcnenlibus  et  Hannoiiine  comitatus,  die  vero  sabbati 
ad  vesperam,  locum  Spinosi-Loci ,  in  bonore  fuuda- 
tum  gloriosœ  Virginis,  sacer  chorus  sanctimoniaHum 
est  ingressLis  ,   sicut  matris  sic  filii   diem  et  horam 
notans  ,  horam  quippè  quâ  ipsius  amabilis  recensetur 
memoria  ,  diem  vero  quo  filius  ab  omnibus  quœ  pa- 
IrArat  operibus  requievit.  Eexit  autem  paulo  post 
dlctum  gregem  ac  decentermoribus  informavitbonae 
recordationis  abbatissa  Rainuburgis  ,  muher  per  om- 
nia  laudabiHs  et  etiàm   imitandse  convcrsationis  et 
vitae.  Ad  cujus  tune   religionis  exemplum  cucurrc- 
runt  quamplurimae  virgincs  nobihores  génère,  quae, 
susceptis  ab  eâ  sanctimoniahbus  indumentis,  matris 
tantae  vesligiis  inhaerentes,  regnum  mundi  etornalum 
saeculi  contempserunt  ;  nomenque  virginilatis  hono- 
labilc  complectcntes ,  non  in  altero  quàm  in  Christo 
gloriam  habuerunt.  Mirâquidem  corporis  atque  oris 
puritate  refulgens,  hœc  domina  potens  erat  quemli- 
bet  exliortari  ad  bonuin ,  scmper  solcrs  et  pervigil 
in  custodiâ  gregis  sui;  in  incessu  pariter  atque  gestu 
humilis  et  matura;  vigiliis  et   orationibus,  jejuniis 
dedita;  super  modum  utilis  et  fidehs  in  rébus  eccle- 


DE    IIAINALT.     LIVRE    XX.  2  I  7 

Reims ,  et  Jean  celle  de  Cambrai  ;  sous  le  règne  de 
l'illustre  Philippe,  roi  de  France,  la  comtesse  Jeanne, 
de  pieuse  mémoire  ,  et  le  comte  Fernand  ,  son  mari , 
possédant  les  comtés  de  Flandre  et  de  Hainaut,  un  sa- 
medi soir,  la  sainte  cohorte  de  religieuses  entra  dans 
le   monastère  d'Epinlieu  fondé  en  l'honneur  de  la  glo- 
rieuse Vierge  Marie  ;  voulant  ainsi  marquer  le  jour 
et  l'heure  de  la  mère  comme  du  fils,  savoir,  l'heure  à 
laquelle   on   célèbre  la  mémoire  chérie  de  la  sainte 
Vierge  ,  et  le  jour  où  son  divin  fils  se  reposa  des  dou- 
leurs qu'il  avait  souffertes  pour  tous  les  hommes.  Peu 
de  tems  après,  ce  saint  troupeau  fut  gouverné  et  di- 
rigé dans  les  voies  de  la  piété  par  l'abbesse  Raimburge , 
de  respectable  mémoire  ,  femme  digne  de  toutes  sortes 
de  louanges  et  dont  la  vie  était  un  modèle  de  vertus. 
Bientôt  son  exemple  entraîna  une  foule  déjeunes  filles 
de  familles  nobles  qui  voulurent  recevoir  de  ses  mains 
l'habit  religieux  ,  et  suivant  les  traces  d'une  si  véné- 
rable mère,  méprisèrent  les  royaumes  du  monde  et  les 
frivolités  du  siècle,  pour  se  vouer  à  la  virginité  et  ne 
plus  mettre  leur  gloire  qu'en  J.  C.  Brillante  de  pureté 
corporelle  et  de  chasteté  dans  tous  ses  discours,  cette 
vertueusedameavait  une  grande  autorité  pour  exhorter 
les  autres  au  bien.  Elle  veillait  sur  ses  brebis  avec  une 
constante  sollicitude.  Sa  démarche  ,  ses  gestes,  étaient 
à  la  fois  graves  et  modestes.   Elle  veillait ,  jeûnait , 
priait  sans  cesse.  Intelligente  et  fidèle  dans  la  direction 
des  affaires  de  l'abbaye,  elle  s'occupait  constamment  à 
en  accroître  la  prospérité  ;  et  sa  mémoire  est  encore 
célèbre  de  nos  jours  par  les  nombreux  bienfaits  que 
nous  reçûmes  de  son  tems. 


2l8  ANNALES 

siae  dispensandis,  in  augendis  providens  el  soUicila; 
iidhîic  in  beneficiis  inultis  claret  qiue  tune  nobis  i» 
suis  temporibus  provenerunt. 

Littera   comitissœ   Johan.nœ . 

«Ego  Johanna  Flandriae  et  Hannoniœ  comitissa. 
Notum  fieri  volo  omnibus  tàm  praescntibus  quàm  fu- 
turis,  quod  ego  concessi  in  perpetuam  eleemosynam 
pro  saluto  aniniœ  meae  et  anteccssorum  meorum  sex 
bonaria  terrae  apud  Spinlou,  juxtà  Montes  jacentia, 
ad  supersedificandummonasteriuuiadopusmonialium 
Cisterciensis  ordinis  et  ad  necessaria  monialium;  ità 
quod  ipsœ  moniales  libère  elsino  eoiitradictione  prœ- 
dicta sex  bonaria tenœ in  perpoluuui possicloant.Actum 
apud  Gandavumanno  incarna  tionisdoniinicœMCCx  VII, 
in  die  beatœ  Gatherinse  virginis.  » 


Itemque  sequitur  alla  Charta^   qualiter  dicta  Jo- 
hanna.comitissa  dotavit  diclum  lociiin. 


«Ego  Johanna  Flandriae  et  Hannonise  comitissa  oin  ni- 
huschristi  fidelibussalutem  in  Domino.  Noverint  uni- 
versi  tàm  praesenfes  quàm  futuri  prœsentem  paginan» 
inspccturi  quod  ccclesiœ  13eatœ-Mariœ  de  SpinK  u  xx 
libras  albasin  puram  et  perpetuam  eleemosynam  libéré 
iitntuli  possidendas,  in  festobeati  Joliannis-Baptistae 
annuatim  persolvcndas ,  et  ad  consum  terrae  meae  de 
Spinleu  percipiendas.  Quod  ul  niagis  firmum  perma- 


DE    HAINALT.     LIVKE    XX.  219 


Lettre  de  la  comtesse  Jeanne. 

«  Moi  Jeanne  ,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut , 
fais  savoir  à  tous  présens  et  à  venir  ,  que  j'ai  concédé 
à  tilre  d'aumône  perpétuelle  pour  le  salut  de  mon  ame 
et  de  celle  de  mes  ancêtres  ,  six  bonniers  de  terre  à 
Épinlieu ,  près  de  Mons  ,  pour  y  bâtir  un  monastère  à 
l'usage  des  religieuses  de  l'ordre  de  Cîteaux  ,  et  pour 
les  besoins  desdites  religieuses  ;  de  telle  sorte  que 
lesdites  religieuses  possèdent  à  perpétuité,  librement 
et  sans  contradiction ,  ces  six  bonniers  de  terre.  Fait 
à  Gand,  l'an  de  l'incarnation  de  N.  S.  1217,  le  jour 
de  Sainte-Catherine.  » 


y^utre    Charte    contenant    une    donation  faite    au 
même  monastère  par  la  comtesse  Jeanne. 

Moi  Jeanne  ,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut,  à 
tous  les  fidèles  serviteurs  de  J.  G.  salut  dans  le  Sei- 
i::;neur.  Je  fais  savoir  à  tous  ceux ,  présens  et  à  venir, 
qui  verront  ces  lettres  ,  que  j'ai  librement  donné  à 
titre  d'aumône  simple  ot  perpétuelle  ,  au  monastère 
de  Notre-Dame  d'Épinlieu  ,  vingt  livres  blanches  , 
payables  chaque  année  à  la  Saint- Jean-Baptiste ,  et 
à  prendre  sur  le  cens  de  ma  terre  d'Epinlieu.  El 
afin    d'assurer    davantage    celte    donation  ,    j'ai    fait 


220  ANNALES 

neat,  praesentem  chartam  sigillinostrimunimiiiecom- 
miinivi.  Actum  anno  Domîni  mccxvii  mense  junlo.  » 

Ex  litteris  et  chartis  quampluribus  patet  quod  Fer- 
nandus  cornes  Flandriœ  et  Hannoniae  et  Jobanna  ejus 
uxor  dictam  fiindaverunt  abbatiam,  qiianlùm  ad  lo- 
cum  capellaniam  primam  de  xni  llbris,  et  primos 
rodditus,  videHcet  de  Movisart  et  pluiibus  aliis.  Tho- 
mas verô  cornes  Hannoniae,  siiccessor  Ferrandi ,  milita 
superaddidit  unà  cum  nemore  Movisart.  Item  Wal- 
terus  de  Lens  astipulavit  dictam  ecclesiamdexxx  bo- 
nariis  magni  nemoris;  et  sic  deinccps  plures  plura 
contulerunt  bona. 


CAPITULUM  LUI. 


De  passagio  pcrcgrinonini  generali  hansmarino ,  et  primo  eoriiin 
ecpiitalii  (i  ). 


Anno  gratiae MCCXVII,  treugâ  christianorum  et  Sai- 
racenorum  cxspirante,  in  primo  passagio  generali 
post  concilium  Lateranense  ,  congrcgatus  est  exer- 
citus  Domini  in  Acbon  copiosiis,  cum  tribus  legibus, 
scilicet  Jérusalem  et  Hungariœcl  Cypri.  Affuit  ot  dux 

(i)  Vincent  (le  Dcauvais,  xxxi,  79. 


m:    HAINAUT.     LIVRE    XX.  22  1 

sceller  la  présente  charte  de  mon  sceau.  Fait  l'an   de 
J.  C.    1217,  au  mois  de  juin. 

Plusieurs  lettres  et  chartes  attestent  que  Fernand  , 
comte  de  Flandre  et  de  Hainaut ,  et  Jeanne  sa  femme  , 
fondèrent  la  première  chapellenie  du  monastère  avec 
13  livres  de  rente  ,  et  lui  dounèrent  les  premiers 
revenus  de  Movissart,  avec  plusieurs  autres.  Thomas  , 
comte  de  Hainaut,  successeur  de  Fernand  ,  y  ajouta 
beaucoup  d'autres  biens,  avec  le  bois  de  Movissart. 
En  outre  Gautier  de  Lens  dota  ladite  abbaye  de 
trente  bonniers  de  grand  bois;  et  peu  à  peu  un  grand 
nombre  de  seigneurs  l'enrichirent  aussi  de  leurs  dons . 


CHAPITRE  LUI. 

Passage  général  des  croisés  outre  mer.  Leur  première  marclie  (i). 


L'an  de  grâce  1217  ,  la  trêve  entre  les  chrétiens  et 
les  Sarrasins  expirant ,  au  premier  passage  général 
après  le  concile  deLatran,  la  nombreuse  armée  de.J.  C. 
s'assembla  dans  la  ville  d'Acre.  Il  s'y  trouvait  trois 
rois  ,  celui  de  Jérusalem  ,  celui  de  Hongrie  et  celui  de 

(i)  Ce  chapitre  a  été  extrait  par  Vincent  deEeauvais  àcVHistoire 
orientale  de  Jacques  de  Vitry.  A'^.  Rongars,  Gesta  Dei  per  Francoa, 
t.  II ,  p    1  i2g. 


9.2  2  ANNALKS 

Austriae  el  (lux  Bavariae  magnaqne  miiitia  regni  len- 
tonici,  archiepiscopusquoqueNicosiensisct  alii  plures 
episcopi  peregrini ,  et  cum  eis  dominus  Galterus  de 
Avesnis.  Itaquè  patriarclia    Hierosolymitanus ,   cum 
magnà  humilitate  cleri  et  populi  tollens  reverenter 
mirificœ  crucis  signum,  profectus  est  ab  Achon  in 
castra  Domini.   Quod  videlicet  signum,  post  Terrae- 
Sanctae  perditionem,  ad  haec  tempora  fucrat  reserva- 
tum.    Imminente  siquidcm    conflictu   Sarracenorum 
cum  christianis,  tempore  Salhadini,  crux  secta  fuit  ; 
cujus  pars  ad   prœliiim  delata  ibidem   est  perdita , 
pars  vero  servata  quœ  nunc  exhibelur.   Itaquè   cum 
tali  vexilloaciebusordinatis,processimus  pcr  planum 
Fabae  usquè  ad  fontem  Tubaniae(i)  multùm  laboran- 
tes  illo  die.  Et  prsemissis  explorantibus,  videntes  ab 
adversariis  pulverem  concitari,  utrùm  contra  nos  an 
fugiendo  properarent  craïuus  incerti.  Igitur  sequenti 
die  per  montes  Gelboe,  quos  habuimus  ad  dexteram, 
et  paludem  ad  sinistram,   [  profecti  sumus   Benia- 
sam  ['à)  ]  ubi  caslra  fixerat  adversarius.  Sed  metuens 
thm  ordinale  procedentis  et  tàm  copiosi  Dei  viventis 
exercitûs  advenlum,  tentoria  tollens  et  fugiens,  ter- 
ram  vastandam  Christi  militibus  reliquit.  Undè  Jor- 
danem  transeuntes,  in  vigilia  sancti  Martini  corpora 
nostra  lavimus  pacifiée  in  eo,  el  quievimus  per  bi- 
duum  ibidem  copiam  victualium   et  pabuli  rcperien- 
tes.   Deindè  super  litîus  maris  Gallleae  très  fecimus 


(i)  Trebaniae.  Jacob.  fU-  f^ilyina 
(2)   Rctlianiam.  /'/. 


DE    HAINAUT.     LIVP.E    XX.  2  2) 

Chipre.  Les  ducs  d'Autriche  et  de  Bavière  y  étaient 
aussi  avec  une  foule  de  chevaliers  du  royaume  d'Alle- 
magne, ainsi  que  l'archevêque  de  Nicosie,  plusieurs 
autres  évêqucs  et  avec  eux  Gautier  d'Avesnes.  Le  pa- 
triarche de  Jérusalem  ,    accompagné  d'une   humble 
multitude  de  clergé  et  de  peuple  ,   et  portant  respec- 
tueusement le  simbole  de  la  croix  ,  partit  d'Acre  pour 
le  camp  des  Chrétiens.  Cette  croix  ,  après  la  perte  de 
la  Terre-Sainte  ,  avait  été  conservée  jusqu'à  cette  épo- 
que. Lorsque  les  Chrétiens  et  les  Sarrasins  furent  sur 
le  point  d'eu  venir  aux  mains ,  du  tems  de  Saladin  , 
cette  croix  fut  sciée  ;  une  partie  fut  portée  à  la  ba- 
taille ,  où  elle  fut  perdue  ;  mais  on  conserva  l'autre 
partie,  et  c'est  celle  que  l'on  montre  à  présent.  L'armée 
chrétienne  avant  formé  ses  rangs  sous  ce  saint  éten- 
dard ,  nous  nous  dirigeâmes  par  la  plaine  de  la  Fève 
jusqu'à  la   fontaine  de  Trébanie  ,  non  sans  éprouver 
beaucoup  de  fatigue  durant  ce  jour.  Nous  envoyâmes 
en  avant  des  éclaireurs  ,  et  voyant  la  poussière  s'élevei' 
du  lieu  où  se  trouvait  l'ennemi,  nous  ne  pûmes  distin 
guer  s'il  venait  sur  nous  ou  s'il  fuyait.  Le  lendemain  , 
entre  les  monts  Gelboë  ,  que  nous  avions  à  droite  ,  et 
un  marais  qui  était  à  notre  gauche  ,  nous  suivîmes  le 
chemin  de  Béthanie  ,    où   l'ennemi   avait   établi  son 
camp.  Effrayés  à  la  vue  de  l'armée  du  Dieu  vivant,  si 
nombreuse  et  marchant  en  si  bon  ordre  ,  les  Sarrasins 
levèrent  leurs  tentes  et  s'enfuirent,  abandonnant  le  pays 
aux  ravages  des  soldats  chrétiens.  Après  avoir  traversé 
le   Jourdain  la  veille  de  la  Saint-Martin ,  nous  nous 
baignâmes  tranquillement  dans  ses  eaux,  et  nous  repo- 
sâmes pendant  deux  jours  sur  ses  bords,  où  nous  avions 
trouvé  beaucoup  de  vivres  et  de  provisions.  Ensuite 
nous  fimes  trois  haltes  sur  le  rivage  de  la  mer  de  Ga- 


2  24  ANNALES 

inansiones,  peragrantes  loca  in  quibus  inirabilia  Sal- 
vator  nostcr  operari  dignatus  corporali  prœsenliâ 
cum  hominibus  conversatus  est.  Aspeximus  Betshai- 
dam,  civitatem  Andreae  et  Pétri ,  tune  ad  casale  mo- 
dicum  redactam.  Demonstrata  sunt  loca  ubi  Cbristus 
discipulos  vocavit,  suprà  mare  siccis  pedibus  ambu- 
lavit,  turbas  pavit  in  deserto,  montem  ascenditorare, 
et  locus  ubi  cum  discipulis  post  resurrectionem  mau- 
ducavit. 


CAPITULUM  LIV. 


Vita  viri  sancli  cujiisdam  (0,  qui  abbatiain  saDclimonialiiiin 
de  01iv;1  incœpit. 


Régnante  domino  nostro  Jesu  Christo;  Johanne 
de  Ketbuniâ  Cameracensi  diœcesi  sublimato;  claris- 
simâ  Johannâ ,  filiâ  Baiduini  imperatoris  Constanti- 
nopolitani,  Flandriai  et  Hannoniœ  comitissa,  homo 
iste  de  quo  ad  praesens  habetur  relatio  exordium  sunip- 
sit.  Hic  igitur  natione  Brabantinus  in  illis  ejusdem 
regionis  partibus  oriundus  fuit  in  quibus  boniines  teu- 
tonico  utuntur  eloquio;  et  licèt  nobilibus  non  esset 

(i)  Le  bienbeiiieiix  dont  il  s'agit  ici  est  connu  sons  le  nom  de 
(iuillannic,  et  paraît  être  mort  en  ivnjo.  Il  fonda  l'abbaye  de  l'Olive, 
3.4  1.  F.-N.-E.  doMons. 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  225 

lilée,  et  parcourûmes  les  lieus  où  notre  Sauveur  daigna 
opérer  tant  de  merveilles  lorsqu'il  habita  parmi  les 
hommes  sous  une  forme  humaine.  Nous  vîmes  Belh- 
saïde  ,  la  ville  d'André  et  de  Pierre  ,  qui  n'est  plus 
aujourd'hui  qu'un  pauvre  village.  On  nous  montra 
les  lieus  où  Jésus -Christ  appela  ses  disciples,  où  il 
marcha  à  piésec  sur  les  eaux,  où  il  nourrit  la  multitude 
dans  le  désert;  la  montagne  sur  laquelle  il  s'éleva  pour 
prier,  et  l'endroit  où  il  mangea  avec  ses  disciples 
après  sa  résurrection. 


CHAPITRE    LIV. 

Vie  d'un  saint  homme  qui  fonda  l'abbaye  de  religieuses  de  l'Olive. 


LEsaint  homme dontnousallonsparler  naquit  sousie 
règne  de  Notre  Seigneur  Jésus-Christ,  Jean  de  Béthune 
étant  évéque  de  Cambrai,  et  l'illustre  Jeanne,  fille  de 
Baudouin ,  empereur  de  Constantinople  ,  comtesse 
de  Flandre  et  de  Hainaut.  Il  était  Brabançon ,  et  né 
dans  la  partie  du  Brabant  où  on  parle  la  langue  alle- 
mande. Ses  parens  ,  sans  être  nobles  ,  n'étaient  point 
d'une  basse  condition.  Au  milieu  des  enfans  de  son  âge 
avec  lesquels  il  était  élevé  ,  il  se  distinguait  par  sa 
beauté  ;  mais  à  mesure  qu'il  grandissait ,  on  voyait 
se  développer  en  lui  dans  toute  leur  force  les  défauts 
XIV.  1 5 


226  ANNALES 

ortus  natatibus,  non  infimis  tamen  sumpsit  orlginem. 

Dùm  autem  inter  coaevos  adhùc  infantulus  aleretur  , 

cœpit  forma  satis  esse  commendabilis ,  proficiebatque 

de  die  in  diem  et  oriebatur  cum  eo  virtus  acerbitatis 

humanaî;  crcscebatque  membrorum  agilitas,  et  pau- 

latim  puériles  actus,  succrescente  statu  et  sensu  stre- 

nuo,  opprimebat.  Transactâ  igitur  pueritiâ,  petulan- 

tem  inlravit  adolescentiam,  in  quâ  non  modicùm  illi- 

citae  voluntati  laxans  habenas  (trahit  sua  quemque 

voluptas),  ferebat  se  tanquàm  indoinitus  in  praecipi- 

tium,  nullam  prae  oculis  habens  considerationem  quem 

cxitum  initium  hujusmodi  sortiretur.  Adeptâque  arte 

panifîcii,  parùm  post,  inter  parentes  morari  noluit, 

sed  cilo  levi  tractus  animo  ad  partes  se  transtulit 

aliénas.  Ubicùmcircuiendohùcatqueillùc,  suo  utens 

arbitrio,  ferebalur  modo  hîc  modo  ibi ,  diversas  sibi 

acquirebat  mansiones.  Tandem  regionem  Gallicanam 

adiit  habens  in  mente,  ut,  si  hnguâ  laïcâ  uti  sciret, 

commodiùs  posset  se  saecularibus  negotiis  iniplicare. 

Pervenit  tandem  ad  quoddam  cœnobium  ordinis  Prae- 

monstratensis  in  GaUiâ  ,  propè  Virvinum  quod  vo- 

catur  cœnobium  (i),  in  quo  per  ahquod  tempus  se 

tenuit  Hgatum  et  quietum ,  scrviens  in  arte  pistoriâ. 

Latitans  et  quiescens  sub  umbrâ  dilecti  ab  aestu  mundi, 


(i)  Le  nom  manque  dans  le  texte,  ainsi  que  dans  la  traductiou 
et  dans  J.  Lefèvre,  à  moins  que  ce  ne  soit  le  nom  même  de  Cœno- 
bium, que  les  traducteurs  rendent  par  celui  de  l'Abbaye.  Mais  il 
est  probable  qu'au  lieu  do  cœnobium  i\  faut  lire  Theno/itp,  ({ai  eut 
le  nom  latin  de  l'nbbaye  de  Tlienailles,  de  Tordre  des  Prëmontr»/s, 
et  sitiin'p  tout  prc'S  de  Vprvins,  ;'i  l'Esl. 


DE   UAINAUT.    LIVRE    XX.  227 

Je  rhumanilë.  Ses  membres  devinrent  extrêmement 
agiles  ,  et  cette  agilité  influait  sur  les  actions  de  son 
enfance,  tandis  que  son  corps  et  son  intelligence  acqué- 
raient une  vigueur  remarquable.  Le  premier  âge 
écoulé,  il  entra  dans  une  adolescence  orageuse,  pen- 
dant laquelle  ,  lâchant  la  bride  à  tous  ses  mauvais 
penchans  (chacun  cherche  le  plaisir  suivant  ses  incli- 
nations) ,  il  se  précipita,  comme  un  cheval  indompté  , 
dans  un  abîme  de  déréglemens ,  sans  considérer  à 
quelle  fin  le  conduiraient  de  pareils  commencemens. 
Il  avait  pris  d'abord  l'état  de  boulanger;  mais  bientôt 
il  ne  voulut  plus  demeurer  avec  ses  parens,  et,  entraîné 
par  la  légèreté  de  son  caractère  ,  il  partit  pour  les  pavs 
étrangers.  Voyageant  tantôt  d'un  côté ,  tantôt  d'un 
autre,  selon  son  caprice,  il  habita  successivement  divers 
lieus.  Enfin  il  se  rendit  en  France,  désirant  apprendre 
la  langue  vulgaire,  afin  de  pouvoir  se  livrer  avecplus  de 
facilité  aux  affaires  du  monde  ;  et,  étant  arrivé  dans  un 
monastère  de  l'ordre  des  Préraontrés  ,  près  Vervins  , 
qu'on  appelait  l'abbaye  (  de  Thenailles  )  ;  il  y  passa 
quelque  tems  dans  le  repos  et  dans  la  retraite,  en  se 
livrant  au  métier  de  pêcheur.  Il  y  trouva  un  abri  tran- 
quille contre  l'ardeur  brûlante  d'un  monde  qu'il  aimait 
trop  ;  mais  comme  il  n'était  pas  engagé  dans  l'ordre,  il 
fut  exposé  à  plusieurs  tentations. 


-J!28  ANNALES 

non  tamen  alligaliis  ordini,  illùr  miillas  tent.itiones 


sustiiiuit. 


CAPITULUM  LV. 


Qijod  adolescens  factus  variis  tentationibus  succiibtiit ,  sed  ammo- 
nitione  divinâ  relevatus  est. 


Adolescens  igitur,  cùm  netliim  in  sehaberet  spi- 
ritum  coDsilii  et  fortitudinis  per  quem  sciret  resistere 
diabolo  ut  abeo  fugeret ,  variis  succunibens  tentationi- 
bus quœeurn  quotidiè  vehementcr  aiïiigebant,  relicto 
religiosoconsortio,transtulit  se  admundana;  et  quasi 
bestia  desaeviens,  nullam  animae  curam  gerebat,  sed 
omni  luto  saecularium  voluptatum  se  inficiebat.  Dis- 
currebat  per  diversas  nationes,  et  quasi  arundo  quae 
à  vento  circumfertur ,  hùc  illiicque  meabat,  nullam- 
que  animae  sive  corporis  certam  eligens  mansionem. 
Dùm  veroabillicilis  nullam  adhùc  baberet  remeandi 
voluntatem,  sed  perboc  mare  magnum  et  spatiosum 
omni  navigio  rectoc  consideiationis  penilùs  destilutus 
navigaret,  complacuit  ei  qui  eum  segregavit  ab  utero 
matris  ut  spiritum  suum  relevaretineo.  Yisitaviteum, 
ex  alto  nuntium  suum  mittens  ei,  qui  persuasione 
amicabili  submoncbat  eum  ut  à  tali  conversatione  ani- 
mum  revocaret,et  ad  peragendam  coudignani  pœni- 


m    HAINALT.     Lïvr.E    XX.  J2C) 


CHAPITRE  LV. 


I^divenu  à  l'aJolescence ,  il  succombe  à  plusieurs  tentations  j  mais 
un  avertissement  de  Dieu  le  relève. 


jN'ayam  pas  encore  en  lui-même  l'esprit  de  sagesse  et 
de  force  qui  lui  aurait  appris  à  repousser  et  à  chasser  le 
démon ,  il  succomba  ,  dans  son  adolescence ,  aux  nom- 
breuses tentations  qui  l'assiégeaient  chaque  jour.  Il 
quitta  la  société  des  religieux  pour  le  monde ,  et  vivant 
comme  les  animaux,  sans  prendre  aucun  souci  du  salut 
de  son  ame ,  il  se  plongea  tout  entier  dans  la  fange  des 
plaisirs  du  siècle.  11  parcourut  divers  pays ,  et  semblable 
à  un  roseau  poussé  par  le  vent,  il  allait  tan  tôt  d'un  côté, 
tantôt  d'un  autre  ,  sans  fixer  d'une  manière  stable  ni 
son  esprit  ni  son  corps.  Il  n'avait  encore  manifesté 
aucun  désir  de  renoncer  à  cette  conduite  coupable, 
et  voguait  à  pleines  voiles  sur  cette  mer  immense  sans 
qu'aucune  bonne  résolution  l'eût  dirigé  vers  le  port  de 
salut,  lorsqu'ilplutàceluiqui  l'avaitchoisidès  ieventre 
de  sa  mère ,  de  relever  son  esprit  en  lui.  11  le  visita ,  en 
lui  adressant  d'en  haut  son  envoyé,  qui  l'exhorta  par 
de  douces  remontrances  à  répudier  une  telle  vie  et  à 
se  retirer  dans  la  solitude  pour  y  faire  pénitence  de  ses 
pt-chés.  A  son  réveil,  curieux  de  savoir  quelle  pouvait 


1ÙO  Ai\NALlîS 

tentiam  pro  delictis  suis  se  trausferret  ad  ereinum. 
Cùinque  à  somno  surgcret  admirans  quid  esse  posset 
quod  ei  Dominus  ostenderat ,  quamplurimùm  corde 
tactus  desiderabat  ut  iteriim  ei  demonstraret  si  suae 
pietati   beneplacitum  foret  quid  hoc  somnium  prae- 
tendebat.   Consequenter  Dominus  omnipotens  ,  qui 
onines  homines  vult  salvos  fieri  et  ad  agnitionem  sui 
nominis  pervenire,  volensillumdetenebris  ad  lucem 
reducere  et  eripere  eum  de  manu  inimici ,  ad  ipsum 
eumdem  nuntium  destinavit,  qui  ea  quae  primo  dixe- 
rat  dixit,  adjiciens  insuper  quod  ad  locum  quemdam 
in  confinibus  Hannoniae  et  Brabantiae  se  transferret, 
propè  villam  qu8eMorlan\vez(f)  dicitur  :  et  locuserat 
Ager-Figuli  nominalus.  Locus  autenî  iile  in  amœno 
posituseratetcircumquaqucvallatusnemoribus,  atque 
pulcherrimis  consitus  arboribus  saluberrimique  fon- 
tis  ditatus  rivulo,  sub  dominio  cujusdam  viri  nobilis 
qui  erat  Eustacius  vocitatus.  Hoc  dicto.  praeco  som- 
nii  indicis  ab  ejus  conspectu  evanuit.  Repraesentabat 
enim  beati  praecursoris  Johannis  Domini  effigiem  , 
ut  postmodùm  idem  retulit.  Et  ipse  nimio  terrore  cor- 
reptus  remansit,  admirans  quamplurimùm  et  dubi- 
tans  si  hoc  divina  esset  consolatio,  vel  diabohca  fo- 
ret illusio.  Cîimque  in  corde  Htigium  foret  quidnam 
super   hujusmodi  eventu  faceret,  modo  negativam 
modo  affirmativam  proponens  animo  incerti  judicii, 
in  se  ipso  subibat  certamen  mirabile.   Deus  autem , 
spei  qui  suos  replet  gaudio  in  crcdcndo,  nolens  eum 

^i)  A  S  l.  i/'2  K.  lie  îMuiis. 


DE    HAINALT.     LIVKL    XX.  'J.)t 

èlre  la  signification  de  cet  avertissement  du  ciel ,  et 
touché  jusqu'au  fond  du  cœur,  il  désira  que  Dieu  dai 
ffnât  lui  manifester  de  nouveau  sa  volonté.  Et  le  Tout- 
Puissant,  qui  veut  que  tous  les  hommes  soient  sauvés 
et  apprennent  à  connaître  son  nom  ,  ayant  résolu  de 
dissiper  les  ténèbres  qui  Tenvironnaient ,  et  de  l'arra- 
cher des  mains  de  son  ennemi,  lui  adressa  encore  le 
même  envoyé,  qui  lui  répéta  ce  qu'il  lui  avait  dit,  et 
lui  enjoignit,  en  outre,  d'aller  dans  un  lieu  situé  sur 
les  confins  du  Hainaut  et  du  Brabant  ,  près  de  Mor- 
lanwez,  et  qu'on  nomme  le  Champ-du-Potier.  Ce  lieu, 
placé  dans  une  position  agréable  ,  entouré  de  bois  de 
tous  côtés  et  embelli  par  de  beaux  arbres,  auprès  des- 
quels coule  une  fontaine  salutaire ,  appartenait  à  un 
homme  noble,  nommé  Euslache.  Après  avoir  ainsi  parlé^ 
le  divin  héraut  disparut  aux  ieux  du  jeune  pécheur  , 
qui  depuis  reconnut  en  lui  saint  Jean-Baptiste,  le  pré- 
curseur de  Jésus-Christ.  11  resta  frappé  de  terreur,  ne 
sachant  si  cette  vision  était  une  consolation  de  Dieu 
ou  une  illusion  du  démon.  Long-tems  il  hésita  sur 
ce  qu'il  devait  faire,  et  dans  cette  indécision,  adop- 
tant successivement  des  résolutions  contraires,  il  était 
livré  intérieurement  à  un  violent  combat.  Mais  Dieu 
qui  donne  la  joie  aux  siens  par  l'espérance  et  la  foi, 
ne  voulant  pas  le  laisser  plus  long-tems  livré  à  son 
incertitude,  dissipa  ses  doutes  et  rendit  le  calme  à  son 
esprit  en  lui  inspirant  la  résolution  de  se  rendre  au 
lieu  qui  lui  avait  été  indiqué,  avec  la  ferme  espérance 
d'accomplir  jusqu'au  jour  de  Jésus -Christ  ce  qu'il 
voulait  exécuter.  Enfin  ,  après  de  longs  détours  ,  il 
parvint  au  lieu  désigné,  en  rendant  grâce  à  Dieu  de  tout 
ce  qui  lui  était  arrivé. 


a3l  ANNALES 

diutiiis  per  incortas  opinioiies  piolrahi ,  istius  litigii 
sententiam,  pacem  pectori  suo  firmam  inferendo,  pro- 
mulgavit;  resedit  enim  suum  in  hoc  consilium,  ut 
adlocuni  praelibatum  accederet, firmam  spem  in  corde 
«uo  habens  quod  qui  incipiebat  in  eo  ipse  perficeret 
nsquè  in  diem  Christi  Jesu.  Ipse  tandem  post  multos 
circuitus  pervenit  ad  locum ,  gratias  agens  Deo  in 
omnibus  quae  sibi  acciderant. 


CAPITULUM  LVI. 

Quôd  monitus  ad  locuin  sibi  destiaatum  pervenit,  et  ibi  ut  bestia 
silvestris  diù  j>erstetit. 


Igitur  hic  neophytns  exsultat  uberiùs,  ut  dictum 
est ,  ex  eoquod  locum  invenerat  qui  à  Deo  fueratsibi 
praeparatus.  Tandem  obtentâ  Ucentiâ,  depositoque 
peccaminum  onere,  gaudens  et  gratias  agens  Deo, 
ad  locum  dictum  revertitur  portans  secum  très  panes 
in  sustentationem  sui  victûs,  quosin  eodem  accepitop- 
pido  ;  protestans  in  corde  suo  et  firmum  gerens  pro- 
positum,  quod  nulios  alios  panes  quaereret,  iUis  de- 
ficientibus,  sed,  herbis  et  radicibus  utens,  corpus  suae 
infirmitatis  quoad  viveret  sustentaret.  Adveniens  ita- 
què  ad  eremum,  et  in  codem ,  ut  praehbatum  est, 
constitutus,  cœpit  menle  cogitare  quem  modum  pœ- 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  2J.7 


k. -«^  «  •« '^'«. -«^  «.  <*. 


CHAPITRE  LVI. 


il  arrive,  guidé  par  le  ciel ,  au  lieu  qui  lui  avait  été  marqué,  et  y 
vit  pendant  long-tems  comme  les  animaux  des  forêts. 


Le  néophite  fut ,  comme  on  l'a  dit  ,  transporté 
de  joie  d'avoir  trouvé  la  retraite  que  Dieu  lui  avait 
préparée.  Après  avoir  obtenu  la  permission  néces- 
saire ,  et  déposé  le  fardeau  de  ses  péchés  ,  il  revint  en 
rendant  grâce  à  Dieu  ,  et  apportant  avec  lui  ,  pour  sa 
nourriture ,  trois  pains  qu'on  lui  avait  donnés  dans 
le  bourg  ,  prenant  intérieurement  la  ferme  résolution 
de  ne  point  aller  chercher  d'autre  pain  lorsqu'il  en 
manquerait ,  et  de  ne  plus  se  nourrir  que  d'herbes 
et  de  racines  pendant  tout  le  reste  de  sa  vie.  Dès  qu'il 
fut  arrivé  et  établi,  comme  on  vient  de  le  dire  ,  dans 
son  ermitage ,  il  se  demanda  quel  genre  de  pénitence 
il  devait  faire,  quelle  serait  la  plus  efficace;  enfin  il 
lui  vint  dans  l'esprit  une  idée,   qu'il  adopta  comme 


a3/i  ANNALES 

nitentlae  exercere  posset,  et  quis  posset  esse  utiiior. 
Venit  auleni  in  inentem  ejus,  visumque  est  bonum 
in  conspcctu  ejus,  quod,  quià  in  mundo  bestialiter 
vixerat ,  more  bestiarum  reptans  manibus  et  pedibus 
incederet  ;  et ,  quià  Deum  in  ministeiio  oculorum 
suorum  offenderat ,  ipsos  defixos  in  terrain  reduce- 
ret,  reportando  ad  meinoriam  quod,  quoniam  terra 
erat,  in  terramreverteretur.  Dùmautem  inter vêpres 
latitarel,  et  operam  dabat  ut  quoddam  tugurium  in 
quo  reciperetur  faceret,  advenientes  pastores,  qui 
in  eisdem  silvis  suos  pascebant  grèges ,  et  videnles 
sic  incedentem,  admirabantur  quid  hoc  esse  pos- 
set. Homines  autem  villœ  ejusdem ,  cîjm  audissent  à 
pastoribus  ea  quae  viderant,  certatnn  exirc  cœperunt, 
ut  comprobarent  utrùm  vera  essent  quae  audierant. 
Venientes  autem  ubi  homo  Dei  erat,  et  videnles  eum 
sic  incedentem,  stupefacti  per  diversas  opinioncs  de 
eo  ferebantur.  Cùm  vero  de  hujusmodi  diù  pertraxis- 
sent  sermoncs  et  diii  haesitâssent  fluctuando  per  di- 
versas rallones,  tandem  hi  qui  sanae  mentis  erant  cœ- 
perunt  ei  aedificarc  receptaculum  in  quo  se  reciperet, 
si  aliquod  raalum  tempus  fieref.  Ille  vero  cum  aliis , 
manibus  et  pedibus  reptans,  cxhilarato  in  Domino 
animo,  portabat  in  dorso  suo  onera  ad  aedificium  suum 
quae  homines  ei  imponebant.  Reredentibus  siquidem 
hominibus  eisdem ,  pauluiùm  csurire  cœpit,  et  ut  cor- 
pus reficeret  ad  arborem  accessit,  in  quâ  très  panes 
posuerat.  Acceleravit  ut  eorum  panum  suffragio  po- 
tiretur;et  diim  pervenit  ad  arborem,  panes  sublatos 
romperil  ,  vl   nihil    rommotionis   animo  gcsticns  in 


DE    llAINAUT.    LIVRE    XX.  255 

excellente  :  ayant  mené  dans  le  monde  une  vie  d'ani- 
mal ,  il  voulut  marcher  en  rampant  sur  les  pies  et 
sur  les  mains  ,  à  la  manière  des  animaux  ;  el  comme 
il  avait  offensé  Dieu  par  l'usage  qu'il  avait  fait  de  ses 
ieux^  il  résolut  de  les  tenir  constamment  fixés  sur  la 
terre  ,  pour  se  rappeler  qu'il  était  poussière  et  qu'il 
retournerait  en  poussière.  Tandis  que  ,  caché  par  des 
buissons ,  il  était  occupé  à  construire  une  chaumière 
pour  son  habitation,  des  bergers  qui  gardaient  leurs 
troupeaux  dans  ces  bois,  vinrent  à  passer,  et  le  voyant 
marcher  ainsi ,  ils  ne  savaient  ce  que  ce  pouvait  être. 
Les  habilans  de  la  ville  ,  à  qui  les  bergers  racontèrent 
ce  qu'ils  avaient  vu  ,  voulurent  s'assurer  de  la  vérité; 
ils  vinrent  au  lieu  où  était  le  saint  homme  ,  le  virent 
marcher,  et ,  frappés  d'étonnement,  firent  raille  conjec- 
tures diverses  sur  cette  singularité.  Après  s'être  long- 
tems  entretenus  à  ce  sujet,  et  après  beaucoup  d'hési- 
tations ,  les  gens  sages  qui  se  trouvaient  parmi  eux 
se  mirent  à  bâtir  au  saint  homme  une  cabane  pour 
lui  servir  d'asile  pendant  le  mauvais  tems.  Pour  lui, 
marchant  sur  les  pies  et  sur  les  mains  ,  et  le  cœur 
plein  de  joie  dans  le  Seigneur,  il  portait  sur  le  dos  vers 
la  cabane  les  fardeaux  dont  ces  hommes  le  char- 
geaient. Lorsque  tout  le  monde  se  fut  retiré,  il  eut 
faim,  et  voulant  manger,  il  alla  chercher  les  trois 
pains  qu'il  avait  posés  sur  un  arbre  ;  mais  il  s'aperçut 
qu'on  les  avait  pris.  Cette  privation  ne  l'émut  point, 
et  il  supporta  fort  tranquillement  la  faim  pendant  trois 
jours  :  depuis  lors  ,  il  n'éprouva  jamais  d'abstinence 
forcée  ,  grâce  à  celui  qui  nourrit  dans  le  désert ,  avec 
la  manne  ,  les  enfans  d'Lsracl  échappés  à  la  servitude 
de  l'Egiptc. 


a  36  ANNALES 

pace  remansit,  famis  inediani  per  triduum  sustinens: 
nullam  enini  postmodùm ,  ut  ipse  referebat ,  coaclani 
sustinuit  inediam,  sed  eidein  provldit  in  posterum 
qui  filios  Israël  de  ^gyptiâ  servitute  libérâtes  inannâ 
in  Deserto  pavit. 


CAPITULUM  LVIl. 


Qu6d  magister  Johannes  de  Nivcllâ ,  canonicus  de  Ogmaro  ,  venit 
ad  locum  ad  tentandiim  si  spiritus  ex  Deo  esset. 


Crescente  itaquè  famâ  sui  nominis,  proficiente 
eodem  de  virtute  in  virtutem ,  ad  aures  usquè  magis- 
tri  Johannis  de  Nivellâ,  canonici  de  Ogmaro(i), 
pervenit,  qui  et  ipseeratvir  probatae  vilce  et  honestae 
conversationis.  Qui  audiens  in  sancto  viro  tantam 
esse  pœnitentiae  austeritatem ,  quod  etiàm  manibus  et 
pedlbus  reptans  incederet  et  tanquàm  brutum  animal 
suos  dirigeret  gressus ,  admirans  cujus  modi  pœnitens 
esset,  decrevit  aninio  ut  ad  eum  accederet  ad  compro- 
bandum  utrùra  liujusmodi  spiritus  ex  Deo  esset.  Ve- 
niens  autem  idem  magister  ad  eremum,  reperiteum 
sic  gradientem  profit  fuerat  ei  nuntiatum.  Qui  tan- 
quàm vir  gratia  Dei  plenus  eum  alloquens,  nihil  in 

(i)  Il  est  appelé  dans  les  vieilles  Irailmlioiis,  maîtri' Jean  d'Ogmcr, 
chanoine  de  IN'iveiJc. 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  237 


CHAPITRE  LVII. 


Mattre  Jean  de  Nivelle  ,  chanoine  d'Oiguies  (1) ,  vient  à  son  ermi- 
tage pour  e'prouver  si  l'esprit  de  Dieu  e'tait  en  lui. 


Sa  renommée  croissant  chaque  jour  aussi  bien  que 
ses  vertus  ,  parvint  aux  oreilles  de  maître  Jean  de 
Nivelle,  chanoine  d'Oignies  ,  qui  était  lui-même  un 
homme  d'une  haute  vertu  et  d'une  vie  exemplaire. 
Ayant  entendu  dire  que  le  saint  homme  poussait  l'aus- 
térité de  sa  pénitence  jusqu'à  marcher  comme  les 
animaux  ,  il  fut  surpris  du  choix  de  ce  genre  d'expia- 
tion ,  et  voulut  vérifier  s'il  était  inspiré  par  l'esprit  de 

(i)  Ce  n.om  est  e'videmment  altère'  dans  le  texte  et  dans  les  an- 
ciennes traductions.  Bollandus ,  qui  a  publie  une  vie  du  bienheureux 
Guillaume ,  fondateur  de  l'abbaye  de  l'Olive  (  Acta  Sanctor. 
\ofebr.),  prouve  qu'il  s'agit  ici  de  Jean  de  Nivelle,  doyen  de 
Saint-Lambert  de  Liège  ,  puis  chanoine  re'gulier  de  l'abbaye  d'Oi- 
i^nies ,  près  ]Samur  ,  où  il  mourut  le  j6  mars  123.3. 

La  vie  que  Jacques  de  Guyse  donne  ici  n'est,  dans  les  premiers 
chapitres  ,  qu'un  abrège  de  celle  qu'eu  trouve  dans  les  Acta  Sanc- 
torumj  mais  à  partir  du  txii'  chapitre,  elle  est,  au  contraire, 
beaucoup  plus  étendue. 


258  ANNALES 

eo  repei'it  quod  sinistrum  saperet,  setl  invenit  euni 
plénum  gratià  et  vcritate.  111e  auleiii  pio  erernitae  via 
veritatis  ostonsâ,  et  eo  in  spiritu  roborato,  inhibuit 
ei  ne  plus  sic  incederel,  sed  tanquàin  rationale  ani- 
mal rationabiliter  incederet ,  proùt  uatura  subminis- 
trabat  ei  giessus.  Sic  demùm  finito  spirituali  coUo- 
quio,  ille  recessil,  et  alius  in  oratione  et  labore con- 
tinue) remanens  commendabat  memoriae  quidquid  à 
sancto  viro  audierat,  et  ipsius  prœcepto  obcdiens 
nusquàm  curvus  inccssit.  Domina  autem  terrop  ejus- 
dem,  Berta  nomine,  nobilis  génère  etmorumhones- 
tate  praeclara ,  quae  jàm  viduata  erat  suo  viro  Eusta- 
cliio,  audiens  opinionem  viri  Dei  satiscommendabi- 
lem,  concossit  oi  ut  in  eisdem  silvis  locutn  ampliorem 
eligeret,  ubi  operam  alicujus  culturai  agri  exercere 
posset,  per  queni  sustentari  valeret.  Qui  ad  locum 
quemdam  sibi  propinquum  ,  sed  aliquantulùm  latio- 
rem,  in  que  etiàm  rivulus  fontis  sut  defluebat,  ve- 
nions, ubi  spinae  densiores  et  fruteta  asperioia  erant, 
operari  cœpit,  utquanlo  durioribus  insisteret  operi- 
bus,  tanto  sibi  ampliorem  et  jucundiorem  coronam 
acquireret.  Dùm  autem  in  quotidianis  laboribus  pro- 
prii  corporis  sudorem  expenderet,  et  animo  vigilanti 
instaret  vigiliis  et  orationibus ,  abstinentiâque  indici- 
bili  corpus  attenuare  studeret,  nibil  sibi  congruum 
videbaturnisi  litterarum  scicntiam  sibi  quodam  modo 
vendicaret.  Spiritu  igitur  inlellectûs  inebriatus  pocu- 
lis cœpit  litterarum  sitire  flumina,  ut  in  eo  fons  aquaî 
fieret  salientis  in  vitam.  Mirandis  plus  miranda  suc- 
cedunt.  Eccè  dùm  homo  iste  exteriùs  satagit  ut  coi- 


DE    HAI>(Al  T.     Llvr.K    XX.  iJCf^ 

Dieu.  Il  alla  trouver  le  solitaire  dans  son  ermitage  ,  et 
le  vit  marcher  réellement  comme  on  le  lui  avait  an- 
noncé ;  alors  il  lui  parla  en  homme  qui  possède  la 
grâce  de  Dieu  ,  et  ne  vit  rien  dans  ses  réponses  qui  fût 
de  mauvais  augure;  au  contraire,  il  le  trouva  pénétré 
de  l'esprit  de  grâce  et  de  vérité.  Après  lui  avoir  ensei- 
gné les  véritables  voies  du  salut,  et  l'avoir  aftermi  dans 
sa  piété ,  il  lui  ordonna  de  ne  plus  se  traîner  comme  il 
le  lésait ,  mais  de  marcher  comme  un  homme  raison- 
nable ,  selon  la  conformation  qu'il  avait  reçue  de  la 
nature.  Après  cet  entretien  maître  Jean  s'éloigna ,  et 
le  pieux  ermite,  redoublant  de  zèle  pour  la  prière  et  le 
travail ,  grava  dans  sa  mémoire  tout  ce  qu'il  lui  avait  dit. 
Docile  à  ses  ordres,  il  cessa,  dès  ce  moment,  démarcher 
courbé.  La  dame  de  ce  lieu  ,  nommée  Berte ,  noble  et 
vertueuse  personne,  veuve  d'Eustache  ,  ayant  entendu 
parler  de  la  bonne  réputation  de  l'homme  de  Dieu  ,  lui 
accorda  la  permission  de  choisir  dans  la  forêt  un  em- 
placement qu'il  pourrait  cultiver,  afin  de  pourvoir  à 
sa  subsistance.  Lepicux  solitaire  trouva  dans  son  voi- 
sinage un  lieu  un  peu  plus  étendu  ,  traversé  par  un 
ruisseau  formé  par  la  source,  et  où  croissaient  d'épais 
buissons  d'épines  et  de  broussailles.  Il  se  mit  au  tra- 
vail ,  persuadé  que  plus  sa  tache  serait  pénible ,  plus  la 
récompense  serait  grande  et  glorieuse.  Mais  quoiqu'il 
travaillât  rudement,  chaque  jour,  à  la  sueur  de  son 
corps,  quoiqu'il  se  livrât  assidûment  à  la  prière,  aux 
veilles  ,  et  qu'il  cherchât  à  diminuer  ses  forces  par  une 
abstinence  excessive,  il  croyait  ne  rien  faire  encore  s'il 
n'acquérait  la  connaissance  des  lettres.  Pénétré  et 
comme  enivré  de  l'esprit  d'intelligence ,  il  se  sentit  al- 
téré de  science,  impatient  de  la  voir  surgir  on  lui  comme 
une  fontaine  jaillissante  ;  et  ses  progrès  dans  l'étude 


i/lO  ANNALES 

poris  reperiret  subsidium  ,  interiùs  reficitur,etinve- 
nit  scientiae  spiritualis  refrigerium. 


CAPITULUM  LVIII. 


Quôd  Berta  ,  loci  domina  ,  filio  ejus  consentiente ,  concessit  lociim 
pro  basilicâ  construendâ. 


CoNTiNUUs  in  laboris  certamine  holocaustum  Do- 
mino offerebat ,  non  ex  alieno  pécore  sed  ex  proprio 
corpore  ;  adolebatque  adipem  cordis  incensum  odoris 
suavissimi,  Domino  immolans  laudis  sacrificium,  et 
vota  sua  persolvens  altissimo.  Tantâ  enim  aviditate 
litterarum  instabat  studiis  ,  quod  nunc  una  manu  sar- 
culum  vel  securim,  quibus  succidebat  arbores,  nunc 
aliâ  libellum  psalmorum,  vel  alium  quemcumque  ba- 
bere  poterat,  manu  gestiens  à  colloquiis  divinis  non 
cessabat.  Et  dùm  operibus  suis  instare  volebat  uti- 
liîis,  Hbrum  ponebat  in  trunco  vel  in  arbore  ,  ut,  sic 
utrâque  manu  citiiis  consumpto  opère,  liberiùs  pos- 
set  lectioni  vacare.  Acquirebat  sibi  magistros  unde- 
cunque  polerat,  nullam  inter  eos  faciens  discretio- 
nem ,  dùm  tamen  suum  commodum  ex  eis  facere  pos- 
set.    Tanlo  etenim  et  tàm  celebri  circà  btterarum 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  241 

lurent  prodigieux.  Ainsi ,  tandis  que  chez  lui  l'homme 
exlérieurtravaillepour  soutenir  son  existence, l'homme 
intérieur  est  fortifié  et  rafraîchi  spirituellement  pat 
la  science. 


CHAPITRE  LVIII. 

Il  se  livre  assidûment  au  travail  et  à  la  prière. 


Par  ses  travaux  continuels  ,  il  offrait  à  Dieu  en  holo- 
causte, non  des  victimes  étrangères  ,  mais  son  propre 
corps  ;  il  brûlait  sur  l'autel  un  cœur  qui  répandait 
l'odeur  la  plus  suave,  offrant  au  Seigneur  le  sacrifice  de 
sa  gloire,  et  accomplissant  les  promesses  qu'il  avait 
faites  au  Très-Haut.  Telle  était  son  ardeur  pour  la 
science  ,  que,  tandis  qu'il  tenait  d  une  main  une  serpe 
ou  une  hache  pour  tailler  les  arbres  ,  il  portait  de 
l'autre  un  psautier  ou  tout  autre  livre  qu'il  avait  pu  se 
procurer,  afin  de  ne  pas  cesser  un  instant  de  s'entretenir 
avec  Dieu.  Et  lorsqu'il  voulait  presser  son  travail ,  il 
plaçait  son  livre  sur  le  tronc  ou  entre  les  branches 
d'un  arbre,  et  de  cette  manière  il  pouvait  travailler 
plus  vite  des  deux  mains ,  et  en  même  tems  lire  plus 
commodément.  Il  prenait  des  maîtres  partout  où  il  en 
trouvait,  ne  fesant  entr'eux  aucune  différence,  pourvu 
qu'il  obtînt  d'eux  ce  qu'il  désirait.  Son  ardeur  pour  la 
XIV.  16 


a  4  2  ANNALES 

studia  ardebat  desiderio,    quod  jàm  quodam   spiri- 
tual! repletus  dtdcedine  reducebat  amaruin  in  dulce. 
Nec  eum  labor  extenor  faligare  poterat,   prœlibato 
spiritûs    lectionisque   insestimabili   dulcore;   gustato 
enim  spiritu  desipit  omnis  caro.  Intereà  dùm  vir  Dei 
agonem  suum  in  hujusmodi  sanctis  ac  divinis  operi- 
busexpendebat,  ut  niagis  mag'isqueproficeret,  quidam 
homines  conversationem  ejus  sanctam  audientes  et  vi- 
dentes  consortio,   ipsius  cœperunt  imitari  vestigia. 
Undè  quidam  ei  adhaerentes,  piè  et  houestè  conver- 
santes, bonorum  ipsius  effecti   participes,   morlem 
temporalem  pro  vitâ  interminabili  commutârunt.  Qui- 
dam eliàm  contemplantes  illius  vitœ  austeritatem,  in- 
saniam  quasi  aeslimabant  et  finem  illius  sine  honore; 
undè  in  derisum  eum  habentes,  ejus  spernebanl  con- 
sortium, malenles  ollas  carnium  et  allia  in  iEgypto 
quàm  mannâ  spiritualis  dulcedinis  refici  in  deserto. 
Et  quilibet  unus,  dùm  eum  viro  sancto  stetit  et  eum 
eo  conversât  us  fuit,  licèt  pius  eremita  pauca  haberet, 
quaecumque  idem  apostatahaberepotuit  secum  aspor- 
tavit.  Multa  et  alia  incommoda  à  falsis  fratribus  sus- 
tiniiit,  quae    quidem  animo  conslanti  portavit,  cre- 
dens  et  in  hoc  suam  augeri  posse  coronam,  si post  uni- 
versa  pericula  etiàm  falsorum  fratrum  sustineret  de- 
trimenla. 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX.  l/^ù 

science  devint  célèbre  et  s'accrut  à  tel  point  qu'elle  le 
remplit  d'un  contentement  spirituel ,  et  lui  fit  trouver 
doux  ce  qui  auparavant  lui  semblait  amer.  Les  travaux 
du  corps  ne  le  fatiguaient  plus  lorsqu'il  avait  goûté 
l'inexprimable  douceur  de  la  lecture  et  des  occupations 
de  l'esprit  ;  car  dès  qu'on  a  connu  la  nourriture  spiri- 
tuelle, toute  chair  paraît  insipide.  Tandis  que  l'homme 
de  Dieu  offrait  ainsi  son  sacrifice  par  de  pieuses  et 
saintes  œuvres  ,  afin  de  se  purifier  de  plus  en  plus  , 
quelques  hommes  j  qui  avaient  entendu  parler  de  ses 
vertus,  et  qui  en  avaient  eux-mêmes  été  témoins  ,  com- 
mencèrent à  imiter  son  exemple  ;  ils  s'attachèrent  à 
lui,  pour  profiter  de  ses  pieux  entretiens,  partager 
son  bonheur  et  échanger  une  mort  d'un  instant  contre 
une  vie  sans  fin.  Mais  d'autres,  en  voyant  celte  vie 
austère ,  trouvaient  que  c'était  une  folie  que  de  vivre 
ainsi  pour  mourir  ensuite  sans  gloire  ;  c'est  pourquoi 
ils  se  moquaient  du  saint  homme,  et  méprisaient  sa 
société,  aimant  mieux  manger  les  viandes  et  l'ail  de 
l'Égipte ,  que  d'être  spirituellement  fortifiés  par  la 
manne  du  désert.  L'un  de  ces  hommes ,  après  avoir 
habité  et  vécu  avec  lui ,  emporta  ,  en  le  quittant ,  tout 
ce  que  le  pieux  solitaire  possédait,  quoique  ce  fût  bien 
peu  de  chose.  Il  eut  encore  beaucoup  d'autres  maux  à 
souffrir  des  faux  frères  ;  mais  il  les  supporta  avec  rési- 
gnation ,  convaincu  que  sa  couronne  n'en  serait  que 
plus  brillante,  si,  après  tant  de  périls  detoute  espèce, 
il  avait  encore  à  subir  ce  nouveau  genre  de  malheur. 


Obstryatios.  Les  titres  latins  »ies  chapitres  Lviii  et  ux  so;Dt 
transpose's  dans  le  manuscrit.  On  Ips  a  remis  à  lenr  place  dans  la 
traduction.  i 


•244  ANNALES 


CAPITULUM  LIX. 

QiiôJ  laboribus  et  oratione  vir  isto  continué  insistehat. 


Matrona  siquidem  praenominata,  domina  videlicèt 
loci  in  qiio  eremita  suam  elegerat  mansionem ,  audiens 
et  intelligens  ipsius  famam  per  incrementa  virtutuin 
profîcere ,  gaudebat  quaniplurimùni  super  eo  quod 
Doniiuus  in  vicino  sibi  loco  et  in  proprio  dominio 
tàm  gloriosam  radicem  locaverat,  cujus  rami  flores 
suavissimi  odoris  Christi  producerent,  fruclusque  fa- 
cerent  boni  operis  et  germen  aptum  proferrent,  per 
exemplum  honestœ  conversationis.  Gaudebat  et  in 
hoc  pia  pii  eremitce  consolatrix,  quod  in  sancto  Dei 
tanta  ac  talia  videbat  jàni  florere  virtutum  insignia, 
quod  nec  laborproprii  corporis,  ncc  sollicitudo  desi- 
deratae  lectionis.  necconlritiodevotœ  orationis  animi 
constantiam  reddere  cessantem  poterant.  Infatiga- 
bilisenim,  dùm  tempus  habebat,  operabatur  bonum, 
et  non  solùin  sibi  sed  et  ad  domesticos  fidei.  Conso- 
labatur  enim  pusillanimes,  sustinebat  infirmos,  pa- 
tiens  erat  ad  omnes  et  ad  omnia  sustinenda.  Exemplo 
itaquè  viri ,  et  ipsa  nobilis  domina  ipsum  eumdem 
consolabatur,  concedens  ei ,  de  consensu  filii,  qui 
jàni  paire  orbatus  eral ,  ut  in  sdvis  adjacentibus  loco 


DE    HAl.NALT.     LIVRE    XX.  ^45 


CHAPITRE  LIX. 


Berte  ,  dame  ilii  lieu  ,  avec   le  consentement  de  son  fils  ,   donne  au 
saint  homme  un  lieu  pour  bâtir  une  église. 


La.  dame  dont  on  a  parlé  plus  haut,  et  à  qui  apparte- 
nait le  lieu  où  l'ermite  avait  choisi  sa  demeure  ,  voyant 
que  la  réputation  de  ses  vertus  s'accroissait  chaque 
jour,  sefélicitaild'avcirplacéprès d'elle  etsurson propre 
domaine,  un  arbre  glorieux  dont  les  rameaux  pro- 
duiraient des  fleurs  d'une  odeur  si  agréable  à  Jésus- 
Christ ,  et  donneraient  les  fruits  et  la  semence  des 
bonnes  œuvres  ,  par  les  exemples  féconds  de  la  piété. 
Cette  pieuse  consolatrice  du  saint  ermite  se  réjouissait 
aussi  de  voir  fleurir  chez  l'homme  de  Dieu  une  vertu 
si  éclatante,  que  ni  ses  travaux  corporels,  ni  son  ardeur 
pour  l'étude,  ni  son  application  à  la  prière,  ne  pou- 
vaient lasser  sa  constance.  Toujours  infatigable,  il  ne 
se  contentait  pas,  lorsqu'il  le  pouvait,  de  s'occuper 
de  lui-même  ,  il  s'occupait  aussi  du  bonheur  de  ses 
disciples  dans  la  foi.  Il  consolait  les  craintifs  ,  soute- 
nait les  faibles  ,  et  se  montrait  patient  envers  tout  le 
monde  et  sur  toutes  choses.  Cette  noble  dame,  sui- 
vant l'exemple  de  son  mari ,  protégeait  le  saint  homme. 
Elle  lui  permit,  du  consentement  de  son  fils,  dont  le 
père  était  mort,  de  cultiver,  dans  le  bois  voisin  de  son 
habitation  ,  autant  de  terre  qu'il  lui  en  faudrait  pour 
sa  subsistance  et  celle  de  ses  successeurs.   L'homme 


2^6  ANNALES 

ubi  sanctus  Del  positus  est,  excoleret  quidquitl  pos- 
set  ad  sustentationem  suam  eteorumqui  in  poslerum 
succédèrent.  Operabatur  igltur  vir  Dei  iiistanter;  ar- 
bores succidebat,  spinas  eradicabat,  cvellabat  tribu- 
los;  innovabat  sibi  novale  exterius  qui  jàin  Domino 
creârat  interius.  Nec  hoc  solum  bonae  suffecit  ma- 
tronœ  quod  ei  concesserat;  sed  ut  ibidem  amplior 
divinus  cultus  haberetur,  basilicam  in  quâ  divina 
celebrarenUir,  in  loco  quem  vir  Dei  excoluerat,  pro- 
priis  sumptibus  fieri  fecit;  in  quâ  etiàm,  sicul  rela- 
tione  multorum  didici ,  idem,  diim  adhùc  esset  in 
corpore,  multa  quae  non  licet  bomini  loqui,  ut  com- 
probaret  quantiim  bona  erat  ipsius  negotiatio,  vidit 
etiàm  et  alia  qusD  benèsunt  relatione  digna.  Contigit 
enim  fréquenter,  diim  in  eadem  basilicâ,  complète 
suo  labore,  longas  orationcs  protraheret,  quod  dae- 
mones,  qui  in  ejus  bonis  actibus  invidebant ,  transfi- 
gurantes se  in  angelos  lucis,  mulierum  pulcherrima- 
rum  assuniebant  specieni  et  effigiem,  quae  florum  et 
ramorum  virentium  serta  in  caplte  gestientes,  canti- 
lenas  more  sœcularium,  drpromebant,  extento  collo 
etnulibusoculorum;  compositoqiie  gressu  incedentes, 
choreas  modo  mirabili  dcduccntes,  diem  detestabili 
exercitio  finiebant.  Alloquebantur  eum  blandis  ser- 
monibus  ,  suam  formositatem  ,  modis  omnibus  quibus 
poterant,  décorantes,  speciemque  suam  gestu  mere- 
tricum  colorantes,  ut  sic  sancti  propositum  infrin- 
gere  possent.  At  vir  Dei  cognosccns  in  spirituhoec  sibi 
à  Domino  fuisse  réserva  ta  ut  per  hoc  corona  immar- 
cescibilis  augeretur  ,  ipsarum  conspeclum,  acsi  fœte- 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX.  2l\"f 

de  Dieu  travaillait  donc  avec  ardeur ,  coupait  les  ar- 
bres ,  arrachait  les  épines  et  les  ronces ,   s'occupant 
ainsi  de  la  culture  extérieure  après  avoir  préparé ,  eu 
vue  de  Dieu,  la  culture  intérieure.  Cette  bienfesante 
dame  ne  se  contenta  point  de  la  concession  qu'elle  lui 
avait  faite;  pour  que  le  culte  divin  se  propageât  en  ce 
lieu ,  elle  fit  bâtir  à  ses  frais  ,  à  l'endroit  que  l'ermite 
avait  cultivé ,  une  église  destinée  à  la  célébration  des 
saints  offices  ,  et  dans  laquelle  ,  selon  ce  qui  a  été  rap- 
porté par  beaucoup  de  personnes  ,  le  pieux  solitaire 
eut,  pendant  sa  vie,   comme  autant  de  preuves  de 
la  sainleté  de  sa  mission ,  de  nombreuses  visions  dont 
il  n'est  permis  à  qui  que  ce  soit  de  parler,  et  d'autres 
qui  sont  dignes  de  trouver  place  dans  notre  récit.  Par 
exemple ,  lorsqu'après  avoir  fini  son  travail ,  il  se  livrait 
à  de  longues  prières  dans  celte  église ,  il  lui  arrivait 
souvent  que  les  démons,  jaloux  de  ses  bonnes  œuvres, 
se  transformant  en  anges  de  lumière  ,   prenaient  la 
figure  de  belles  femmes  qui  se  présentaient  à  lui  la 
tète  parée  de  fleurs ,  cherchaient  à  le  séduire  par  des 
chants  mondains  ,   des  gestes   gracieux   et  de  doux 
regards  ,  ou  bien  composant  leurs  pas  ,  exécutaient  à 
ses  ieux  des  danses  voluptueuses,  employantlc  jourtout 
entier  à  ce  profane  et  détestable  exercice  ,    puis  elles 
lui  adressaient  des  paroles  flatteuses  sur  sa  beauté ,  et 
vantaient ,  comme  font  les  femmes  de  mauvaise  vie  , 
ses  avantages  extérieurs  ,  pour  tâcher  de  le  détourner 
de  ses  pieux  desseins.  Mais  l'homme  de  Dieu  compre- 
nant que  c'était  une  épreuve  que  le  Seigneur  lui  en- 
voyait pour  rendre  plus  éclatante  sa  récompense  im- 
mortelle ,  fuyait  ces  femmes  comme  si  elles  eussent  été 
un  objet  de  dégoût ,  fesait  le  signe  de  la  croix  ,  se  mettait 
vite  en  prières  ,  et ,  prosterné  devant  Dieu  ,  cherchait 


•2/[>i  ANiNALES 

ret,  fugiens,  signuin  salutiferae  crucis  cordi  suo  im- 
ponens,  ad  oralionem  ccleriter  vcniebat,  prostratus- 
que  conabatiir  evliicere  féroces  insidias  inimici.  Sed 
dùm  diutiùs  in  oratione  moraretur,  multoties  accidit 
ut  non  ad  primam  suam  voliintatcm  eas  exstirpare 
possct,  undè  ut  ampliori  cruciatu  se  affligeret,  et  af- 
flictusimpugnantes  euni  celeriùs  expugnaret,  alveum 
cujusdam  rivuli  ibidem  deflueutis  subintrans,  proji- 
ciebat  se  in  eumden:  in  volutabro  luteo  aquae  frigidae, 
ut,  ità  castigatione  carnis  assumplâ,  motus  illicitos 
restringere  posset,  et  hujusmodi  iusultus  ab  humanis 
conspectibus  eliminare.  Hiemali  tempore  hoc  ipsum 
pluries  fecit,  ità  ut  frigoris  asperitate  et  glaciei  pon- 
dère pressus,  rigidus  et  frigidus  redibatad  ecclesiam, 
ibique  pectoris  tunsione  et  céleri  genuflexione  corpus 
suum  agitabat  usquè  ad  nimium  sudorem  et  vena- 
rum(i)  suarum,  quod  quidem  mirum,  desiccationem. 
Considerabat  autem  illa  detestabilis  societas  quod  nec 
sic  eum  vincere  posset;  torvo  vultu  intuebantur 
eum,  et  sic,  ei  multo  verbere  imposito,  confusi 
recedebant.  Sed  quantacunque  et  quhm  dura  verbera 
die  sustinuisset  praecedenti,  subséquent!  sanus  eratet 
incolumis  ad  sufferendum  ea  quœ  pro  nomine  Christi 
ei  inferebantur.  In  omnibus  benedictus  Deus,  qui 
facit  eum  tentatione  proventum  ut  possinuis  susti- 
nere. 

,i)  Vestium.  JioUtiiirl. 


DE    HALNALT.     LIVRE    XX.  2.19 

à  repousser  de  loules  ses  forces  les  perfides  aUaques 
de  son  ennemi.  Cependant ,  malgré  ses  longues  prières, 
il  se  sentait  quelquefois  trop  faible  pour  chasser  le 
démon  comme  il  en  avait  la  volonté  ;  alors  ,  pour 
se  mortifier  et  se  mettre  en  état  de  vaincre  plus  facile- 
ment ,  il  entrait  dans  le  lit  d'un  ruisseau  qui  coulait 
près  de  là,  et  se  jetait  dans  la  vase  de  cette  eau  froide  , 
afin  de  réprimer ,  par  ce  châtiment  infligé  à  sa  chair, 
des  désirs  illicites ,  et  de  rendre  vains  les  efforts  de 
ces  démous  de  forme  humaine.  Il  employa  ce  moyen 
plusieurs  fois  pendant  l'hiver  ;  ensuite,  saisi  et  oppressé 
par  le  froid  ,  il  rentrait  glacé  dans  son  église  ,  puis  il 
se  frappait  la  poitrine  ,  et  donnait  du  mouvement  à 
son  corps  par  de  fréquentes  génuflexions  ,  jusqu'à  ce 
qu'il  fût  couvert  de  sueur ,  et  même  ,  ce  qui  est  plus 
étontjant  encore,  jusqu'à  ce  que  ses  vètemens  fussent 
séchés.  Cependant  les  odieux  satellites  du  démon  , 
voyant  qu'ils  ne  pouvaient  le  vaincre  par  aucun  moyen , 
jetaient  sur  lui  des  regards  féroces  ,  et  se  retiraient 
confus  après  l'avoir  accablé  de  coups.  Mais  ,  quelque 
rudes  que  fussent  ces  coups  ,  dès  le  lendemain  le  saint 
homme  ne  s'en  ressentait  plus  et  se  trouvait  tout  prêt 
à  souffrir,  pour  le  nom  de  Jésus-Christ,  touslesmaux 
qui  lui  étaient  envoyés.  Il  faut,  en  toutes  choses,  bénir 
Dieu,  qui,  en  nous  éprouvant  par  la  tentation ,  nous 
donne  en  même  tems  la  puissance  d'y  résister. 


a:}0  ANNALES 


CAPITULUM   LX. 


De  tniiaciilo  Iriiim  seininum  tcmpore  mossis  rtjiertoriiin  ex  puro 
grano  siliginis  srniinalo. 


Insignis  itaquè  ereniita,  debellatis  aeris  potestali- 
bus,  manebal  in  omni  tranquillitate  mentis  et  huini- 
litateanimi,  nonsoluiii  seducens  corsuum  ,sedeliàm 
procellosas  interioris  bominis  reservabat(i)  cogita- 
tiones;  et  ne  inaniter  raperetur  extra  se,  triumpbum 
belli  in  Doniinum  reportabat.  Ipse  enim  novit  quid 
sit  inbomine,et  ut  ejushuniilitas  illibata  conservare- 
tur,  illius  verbi  Ecclesiastici  (2)  memor  erat:  Initium 
superbiœ  hominis  apostatare  à  Deo  ;  quoniam  qui 
Jecit  illum  récessif  cor  ejus  ab  eo.  Qui  tenue  rit  eam 
adimplebitur  maledictis.  Considérât  etiàm  quid  pro- 
dest  bomini  superbia,  cùm  sit  terra  et  cinis,  et  cùm 
moritur,  baereditat  vernies,  bestias  et  serpentes.  Undè 
bumilitatem  sectando,  subjicicbat  se  omni  labori  fo- 
raneo;  spiritui  vero  deserviens,  quantumcunque  po- 
terat ,  vacabal  lectioni.  Dîim  vero  agriculturae  suae 
quodam  tempore  exercebat  studium,   accidit   inter 
caîlera  illi  insigne  miracuhnn.  Ipsc  enim  quoddam 

(1;  Sedabat.    Ihtd. 
(2    X.  ij.   i.S. 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX.  231 

CHAPITRE   LX. 

M.racle  des  trois  espèces  de  grains  qui  se  trouvcreut     au  tems  de 
la  moisson  ,  dans  un  champ  où  on  n'avait  semé  que  du  se.gle. 


L'illustre  ermite ,  après  avoir  triomphé  des  puis- 
sances de  l'air,  conservait  toute  sa  tranquillité  d'anie 
et  toute  son  humilité.  Il  ne  laissait  point  séduire  son 
cœur  par  l'orgueil  ;  il  savait  imposer  silence  aux  émo- 
tions qui  l'agitaient  intérieurement ,  et  pour  ne  pas 
être  enivré  par  une  vaine  gloire  ,  il  reportait  sa  vic- 
toire àDieu  seul.  Carilconnaissaitlanaturede  l'homme, 

et  afin  de  conserver  pure  son  humiUté  ,  il  se  souvenait 
de  ces  paroles  de  rEcclésiastique  :  Le  commencement  de 
r orgueil  de  l'homme  est  ({abandonner  Dieu  ,  car  son  cœur 
se  relire  de  celui  qui  la  créé.  Quiconque  est  possédé  par 
V orgueil  sera  rempli  de  malédictions.  Il  considérait  aussi 
que  l'orgueil  convient  mal  à  l'homme,  qui  n'est  que 
terre  et  poussière ,  qui  meurt  et  qui  devient  la  proie 
des  vers.  S'allachant  donc  à  l'humiliié  ,  il  se  soumet- 
tait à  toute  espèce  de  travail  extérieur  ;  niais  il  n'ou- 
bliait point  le  travail  spirituel,  et  quand  il  le  pouvait, 
il  s'appliquait  à  la  lecture.  Dans  le  tems  qu'il  était 
occupé  à  ses  travaux  d'agriculture  ,  il  lui  arriva , 
entr'autres  choses,  un  événement  miraculeux.  11  pré- 
parait de  ses  mains  un  petit  champ  pour  y  semer  le 
«Tain  nécessaire  à  sa  subsistance.  Lorsque  la  saison  où 


2^2  ANNALES 

novale  satis  parvum  inanibus  suis  praepara rat,  ut  in 
eo  annonam  vicîui  suo  competeutem  seminare  pos- 
set;  et  diim  tcmpiis  advenit  quo  soient  lioniines  exire 
ad  sereiulmn  ,  exiit  et  hic  ut  et  ipse  seiuinaret  semen 
suum  :  quod  senien  purum  granum  siliginis  fuit.  Gra- 
vit semen,  et  usquè  ad  maturos  provenit  successus; 
et  dùm  tenipus  messionis  advenit,  egrcssus  est  homo 
Dei  ad  nietendum.  El  dùni  eolligeret  spicas,  reperit 
unà  parte  purum  granum  frumeuti,  aliâ  uiixtum,  et 
aliâ  granum  ipsius  seminis  repraesentans  naturam. 
Ex  quâ  re  colligi  potest  quod  lioc  clementia  divina 
fieri  voluit  ad  sui  eremitae  fidei  corroborationcm  et 
ad  bonorum  quae  postmodîim  in  eodem  superventura 
erant  ostentationem.  Refert  enim  veridica  relatio  quod 
ubi  modo  ecclcsia  posita  est,  sibi  frumentuni  purum 
repertum  est,  ut  liquidé  patercl  quod  ibidem  illius 
grani  celebrandum  erat  mysterium  de  quo  in  Evan- 
gelio  ( I )  dicitur :  I\isi  granumfrumendy  etc. Mixtum 
dicitur  fuisse  iuveutum  ubi  dormitorium,  quià,  licèt 
in  eo  austeritas  et  pœnitentiœ  rigor  non  lepescat,  ta- 
men  motus  sensualitatis  ibidem  pluries  blandiunlur. 
Ubi  vero  granum  siliginis  repertum  est  infirmitorium 
esse  perhibetur;  quià  ubi  caro  reficitur,  fréquenter 
spiritusnigredine  peceaminum  inquinatur.  Benedicta 
gloria  Domini  de  loco  sanclo  suo. 

(r)  Joan.  xu  ,  jii 


.K"^ 


DE   hainaut:    Liviii:  xx.  9.'j.f 

l'on  a  couLunie  d'ensemencer  fut  venue  ,  il  alla  semer 
lui-même  son  grain;  c'était  du  seigle  ;  il  crût  et  mûrit. 
Au  tems  de  la  moisson  ,  l'iiomme  de  Dieu  sortit  pour 
faire  sa  récolte,  et  en  rassemblant  les  épis,  il  trouva  un 
tiers  de  pur  froment ,  un  tiers  de  méteil ,  et  un  tiers 
qui  avait  conservé  sa  nature  première.  On  peut  en  con- 
clure que  Dieu  voulut  par  là  corroborer  son  saint 
ermite  dans  la  foi ,  et  lui  montrer  les  biens  dont  il 
devait  le  combler  un  jour.  Une  tradition  digne  de 
foi  atteste  qu'à  la  place  où  l'église  fut  bâtie ,  on  trouva 
du  froment  pur,  pour  prouver  que  c'était  là  que  devait 
être  célébré  le  mistère  de  ce  grain  dont  il  est  parlé 
dans  l'Évangile:  Si  le  grain  de  froment  (1),  etc.  On  trouva 
du  méteil  à  la  place  où  est  le  dortoir  ,  parce  que, 
malgré  une  austérité  et  une  rigueur  de  pénitence  qui 
ne  s'affaiblit  jamais  ,  on  y  éprouve  quelquefois  des 
sensations  agréables;  enfin  le  seigle  fut  trouvé  au  lieu 
où  est  l'infirmerie ,  parce  que  là  ,  tandis  que  le  corps 
se  rétablit ,  l'esprit  est  souvent  souillé  par  de  noirs 
péchés.  Que  la  gloire  du  Seigneur  soit  bénie  en  son 
saint  lieu  I 


(i)  (t  Sile  f;rain  de  froment  ne  meurt  pas  après  qu'on  l'a  jeté  en 
<(  terre,  il  deinenre  seul  :  mais  quand  il  est  mort ,  il  porte  beaucoup 
cf  de  fruit,  w  On  sait  que  Je'sus-Christ  est  ce  grain  de  froment  qui , 
après  avoir  été' jeté'  en  terre,  en  est  sorti  avec  une  vie  nouvelle, 
et  a  fructifie'  abondamment  par  la  conversion  de  tous  les  peuples. 
Telle  est  resplication  de  31.  Genoude  dans  sa  traduction  de  la 
Bible. 


a54  ANNALES 


CAPITULUM  LXI. 


De  consolntione   visionis  cuji.isdam  forinosi   cum  eremitâ   diù 
coD.oqurntis. 


Inter  caetera  suae  conversationis  insiguia  accidit 
viro  Dei  commendabile  judiciiim  ,  quod  quidem  fide- 
lihus  non  infidelibuy  esse  potest  summae  consolationis 
fundanientuni.  Erat  enim  idem  liomo  die  quodam  , 
dùm  adliLic  aliquantulùm  fervens  esset  in  eo  religio- 
nis  incrementurn. ,  in  suo  domicilio,  in  quo,  exigente 
necessitote,  sangiiinem  sibi  minuerat ,  et  ut  ineoin 
posterum  fortiùs  deserviret,  aliquantulùm  sedederat 
paci  pectoris  et  quieti.  Et  dùm  ibidem  solus  esset  et 
suâ  pace  gauc^eret,  homo  quidam  pulchritudinis  (i), 
staturâ  proccrus,  aliquantulùm  canus,  faciei  colo- 
ratae  membrorumque  disposilione  commendabilis,  suo 
se  ptaesentavit  conspectui.  At  ubi  tugurium  intravit, 
vir  Dei  tanlae  pulcliritudinis  admirans  excellcntiam, 
extra  humanum  modum  quasi  quodam  modo  factus , 
dubilabat  quisnam  esse  possel.  Dulciori  quo  potuit 
alloquio  tamcn  salutans,  eum  supplicabat  ut  propè 
eunî  aliquantulùm  sedere  dignaretur.  Consedtre  pâ- 
li    Miijp  i)ulrl.vituilinis.  Bolhai.l. 


DE   HAINAUT.    LIVRE  XX.  a5f) 


CHAPITRE   LXI. 


Vision   consolante    d'un    homme  île  belle   figure   qui    s'ontretient 
long-tems  avec  l'eimite. 


Il  arriva  au  saint  homme,  entr'autres  choses  mémo- 
rables ,  un  événement  qui  doit  être  un  motif  de  grande 
consolation  pour  les  fidèles.  A  une  époque  où  son  zèle 
pour  la  religion  devenait  de  plus  en  plus  ardent ,  il  se 
trouvait  un  jour  chez  lui  où  il  avait  éié  obligé  de  se 
saigner,  et  pour  élre  plus  en  étal  de  travailler  le  lende- 
main, il  prenait  quelque  repos.  Tandis  qu'il  était  seul 
et  tranquille,  un  homme  de  belle  figure,  d'une  haute 
taille ,  aux  cheveux  blancs,  au  teint  coloré,  et  remar- 
quable par  la  juste  proportion  de  ses  membres,  se 
présenta  devant  lui.  Dès  qu'il  entra  dans  la  cabane, 
l'homme  de  Dieu  ,  admirant  sa  beauté  merveilleuse  et 
presque  surhumaine  ,  ne  savait  qui  ce  pouvait  être. 
Il  le  salua  avec  politesse  et  le  pria  de  s'asseoir  près 
de  lui.  Tous  deux  s'assirent  en  efFet ,  et  commencèrent 
le  plus  agréable  entretien  :  comme  une  source  qui  sort 
d'un  lieu  charmant  pour  arroser  la  terre,  leurs  douces 
paroles  pénétraient  profondément  dans  les  cœurs.  Ils 
étaient  heureux  de  se  voir  ,  et  pendant  cette  conver- 
sation familière  ,  qui  le  captivait ,  l'homme  de  Dieu  ne 
cessait  d'avoir  lesieux  fixés  sur  son  hôte  sans  pouvoir 
les  détacher  de  lui.  L'heure  s'avançait;  le  soir  étant 


3Ô6  ANNALES 

liler,  et  sUti/n  in  ore  ipsorum  verbi  abbreviati  dul- 
cedo  manarc  cœpit;  et  sicut  fons  de  loco  voluptatis 
ogrediens  irrigat  universam  terrœ  superficiem ,  sic 
corda  dulcedo  ipsius  verbi  peifiindebat.  Gaudebant 
ambo  in  mutuâ  visione,  et  benè  bomini  Dei  erat  in 
tàm  familiari  allocutione,  nec  vix  poterat  aciem  ocu- 
lorum  ejus  à  consideralione  ipsius  hominis  revocare, 
Venil  bora  cùm  jàm  dies  declinaret  ad  vespera,  et 
tune  ille  surgens  dicebal  ei  ut  cum  eo  nocle  illâ  mo- 
raretur.  Qui  renuens  respondit  ei  sic  :  «  Vale ,  frater. 
Ego  te  mibi  comniendo.  »  Et  ità  aboculis  ejus  evanuit. 
Ille  autem  stupefactus  reinancns,  animo  revolvere  cœ- 
pit illud  evangelicum  (i)  :  Nonne  cor  nostrum  ardens 
erat  in  nobis  dîim  loqueretur  in  via  et  aperiret  nohis 
scripturas?  Sic  suo  ad  tempus  frustratus  solatio , 
mansit  exultans,  magnificans  eum  qui  magnificatus 
est  in  sanctilate,  terribilis  atque  laudabilis  et  faciens 
mirabilia. 

(i)  Luc  ,  xxiv,  32. 


CAPITULUM  LXII. 


Quôd  per  singulos  gradiis  ad  sacerdotii  culmen  per  manum  Joliannis 
de  Bethuniil ,  Camcraccnsis  episcopi ,  provcctns  est. 


Studui  ad  memoriam  singula  reducere  quaeadlau- 
deni  viri  Dei  et  bonorem  ipsius  esse  possint  :  dicit 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  25n 

venu ,  l'ermite  se  leva  et  engagea  l'étranger  à  rester 
avec  lui  pendant  la  nuit;  mais  celui-ci  refusa  et  lui 
répondit  :  «  A.dieu ,  frère.  Je  me  souviendrai  de  vous.  » 
Après  quoi  il  disparut  ;  et  le  saint  homme ,  frappé 
d'étonnement ,  répétait  cette  parole  de  l'Evangile  : 
Noire  cœur  ne  brûlait-il  pas  tandis  qu'il  nous  parlait  et 
nous  expliquait  les  Ecritures?  (1)  Privé  pour  un  tems  de 
cette  consolante  présence,  il  resta  néanmoins  plein  de 
joie,  et  glorifia  celui  qui  veut  être  glorifié  par  la  sain- 
teté, celui  dont  le  nom  est  redoutable  et  révéré,  et  qui 
se  manifeste  par  les  miracles. 

(i)  c'est  après  la  résurrection  de  Jésus-Christ,  que  les  Apôtres 
l'ayant  entendu  leur  parler  à  table  s'écrièrent,  selon  saint  Luc  : 
(  xsiv,  82)  «  Notre  cœur  n'était-il  pas  embrasé  en  nous,  lorsqu'il 
«  nous  parlait  dans  le  chemin  ,  et  qu'il  nous  découvrait  le  sens  des 
«  Ecritures  ?  n 


CHAPITRE  LXII. 


Jean  de  Béfhune  ,  évêque  de  Cambrai ,  lui  confère  par  degre's  tous 
les  ordres  ,  jusqu'à  la  prêtrise. 


Je  me  suis  appliqué  à  faire  connaître  tout  ce  qui 
peut  être  à  la  louange  et  à  l'honneur  du  saint  homme  ; 
XIV.  1 ^ 


258  ANNALES 

cnim  ScriptniM  :  Lauda  post  vitam  ,  magnijica  post 
co'nsùmmationcm.  JMaghific'anrlns  iglliir  est  homo 
(^iiando  nec  laudatum  tentât  elatio,  nocpalj)aturnex- 
tôllit  tentatlo.  Undè  ciim  istumjàui  in  tulo  positum 
Iciitàtio  non  possit  apprehendere,  intcr  alia  et  istud 
mirahile  certlssimaè narration!  volo  inserere.  Acciilitut 
(juâdam  die,  dùm  adhîic  homo  Dei  diaconatûs  officie 
f'ungeretur,  et  aniino  pcr  diversas  Iralieretur  rationes 
ulrùni  dignitatem  sacerdotii  esset  ausus  assuineVe  , 
nîodosuae  ignorantiae  in  corde  allegansmagnitudinem, 
modo  conscientiae  romordcntis  proponens  formidinem, 
ei:  per  a!ta  suspiria  mentis  intimée  desideriuni  ad  pc- 
des  iisquè  divinse  moderationis  dirigeret ,  ut  ei  pietas 
Domini  quid  super  hoc  agenJum  est  dignaretur  os- 
tendere;  ipsa  ei  in  hoc  articulo  posito  subvenire  dig- 
r.ala  est.  Apparuit  enim  ei  quidam  homo  puldierri- 
mœ  speciei ,  candido  indutns  habitu,  baculum  in  manu 
porlans  ad  instar  baculi  crucis  unius,  et  sic  eum  al- 
lo'.juitui"  :  «  Amatissime  frater,  cur  le  in  hujusmodi 
«  haesitaîionibus  perimis?  Bacuhnn  islum  tibi  in  sig- 
<f  num  sacerdotii  confero,  sciens  quod  quodcunque 
«  ligaveris  super  tei'raHn  ei-it  ligaturti  et  in  cœhs,  etc.  » 
Et  ità  hujusmodi  orationc  compléta,  ab  ipsiiis  con- 
specîu  evanuit.  et  ille  in  suo  firmatus  proposito  gau- 
dons  etexuhansin  pâte  remansit.  Igitur  virDoi  spi- 
litu  fortitudinis  concepto,  toto  conamlne  operam  da- 
bat  ut  ministerium  sibi  à  Deo  ordinatum  acquirere 
posset.  Fecit  quod  concupierat,  et  gradum  sacerdotii 
pcr  manum  Johannis  de  Bethunia  felicis  mémorise, 
episcopi  Cameraccnsis,  JTvet  enter  adeptus  est.  Exul- 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  aSo 

car  l'Écritui-e  dit  :  Louez  après  la  mort;  glorifiez  celui 
qui  ri  est  plus.  Il  faut  donc  louer  l'hoinine  quand  l'or- 
gueil ne  peut  plus  l'enivrer,  quand  la  tentation  ne  peut 
plus  l'atteindre.   Et  comme  aujourd'hui  notre  pieux 
ermite  est  à  l'abri  de  loute  tentation  ,  je  veux  faire 
ici  le  fidèle  récit  d  un  événement  merveilleux  que  je 
choisis  enire  beaucoup  d'antres.  Uiî  jour  ,  n'éiant  en- 
core que  diacre,  il  hésitait  par  divers  motifs  à  s'élever 
jusqu'au  sacerdoce ,  tantôt  à  cause  de  sa  profonde  igno- 
rance ,  tantôt  à  cause  des  alarmes  de  sa  conscience; 
et  dans  son  indécision  il   alla  se  jeter  aux  pies  de   la 
divinité  pour  qu'elle  daignât  lui  faire  connaître  ce  qu'il 
devait  faire.  Cette  prière  ne  fut  pas  vaine,  et  le  ciel 
vint  à  son  secours  dans  cette  situation  critique.  Un 
homme  de  belle  figure,   vêtu    de    blanc,    et    tenant 
à  la  main  un  bâton  semblable  à  celui  d'une  croix  -, 
apparut  à  ses  ieux  et  lui  dit  :  «  Mon  cher  frère ,  pour- 
«  quoi  cette  hésitation  qui  vous  tourmente?  Je  vous 
«  donne  ce  bâton  comme  signe  du  sacerdoce;  car  je 
«  sais  que  tout  ce  que  vous  lierez  sur  la  terre,  sera  lié 
«  dans  les  cieux  ,  etc.  »  Après  avoir  prononcé  ces  pa- 
roles, il  disparut,   et  laissa  l'ermile   affermi  dans  sa 
résolution  et  piein  de  joie.  Cette  vision  ranimant  tout 
son  courage  ,  il  fit  tous  ses  efforts  pour  obtenir  le  sainr 
ministère  dont  Dieu  lui-même  l'avait  revêtu,  et  il  \ 
réussit.  L'ordre  de  la  prêtrise  lui  fut  conféré  par  .Jean 
de  Béthune,  d'heureuse  mémoire,  évéquede  Cambrai. 
Son  bonheur  était  extrême ,  car  la  vertu  du  saint  sacri- 
fice avait  fortifié  son  ame  ;  et  il  était  rempli  d'une  joie 
intime  lorsqu'il  goûtait  la  manne  mistérieuse  en  invo- 
quant le  Saint-Esprit.  Quand  il  eut  oblenu  cet  objet 
de  tous  ses  désirs  ,  il  servit  Dieu  avec  d'autant  plus  de 
ferveur,  qu'il  se  voyait  plus  engagé  dans  les  lien^  de 


200  AiN.NALES 

tat  autem  uberiîis,  roborato  in  eo  spiritu  per  virtutem 
sacrificii;  jucuiuiabatur  interiîis,  clegustatâ  iiiannâ 
absconditâ,  in  invocalione  Spiritûs  Sancti.  Coinpleto 
itaquè  suo  dosiderio,  Domino  tarito  vigilantiùs  ser- 
viebat ,  quanto  se  conspiciebat  funiculis  caritalis  fore 
alligalmn,  proficiebatque  scientiâ  litterarum  ;  ità  ut 
iiittT  boiios  et  littcratos  ctiàm  coràm  iiobilibiis  ver- 
bum  Dei  proponebat,  recolendo  illud  verbum  divi- 
nuin  :  Dum  steteritis  ,  etc. 


CAPITULUM  LXIII 


t}n<')ilMacif(li>sefrectns  îlilelium  largitionc  Japtdeam  cœpit  xdiflcare 
fcclesiam. 


ÏMMisiT  Doininus  in  cor  ejus  ut  templuni  in  lapi- 
deà  donio  ubi  manebat  faceret.  Qui  tanien  in  bono- 
rum  eleenjosynis  et  omnibus  aliis  quœ  habere  vole- 
bat  vixsibi  sufficere  polerat,quam  volimtatcm  effectui 
mancipare  cupiens  operari  incœpit.  Habeus  in  monte 
ut,  si  ecclesiam  lapldeam  aedificare  posset ,  tanquàm 
radix  in  alto  posita  faciliiis  piopaginesmitteret  et  tîim 
de  facili  locus  Deo  datus  in  usus  alios  convciteretur, 
acquirebat  pias  bonorum  largitionos ,  sollicitabat  ope- 
rarios,  alacri  intentionc  fabricans  et  oedificans  sump- 
iuosiim  opus  prae  magniludine  virtutis  suae.  Solum  el 


DE    HAINALÏ.     LIVRE    XX.  aCf 

la  charité  et  plus  avancé  dans  l'étude  des  lettres  ;  et  il 
prêchait  la  parole  de  Dieu  devant  les  personnes  pieuses 
et  lettrées ,  et  mèmedevant  les  nobles,  se  souvenant  de 
cette  parole  divine:  Quand  vous  serez,  etc.  (1) 

(i)  L'auteur  fait  peut-être  allusion  à  ce  passage  (îe  la  j)rpniière 
épître  de  saint  Paul  aux  Thessaloniciens  (iJi.S).  Quoniàm  nunc 
vivimus  ,  si  vos  statis  in  Domino.  <(  Car  nous  vivons  maintenant , 
«  si  vous  demeurez  fermes  dans  le  Seigneur.  » 


CHAPITRE  LXIII. 


Aprts  avoir  e'te  ordonne'  prêtre,  il  fait  bâtir  une  église  de  pierre 
avec  les  largesses  des  lidèles. 


Dieu  mit  dan.s  le  cœur  du  saint  ermite  la  pensée  de 
faire  une  église  dans  la  maison  de  pierre  qu'il  habitait  ; 
et  quoique  les  aumônes  des  fidèles  aussi-bien  que  les 
choses  qu'ils  désirait  avoir,  pussent  à  peine  lui  suffire, 
il  résolut  d'accomplir  ce  dessein,  et  se  mit  au  travail. 
Sa  pensée,  en  construisant  une  église  de  pierre,  étant 
en  quelque  sorte  de  planler  dans  un  lieu  élevé  une 
racine  qui  bientôt  s'étendrait  au  loin  ,  et  de  donner 
plus  facilement  une  destination  nouvelle  au  lieu  que 
Dieu  lui  avait  désigné  ;  il  recueillait  les  aumônes  des 
fidèles ,  pressait  les  ouvriers ,  et  travaillait  avec  une  ar- 
deurimpatienteàéleverun  édifîcesomptueux  et  propor- 
tionné à  la  grandeur  de  ses  vertus.  Il  n'avait  d'autre 


202  ANNALES 

stuclinmDeiaBclificium.Undèquicunqueaudiebatadmi- 
rabatur  quomodo  talo  qiiid  lalisquis  auderet  inclioare. 
In  Domino  autem  Deo  sno  confisiis  magîs  magisque 
proficiebat,  nccab  opcrecinn  poterat  relrahero  quld- 
quid  siipervenlre  posset.  Eo  tompore,  dùm  vir  Dei 
divinum  exercerct  opus,  die  quâdam  ctim  propè  lapi- 
cidas  staret  ut  eos  ad  benè  agcntlum  hortarcrur,  et 
tenipijs  aderat  in  quo  hora  tcrfia  cantari  solet ,  pau- 
lulîini  ab  eis  disgressus  boram  siiam  cantare  cœpit  ; 
et  diim  ipsam  inciporet,  subito  circumfulsit  eum  lux 
de  cœlo  iu  niodum  ignis ,  quœ  diù  eum  involvit,  adeo 
ut  vix  à  circumstantibus  videri  pofuit.  Quœ  eliàm 
lux  ab  ipsius  ore  exire  et  in  eum  intrare  videbatur. 
Et  qui  eum  viderant  poslmodùm  publiée  retulerunt, 
magnificantes  Deum  et  laudantes,  qui  i>st  benedictus 
in  saecula  soeculorum.  Undè  et  boc  mirablle  super  boc 
ei  accidit,  quod  ferè  per  spatium  dierum  octo  adeo 
attonitus  fuit,  ut, secundùm  actus apos{oloruni,musto 
madère  deputari  posset,  qui  Spiritu  Sancto  fuerat 
ebriatus. 


DE    HAlNACt.     LlVUt    X-X  2^x5 

pensée  que  celle  d'achever  ce  saint  monument ,  et 
d'autre  ressource  que  son  zèle.  Tout  le  monde  s'éton- 
nait qu'il  osât  enlreprendre  une  si  grande  œuvre  ;  mais 
le  pieux  ermite,  plein  de  confiance  dans  le  Seigneur 
son  Dieu,  avançait  chaque  jour  celte  lâche  dont  rien 
ne  pouvait  le  distraire.  Pendant  qu'il  élait  livré  à  ces 
pieux  travaux,  il  se  trouvait  un  jour  près  des  tailleurs 
de  pierres  pour  les  exhorter  à  bien  faire  ,  lorsque 
l'heure  de  tierce  arriva  ;  s'étaiit  un  peu  éloigné  des 
ouvriers,  il  se  mit  à  chanter  cette  prière;  mais  à 
peine  avait-il  commencé,  qu'une  clarté  descendue  du 
ciel  vint  l'envelopper  comme  un  tourbillon  de  flamme 
et  le  cacha  long-tems  aux  ieux  des  spectateurs.  Celte 
lumière  paraissait  soriir  de  sa  bouche  et  entrer  dans 
son  corps.  Ceux  qui  furent  témoins  de  ce  mirt^clç,  s'em- 
pressèrent de  le  publier  en  louant  et  ^dorifiant  Dieu  , 
qui  est  béni  dans  tous  les  siècles  des  siècles.  Une  autre 
circonstance  singulière,  c'est  que  pendant  près  de  huit 
jours  après  ce  prodigieux  événement ,  le  saint  homme 
resta  plongé  dans  un  si  grand  élonnemenl,  qu'on  pou- 
vait, comme  dans  les  Actes  des  Apôtres  (1)  ,  le  croire 
pris  de  vin,  tandis  que  c'était  le  Saint-Esprit  qui  l'avait 
enivré. 

(r)  On  scî  (iioqqait  des  Apôtres  prêchant  après  la  Pentecôte,  et 
l'on  disait  qu'ils  étaient  pleins  dt-  vin  nouveau  {Acla,  I{,  i3^,  <f  Ils 
'{  ne  sont  point  ivres  ,  «  s'e'cria  saint  Pierre  ,  «  puisqu'il  n'est  que 
«  la  troisième  heure  du  jour,  »  lorsque  l'heure  des  repas  n'était 
pas  encre  arrivée 


i64  ArrNALKS 


CAPITULUM  LXIV. 


f>nôd,  ecclesid  compléta,  ahbatissa  Je  Fontiiiellâ  eonventiini  suiim 
ordinis  (iisterciensis  Iransmisit  ail  tempus  commorandum. 


Cri:sceb\t  opus  suuin  quod  ad  houoreni  Dei  in- 
cœperat,  nec  cessabat  ab  opère.   Cui  Dei  clementia 
assislebat  in  opère  tanlae  austeritatis  circà  se  ipsum 
exercebat  vires  et  tantâ  abstinentiae  virtule  macera- 
bat  corpus,  ut  plurics,  imo  quasi   fréquenter,  initio 
hebdoniadaî  olcra  praeparabat ,  quœ  etiàm  salis  malè 
condita  reservabat  ul  eis  per  totam  hebdomadam  sus- 
tentarelur.   Si  vina   fortassis  ex  largitione  bonoruni 
bibebat,  ea  quasi  aquam  siniplici  conscientiâ  et  cum 
omni  moderamine  suscipiebat ,  modicam  inter  tàm 
diversos  liquores  faciens  discretionem.  Et  si  absurdum 
videtur  esse  hoc  his  qui  habitaculo  carnis  deserviunt, 
attendant  istum  habere  posse  ab  eo  gratiam  banc,  ut 
ctiàin  vini  saporem  in  aquosum  apud  cum  rcduceret, 
qui  aquas  in  vinum  transmulat,  ne  forsitan,  spiritu 
fortitudinis  per  luctain  carnis  succumbente  ,   vii'tus 
huniana  praevaleret,  Quid  ampliùs  moror?  yEsluebat 
onini  desiderio  vir  divinA  gratiâ  plcnusut  in  loco  suo 
ad  fabricani  ecclesiae  decentis  oi  nandam  pœnalia  sub- 
irct  discrimina  ,  et  aliquid  posset  colloc.'.re  collegium, 


DE    HAlNAUT.    LIVRE    XX.  203 


CHAPITRE  LXIV. 

L'cgiisc  étant  aciievée ,  l'abbesse  île  Fontenellc  ,  de  l'ordre  de 
Cîteaux,  y  transfère  son  couvent. 


Le  saint  ermile  voyait  s'avancer  cet  ouvrage  entre- 
pris pour  la  gloire  de  Dieu ,  et  ne  cessait  d'y  travailler. 
Assisté  par  la  grâce  divine,  il  exerçait  sur  lui-même 
tant  d'austérités  et  se  macérait  par  tant  d'abstinence, 
que  plusieurs  fois  ,  très-souvent  même  ,  il  se  conten- 
tait de  préparer  des  herbes  au  commencement  d'une 
semaine  pour  en  faire  sa  nourriture  pendant  la  semaine 
entière  ,  quoiqu'elles  se  conservassent  très-imparfaite- 
ment. Si  par  hazard  il  buvait  du  vin ,  grâce  aux  lar- 
gesses des  fidèles,  il  y  mêlait  beaucoup  d'eau  et  n'en 
prenait  qu'avec  la  pins  grande  modération,  ne  fesant 
que  peu  de  distinction  entre  ces  deux  liquides  si 
différens.  Et  si  cela  paraît  absurde  aux  hommes 
sensuels,  qu'ils  veuillent  bien  considérer  que  le 
saint  ermite  pouvait  avoir  reçr.  de  Dieu,  qui  change 
l'eau  en  vin ,  la  grâce  de  trouver  dans  le  vin  la 
même  saveur  que  dans  l'eau  ,  de  peur  que  la  force 
d'ame  ne  succombât  dans  sa  lutte  avec  la  chair,  et 
que  la  faiblesse  humaine  ne  l'emportât.  Que  dirai-je 
de  plus?  animé  par  la  grâce  divine,  il  souhaitait  ar- 
demment parvenir,  à  force  de  peines  et  de  soins,  à 
orner  décemment  son  église  ,  et  il  avait  dessein  d*y 


0.66  AN\Ai,i:s 

ut,  eo  tle  imclio  facto,  alii   labori'S  suos  introïrent, 
quorum  conversatio  coiàm  hominibus  lucorct,  et  ex- 
indè  glorificarent  palrcin  sumn  (jui  in  cœlis  est.  Undè 
quidam  in  ordine  heati  Augustini  locum  eumdem  in- 
trare  ac  possidero  cupienles  modicam  in  viro  Dei  re- 
pereregralianijità  ut  quasi  confusirecedentesnusquàni 
super  hoc  ipsius  couseusuui  requirere  voluerunt.  Ipse 
euiin  mentis  aciem  totam  et  voluntatom   duxerat  ut 
ibidem  sanctus  ordo  Cisterciensis  instilueretur  :  quod 
quideni  postmodiiu) ,  modo  mirabili  tamen ,  adimple- 
tum  esse  comprobatur.  Vir  Dei  circn  promotionem 
et  augmentationem  loci  nominati,  in  quo  Deo  servie- 
bat,  curam  gcrens  non  modicam,  frcquentabatbonos, 
religlosos  vidclicet  et  saeculares,  ut,  cum  amore  gra- 
tiâ  vitae  praesenlis  pracditus,   faciliiis  posset  et  utiliùs 
ea  quœ  sancto  loco  necessaria  orant  piocuraro. Et  dùm 
per  divcrsas  nation'cs  iret,accidit  ut  quamdam  ecclc- 
siam  dominarum,  quœ  Fontinella  nuncupatur,  ordi- 
iiis  Cisterciensis,  pervenit.  Quarum  modum  etreb- 
gionis  aijstsritatem  consj)iciens  desiderabat  ardenter 
ut  corum  sancto  coutubernio  in  loco  suo  uti  posset. 
Undè  timoré  omni  remoto,  confidebat  enim  in  Deo, 
audacter  ad  abbatissam  dicti  monasterii  accessit,  sup- 
plicans  ut  ad  locum  suum  convcntum  trausmitteret 
dominarum,  quae  divino  amorc  roboralœ  ipsi  Deo  iu 
illâ  inaeslimabdi  paupertate  deservirent.  Cujus  preci- 
bus  acquiescens  abbatissa  dicta  ad  clictum  locum  con- 
vetitum  dominarum  transmisit,  qua-  ibidem  per  ali- 
quod  tempus  fuciun!  in  tantà  ac  tali  paupertate,  quod 
etiàni  auflicnti'hus  esse  posset  ouerosa. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  267 

mettre  une  communauté  de  religieux  qui  l'aidassent 
dans  ses  travaux ,  et  dont  les  vertus  pussent  servir 
d'exemple  aux  hommes  et  glorifier  le  père  qui  est  dans 
les  oieux.  Des  religieux  de  l'ordre  de  Saint-Augustin 
désiraient  venir  en  ce  lieu  pour  s'y  établir  ;  mais  ils 
reçurent  du  pieux  ermite  un  accueil  si  peu  favorable  , 
qu'ils  se  reiirèrent  confus  et  ne  voulurent  plus  lui 
demander  son  agrément  à  ce  sujet.  En  effet,  tout  le 
vœu  du  saint  homme  était  d'instituer  dans  sa  retraite 
l'ordre  de  Cîteaux ,  et  ce  vœu  s'accomplit  quelque  tems 
après  d'une  manière  singulière.  Sans  cesse  occupé 
d'augmenter  la  prospérité  du  lieu  où  il  servait  Dieu, 
il  fréquentait,  parmi  les  séculiers,  les  gens  pieux  et 
fidèles,  poui"  se  procurer  plus  facilement  les  choses 
nécessaires.  En  parcourant  ainsi  différons  pays  ,  il 
arriva  à  une  abbaye  de  religieuses  de  l'ordre  de  Cîieaux  , 
appelée  l'abbaye  de  Fontenelie  ;  et  se  trouvant  témoin 
de  l'austérité  de  leur  règle ,  il  désira  vivement  avoir 
leur  sainte  compagnie  dans  sa  relraiie.  Sa  confiance 
en  Dieu  lui  fit  bannir  toute  crainte  ,  et  il  alla  trouver 
hardiment  l'abbesse  de  ce  monastère,  et  la  supplia  de 
transférer  son  couvent  dans  le  lieu  qu'il  habitait , 
afin  que  ses  religieuses,  animées  de  l'amour  divin, 
pussent  servir  Dieu  avec  plus  de  zcle  au  sein  d'une 
estimable  pauvreté.  L'abbesse,  cédant  à  la  prière  de 
l'ermite  ,  transfera  en  ce  lieu  sou  couvent ,  et  ces  reli- 
gieuses y  vécurent  pendant  quelque  tems  dans  une  si 
extrême  pauvreté,  quelerécitseul  en  serait  trop  pénible. 


l68  ANNALES 


CAPITULUM  LXV. 


De  consolatione  tenii)ore  famis  ipsi  erernitîe  factâ  ,  et  pane  sihi 
(Iclato. 


Tandem  cùin  jàm  per  aliquod  teinpus  luctam  tautœ 
pauperlatissustinuissentjhonestaeconversationisetbo- 
nae  fainae  triumphum  reportantes,  ad  sinum  matris 
suae  ecclesiae  ,  quam  spécial!  dulcedine  diligebant , 
reversae  suut.  Considerans  autem  vir  Dei  se  in  hâc 
parte  frustratum  et  examen  divinarum  apum,  quod 
in  loco  suo  praefuerat,  acsi  me  lia  materna  desiderat, 
reversum  fore  ad  propria,  heesitare  cœpit  ubialiud  in- 
venire  posset  quod  in  eremo  positnm  suggeretmel  de 
petrà  et  olcum  de  saxo  durissimo.  Et  certè  ubi  vir 
Dei  majori  bœsitatione  fluctuabat,  providit  ei  Omni- 
potens  in  beneplacito  suo,  modo  quidem  mirabili , 
sed  omni  relatione  digno.  In  episcopatu  cnim  Leo- 
diensi  monaslerium  quoddani  positum  est,  quod  Mo- 
nasterium  super  Sambram  (i)  dicitur,  in  quo  domi- 
cellae  nobiles  sub  dominio  abalissae  suae  conversantur 
licite,  secundiim  suas  antiquas  tradiliones,  propriis 
utentes  bonis;  bona  sua  per  se  quaelibet  habenl  di- 

♦>     Mi)flficrs,  .sur  la  .Saiiibri' .  cnlrr  iN.iîr.iir  cl  Charlcroi. 


• 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  269 


CHAPITRE  LXV. 


L'ermifc  o>l  console'  pendant  une  famine.  Un  pain  lui  est  apporte 
du  ciel. 


Enfin  ,  après  avoir  soutenu  pendant  un  certain  tems 
l'épreuve  de  cette  excessive  pauvreté ,  emportant  avec 
elles  la  gloire  d'une  vie  exemplaire  et  d'une  bonne 
renommée  ,  elles  retournèrent  dans  le  sein  de  l'église 
leur  mère,  qu'elles  aimaient  par-dessus  tout.  L'homme 
de  Dieu  ,  déçu  de  ce  côté  dans  ses  espérances ,  et  vovant 
cet  essaim  de  divines  abeilles  quitter  sa  demeure  pour 
retourner  au  miel  maternel ,  ne  savait  où  en  trouver 
un  autre  qui  pût  venir  dans  son  ermitage  tirer  du  miel 
des  pierres  et  de  l'huile  des  rochers.  Gomme  il  était 
dans  cet  embarras,  leTout-Puissant  vint  à  son  aide  d'une 
manière  miraculeuse  ,  et  qui  mérite  d'être  rapportée. 
Au  diocèse  de  Liège  est  un  monastère  appelé  Moutiers- 
sur-Sambre ,  où  de  nobles  demoiselles  vivent  sous  l'au- 
torité d'une  abbesse.  D'après  leurs  anciennes  tradi- 
tions, elles  possèdent  des  propriétés;  tous  les  biens 
se  partagent  entre  chacune  d'elles;  elles  font  usage  de 
viande  et  de  toute  espèce  de  vin.  On  m'a  rapporté, 
touchant  le  saint  ermite ,  un  miracle  vraiment  extraor- 
dinaire. A  une  certaine  époque  ,  il  éprouva  dans  sa 
retraite  une  grande  disette  de  pain  et  de  toute  sorte 
d'aliment.  Un  jour  qu'il  était  pressé  par  la  faim  ,  il 


Oro  ANNALES 

visa,  utunlur  carnibus  et  vino  vario.  Rolatum  est  mihi 
de  eo'^lem  viro  Dei  mirabile  et  mirabile  signum.  Erat 
in  loto  suo  tcinpore  quodam  ubi  panis  et  alimenti 
multotics  passus  est  dotrimentuiii.  Die  qiîodam  non 
modicâ  faniis  inediâ  premebatur  ;  erigens  auteni  in 
cœlum  intimae  mentis  desiderium  ,  rogabat  Doniinum 
ut  suae  necessitaîi  providere  digriarelur.  Et  dùni  in 
Domino  cogitatum  suuni  posuerat,  subito  apparuit 
oi  homo  quidam  portans  in  manu  ununi  panem.  Qui 
advocans  eremitam  nomine  proprio,  dédit  ei  panem 
quem  portabat,  dicens  :  c  Scias  pro  ccrto  quod  nul- 
«  lus  de  caetero  qui  in  loco  isto,  quem  ei  dedicasli , 
«  Deo  servire  voluerit,  panis  temporalis  defeclum  sus- 
«tinebit.  »  Et,  boc  dieto ,  nusquàm  comparuit.  Ero- 
niila  vero  panem  quem  receperat  coniedit  sati^^us  ab 
uberibus  divinae  consolationis. 


CAPITULUM  LXVI. 

Du  gestis  (luobus  coinmcndabilibus  nux  Jicto  crtiiiita;  configerunt. 


In  villa  quâdam  non  reniota  à  loco  suo,  in  quâ 
manebal,  erat  liomo  Dei  in  solemnitate  dedicationis 
ijcclesiaj.  Qui  cùm  staret  universus  populus  qui  ad 
«amdeni  convencrat  solemnitatem,  tolus  in  oratione, 
pront  consuevernt ,  diffusus  est;  rompleloque  officie 


DE    11  AIN  ALT.    LIVP.E    XX.  ti'J  l 

implora  le  ciel  en  suppliant  le  Seigneur  pour  qu'il 
daignât  venir  à  son  secours.  A  peine  avait-il  élevé  sa 
pensée  vers  Dieu  ,  qu'un  homme  lui  apparut  tenant  un 
pain  dans  sa  main.  Cet  homme  appela  l'ermite  par  son 
nom  ,  et  lui  donna  le  pain  qu'il  portait,  en  lui  disant  : 
«  Sachez  bien  que  dans  ce  lieu  que  vous  avez  consacré  à 
«  Dieu,quiconqueleservirane nianquerajamais dupain 
«  temporel.  »  Après  avoir  prononcé  ces  paroles  il  dis- 
parut ,  et  l'ermite  mangea  le  pain  que  la  munificence 
divirié  lui  avait  envoyé. 


■■Ai'. 

■.iy.icin'i 


CHAPITRE  LXVI. 

De  deux  evéucmens  miraciiietis  qui  arrivn-ent  à  l'ermite 


igilloo 
L'-HOMMEde  Dieil  se  trouvait  un  jour  dans  Une  ville  vôi'- 
sine  de  son  ermitage  pour  célébrer  la  dédicace  de  son 
église.  En  présence  de  la  muliitudequi  était  venue  assis- 
ter à  celte  solennité  il  était,  selon  sa  coutume,  toutabsor- 
bédansla  prière.  Lorsqu'on  en  futà cet endroitde  l'office 
oùl'on  acoutumcdedonner  lapaix  au  peuple,  l'ermite, 


■X-jO.  ANNALES 

usquè  ad  illuin  locum  quo  pax  populo  adliiberi  solet, 
ille  in  spiritu  faclus  vidit  quemdam  parvum  puerum 
pulcherrimum  patenam ,  ab  altari  susceptam  ,  per  uni- 
versam  ccclesiam  deportantem  ,  qui  pacis  osculutn 
non  omnibus  dabat,  sed,  pluribus  prœtCMnissis ,  aliis 
cxhibebat,  dcmonstrans  illos  sine  niortali  esse  pec- 
cato  quos  sacri  altaris  participationein  consequi  dig- 
nes teslabalur.  Hoc  autem  nullus  hoininum  vidit,  sed 
postmodùm  quibusdam  familiaribus  suis  relulit ,  et 
illi  memoria  conimcndârunt ,  ul  tanquàni  sapientes 
liaec  et  alia  de  ipso  in  posteium  reservarent.  Narra- 
tur  etiàm  de  ipso  eremilâ  pic  quoddam  satis  mirabile, 
quod  non  est  delenduni  oblivione.  Dùm  ipse  in  exer- 
citio  operis  starc  vellet,  ut  eosadbenè  agenduni  bor- 
taretur,  tugurium  fecit  in  quo  quieti  se  dare  ;  osset , 
et  propler  aeris  intempcriem,  erat  enini  tenipus  hie- 
niale.  Tugurium  autem  ità  constructum  erat,  quod 
Innixum  erat  cuidam  arbori  quse  fructum  porlabat 
secundùm  temporis  congruentiam  et  opportunum. 
Cùm  vero  tempus  adesset  in  quo  aliœ  arboies  fobis 
nudari  soient,  proîit  natura  rerum  exigit,  illa  quae 
sancti  viri  recoptaculo  innixa  erat  non  solùm  sibi  fo- 
lia  retinuit,  sed  eliàm  flores  protulit  eo  temporequo 
nibil  in  istis  partibus  vernare  dinoscitur  :  in  quo  re- 
colligi  potest  quod  ad  rnagnifîcandum  servum  suum 
idem  Dominus  noster  boc  demonstravit  in  arbore  , 
qui  ad  proniotioncm  sublimitatis  filii  sui  Aaron  casum 
consimilem  promulgavit  in  virga. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  o.n.^ 

touché  par  le  Saiut-Espril,  vit  un  enfant  d'une  beauté 
merveilleuse  ,  prendre  la  patène  sur  l'autel ,  la  porter 
dans  l'église  ,  et  donner  le  baiser  de  paix ,  non  à  tout 
le  monde  ,  mais  à  quelques  fidèles  seulement ,  pour 
montrer  qu'il  ne  croyait  dignes  de  participer  au  saint 
autel  que  ceux  qui  se  trouvaient  sans  péché  mortel. 
Aucun  des  assistans  ne  le  vit,  mais  le  saint  ermite 
parla  de  cette  apparition  à  quelques-uns  de  ses  amis  , 
qui  en  gardèrent  le  souvenir  ,  et  la  publièrent  dans  la 
suite  ,  ainsi  que  d'autres  particularités  qu'ils  tenaient 
de  lui.  On  raconte  aussi  de  ce  bienheureux  un  événe- 
ment merveilleux  qui  mérite  de  ne  pas  rester  dans 
l'oubli.  Dans  le  tems  qu'il  entreprit  ses  constructions, 
voulant  être  à  portée  de  surveiller  ses  ouvriers,  il  se 
fit  une  petite  cabane  pour  s'y  reposer  et  s'y  mettre 
à  l'abri  des  intempéries  de  la  saison  ,  car  c'était  en 
hiver.  Celte  cabane  était  appuyée  contre  un  arbre  à 
fruits.  Quoiqu'on  fût  à  cette  époque  de  l'année  où  les 
arbres  se  dépouillent  de  leurs  feuilles,  selon  les  lois 
de  la  nature  ,  celui  sur  lequel  la  cabane  de  l'ermite 
était  appuyée  ,  conserva  ses  feuilles  ,  et  donna  même 
des  fleurs  dans  un  tems  où  rien  ne  verdoie  encore 
dans  ce  pays.  On  peut  dire  à  cette  occasion  que  Dieu 
voulut  glorifier  son  serviteur  par  un  miracle  semblable 
à  celui  de  la  baguette  d'Aaron  ,  qu'il  rendit  féconde 
pour  manifester  la  sainteté  de  ce  pontife. 


XIV.  1 8 


9  74 


ANNALES 


CAPITULUM  LXVII. 


Quod  diiotlecim  (llise  Cistercicnsis  ortlinis  locum  iMum  ercrai  inlia- 
bifaverunt  Domino  servitiirîc. 


HtEC  et  alia  de  viro  Del  enumerari  possunt,  quae  si 
cuncta  hulc  operi  inserere  vellem,  timerem  ne  au- 
(llentibus  fastidlum  ierrem  ,  cùm  tainen  ea  esse  de- 
berent  solatium.  Nàni ,  ut  satis  maiiifestum  est,  m 
praesenti  ecclesiâ  sunt  inuiti  quibus  sanctorum  patrum 
conversatiouis  relatio  quasi  vitae  in  vilain  bonus 
odor  est.  Sunt  et  nonnulli  quibus  est  odor  niortis  in 
mortem,  et  alia  sic  atque  alia  incedentibus  quamplu- 
rimùm  proprio  uluntur  arbitrio.  Duodecim  in  matu- 
linali  officio  liabent  lectioncs;  utidè  ,  si  fas  diceresit, 
aliquautulùm  repoilatis  suœ  consuetudinis  saporem 
beati  Benedicti.  Hoc  in  monasterio  erant  inler  alias 
quaedam  ad  numeruin  septem,  vel  circiter,  morum 
bonestate  coinmendabiles,  quibus  satis  displicebat , 
ul  postniodùm  liquido  patuit,  diversarum  ecclcsiae 
suae  consueludinum  assuendo(i):  spiritus  enim  sa- 
pientiae  et  inlellectûs  in  eis  mansionem  acceperat. 


(i)  Le  teste  est  incorrect  ici,  comme  dans  beaucoup  d'autres 
passades. 


DE    HATNAUT.     LIVRE    XX.  2^5 


CHAPITRE   LXVII. 


Douze  religieuses  Je  l'ordre  <Ie  (^îteaiix  viennent  liahiter  l'crmi 
pour  y  servir  Dieu. 


On  pourrait  ainsi  raconter,  touchant  ce  saint  ermite, 
beaucoup  de  particularités  quej'aurais  recueillies  dans 
cet  ouvrage ,  si  je  ne  craignais  de  fatiguer  mes  lecteurs , 
quoiqu'un  tel  récit  soit  de  nature  à  leur  apporter  de* 
consolations.  Car  on  sait  qu'aujourd'hui  il  y  a,  dans 
celte  église,  beaucoup  de  personnes  pour  lesquelles 
le  récit  des  vies  des  saints  Pères  est  une  utile  occupa- 
tion ,  tandis  qu'il  en  est  d'autres  qui   n'en  retirent 
aucun  fruit ,  et  qui  se  conduisent  en  tout  d'après  leur 
seule  volonté.  Ceux-ci  ont  douze  leçons  aux  matines  ; 
aussi  ils  goûtent  beaucoup  ,  si  l'on   peut  s'exprimer 
ainsi,  les  coutumes  de  l'ordre  de  saint  Benoît.  Parmi 
les  religieuses  de  ce  monastère  ,  il  y  on  avait  environ 
sept,  d'une  vie  exemplaire,   qui  ne  se  conformaient 
qu'avec  répurnance  ,  comme  on  le  vit  bientôt,  aux 
«liverses  coutumes  de  leur  abbaye  :  car  l'esprit  de  sa- 
gesse et  d'intelligence  était  en  elles.  Tout  ce  qui  se 
fesait  dans  le  monastère  leur  déplaisait ,   excepté  les 
choses  agréables  à  Dieu  et  utiles  pour  l'honneur  de  sa 
maison  quelles  chérissaieiiL  leudremenl.  Grâce  à  leur 
raison  anticipée  et  à  une  sorte  d'instinct  naturel,  elles 
voyaient  et  jugeaient  que  toutes  les  choses  du  monde 


0-6  AININALES 

Undè  displicebat  ois  quidquicl  agebat  in  oodcni  mo- 
nasterio  prae  (lulcedine   Dei  et  décore  doinûs   ejus, 
qiiam  intimé  diligebant.  Ratione  prœviâ  ac  naturali 
sensu  coopérante,  videbnnt  et  intelligebant  qiiod  quid- 
qiiid  in   mundo  est  vanitas  est  et  afflictio  spiritûs  ; 
undè  soli  Dec  adhaerere  volentes  ,  et  niundi  hujus  in- 
quinaînenta  vitare  cupienles,  de  consllio  eoruni  qui 
bonae  voluntatis  erant,  divitias  contemnenles,  vene- 
i-abilem  paupertatem  ordinis  Cisterciensis  amplexatae 
sunt,  et   nndœ  crucis  dominicœ  sequentes  vestigia , 
criicem  ejusdem  ordinis  nudo  corde  subeuntes,  ut  ar- 
tlori  paupertale  arcerentur,  pauperrimumlocumere- 
mi  vii'i  Dei  prsedieti  intraverunt.  Eccè  quo  modo  istae 
juvenculae  inter  filias  Dei  computandae  sunt ,  quœ  ut 
ecclesiam  Dei  viventes  in  carne  plantarenl,  non  œdi- 
ficatam  elegerunî,  sed  aedificandam  et  laboribus  suis 
construendam  subierunt.  In  loco  igitur  dlo  dictœ  no- 
biles  soli  Deo  suam  ingenuitatem  consecrantes,  tôt  et 
tanta  perpessae  sunt  paupertatis  discrimina,  quod  ,  si 
ea  per  singulos  articulos  cHniimcrare  vellem ,  timerem, 
cùm    adhùc  quaedam   earuin  supcrstites  sint ,  ne  ex- 
indè  aliquod  sibi  assumèrent  superciUum   elationis, 
et  ventus  turbinis  ab  aquiloue  veniens  exsufflaret  mé- 
rita quae  in  tbesauris  dominicis  merito  debereut  esse 
recondita.  Sed  cùm,  tanquàm  in  virum  conslantem 
cadere  débet  (juod  in  eas  de  caetero  cadit,  veiut  in  fir- 
mo  positae,  in  Deum  cuncta  reportare  debout,  cî^un 
quidquid  iiabeant  ab  eo  acceperunt.  Serviebant  igitur 
Deo  die  noctuquc,  persistentes  in  laboribus  et  vigi- 
liis  ,  et  Deus  omnipotens  gratiam  apud  bomines  con- 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  277 

ne  sont  que  vanité  et  affliction  de  l'esprit.  Voulant  donc 
s'attacher  véritablement  à  Dieu  ,  et  se  soustraire  aux 
souillures  du  monde  ,  elles  écoutèrent  le  conseil  des 
liommes  de  bonne  volonté  ,  et  méprisant  les  richesses, 
elles  se  vouèrent  à  la  respeclablepauvretéderordredc 
Gîteaux,  suivant  les  traces  de  la  croix  nue  de  Jésus- 
Christ,  elles  se  soumirent,  avec  un  cœur  pur,  aux  ri- 
gueurs de  ce  tordrepour  s'éprouver  par  uue  austère  pau- 
vreté, et  entrèrent  dans  l'humble  asile  du  saint  ermite. 
Ces  jeunes  filles  doivent  être  comptées  au  nombre  des 
filles  de  Dieu,  car  pour  se  consacrer  au  service  du  Sei- 
gneur,elles  ne  choisirent  pas  une  église  toute  bâtie,  mais 
elles  se  soumirentà  lui  en  élever  uue  à  force  de  travail. 
Ces  nobles  demoiselles  se  vouant  tout  entières  à  Dieu 
seul ,  souffrirent  dans  ce  lieu  une  si  grande  pauvreté  , 
que  si  je  voulais  énumérer  tout  ce  qu'elles  eurent  à 
supporter,  plusieurs  d'entr'elles  étaiit  encore  vivantes, 
je  craindrais  d'exciter  en  elles  un  mouvement  d'or- 
gueil qui  viendrait  comuie  un  souffle  de  tempête ,  faire 
disparaître  des  mérites  qui  doivent  rester  cachés  parmi 
les  trésors  du  ciel.  Mais  Dieu  envoie  des  épreuves  à 
l'homme  courageux.  Il  en  réserva  à  ces  saintes  filles  , 
parce  qu'elles  étaient  placées  de  manière  à  y  résister. 
Elles  doivent  donc  reporter  à  Dieu  tous  les  maux 
qui  les  ont  frappées,  comme  elles  lui  doivent  tous  les 
biens  qu'elles  possèdent.  Elles  servaient  le  Seigneur 
nuit  et  jour  ,  travaillant  et  veillant  sans  cesse:  et  le 
Tout-Puissant  leur  donnait  sa  grâce  ici-bas,  en  atten- 
dant la  gloire  i[a'il  a  promise  dans  le  ciel  à  ceux  qui 
l'aiinent.  D'aulres  dames  d'un  sang  illustre  et  qui 
possédaient  de  grands  biens,  ayant  entendu  parler 
de  leur  réputation  de  sainteté,  méprisèrent  le  mariage 
terrestre,  et  voulurent  se  consacrer  de  cœur  et  d'habit 


2^8  ANNALES 

ferebat  eis  in  praesenli ,  qui  gloriaia  diligentibus  se 
reproniisit  in  fuluro.  Undè  aiiœ  multae  alli  sanguinis 
auuientes  earum  opinionem  sanclam,  qute  inultis  af- 
lluebant  cliviliis,  contemncrites  tenenas  nuplias, 
sponso  qui  in  cœlls  est  perennis  ,  menle  ,  aclu  et  ha- 
i)itu  applicari  voluerunt.  Famâ  igitur  tanli  nomiuis 
ac  lantœreligionis  longé  latèque  diffusa  ,  desiderabant 
illam  iiovcliam  plantationem  videre  religiosi ,  ut  eo 
ampliiis  igné  caritatis  ardèrent,  quo  erant  ipsarum 
sincerâ  consolatione  accensi.  Saeculares  et  rcligiosi 
congaudehantels,  et  congratulabantur  bonis  earum  , 
et  de  virtutuni  odore,  acsi  in  agto  Domini  praepositi 
essent,  pluros  eorum  reficiebantur.  Quid  pluraPcœ- 
pit  locus  earum  certnm  habere  essentiam,  undè  eo 
ordini  Cislerciensi  canonicè  incorporato,  abbatia, 
proùt  moris  est,  concreatur;  imponitur  quoque  ei- 
deni  nomen  Oliva,  qui  anteà  locus  eremi  fuit  appel- 
lalus.  Et  verè  Oliva  recto  vocabulo  dici  potest,  quià 
veri  luminis  et  unctionis  misericordiae  iargitur  uber- 
tatem.  Germinaverunt  igitur  campi  eremi  germen 
odoris  Israël,  quià  Domino  nostro  per  divinam  inspi- 
rationem  in  filiabus  Sion  adhùc  in  stadio  currentibus 
superveniento,  jàm,  quasi  revelatâ  cordis  facie,  ip- 
sum,  prae  amoris  magnitudine,  contemplantur. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX,  2"^^ 

à  l'époux  dont  l'éternelle  demeure  est  le  ciel.  La 
renommée  de  leurs  vertus  s'étant  répandue  de  tous 
côtés ,  les  religieux  désirèrent  voir  cette  jeune  pépi- 
nière, pour  qu'un  si  bel  exemple  enflammât  leur  zèle, 
et  pour  qu'en  même  lems  ils  pussent  apporter  à  ces 
pieuses  filles  de  sincères  consolations.  F. es  séculiers, 
aussi-bien  que  les  religieux,  se  réjouissaient  avec  elles, 
les  félicitaient  de  leur  bonheur ,  et  plusieurs  pro- 
fitèrent de  leurs  vertueux  exemples ,  comme  s'ils 
eussent  été  admis  dans  le  domaine  de  Jesus-Christ.  Que 
faut-il  dire  de  plus  ?  L'établissement  de  ces  religieuses , 
ayant  pris  un  certain  accroissement ,  fut  incorporé  à 
l'ordre  de  Cîteaux  ;  on  y  mit  une  abbesse ,  selon  l'usage, 
et  ce  lieu  qui  s'appelait  auparavant  l'ermitage ,  reçut 
le  nom  d'abbaye  de  l'Olive  (l).Il  mérite  en  effet  d'être 
ainsi  nommé  à  cause  de  la  lumière  de  vérité  et  de  la 
douce  onction  dont  la  miséricorde  divine  a  doué  ses 
habitans.  Dès  lors  on  vit  germer  dans  les  champs 
de  l'ermitage  le  bon  grain  d'Israël ,  car  le  Seigneur 
s'étant  manifesté  aux  filles  de  Sion ,  qui  sont  encore 
aujourd'hui  dans  ce  monde  de  péché ,  il  leur  est  permis 
de  le  contempler ,  grâce  à  la  ferveur  de  leur  amour. 


(i)  L'Olive  ,  abbiiye  de  (îlles,  dans  les  Pays-Bas,  aujuiid'litii  la 
Belgique,  diocèse  de  Cambrai,  ;'i  trois  lieues  de  Nivelle,  entre  cette 
ville  et  celle  de  Binclie.  Elle  est  de  l'ordre  de  Cîteaux  ,  011e  de 
Clairvaus  ,  et  fut  fond.'e  en  1220  ou  1240.  On  la  nomme  aussi 
L'Hermitage.  (  Dictionnaire  de  la  Martinicre,  art.  Olive.) 


28o  VNNALES 


CAPITULUM  LXVIIl. 

Oiidtl  (|iiœtKim  illar:ini  inatrotia  in  iriilniiitate  constitiila  eremitam 
prœ  foribus  fxisfcntrm  ad  se  fccit  ins^redi. 


iNTERliœc,  vir  Dei  filiarum  suanimlumineetamorc 
insignltus,  tanto  ampliùs  et  ferveuliùs  diligehat  eas, 
quanto  comprobavcr-at  cum  bonis  ambulare  esse  tu- 
tum.  Fertur  enim  quocl  multiim  diligebat  bonos  et 
honestos;  undè,  inter  alios,  cujusdam  sanctae  matronœ 
vinclus  erat  spiritual!  contubernio,   quœ  Maria  de 
Ogniaco  noininabatur.  Et  dùm  sic  erat  unitus,  acci- 
dit  ut  illa  tandem  extremâaegritudine  laborarct.  Dùni 
vero  morbus  magis  magisque  cresceret,  cognovit  teni- 
j)us  adosse  suae  resolutionis.  Nolens  autem  pia  nia- 
trouîi  hujus  miseriœ  corpus  deserere,  nisi  priùs  spi- 
riLuali  dilecto  consolationis  obsequia  prœstitisset,  in 
somniis  apparuit  non  longe  posito  à  loco  in  quo  illa 
jacebat,  vocavitque  euni  ;  et  ille  somno  mirabili  fac- 
tus  :  videbatur  enim  ei  quod  suum  corpus  videret  ex- 
anime  juxtcà  se,  ith  quod  indè  mirabiliter  miraretur. 
Videbat  enim  et  spiritum  ipsius  matronœ  candidis- 
sinio  babiîu  decor.Unm,  sod  in  aliquâ  parte  ipsuni 
vestimenlum  dislinctum  erat.  Erat  enim,  ut  ei  vide- 
batur, in  oinni  parle  candidissinium,  sed  in  parte  an- 


DE    HAlNfi.UT.    UVRE    XX.  aSï 


CHAPITRE  LXVIII. 


Une  pieuse  dame  étant  malide,  fait  appeler  près  d^elle  l'ermite 
qui  était  près  de  sa  porte. 


Cependant  l'homme  de  Dieu  ,  illustré  par  l'attache- 
ment de  ces  saintes  filles  et  par  l'éclat  qu'elles  répan- 
daient sur  lui  ,  les  chérissait  d'autant  plus  vivement 
qu'il  appréciait  davantage  le  bonheur  de  vivre  dans 
une  vertueuse  compagnie.  On  rapporte ,  en  effet ,  qu'il 
aimait  beaucoup  les  personnes  pieust's  et  honnêtes  ; 
aussi  avait-il  contracté  une  liaison  intime ,  mais  toute 
spirituelle  ,  avec  une  sainte  dame  appelée  Marie 
d'Oignies.  Dans  le  tems  qu'ils  étaient  unis  par  cette 
vive  amitié ,  cette  dame  fut  attaquée  d'une  dangereuse 
maladie  ,  qui  fit  de  jour  en  jour  des  progrès  rapides. 
Voyant  approcher  sa  fin  ,  elle  ne  voulut  pas  quitter 
cette  vie  misérable  sans  donner  quelque  consolation 
à  son  ami.  Pendant  qu'il  était  endormi  non  loin  du 
lieu  où  cette  dame  était  couchée,  elle  lui  apparut  et 
l'appela.  Il  eut  alors  un  songe  merveilleux  ,  pendant 
lequel  il  lui  semblait  voir  auprès  de  lui  son  corps  ina- 
jîiraé,  ce  qui  l'étonnait  extrêmement.  Il  vit  en  même 
tems  l'esprit  de  celte  pieuse  dame  vêtu  de  blanc;  mais 
son  vêtement  avait  cela  de  particulier  qu'il  était  par- 
semé de  fleurs  dorées  par  devant  et  par  derrière.  Sur- 
pris de  cette  distinction  .  il  en  demanda  la  cause  à  la 


282  ANNALES 

teriori  et  posteriori  similiter  aureis  flosciilis  consper- 
sum;  super  quo  inirabaliir  homo  Dei,  quaerens  ab  eâ 
quare  hoc  erat.  Gui  illa  respondit  :  «  Peractâ  pœniten- 
«  lia  ineà,  quaiii,  Domino  permiltente,  leviter  perfi- 
«ciaiii,  ista  vestis  mea,  qiiae  in  parte  decoratur  flos- 
«ciilis  aureis  et  in  parte  videtur  eisdem  flosculis  des- 
«tituta,  unius  et  ejusdein  similitudinis  erit  et  colo- 
re ris.  »  llle  autem  de  tàm  mirabili  visione  attonitus, 
sonsit  in  spiritu  illain  esse  in  procinctu  suae  resolu- 
tionis.  Qui  consurgens,  celeriter  vonit  ad  locuni  ubi 
illa  jacebat.  Venions  auteni  adjanuam,  liberum  non 
potuil  habere  adituin.  Matrona  vero  nominala  in  Do- 
mino sen tiens  illum  advenisse,  dixit  ad  illos  qui  ei 
ministrabant  :  «  Dico  vobis,  eremita  ille  sanctus  prae 
«  foribus  est,  nec  liberum  potest  habere  ingressum. 
«Rogo  vos  ut  introducatis  eum,  ut  ei  loqui  valeara 
«antequàm  de  corpore  exeam.  »  Qui  hoc  audientes 
mirabantur  quo  modo  adventum  eremitae  scire  po- 
tuisset.  Euntes  autem  adhùc  iu  dubio  positi,  repere- 
runt  illum  proùt  sancta  mulier  illis  dixerat.  Ad  ma- 
nus  aulem  deducentes  eum,  adduxerunt  ad  proesen' 
tiam  inulieris  sanctae.  Consodenles  vero  colloqueban- 
tur  soli  valdè  dulciter,  et  inhiabant  orc  cordis  pariter 
in  superna  fermenta  fonlis  vitae.  Vilesrebat  itaquè 
mundus  isie  inter  verba  eum  delectationibus.  Finito 
itaquè  spirituali  colloquio,  exultantes  in  Domino, 
adinvicom  valedicentes,  ille  ad  propria  remeavit,  et 
illa,  non  longe  tempore  peracto,  sanctum  Domino 
spiritum  reddidit.  Cîim  nec  ipsas  sanctas  relationes 
Jibenler  audiant,  et  si  forsitan  audierint ,  pedeindis- 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  283 

sainte  femme  ,  qui  lui  répondit  :  «  Après  ma  pénitence 
«  dont  l'accomplissement  me  sera  facile ,  grâce  à  Dieu , 
a  celle  robe  que  vous  voyez  ornée  de  fleurs  dans  cer- 
«  laines  parties  seulement ,  sera  partout  uniforme  et 
«  d'une  même  couleur.  »  L'ermiie  ,  frappé  de  celte 
vision  ,  comprit  aussitôt  que  cette  dame  allait  mourir. 
11  se  leva  sur-lecliamp  et  courut  à  la  chambre  où  elle 
était  couchée  ;  mais  arrivé  à  la  porte  il  ne  put  entrer. 
La  dame ,  avertie  de  sa  présence  par  la  permission 
divine  ,  dit  aux  personnes  qui  l'entouraient  :  «  Je  vous 
«  dis  que  le  saint  ermite  est  a  la  porte  et  ne  peut  entrer. 
«  Je  vous  prie  de  l'introduire  ,  afin  que  je  lui  parle 
o  avant  de  mourir.  »  Les  assistans  ne  concevaient  pas 
qu'elle  eut  pu  deviner  la  présence  de  l'ermite.  Ils  lui 
obéirent ,  sans  ajouter  foi  à  ce  qu'elle  disait ,  et  trou- 
vèrent elFectivement  le  saint  homme  comme  elle  le  leur 
avait  annoncé.  Ils  le  prirent  par  la  main  et  le  condui- 
sirent auprès  de  la  pieuse  femme  ,  avec  laquelle  il  eut 
une  douce  conversation.  Tous  deux  désiraient  ardem- 
ment se  purifier  à  la  source  de  vie  ,  et  leurs  paroles 
exprimaient  un  profond  mépris  pour  le  monde  et  pour 
ses  plaisirs.  Après  cet  entrelien  ,  ils  se  séparèrent  en 
rendant  g;race  au  Seigneur.  L'ermite  retourna  chez 
lui ,  et  la  dame  ,  peu  de  tems  après ,  rendit  son  ame  à 
Dieu.  On  n'écoule  pas  volontiers  de  saints  récils,  ou  , 
le  plus  souvent ,  lorsqu'on  les  écoute  ,  ou  d'indiscrètes 
interprétations,  ou  une  coupable  opiniâtreté,  les  font 
mépriser  et  l'on  ne  daigne  pas  même  en  conserver  la 
mémoire.  J'abrégerai  donc  pour  satisfaire  tout  le 
monde;  les  fidèles,  en  n'offrant  à  leur  avide  curiosité 
qu'une  relation  succincte  dont  ils  pourront  plus  facile- 
ment se  pénétrer,  et  les  méchans  ,  en  leur  donnant 
moins  long-tems  l'occasion  de  se  nuire  à  eux-mêmes. 


u84  ANNALES 

cretae  tonsidçrationis  et  nialae  voluntatis  ronculceiit, 
et ,  tanquàm  imiTiunduin  animal ,  ad  memoriam  pic\ 
recordatione  ruminando  non  reducant;  undèutrique 
parti  arbitror  defcrendum ,  bonis  videlicct  cniulato- 
ribus ,  ut  pauca  audita  et  intellecta  atquc  avide  sunîpta 
eitiùs  incorporent;  malis,  ut  quanto  minus  audierint, 
tanto  minîissuum  incommodumeliccrepossint.  Sanc- 
tus  itaquè  liomo  de  quo  revelationcni  superiiis  gessi- 
mus,  complctosuo  agone,  inslaurato  etiàm  locoquem 
Deo  in  sudore  vultûs  sui  et  labore  corporis  dedica- 
verat,  corporis  dissolutionem  iinminere  sensit  :  mem- 
bra  enim  ipsius  cor[)oris,  qnod  laboribus  affecerat , 
adhîic  in  javentute  positus,   duo  incommoda  senec- 
tutis   videlicet   et    infîrmitatis    facillimè   defecerunt. 
Ad  exlremam  igitur  pervenit  aegritudinem,  quam  diîi 
non  modicam  susîinuit;  in  quîi,  licèt  corpore  defice- 
ret ,  tamen  virtutecoiistantiaî  in  passione  tantœ  infir- 
milalis  roboratus  spiritu   proficiebat.    Consobbatur 
sibi  datas  in  Christo  filias,  exhortans  cas  ad  mundi 
hujusmodi  inquinamenta  evitanda,  dicens  eis  quià 
non  coronabitur,   nisi  «{ui  légitime  cortaveril.  Per- 
aclo  itaquè  cursu  suo  felici,  attenuatoqut^  corpore  et 
maceralo  iongâ,  ut  praelibatum  est,  infirmitate  ,  anno 
dominicae  incarnationis  mccxl  ,  œtatis  vcro  suaeLxvi, 
domno  Guiardo  episcopo  Camer.îcensi ,  domno  Eus- 
taiio  viro  morigenato  et  notabili ,  cum  Maria  uxore 
suà,  religiosâ  et  honesta  ac  matronâ  nobili,  viven- 
tibus,    in  loco  viri  Dei ,  in  suo  dominio  existente, 
aniicibili   modo  providnilibiis  ,   mortem  perdidit  et 
vitam  iiivenit,  qiiià  solum  vitnr  dilrxit  auctorom.  Se- 


DE     II  A  IN  ALT.     LTVKE     XX.  285 

Le  saint  homme  à  qui  fïit  laite  la  révélation  (]ue  je 
viens  de  rapporter,  après  avoir  accompli  sa  mission 
et  achevé  ,  à  la  sueur  Je  son  corps,  l'édifice  qu'il  avait 
dédié  au  Seigneur,  sentit  que  sa  fin  était  proche.  Son 
corps  ,  qu'il  avait  fatigué  dans  sa  jeunesse  par  de  rudes 
travaux  ,  ne  put  résister  aux  atteintes  réunies  de  la 
vieillesse  et  des  infirmités.  Au  milieu  des  longues 
soufiFrances  de  sa  dernière  maladie,  il  conserva  un  cou- 
rage exemplaire,  et  sa  fermeté  d'ame  semblait  croître 
avec  ses  douleurs.  11  consolait  ses  fiik-s  en  .Tésus-Christ, 
en  les  exhortant  à  éviter  les  souillures  du  monde,  et 
leur  rappelant  que  pour  mériter  la  couronne  il  faut 
avoir  loyalement  combattu.  Ayant  enfin  touché  le 
terme  de  sa  carrière,  il  succomba  épuisé,  comme  je  l'ai 
dit ,  par  d'excessives  macérations.  Sa  mort  arriva  en 
1240  ,  la  66^  année  de  son  âge,  au  tems  de  Guyard, 
évèquede  Cambrai  (l),  d'Eustache  ,  noble  et  vertueux 
seigneur ,  et  de  Marie ,  son  épouse ,  pieuse  et  vénérable 
dame  ;  mais  en  moui  ant  il  ne  fit  qu'entrer  dans  la  vie, 
parce  qu'il  aima  toujours  celui  par  qui  nous  vivons. 
Il  fut  inhumé  dans  l'église  qu'il  avait  bâtie  de  ses  mains , 
en  présence  de  ses  saintes  filles  en  Jésus-Christ,  et 
d'une  honorable  assemblée  de  fidèles  des  deux  sexes  , 
et  à  la  plus  grande  gloire  de  l'indivisible  Trinité  dont 
le  nom  soit  célébré  dans  tous  les  siècles  des  siècles. 
Ainsi  soit-il. 


(i^  Guyard  on  Gui  ôe  Laon  ,  mort  en  1247.  (Voyez  le  tome  \  llf , 
pages  4^7  et  4'39- 


î»86  ANNALES 

pultus  est  autem  in  ecclesiâ  qiram  idem  propriis  la- 
boribus  constriixcrat,  assistenle  conventu  saacîuruni 
suaruin  in  Domino  filiarum  populique  promiscui  scxûs 
vencrabili  comitatu,  ad  laudem  etiàm  individuae  Tri- 
nitatis^  cui  est  honor  et  gloria  per  infînita  saecula 
saecnlorum.  Amen. 


CAPITULUM  LXIX. 


Quôil  Jolianna  coniitissu  per  jiapam  Iloitoiium  r  l  cjiieiinlain  le»ali:in 
ac  episropos  tractareferit  ergà  regem  l'ranronim  pro  redemptionc 
Ferrandi. 


Hisforè  tomporibus,  ciiràannum  DominiMCcxviir, 

XIX  et  XX,  et  pluries  per  aiiteà,  Jobanna  comitissa 

HannoniœatqueFlandriae  primo  per  papamllonoriuin, 

deindè  per  quemdam  legatuni  cardinalem  titiili  Saiic- 

tae-Ceciliae ,  postmodùm  per  episcopos  Cameraoensem, 

Tornacensem  et  Morinensem,   apud  Pbibppum    re- 

gem  Francorum  tractari  fecit  pro  redemptione  Fer- 

nandi  mariti  sui;   sed  incassum,  quià  rex  in  suis  car- 

ceribns  ipsum  detineri  gloriabatur.  Deindè,  mortuo 

Pbilippo  rege,  dicta  Jobanna  comitissa  apud  regem 

Ludovicum,  filium  dicti  Pbilippi  régis,  itorùm  per 

papani  Ilonorium,  inediante  cardiiiali  tituli  Sanclaj- 

Ceciliae,  et  iterùm  per  dictes  très  episcopos  Caméra- 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  287 


CHAPITRE  LXIX 


La  comle.^SL'  Jeanne,  par  renlrt-mise  tlu  pape  Honorius  ,  Je  son  le'gat 
et  de  plusieurs  e'vêqiies ,  traite  avec  le  roi  de  France  de  la  rançon 
de  Fernand. 


Vers  ce  lems,  pendant  les  années  1218,  1219,  1220, 
el  antérieurement ,  Jeanne ,  comtesse  de  Flandre  et  de 
Hainaut,  employa  l'intermédiaire  du  pape  Honorius, 
puis  celui  de  son  légat ,  cardinal  du  titre  de  Sainte- 
Cécile  ,  et  enfin  celui  des  évêques  de  Cambrai ,  de 
Tournai  et  de  Térouanne  ,  pour  traiter  avec  Philippe, 
roi  de  France  ,  de  la  rançon  de  Fernand  son  mari  ; 
mais  ce  fut  en  vain ,  car  le  roi  prenait  plaisir  à  le  rete- 
nir en  prison.  Après  la  mort  de  Philippe  ,  la  comtesse 
Jeanne  fit  reprendre  ces  négociations  auprès  du  roi 
Louis  ,  fils  de  Philippe  ,  par  le  pape  Honorius  ,  repré- 
senté par  son  légat  cardinal  du  titre  de  Sainte-Cécile, 
et  encore  une  fois  par  les  évêques  de  Cambrai ,  de 
Térouanne  et  de  Tournai ,  afin  que  son  mari  fût  mis 
en  liberté  ,  moyennant  rançon;  mais  le  roi  Louis  jura 


288  ANNALES 

censem ,  Moriiienscm  et  Tornacenseni  replicari  fecit 
tractatus,  ul ,  assuniptis  thesauris,  (iicluni  dolibcra- 
rct  Fernaiulum;  secl  juravit  quod,  ipso  vivonte,  nun- 
qiiàm  cxpediretur.  Vcrùni  tamen  sub  Luclovico  nii- 
tlùs  tjuàin  subPhiiippo  rege  tractabatur  ;  ssepiîis  sub 
Luclovico  rege  de  ipso  rumores  audiebantur.  His  tein- 
poribus  florebat  in  rcgno  Portngalliaî  vir  sanctus  al- 
que  dévolus,  ordinis  fratrinn   niinorum,   Fernaudus 
iiomiï)e,  qui  et  sanctus  vocatur  nuiic  Antonius;  cu- 
jus  fama  prœdicationis  atque  sanctitatis   per  totani 
christianitatem  convolavit.  C.ujus  famam  dùm  à  ser- 
vientibus  cornes  Fernandus  audivisset,  lœtitiâ  mix- 
t\mque  mœrore  in   laclirymas  resolutus,  pahnas  le- 
tendit  ad  cœlum,  gratiarum  actiones  referens  omni- 
potenti  Deo,  qui  de  patriâ  suâ  nativâ,  depropriâ  civitate 
Ulixbonae,  et  do  propriâ  ecdesiâ  et  fontibus  propriis 
in  quibus  fuerat  baptizatus,  vir  tantae  famae ,  tantae 
auctoritatisatquesanctitatisfuerateducatus.  «O!  »  in- 
quit,  «  infelicitatis  casus  ac  infortunii!  6  iniuidialis 
«félicitas  et  vana  prosperitas  niodernorum!  6  frauda- 
«  trix  cordium  et  ininiica  virlutum,  spes  avida  domi- 
«  nandi'  ô  iratafortuiial  quidagerede  nie  disposuistis, 
«  ut  rnc  in  tantum  conclnderetis  opprobriuni ,    qui 
asum  Portugalliœ  régis  filius  et  tantarum  terrarum 
«  gubernalor  et  haeres,  detcntus  in  vilibus  carceribus 
«ad  meuni  dedccus  seinpiternum?  Et  ilhnn  sanctum 
«  vlnnnFernanduni,  de  conimuni  plcbe  educatuni,  ad 
«tantum  perfectionis,  sanctitatis  et  honoris  gradum 
«  proveheretis  ,  ut  nuM-ito  apud  Doinininn  et  bonnnes 
«  ojus  rcligionis  fania  supur  omnes  Portugallcnsos  et 


DV    HAINAUT.     LIVRE    XX.  289 

que  tant  qu'il  vivrait,  Fernand  resterait  en  prison. 
Cependant  il  était  mieux  traité  par  le  roi  Louis  que  par 
son  prédécesseur  ,  et  souvent  on  recevait  de  ses  nou- 
velles. A  cetle  époque  florissait  dans  le  rovaume  de 
Portugal  un  saint  et  dévot  religieux  de  l'ordre  des 
frères  mineurs,  qu'on  appelait  Fernand  ,  et  qui  est 
aujourd'hui  connu  sous  le  nom  de  saint  Antoine  [tie 
Padoue].  Le  bruit  de  ses  prédications  et  de  sa  sain- 
teté se  répandit  dans  toute  la  chrétienté.  Le  comte 
Fernand  en  ayant  entendu  parler  par  les  gens  qui  le 
servaient,  versa  des  larmes  de  joie  et  de  tristesse  ,  et, 
les  mains  levées  vers  le  ciel ,  rendit  grâce  à  Dieu  d'avoir 
fait  naître  dans  sa  patrie  ,  à  Lisbonne  ,  et  sur  les  fonts 
de  batéme  où  lui  même  avait  été  batisé  ,  un  homme 
d'un  si  grand  nom  et  d'une  vertu  si  éminente.  «  O  dé- 
«  plorabie  sort,  »  s'écria-t-il,  «  ô  néant  des  félicités  hu- 
«  maines  !  Ambition  trompeuse  et  ennemie  de  toute 
«  vertu  !  Fortune  cruelle  !  à  quels  malheurs  m'avez- 
«  vous  réservé?  à  quel  degré  d'opprobre  avez-vous  fait 
«  descendre  le  fils  du  roi  de  Portugal ,  le  maître  ,  l'hé- 
«  ritier  de  tant  de  biens  ,  en  le  laissant  languir  dans 
«d'obscurs  cachots  à  sa  honte  éternelle?  Cependant 
«  vous  avez  fait  sortir  de  la  classe  populaire  ce  saint 
o  homme  Fernand  pour  l'élever  à  une  si  haute  perfec- 
«  lion  ,  à  une  si  éminente  vertu  ,  qu'aujourd'hui  sa 
o  renommée  l'emporte,  auprès  de  Dieu  et  des  hommes 
«de  sa  religion,  sur  celle  des  plus  illustres  perso- 
«  nages  du  Portugal  et  de  l'Espagne.  O  Portugal I  tout 
"  ce  que  Fernand  ,  ton  infant  ,  a  fait  jaillir  sur  toi 
«  d'opprobre  et  d'infamie  ,  le  frère  mineur  Fernand  , 
«ton  illustre  docteur,  t'en  a  dédommagé!  »  Telles 
étaient  les  plaintes  que  lui  arrachaient  queUjuefois 
XIV.  ,9 


ago  ANNALES 

«Hispaiios  Iransceiulcret  et  luceret!  O  Portugallia, 
«(inlcqnid  in  me  Feinando  infante  tuo  opprobrii  et 
«  infamiaî  suscepisti ,  in  Fernando  fratre  minore,  doc- 
te tore  tuo,  recuperasti  !»  Sic  etcnim  saepiiis  lamentis 
et  doloribus  cordis  anxiabatur  innumcris.  Proposait 
tandem  in  corde  suo  ut  supplicari  facerel  domino  régi 
quatenîis  perniilleret  fratres  minores  ad  ipsum  acce- 
dere ,  ad  cerlos  rumores  audiendos  de  dicto  sancto 
])atre  Fernando.   Rex  Ludovicns,  considerans  Fer- 
nandi  comitis  lamentationem  alque  dejectionem,  fra- 
trmnque  simplicitatem  et  devotionem ,  elegi  fecit  qua- 
tuor fratres  inter  cœteros  conventûs  Parisiensis,  qui 
hini  et  bini  omni  die,  horis  certis,  ipsum  visitarent; 
qui   eorum   moribus,    praedicationibus,    servitiis    et 
exeniplis  usquè  adipsius  deliberalionem  in  virtutibus, 
bonis,  et  spiritualibus  nutrimentis   ipsum  confove- 
rent  :  quod  et  factum  est.  Uis  igitur  temporibus  flo- 
ruit  beatus  Cbristi  confessor  Antonius,   qui  antè  in- 
gressum  ordinis  fralruni  minorum  Fernandus  dice- 
batur.  Hic  igitur  floruit  sanctitate  vilaeatque  doctrinae, 
in  provinciis  tàin  llispaniœ  ,  Portugalliœ,  Castellae  , 
quàm  etiàm  ïusciae  et  Apuliae,  et  ferè  per  totam  Ro- 
maniolam  atquc   Lombardiam.   Qui  tandem   Paduœ 
vocatus  à  Domino  spiritum  illîic  Deoreddidit.  Quem, 
crebrescentil)us    miraculis,   Gregorius  papa   nonus, 
acclaniantibus  etiàm  populis  cum  clero  univcrsodic- 
tarum  nationuu),  calalogo  sanctorum  Paduœ  ascripsit. 
Quibus    etiàm     temporibus,    dominus    Alardus    de 
Strepy  miles,  dominus  d'Andregnies,  mutuo  assensu 
Idaeuxoris  suœ,  fundavit  et  dotavit  ecclesiam  fratrum 


DE    IIAINAIJT.     LIVRE    XX.  29 1 

ses  infortunes.  Enfin  il  forma  le  projet  de  clemander 
au  roi  la  permission  de  faire  venir  près  de  lui  des  frères 
mineurs,  afin  qu'ils  pussent  lui  donner  des  nouvelles 
certaines  du  saint  père  Fernand.  Le  roi  Louis  ayant 
éjjard  aux  prières  et  aux  malheurs  de  Fernand,  et  con- 
sidérant la  simplicité  et  la  piété  des  frères  mineurs,  fit 
choisir  dans  tous  les  couvens  de  Paris  quatre  de  ces 
frères ,  qui  venaient  deux  à  deux  le  visiter  chaque  jour 
à  certaines  heures ,  et  qui ,  par  leurs  pieux  entretiens , 
leurs  prédications  et  leurs  exemples,  le  soutinrent  elle 
consolèrent  jusqu'à  la  fin  de  sa  captivité.  Alors  floris- 
sait  le  saint  confesseur  de  Jésus-Christ  Antoine,  qui , 
avant  d'entrer  dans  l'ordre  des  frères  mineurs ,  s'appe- 
laitFernand.  Il  était  célèbre  par  sa  sainteté  et  par  son 
savoir ,  non-seulement  dans  toutes  les  provinces  de 
l'Espagne  ,  du  Portugal  et  de  la  Caslille  ,  mais  dans  la 
Toscane,  dans  la  Pouille  et  dans  presque  toute  la 
Romagne  et  la  Lombardie.  Enfin ,  ayant  été  appelé  par 
le  seigneur  à  Padoue ,  il  y  rendit  son  ame  à  Dieu. 
Après  sa  mort ,  il  opéra  tant  de  miracles  que  le  pape 
Grégoire  IX  le  mit  au  rang  des  saints  à  Padoue  ,  aux 
acclamations  des  peuples  et  du  clergé  de  toutes  les 
nations.  En  ce  tems  là  Alard  de  Strepi ,  chevalier  , 
seigneur  d'Andregnies  ,  avec  le  consentement  d'Ide, 
sa  femme ,  fonda  et  dota  l'église  des  frères  de  la  Tri- 
nité sur  la  montagne  dudit  Andregnies.  Il  l'avait 
d'abord  fondée  dans  les  bois  d'Andregnies  ,  près  de  la 
fontaine  du  Maréchal,  mais  comme  elle  était  trop  éloi- 
gnée ,  il  la  transporta  sur  la  montagsie  d'Andregnies 
en  1220. 


292  ANNALES 

de  Triiiitato  in  monte  dictae  villae  d'Andregnlcs  ;  quani 
((uideni  ecclesiam  priùs  incœpcrat  fundare  in  neniori- 
bus  d'Andregnies,  in  partibus  nemorum,  in  qua  fons 
rlu  Mareschiel  situatur  :  sed  quià  ninns  distabat , 
ideo  transtulil  eani  in  dicto  snonte  d'Andregnies,  anno 
videlicet  Domini  Mccxx(i). 


CAPITULUM  LXX. 

QiiùJ  snncfns  Franciscus  conciliura  fralrum  ordinis  jnxfà  Assiziiini 
convocavit. 


Imperantïbus  mundo,  et  praecipuè  in  Dei  ecclesiâ 
Innocentio  papa  tertio ,  in  Ronianorum  imperio  Ot- 
tone  hujus  noniinis  quarto  ,  et  postmodùm  Fredcrico 
hujus  nominis  secundo  in  eodem  imperio  succedente; 
inFrancorumregnoPliiiipporegeconquisitore,  in  An- 
glorum  regno  Johaniie ,  in  Brabantiâ  Henrico  duce,  in 
Flandria  simul  et  in  Hannonia  comité  Fernando,  conre- 
gnantibus;  fuerant  jàm,  Dei  prœviâ  dispensatione,  fra- 
tres  ordinis  fralrum  minorum  pcr  orbem  uni versuni  de- 
nomiiiati,  disseminati,  aliqui  interSarracenos,  aliqui 
interGraecos  et  Turcos,  aliqui  inter  Christianos;  sic- 
Ci)  Apri''S  ce  chapitre  on  Iroiivc  dans  le  manuscrit  i"i  jien  prrs  uni; 
()aî;t'  laissée  en  blanc;  mais  il  ne  manque  ii(Mi  tlaiish;  IcTitc.  Le  cha- 
pitre rpii  suit  commence  un  anlri;  livre,  le  XXI*",  dans  l'ancienne 
traduction  française. 


i»li    HAINALT.    LIVKi.    XX.  0,C\.) 


CHAPITRE   LXX. 

Saint   François  cmvoqtip  un  cliiipitre   des  frères  de  son  oiJh; 
à  Assise. 


Dans  le  tems  que  le  pape  Innocent  III  gouvernait 
l'église  de  Dieu,  et  sous  les  règnes  d'Othon  IV,  puis 
de  Frédéric  H,  empereur  des  Romains,  de  Philippe-lc- 
Conquérant ,  roi  de  France,  de  Jean,  roi  d'Angleterre, 
de  Henri,  duc  de  Brabant,  et  de  Fernand ,  comte  de 
Flandre  et  de  Hainaut,  les  frères  mineurs  étaient,  par 
la  volonté  de  Dieu,  dispersés  dans  tous  les  pays  de  la 
terre  ;  les  uns  chez  les  Sarrasins  ,  les  Grecs  et  les 
Turcs  ;  les  autres  parmi  les  Chrétiens.  Comme  ils 
étaient  déjà  très-nombreux,  le  frère  François  convo- 
(|ua  pour  la  première  fois  le  chapitre  général  de  l'ordre 
à  Sainte-Marie  de  Portioncule  près  tl'Assise  ,  afin  de 
régler  la  portion  d'obéissance  de  chacun  selon  la  répar- 
tition que  la  divinité  en  avait  faite  sur  cette  terre  de 
misère  ;  et  quoique ,  dans  ces  assemblées ,  on  ne  trouvât 
pas  toutes  les  choses  nécessaires  pour  une  réunion  qui 


y.C)\  f  ANNALES 

(jiu;,prœ(liclorinntcnij)oribus,inulliplicatisjàmfratri- 
bus,  cœjîit  frater  Franciscus  sollicitiùsin  loco  Sanctœ- 
Mai'iae  de  Portiunculâ  jiixtà  Assizium  fratrf:sad  géné- 
rale" capitulumconvocare,  utinfuniculo  distrlhutionis 
(liviiiae  in  tcrrà  paupertatis  cormn  nnicuique  distri- 
biieret  ol)edientiœportionem  ,  ubi,  licèt  omnium  ne- 
cossariorumcsset  penuria,fratrumquemultitudo  ultra 
quinque  millia  conveuirct,  abquando,  divinâ  tandem 
opitulanio  clcinentia,  et  victûs  sulficicntia  supererat, 
et  salus  concomilabatnr  corporea ,  et  spiritualis  ju- 
«unditas  affluobat. 


CAPITULUM  LXXl. 


()ii(iil  diniD  Mc.cxv  primo  apparueriinf  IVatres  minores  in  |)artil)ii? 
Hanni)ni;r. 


PnocESsu  quoque  temporis,  detuncto  Innocent io  m", 
et  sibi  Honorio  in  episcopatu  Romano  succedente; 
anno  suae  intronizationis  ii"  complète;  vivente  sancto 
Francisco,  anno  suaeconversionis  xii",  anno  viii^an- 
tequàm  spiritum  Deo  rcdderet;  anno  videlicet  domi- 
nicae  incarnationisMCCxv°,  velcirciter;  primo  apparue- 
runt  fratres  minores  in  partibus  Hannoniae  in  villa 
Valencenensi;  etfueruutscxin  numcro,laiciquatuoret 
sacerdotesduo,  là  tratre  Pacifico,  primo  Franciaeminis- 
tro,  illùc  dcslinati ,  et  ab  cpiscopo  Attrcbatensi  ,  qui 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    \X.  205 

était  de  plus  de  cinq  mille  personnes  ,  la  clémence  di^ 
vine  permettait  que  les  frères  eussent  toujours  dos 
vivres  eîi  abondance ,  une  santé  parfaite  ,  et  l'esprit 
joyeux. 

Obsfrvation.  Dix  ans  apris  l'institution  de  son  ordre,  c'est-à-'lire 
en  1219,  François  d'Assise  tint  le  fameux  chapitre  j^ene'ral  dit  tles 
JYaltes,  parce  «[ue  les  relif^ieux  qui  y  assistèrent  furent  loges  sous 
des  cabanes  forme'es  avec  des  nattes  dans  la  campagne,  autour  du 
couvent  de  la  Portioncule.  Nous  apprenons  de  saint  Bonaventuro 
et  de  quatre  compagnons  du  saint ,  qu'il  s'y  trouva  cinq  mille  reli- 
gieux^ il  en  était  reste  un  certain  nombre  dans  chaque  couvent. 
(Godescard.  Vie  de  saint  François  d'Assise  ,  le  \  octobre.  ) 


CHAPITRE    LXXl. 


Les  frères  mineurs  paraissent  pour  la  première  fois  dans  le  Hainaut 
en  i2i5. 


Après  la  mort  d'Innocent  III  ,  et  la  seconde  année 
du  règne  de  son  successeur  Honorius  ,  la  douzième  de 
la  conversion  de  saint  François,  et  la  huitième  avant 
sa  mort,  c'est-à-dire  en  1215  ,  ou  environ,  les  frères 
mineurs  parurent  pour  la  première  fois  en  Hainaut , 
dans  la  ville  de  Vaienciennes.  Ils  étaient  six,  quatre 
laïcs  et  deux  prêtres  ,  envoyés  par  le  frère  Pacifuiue  , 
premier  ministre  de  France  ;  et  ils  lurent  reçus  avec 
honneur  et  respect  par  l'évèque  d'Arras  ,  qui  les  avait 
vus  à  la  première  croisade  contre  les  Albigeois.  Le 


0.g6  ANNALES 

liali t's vuleiat iii  cnitosignatione  pcimahâfactâ contra 
Alhigcnscs,  lioiiorificè  et clevolè,  cùiii  decentiâ,  suiit 
suscepli.  Hoiuin  siquideiii  frafrum  diictor  et  rector 
orat  frater  Giiillermus ,  qui  poslmodîitn  fuit  cusios 
priîniis  custodi.T  Sancli-Quintini ,  proùt  tcstatur  epi- 
taj)hiuin  :  vir  uticiue  magna;  sanctitatis  et  religionis. 
Hic  frater  (iuillonnus  jacet  inhumains  in  ccclesiâ 
caiionicorum  Sancli-l'ursei  in  Perona ,  sub  tuniba  la- 
pidta ,  coiicavalà  et  sculpta,  juxtà  tunibain  régis 
Karob  Pii.  Su|)er  vero  tumljam  dicti  fratris  sic  inscri- 
bilurcircunifcrentialiter  :  Chigist  frères  JVillaumes^ 
premier  custode  de  Saint-  Quentin  et  des  parties 
entour^  qui  trespassa  en  l'an  de  t incarnation  IVotrc 
Seigneur  mcc  trente  et  sept.  Recollegit  autem  dictos 
fratres,  ad  cpiscopi  Atrebatensis  mandatum  ,  quidam 
sacerdosJobanncs  Sauvages  nominati)s,decanu.s(;ln'is- 
tianitalis  Airebntensis  ,  Deo  devotus  ,  in  quadam  domo 
quae  diciturMons-Capelloe  lenïporibus  modernis,  juxtà 
Valencenas .  extra  portam  Pissote,  in  parochiâ  Sancti- 
Vedasti.  In  quâ  domo,  secundùm  sancta;  paupertatis 
normam,  in  laborc  mnlto  et  in  paupcrJnte  evangelica 
victitabant,  magis  lachrymariim  imbribns  (juàm  dcli- 
ciarum  panibus  refici  satagentes.  Vacabant  eninj  ibi- 
dem divinis  precibus  incessanler,  menlaliter  potiîis 
<juàm  vocaliler,  studio  intendentes  orationis  devota\ 
Pro  eo  quod  nondùni  ecclesiasticos  libros  habcbant 
in  quibus  posseat  boras  canonicas  decantare,  praeter 
solum  brcviarium  ad  usum  duorum  sacerdotum  reser- 
valum ,  loco  tamen  illorum  librum  crucis  Cbristi 
contiHuatisaspectibusac  uoctibusrcvolvebant,  exem- 


DE    llAliXAUT.    LIVRE    XX.  2()^ 

chef  et  le  conducteur  de  ces  religieux  élail  le  frère 
Guillaume  ,  qui  fut  depuis  premier  custode  de  la  cus- 
todie  de  Saint-Quentin ,  comme  on  le  voit  par  son  épi- 
taphe.  C'était  un  homme  d'une  sainteté  et  d'une  veriu 
éminenles.  Il  est  inhumé  dans  l'église  des  chanoines 
de  Saint-Foursi  de  i 'éronne ,  sous  une  tombe  de  pierre 
creusée  et  sculptée  ,  près  de  celle  du  roi  Charles-le- 
Simple.  Autour  de  ce  tombeau  on  lit  cette  inscription  : 
Chi  gist  frères  TVillaumes  ,  premier  custode  de  SairU- 
Quenlin  et  des  parties  entour ,  qui  trespassa  en  Van  de 
V incarnation  Noire  Seigneur  ncc  trente  et  sept.  Ces  reli- 
gieux furent  recueillis  ,  d'après  l'ordre  île  l'évêque 
d'Arras ,  par  un  pieux  prêtre  nommé  Jean  Sauvage, 
doyen  de  la  chrétienté  d'Arras  ,  dans  une  maison  ap- 
pelée aujourd'hui  le  Mont-de-la-Chapelle,  près  Valen- 
ciennes ,  hors  de  la  porte  Pissotte ,  dans  la  paroisse  de 
Saint- Vaast.  Ils  vécurent  dans  cette  maison  ,  selon  les 
règles  d'une  sainte  pauvreté,  au  milieu  des  travaux  et 
des  privations  évangéliques  ,  plus  occupés  de  verser 
des  larmes  que  de  se  nourrir  du  pain  de  délices.  Ils  se 
livraient  sans  cesse  à  la  prière  ,  plutôt  mentalement 
qu'oralement ,  et  ils  s'adonnaient  tout  entiers  à  cette 
sainte  occupation.  Comme  ils  n'avaient  encore  aucun 
livre  d'église  pour  chanter  les  offices ,  à  l'exception 
d'un  seul  bréviaire  ,  qui  était  à  l'usage  des  deux 
prêtres  ,  ils  y  suppléaient  en  tenant  les  ieux  fixés  jour 
et  nuit  sur  la  croix  de  Jésus-Christ ,  à  l'exemple  et  sui- 
vant les  instructions  de  leur  père  saint  François  ,  qui 
leur  avait  coniinuellemeni  parlé  de  la  croix  de  Notre- 
Seigneur.  Et ,  selon  la  règle  qui  leur  avait  clé  donnée 
par  le  pape  Innocent  et  confirmée  par  Honorius  .  les 
laïcs  disaient  vingt-quatre  Pater  pour  les  matines  ;  cin({ 
à  laudes  ;  sept  à  prime  ,  tierce ,  sextc  et  nonc  ;  douze 


298  ANNALES 

plo  patris  Fraacisci  et  eloquio  cruditi ,  qui  jugitor 
fecerat  eis  de  Cliristi  cruce  sermoncm.  Et  juxtà  regu- 
lam  ab  Innocentio  papa  eis  datam  et  approbatam ,  et 
poslmodîiin  ab  Honorio  confirmatam  ,  laici  dicebant 
viginti  quatuor  Pater  iioster  pro  niatulino  ;  pro  lau- 
dibus  quinque;  pro  prima,  tertiâ ,  sextà,  noiiil,  pro 
quâllbet  istarum  septem  j  pro  vesperis  duodecim  ,  et 
pro  completorio  septem ,  et  orabant  pro  defunctis. 


GAPITULUM  LXXII, 

De  translatione  frafnim  à  Montc-Capell.x  ad  locum  Sancti-Bartho- 
lomaci. 


DocDERAT  enim  eos  frater  Franciscus  orare ,  di- 
ccndo  Pater  noster  et  Adoramus  te,  Christe ^  ad 
omnes  ecclesias  tuas ,  et  benedicùnus  tibi ,  quià  per 
sanctam  criicem  tuam  redemisti  miindum.  Docuerat 
insuper  eosDeum  laudare  in  omnibus  et  ex  omnibus 
creaturis,  bonorare  etiàm  praecipuâ  reverontiâ  omnes 
sacerdoles,  fîdoi  quoque  veritatem  secundùm  quam 
romana  sancta  tenet  ecclesia ,  et  firmiler  crederc  et 
simplicité!'  confiteri.  Servabant  deniquè  patris  man- 
data et  ejus  documenta  per  omnia  ;  et  ad  omnes  eccle- 
sias et  cruces  quas  è  longinquo  viderc  poterant,  juxtà 
dictam  sibi  normain ,  orantes  liuinilitcr  se  prosterne- 


DE    HAINALT.    LIVRE    XX.  299 

à  vêpres  et  sept  à  compiles  ;  et  ils  priaient  pour  les 
trépassés. 


CHAPITRE  LXXII. 


Les  frères  mineurs  sont  transfères  du  Mont-tle-la-Chapelle  à  Saint- 
Rarthëlemi. 


Frère  François  leur  avait  enseigné  ,  en  effet,  à  dire 
dans  leur  prière  :  Noire  Père  et  :  Nous  vous  adorons , 
6  Jésus-Christ  \  dans  toutes  vos  églises  .,  et  nous  vous 
bénissons  parce  que  vous  avez  racheté  le  monde  par  votre 
sainte  passion.  11  leur  avait  appris  surtout  à  louer  Dieu 
sur  toutes  choses  et  dans  toutes  ses  créatures,  à  hono- 
rer particulièrement  tous  les  prêtres,  à  garder  cons- 
tamment et  à  confesser  avec  simplicité  la  véritable 
foi ,  selon  l'église  de  Rome.  Ils  exécutaient  en  tout 
les  ordres  de  leur  père.  Selon  la  règle  qu'il  avait 
établie,  ils  ne  manquaient  jamais  de  se  prosterner 
en  priant  lorsqu'ils  voyaient  de  loin  une  église  ou  une 
croix.  Leurs  paroles,  quoique  simples  ,  n'étaient  point 


50O  ANNALES 

hant.  Erant  autoiii  ooriim  eloquia  ,  licèt  simplifia, 
non  tanien  inania  ncc  risn  cligna  ,  scd  virlutc  Saneti 
Spiriliis  picna;  orant  nuulnlas  cordis  pcnctrantia ,  lit 
in  voliementcm  stuporom  audienics  convcrtcrent . 
Videhantur  auteîn  intnontibus  esse  domines  alteriûs 
sœculi ,  quippèqui  mente  ac  facie  in  cœlum  sempcr 
intenti  omnes  suisùm  trahere  nilebantur.  Tli  siquidem 
tanla  disciplina:  rigiditatecarnem  crucifigehant.  cuni 
viliis  motus  sensuales  tanta  frenabant  modestiœ  lege, 
ut  vix  necessaria  sumerent  sustentationi  naturae:  nam 
cocta  cibaria  sanitatis  tempore  vix  admittebant  et 
raro  ,  admissa  vero  multi  eorum  aut  comniixtione  ci- 
norum  iterùm  faciebanl  amara,  aut  aquei  superinfu- 
sione  liquoris  ulplurimùm  reddebant  insipida.  Nuda 
humus  utsœpiùs  lectus  erat  lassalis  corpulis ,  quando- 
que  cervical  lapis  vcllignum;  vestisquesimplex,rugo- 
sa  ethispida,  proco  quodexperientiâ  certadidiscerant 
hostesduriset asperis  in  fugam  converti,  delicatisau- 
tem  et  moUibus  ad  tentandum  fortiiis  animari.  Eccle- 
siam  deniquè  parochialem  Sancti-Vedastihumiliterac 
devotèfrequentabant ,  et  cùm  eorum  aliqui  viam  uui- 
versaî  carnis  ingrediebantur,  in  eâdem  dicta  ecclesiâ 
tumulabantur.Paucispostmodùmevolutistcmporibus, 
annovidelicetDominiMCCXix  ,  populus  fervore  devo- 
tionisergîidictosfratresnimiimisucccnsuSjCernensloci 
frali'um  ineptitudinem  niultipliceni ,  in  loco  saniori  el 
aptiori,  non  multùni  remotè  ab  eis,  eleemosynis  com 
niunibusprocuratorespauperumconventulumconstru- 
xerunl ,  el  in  honore  saneti  Bartholomœi ,  qui  omniaus- 
quèad  pellem'propterChristunulcreliqucrat,  necnon  in 


DE    IIAINAUT.     LIVIIE    XX.  OO I 

vaines  ni  dignes  de  moquerie  ,  car  elles  étaient  inspi- 
rées par  le  Saint-Esprit;  elles  pénétraient  au  fond  des 
âmes ,  et  on  éprouvait  une  admiration  mêlée  de  surprise 
en  les  écoutant.  On  eût  dit  que  ces  hommes  étaient 
d'un  autre  siècle  ,  tant  leur  esprit  et  leurs  ieux  étaient 
fixés  constamment  vers  les  choses  du  ciel.  Telle  était 
leur  ardeur  à  mortifier  leur  chair  et  à  réprimer  par 
la  modestie  les  mouvemens  sensuels  ,  qu'ils  pre- 
naient à  peine  la  nourriture  nécessaire  à  leur  exis- 
tence. A  moins  qu'ils  ne  tussent  malades,  Ils  nefesaient 
presque  jamais  usage  d'alimens  cuits,  ou,  lorsqu'ils 
en  prenaient ,  ils  y  mêlaient  des  cendres  pour  en  rendre 
le  goût  désagréable  ,  ou  de  l'eau  pour  les  rendre  insi- 
pides. La  terre  nue  servait  souvent  de  lit  à  leurs  corps 
fatigués  ;  ils  reposaient  leur  tête  sur  une  pierre  ou  sur 
un  morceau  de  bois  ,  et  n'avaient  qu'un  habit  simple 
et  grossier ,  parce  qu'ils  savaient  par  expérience  qu'une 
vie  austère  et  dure  éloigne  l'ennemi  du  genre  humain, 
tandis  que  le  luxe  et  la  mollesse  nous  exposent  à  ses 
tentations.  Ils  fréquentaient  pieusement  l'église  parois- 
siale de  Saint-Vaast ,  et  lorsque  l'un  d'entr'eux  venait 
à  mourir,  on  l'enterrait  dans  cette  église.  Peu  de  tems 
après,  en  1219  ,  le  peuple,  qui  était  animé  d'une  dévo- 
tion fervente  envers  les  frères  mineurs,  voyant  tous  les 
inconvéniens  du  lieu  qu'ils  habitaient  ,  en  choisit  un 
autre  plus  sain  et  plus  convenable  ,  non  loin  de  là  ,  et 
les  pourvoyeurs  des  pauvres,  avec  les  aumônes  qu'ils 
recueillirent,  construisirent  un  petit  couvent  qu'ils 
dédièrent  à  saint  Barthélemi,  qui  donna  tout,  jusqu'à 
sa  peau,  pour  Jésus-Christ,  etàsainleMarie-Madelène, 
qui  mérita  par  ses  larmes  et  sa  pénitence  le  pardon  de 
Notre  Seigneur.  Ensuite ,  avec  le  consentement  des 
évêques  de  Cambrai  et  d'Arras,  et  du  patron,  le  prieur 


5o2  ANNALES 

honorem  sanctae  Mariae  Magtlalonœ,  quse,  propter 
lacliryinas  et  pœiiitentias,  Ciiristi  gratiam  promerue- 
rat ,  altaie  et  ecclesiain  dedicari  fcceriint.  Postmodùiri 
de  voluntate ,  consilio  pariter  et  assensu  revcreiido- 
ram  episcoporum  Cameracensis  et  Atrebalensis,ncc- 
noQ  et  patroui  prioris  Sancti-Salvii ,  gratiâ  Spiritûs 
Sancll  praeeunle,  ad  prœdictuni  locum,  sancti  videlicet 
Bartholomœi,aniiOMCCxxii°,  sefratresconvenliialiler 
transtulerunt,  ad  fratrum  supplicationein,  prius  de- 
positisetdestructisaliquibus  aedifîciis  ruinosis.Manse- 
rant  autein  in  prœdicto  loco,  qui  nunc  dicitur,  Mons- 
Capellœ,  per  septennium,  et  circà  annum  mccxxii  ad 
locum  Sancti-Bartholomœl  fratres  se  transtulerunt. 
Ignoscente  itaquè  apud  nuiltos  virorum  Dei  làm  doc- 
trinaî  simplicis  veritate  quàm  vitae,  cœperunt  ipsoruni 
exemple  viri  quidam  ad  pœnilentiam  animari,  et  eis- 
dem ,  rejeetis  omnibus,  liabitu  vitâque  conjungi. 
Quorum  primusextitit  praedictus  venerandusdominus 
Jobannes  Sauvages,  decanus  cbristianitatis,  qui  eos- 
dem  fratres  in  propriâ  domo  receperat:  nàm  et  domum 
et  locum  et  omnia  quae  videbatur  babere  in  manibus 
gubernatorum  pauperum  derelinquens,  cœtui  siin- 
plicium   fratrum  totaliter  se  submisit. 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  3o3 

de  Saint-Sauge,  et  par  la  permission  duSaint-Esprit,  les 
frères  mineurs  transportèrent  leur  couvent  dans  cette 
église,  nommée  Saint  -  Barthélemi  ,  en  l'an  1222  ; 
après  avoir  démoli ,  à  leur  prière  ,  de  vieux  bâtiraens 
qui  tombaient  en  ruines.  Ils  avaient  habité  pendant 
sept  ans  le  lieu  qu'on  appelle  aujourd'hui  le  Mont-de- 
la-Chapelle ,  et  ce  fut  vers  l'année  1222  qu'ils  allèrent 
s'établii-  à  Saint-Barthéleaii.  La  réputation  de  vertu  et 
de  simplicité  des  frères  mineurs  s'étant  bientôt  ré- 
pandue, plusieurs  personnes  résolurent  de  suivre  leur 
exemple ,  et  de  tout  quitter  pour  adopter  leur  règle  et 
leur  habit.  Le  premier  qui  se  réunit  à  ces  religieux  fut 
le  vénérable  Jean  Sauvage,  doyen  de  la  chrétienté, 
qui  les  avait  reçus  chez  lui  :  il  abandonna  sa  maison ,  et 
tout  ce  qu'il  possédait  aux  gouverneurs  des  pauvres, 
et  se  soumit  entièrement  à  la  modeste  règle  des  frères 
mineurs. 


5o4  ANNALES 


(]APITULUM   LXXIIl 


Qnùil  in  codein  loco  uliqui  nattas,  alii  spoitas,  alii  panoos,  et 
aliqui  iibros  componebnnt. 


CcœpiT  et  hoc  Christi  vinea  germinarc  germen 
ofloris  Domini ,  et,  productis  ex  se  lloribus  suavitatis 
lionorisqiie  et  honcstatis ,  uberes  fructus  afferre  :  iihni 
exeinplaritatis  ipsorun»  fervore  succensl  quampliirimi 
secunclîim  formam  à  fratre  Francisco  acceptani  novis 
se  pœnltentiœ  legibus  vinciebant ,  et  vinculis  obe- 
flientiae  paupertatis  et  castimoniae  se  voluntariè  sub- 
mittebant.  Faciebat  quoque  sancta  paupertas,  quam 
solam  (leferebant  pro  sumptibus ,  ipsos  ad  omnem 
obedientiain  promptes,  robustos  atl  laborem  et  ail 
itinera  expeditos;  et  quià  nihil  terreni  habobant^ 
niliil  pos.sidebant,  nihil  nisi  Deum  amabant,  nihilque 
timebant  amittere:  securi  erant  ubique,  nuHo  pavore 
susponsi ,  nullà  cura  distracti ,  tanquàm  qui  absque 
mentis  turbatione  vivebant,  et  sine  soUicitudine  (hem 
crastinum  et  hospitium  serotinum  exspectabant.  MuUa 
quidem  eis  in  diversis  partibus  patriœ  inferebantur 
convitia  tanquàm  personis  abjectis,  despicabilibus  et 
ignotis;  vorùm  amor  evangelii  C.hrisli  adeo  ipsos  pa- 
tientes effecerat ,  nt  qunererent  poliîis  ibi  esse  tibi  per- 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  5o5 


CHAPITRE  LXXIII. 


Ils  s'occupent ,  les  uns  à  faire  d;s  nattes ,  des  paniers ,  ou  de  la 
toile,  les  autres  à  composer  des  livres. 


La  vigne  de  Jésus-Christ  commençait  donc  à  se  pro- 
pager, et  les  fleurs  de  vertu  et  de  piété  qu'ellcavait 
produites  donnaient  déjà  des  fruits  abondans.  En  effet, 
une  foule  de  fidèles,  entraînés  par  l'exemple  des  frères 
mineurs  ,  adoptaient ,  pour  se  livrer  à  la  pénitence, 
la  règle  établie  par  saint  François  ,  et  se  soumettaient 
volontairement  au  joug  de  l'obéissance ,  de  la  pauvreté 
et  de  la  chasteté.  Cette  sainte  pauvreté  ,  seul  bien  qu'ils 
apportassent,  les  rendait  plus  disposés  à  l'obéissance , 
plus  durs  au  travail  et  à  la  fatigue  des  longs  vovages  ; 
comme  ils  ne  possédaient  rien  sur  la  terre  ,  ils  n'ai- 
maient que  Dieu  seul,  et  n'ayant  rien  à  perdre,  ils 
étaient  en  sûreté  partout ,  sans  qu'aucune  crainte  vint 
les  troubler,  sans  qu'aucun  soin  pût  les  distraire,  et 
toujours  exemts  d'inquiétude,  iis  attendaient  avec 
calme  le  gîte  du  soir  et  la  journée  du  lendemain.  Il  leur 
arrivait  bien  d'être  traités  souvent,  dans  le  pays, 
comme  des  gens  inconnus  ou  de  peu  de  considération  ; 
mais  leur  attachement  à  l'évangile  de  Jésus-Christ  les 
avait  rendus  si  patiens  ,  qu'ils  aimaient  mieux  souffrir 
la  persécution  que  de  rechercher  la  gloire  du  monde 
XIV.  20 


ÔOÔ  ANNALES 

secutionem  palerentur  in  corpore,  qujjm  ubi ,  cog- 
iiitâ  sanctitale  ipsoiimi.  inundano  possciit  glorlari 
favore.  Ipsa  quoque  reruin  penuiia  superabundans 
eis  videbatur  ubertas,  el  ulplurimùni  de  laboribus 
manuum  victitabant.  Porro  aliqui  nattas  compone- 
bant,  aliqui  sportas  et  cophinos  complicabant,  aliqui 
pannos  consuebant ,  aliqui  libros  conscribebant  et 
ligabant;  reHqui  vero  divinis  oralionibus  vacabant, 
et  sic  laborantes  fideliter  et  devotè ,  otium  excludentes, 
quod  videbatur  eis  aniinae  ininiicum  ,  spiritum  devo- 
tionis  confovebant. 


CAPITULUM  LXXIV. 


Oiiôtl  domina  Johanna  misit.  giilH;rnatorcm  smim  Valcnccnas,  t-l 
iH<*,  videns  fratres,  vcluit  dare  )>nc(iniam,  sed  nolnertint. 


■•.(■■ 

,  PtOST  annos  aptein  aliquotos  à  translatione  prima- 
ria  fratrum,  diim  adhùc  nioram  trahirent  ia  conventu 
Sancti-Bartbolomaei ,  accidit  ut  Jolianna  Flandriae  ac 
Hannoniae  comitissa  suum  niitteret  gubernatorcni , 
dominuin  videlicet  de  Materne,  militeni  notabilem; 
ad  villam  suam  Valencenensem  pro  negotiis  patriarum 
ac  villae  expediendis.  Conligit  una  dierum  ut  dictus 
gubernator,  dùm  cuin  muitis  prospiceret  operarios, 
ceinentarios,  architeclores  et  cœteros  qui  fundamenta 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  Sot 

en  fcsant  connaiire  leur  sainteté.  La  privation  était 
devenue  pour  eux  une  jouissance,  et  la  plupart  viveient 
du  travail  de  leurs  mains.  Les  uns  fesaient  des  nattes  , 
des  paniers  ou  des  corbeilles,  d'autres  de  la  toile; 
quelques-uns  écrivaient  ou  reliaient  des  livres,  tandis 
que  le  reste  de  la  communauté  se  livrait  à  la  prière;  ainsi 
par  ces  pieux  travaux,  ils  évitaient  l'oisiveté  qu'ils 
regardaient  comme  l'ennemie  de  l'ame  ,  et  entrete- 
naient l'esprit  de  religion. 


CHAPITRE  LXXIV. 


La  comtesse  Jeanne  envoie  à  Valenciennes  son  gouverneur,  qui 
offre  de  l'argent  aux  frères  mineurs ,  mais  ils  le  refusent. 


Quelques  années  après  la  première  translation  des 
frères  mineurs  ,  et  lorsqu'ils  étaient  encore  dans  le 
couvent  de  Saint-Barthélerai ,  Jeanne,  comtesse  de 
Flandre  et  de  Hainaut ,  envoya  à  Valenciennes  son 
gouverneur,  le  seigneur  de  Materne,  puissant  cheva- 
lier ,  pour  y  traiter  les  affaires  du  pays  et  de  la  ville. 
Un  jour  que  ce  gouverneur  ,  accompagné  de  plusieurs 
personnes,  regardait  les  ouvriers,  maçons  et  archi- 
tectes ,  qui  étaient  occupés  à  poser  les  fondemens 
du  béfroi,  au  coin  du  marché  de  la  ville  de  Valen- 


3f)8  ANNALES 

hclloforii  in  cono  fori  diclae  villae  Valenccnensls  jace- 
bant  ;  prospexit  ex  adverso  quemtlam  de  fratribus 
niinoribus  conventûs  Sancti-Bartbolomei  humililer 
clcoinusynain  interroganlem  ,  et  à  circunistaiitibus 
pctllt  (juisnam  et  cujus  iiationis  esset  ille  niagnus  et 
robustus  religiosus.  «  Vir,  »  iiiquit  ,  «  utique  vidctur 
«  fortis  et  elegantis  staturœ ,  strcnuus  et  in  gestibus 
<f  malurus,  sed  in  liabitii  truncatus;  vilis  et  deformis 
«  mihi  rnuhùm  apparet.  Advocetiir,  et  denius  sibi 
«  eleeniosynanj.wCùui  autem  per  querndam  nuntialum 
fratri  fuisset  quod  ad  dominum  gubernatoreni  acce- 
deret ,  ipse  humililer  et  devotè  obedivit  mandatis  ; 
sed  ciim  sublevâsset  oculos  in  gubernatorcm ,  et  di- 
iigenter  ipsum  intuitus  fuisset,  frater  faciem  coope- 
rieus  immédiate  sine  pluri  recessit,  dicendo  :  «  Pecu- 
«  nias  aliqiio  modo  non  iccipiam.  »  Et  cùm  pecunia 
fuisset  sibi  pro  eleemosyuâ  transmissa,  velut  pulverem 
vilipendit ,  et ,  quamcitiiis  potuit ,  ad  couventum  pro- 
peravit  ;  et  ad  gardianum  accedens,  concept um  animi 
sui  totaliter  detegens,  consuluit  gardianus  quatenùs 
favoi'em  et  mundaiiam  gloriam  taiiquhin  pestiferum 
vcnenum  non  solùm  prose,  vetùm  etiàm  pro  fratribus 
suis  qui  cuncta  propter  Deum  dereliquerant,  omnino 
subterfugerct ,  et  ad  fratrfs  Sancti-Vincenlii  juxtà 
Altrebatum  (juamcitiùs  properaret.  Quod  et  fecit.  In- 
terea  cœpitgubernator  diversis  cogitationibusagitari, 
et  (le  statu  fratrum  itlorum  et  de  modo  vivendi  eorum 
perquirere,  et  maxime  quisnam  esset  ille  et  cujus 
nominis,  qui  ab  ipso,  demississic  oculis,  rccesserat. 
Affiiit  (jui  (liceret  :  «  Viri  illi  sunt  simpliccs  et  idiotie, 


DE  IIAINAUT.  LIVRE  XX,  ÔOQ 

ciennes ,  il  vit  en  face  do  lui  un  frère  mineur  du  couvotit 
de    Saint  -  Barthélemi  ,  qui   demandait    humblement 
l'aumône,  et  interrogeant  ceux  qui  ientouraieni ,  pour 
savoir  de  quel  pays  était  ce  grand  et  robuste  religieux  : 
«  Cet  homme ,  »  dit-il ,  «  me  paraît  vigoureux  ;  sa  taille 
<(  est  belle,  ses  gestes  sont  graves  et  posés;  mais  ses 
a  vêtemens  bizarres  me  semblent  pauvres  et  grossieis. 
«Appelez-le,    et   fesons-lui  l'aumône,    m    Le   Irère, 
mandé  auprès  du  gouverneur,   obéit  humblement ,  et 
se  rendit  devant  lui  ;  mais,  l'ayant  examiné  attentive- 
ment, il  se  couvrit  le  visage,  et  s'éloigna  aussitôt  en 
disant  :  «Je  n'accepterai  point  d'argent.  »  Et,  comme 
on  voulut  lui  porter  cet  argent,  il  le  repoussa  avec 
mépris  et  se  liâta  de  regagner  son  couvent.  En  arri- 
vant, il  alla  trouver  le  père  gardien  et  lui  confia  son 
projet.  Le  gardien  lui  conseilla  de  fuir  comme  la  peste 
la  faveur  du  monde  ,   non-seulement  pour  lui ,  mais 
pour  tous  ses  frères  qui  avaient  abandonné  tous  leurs 
biens  pour  l'amour  de  Dieu  ,  et  de  se  retirer  au  plus 
tôt  auprès  des  frères  de  Saint-Vincent,   près  d'Arras  ; 
et  le  religieux  suivit  ce  conseil.  Cependant  le  gouver- 
neur, agité  par  mille  pensées  diverses  ,   s'informa  des 
statuts  des  frères  mineurs  et  de  leur  manière  de  vivre, 
et  voulut  savoir  surtout  le  nom  de  ce  religieux  qui 
avait  fui  brusquement  sa  présence  ,  en  détournant  les 
ieux.  Quelqu'un  lui  dit  alors  :  a  Ces  hommes  sont  sim- 
tt  pies  et  idiots  ;  ils  vivent  du  travail  de  leurs  mains  ou 
<i  des  aumônes  qu'on  leur  fait  ;  ils  s'appliquent  à  imi- 
o  1er  les  apôtres,  méprisent  le  monde,  s'ii'.fligent  de 
«continuelles  macérations,   et  servent  Dieu  dans  la 
«  simplicité  de  leur  cœur,  en  suivant  les  principes  de 
«  la  vertu  et  se  livrant ,   selon  leur  pouvoir,  aux  ani- 
a  vres  de  miséricorde.  Quant  au  frère  dont  vous  nous 


5 10  ANNALES 

«  de  labore  manuuin  oorum  et  pnrt'im  eleemosyiiis 
«  parce  et  devotè  viventes,  vitam  apostolicam  sec- 
<f  tantes,  mundum  despicientcs,  corpora  propria  ma- 
«  ecrantes,  moiibus  bonis  adhaerentcs  ,  misericordiae 
«opéra  exsequentes  proùt  possunt,  in  simplicitate 
«  cordis  eoriim  Domino  servientes.  Fratrem  vero  de 
"  qiio  quaeritis  cujus  patriae  aut  nationis,  aut  cujus 
a  vitœ  antè  iiigrcssionem  suîc  religionis  extiterit, 
«ignoramus,  nisi  quià  credimus  esse  nationis  Flan- 
M  driœ,  et  fraler  Johannes  li  Nattiers  à  suis  coiifra- 
«  trihus  appeilatur;  nattas  enim  subtiliter  compo- 
«  nere  consuevit.  Duas  quidem  magnas  cicatrices  et 
o  profundas  vulnerum  habet  in  facie  ,  quarum  una 
«  descendit  à  fronte  per  superciliiim  in  oculum  dex- 
«  tcrum  ;  alia  vero  transversaliter  est  in  fronte.  » 
Quod  audiens  gubernator,  mixtus  stupore  et  extasi, 
lotus  cogitativus  obmutuit  :  recognoscebat  autem 
signa  illa.  Qui  statim  ad  hospitium  suum  properans, 
secrète  misit  pro  dicto  fralre,  ut  ad  suî  prœsentiam 
({uamcitiùs  perveniret.  Responsum  fuit  nuntio  quod 
fraler  quem  petebat  à  conventu  versus  Atlrebatum 
reccsserat.  Haec  audiens  gubernator,  in  cogitationibus 
se  profundans,  decrevit  versus  Attrebatas,  ad  scien» 
dum  quisnam  esset  certitudinaliter  dictus  frater, 
quamciliùs  properare. 


I)E    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  3ll 

«  parlez,  nous  ignorons  quelle  a  été  sa  vie  avant  son 
«  entrée  en  religion  ;  mais  nous  croyons  qu'il  est  Fla- 
«  mand ,  et  les  autres  religieux  l'appellent  frère  Jean 
«  le  Nattier,  parce  qu'il  tresse  fort  adroitement  des 
«  nattes.  Il  porte ,  du  reste ,  sur  le  visage ,  deux  pro- 
«  fondes  cicatrices,  dont  l'une  descend  du  front  à  l'œil 
«  droit  en  passant  sur  le  sourcil ,  et  l'autre  partage 
a  transversalement  le  front.  »  En  écoutant  ce  récit,  le 
gouverneur  fut  frappé  d'étonnement  et  resta  pensif 
sans  prononcer  une  seule  parole ,  car  il  reconnaissait 
les  cicatrices  dont  on  lui  parlait.  Il  se  hâta  de  rentrer 
chez  lui  et  envoya  dire  au  religieux  de  se  rendre  sur- 
le-champ  en  sa  présence.  Mais  on  répondit  à  l'envoyé 
que  le  frère  qu'il,  demandait  avait  quitté  le  couvent 
pour  aller  du  côté  d'Arras.  A  cette  nouvelle,  le  gou- 
verneur, livré  tout  entier  à  sa  pensée,  résolut  de  se 
rendre  sans  délai  aux  environs  d'Arras  pour  savoir 
d'une  manière  positive  quel  était  ce  religieux. 


3l2  ANNALES 


CAPITULUM  LXXV. 


Quôd  gnbernator  ,  vadens  Attrebatnm  ,  fratres  allocutus  est ,  et 
reperit  unum  esse  Judocum  ,  avuDCulum  suum. 


In  crastinum  super  equos  ascendens,  cum  comî- 
tivâ  consuetâ  versus  Attrebatum  properans,  inter 
Duacuin  et  Attrebatum  reperit  dicfum  fratrem  cum 
socio,  nudis  pedibus,  in  habitu  ordinis  hispido  et 
deformi  incedentem.  Quibus  ait  :  «  Valete,  fratres.  » 
Et  respondcntibus  :  «  Pax  Domiiii  sit  semper  vobis- 
cum,  »  incœpit  eos  alloqui  de  diversis,  acsi  de  nullo 
curare  videretur;  sed  fratrem  dictum  sollicitissimè 
considerans,  judicavit  fore  verum  quod  perpriùs  opi- 
iiabalur.  Tuiic  gubornator  clàm  de  equo  prosiliens, 
ad  partem  dediixit  fratrem,  dicens  :  «Domine  Ju- 
te doce,  vos  cstis  avunculus  meus,  fralcr  patris  mei. 
«  Adhîicvivit  domina  Elizabetb,sororvestra,et  ambo 
«  filii  veslri  milites  effecti  sunt.  Et  quâ  conscientiâ 
M  mandavcrant  domini  socii  vestri  mortem  veslram 
anobis,  et  vestram  remisei-ant  loricam,  quae  fucrat 
o  avi  vestri  ?  Et  eccè  adbùc  supervivitis  !  »  Excusabat 
autem  dicLus  frater  se  ipsum,  dicens  :  «  Nescio  quid 
«  dicitis;  non  sum  ille  de  quo  iiitenditis.  »  Et,  profit 
polcrat,  tristis  et  amanis  corde,  de  casii  {[uo  sibi  vi- 


DE    HAINAUT.    LIVRE   XX.  0 1 .0 


CHAPITRE  LXXV. 


Le  gouverneur  étant  allé  à  Arras,  s'entretient  avec  les  frères,  et 
reconnaît  parmi  eux  Josse  (i),  son  oncle. 


Le  lendemain ,  il  monta  à  cheval  avec  sa  suite ,  et 
se  dirigeant  du  côté  d'Arras ,  il  rencontra,  entre 
Douai  et  Arras  ,  ce  frère  accompagné  d'un  autre  reli- 
gieux ,  marchant  pies  nus  et  couvert  de  l'habit  gros- 
sier et  informe  de  son  ordre.  «  Bonjour,  frères  ,  »  leur 
dit-il  en  les  abordant:  et  sur  leur  réponse,  o  que  la 
«  paix  du  Seigneur  soit  toujours  avec  vous  ,  »  il  se  mit 
à  leur  parler  de  choses  indifférentes  ,  sans  rien  laisser 
paraître  de  son  dessein  ,  et,  pendant  qu'il  parlait,  il 
considérait  attentivement  le  religieux.  Lorsqu'il  se  fut 
assuré  qu'il  ne  s'était  pas  trompé  dans  ses  conjectures, 
il  sauta  à  bas  de  son  cheval ,  s'approcha  du  frère  et 
lui  dit  :  «  Seigneur  Josse  ,  vous  êtes  mon  oncle ,  le 
tf  frère  de  mon  père.  Élizabeih,  votre  sœur,  vit  en- 
«  core,  et  vos  deux  fils  ont  été  faits  chevaliers.  Vos 
«  compagnons  d'armes  nous  avaient  annoncé  votre 
«  mort  en  nous  envoyant  votre  armure  qui  était  celle 
«  de  votre  aïeul  ;  et  vous  êtes  vivant  !  •>  Le  religieux 
se  défendait  en  disant  :  «  .Te  ne  sais  ce  que  vous  voulez 
«  dire,  je  ne  suis  pas  celui  dont  vous  parlez,  »  et  dans 

^j)  Mcssire  Josse  de  Macrene,  dans  l'ancienne  traduction  rpcul- 


3l4  ANNALES 

débat  imminero,  quantum  poterat,  declinabat.  Mol- 
lis excusationibus,  verbis.  gestibus,  signis  et  factis 
praelibatis,  tandem  perpendens  frater  htmiilis  quod 
se  ampHîis  celare  non  poterat,  manum  militis  acci- 
piens  [ait]  :  «  Jurejurando  mibi  jurabitis  quod  nulli 
«  vivent!  revclabis  quae  reperistis  aut  referam,  nisi 
«  priùs  de  meâ  processerit  voluntalo;  et  ego  vobis 
«  soli  detcgam  quis  ego  suni,  et  quae  fuit  causa  meae 
«  conversionis  ad  hune  liumilem  statum.  »  Cui  jura- 
vit  miles,  et  invitus  frater  dixit  :  «  Eccè,  »  inquit,  «  sum 
«  Judocus,  avunculus  vesler.  Recessimus,  proùt  nos- 
«  tis,  cum  Balduino  Flandriœ  et  Hannoniae  [comité] 
«in  crucesignatione  generali  ultimatè  celebratâ,  et 
«  applicuimus  Venetiis;  et  dùm  ibidem  nos  omnes 
«  moram  tralieremus  diuturniorem  volito ,  fuimus 
«  xxviFi  milites  concordes,  ità  quod  fide  prœstitâ  ju- 
«  ravimns  quod  nos  mutuo  usquè  ad  mortem  simul 
«  adinvicem  sine  separatione  astaremus;  quod  et  us- 
«  que  nunc  pactum,  Deo  duce,  tenuimus ,  et,  gratiâ 
«  Spirilûs  Sancti  praeeunte,  persevcrabimus.  A  Vê- 
te netiis  cum  dicto  Balduino  mare  transmeavimus  in 
«  captioiic  civitalis  Constantinopolitanae;  et  in  spolio- 
«  rum  divisione  cum  eo  fuimus,  in  ejus  electione  in 
«  imperalorem  ,  et  in  ejus  confirmatione  et  corona- 
a  tione,  et  in  omnibus  solemnitatibus  suis  ;  et  omni- 
«  bus  bellis,  et  specialiter  in  omni  strage  finali  contra 
«  Comanos  et  Blactas  antè  Andrinopollm,  in  quâ 
«  captus  et  interemptus  fuit  dictus  Balduinus,  dimi- 
«  cavimus.  Nos  autem ,  sicut  Domino  piacuit,  cum 
«  paucis  mortem  evasimus,  et   cum  Henrico  et  aliis 


DE    HAINAUT      LIVRE    XX.  3l5 

l'amertume  de  son  cœur  il  s'efforçait  de  se  soustraire 
à  ce  qui  allait  lui  arriver.  Mais  après  avoir  tenté  par 
ses  discours  et  par  ses  gestes  ,  de  s'excuser,  il  vit  bien 
qu'il  ne  pouvait  demeurer  plus  long-tems  inconnu  ,  et 
prenant  la  main  du  chevalier,  il  lui  dit  :  «  Jurez-moi 
«  que  vous  ne  révélerez  à  nulle  personne  vivante,  si  ce 
«  n'est  avec  mon  consentement,  ce  que  vous  savez  ou 
o  ce  que  je  pourrai  vous  apprendre,  et  je  vais  confier  à 
«  vous  seul  qui  je  suis  et  pourquoi  j'ai  revêtu  l'humble 
«  habit  que  vous  voyez.  »  Le  chevalier  fit  ce  serment, 
et  le  relijîieux  continua  ainsi ,  bien  à  regret  :  «  Je  suis 
CI  en  effet  Josse ,  votre  oncle.  Nous  partîmes,  comme 
«  vous  le  savez,  avec  Baudouin,  comte  de  Flandre  et 
«  de  Hainaut,  pour  la  dernière  croisade  ,  et  nous  nous 
c  rendîmes  à  Venise.  Pendant  le  long  séjour  que  nous 
«  fûmes   forcés   d'y   faire  ,    nous   nous   réunîmes  au 
«  nombre  de  vingt-huit  chevaliers  ,  tous  animés  d'un 
«  même  sentiment ,  en  jurant  de  nous  assister  mutuel- 
«  lement  et  ile  ne  nous  séparer  qu'à  la  mort.  Ce  ser- 
o  ment ,  nous  l'avons  tenu  fidèlement  jusqu'à  ce  jour, 
oet,  s'il  plaît  à  Dieu,  nous  n'v  manquerons  jamais. 
«De  Venise,  nous  nous  embarquâmes  avec  Baudouin 
«  pour  aller   conquérir  Constantinople.  Nous  étions 
«  avec  lui  au  partage  des  dépouilles,  à  son  élection  à 
«  l'Empire  ,  à  sa  confirmation  ,  à  son  couronnement. 
"  Si  nous   avons  partagé  ses  honneurs  ,   nous  étions 
n  aussi  ses  compagnons    dans  les  combats  ,   et  nous 
<  avons  pris  part  à  cette  dernière  et  sanglante  bataille 
«  qu'il  livra  aux    Cumans   et   aux    Blactes  devant  An- 
«  drinople ,  et  dans  laquelle  il  fut  pris  et  tué.   Pour 
<<  nous,  nous  parvînmes,  par  la  volonté  de  Dieu,  à 

étic  fauilrait-il   Materne  ,   nom    donné  précédemment  au  f;ouvei- 
neiir  dans  If  texte. 


JlT)  ANNAIES 

«  sociis  nostris  Constantinopolim  infrà  paucos  dies 
«pervenimus,  ubi  dictus  Henricus  in  imj)eratorem 
a  Constantinopolitanum ,  loco  Balduini  jàm  defuncti , 
«  est  coronatus,  et  per  plura  tempora  ,  sicut  Deus  no- 
te vit ,  in  maximis  periculis  cum  dicto  Henrico  impc- 
«  ratore  permansimus. 


CAPITULUM   LXXVI. 


Quùd  fratcr  Judociis  retulit  gubernaturi  quœ  accidcrant ,  cl  nonii- 
navii  pliircs  nobiles  'Hii  eoriim  liahitum  lasunipsuranl. 


«Tandem,  plurlbus  revolutis  annis,  rcx  Portu- 
«  galliae,  volens  regnum  Marrochiorum  invadere,  fe- 
«  cit  acies  Christianorum  graves  convocari,  in  quibus 
«  nos,  ob  roverentiam  Dei  et  Mahaldis  reginae,  quon- 
adàin  Flandriae  comitissaî,  quae  fuerat  soror  régis 
<f  Portugal liœ,  praesentes  inlerfuimus.  Ciim  autem 
«  regnum  Marrochiorum  cum  innumerabili  populo 
«Christianorum  intrâssemus,  magnam  quantitatem 
«  fratium  ordinis  istius  reperimus  ibidem  ,  qui  fidem 
«  Christi  verbo  pariter  et  exemplo  nobis  Cliristianis, 
«  Sarracenis  vero  vcrbis  et  signis  ac  miracuHs  mani- 
«  festissimis,  praedicabant.  Horum  vidimus  plures 
«  pro  Christi  nomine  vohintaric'  martyrizari ,  qui 
t<  maximum  fidei  uostiœ  (undainentum  nobis  et  om- 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  017 

a  échapper  en  petit  nombre  à  la  mort ,  et  quelques 
«  jours  après  ,  nous  arrivâmes,  avec  Henri  et  nos  au- 
«  très  compagnons ,  à  Constantinople  où  Henri  fut  élu 
«  et  couronné  empereur  à  la  place  de  Baudouin.  Nous 
«  y  restâmes  pendant  assez  long-tems,  et  Dieu  connaît 
ft  les  dangers  auxquels  nous  y  fûmes  exposés  avec  l'em- 
«  pereur  Henri. 


CHAPITRE  LXXVl. 


FriTo  Jossc  raconte  au  gouverneur  ce  qui  lui  est  arrive- ,  et  nomme 
])liisieuis  nobles  chevaliers  qui  avaient  pris  l'habit  tle  l'ordre. 


«  E>'Fi>  ,  quelques  années  après,  le  roi  de  Portugal 
«voulant  envahir  le  royaume  de  3Iaroc ,  convoqua 
a  une  nombreuse  armée  de  Chrétiens,  dont  nous  fîmes 
«  partie  h  cause  de  nos  devoirs  envers  Dieu  et  envers 
«la  reine  3Iathilde ,  jadis  comtesse  de  Flandre,  qui 
«  était  sœur  du  roi  de  Portugal.  Étant  entrés  dans  le 
«  royaume  de  Maroc  avec  une  multitude  innombrable 
«  de  fiilèles  ,  nous  y  trouvâmes  beaucoup  de  religieux 
«de  cet  ordre,  qui  prêchaient  la  foi,  à  nous  Chré- 
«  tiens,  par  la  parole  et  par  l'exemple ,  et  aux  Sarra- 
«  zins  ,  par  des  prédications  et  des  miracles  éclatans. 
«  Nous  en  vîmes  plusieurs  recevoir  le  martire  pour 
«  Jésus-Christ ,  affermissant  ainsi  notre  foi  et  celle  de 
«  tous  les  Chrétiens  qui  se  trouvaient  dans  ce  pays, 
«  par  le  plus  éclatant  de  tous  les  témoignages.  Il  y  en 
«  eut  quelques-uns  qui  furent  faits  prisonniers  par  le 


3t8  annales 

«  nibus  ibidem  existentibus  Christianis  praestiteruiit. 
«  Inter  quos  fuerunt  à  rege  Marrochiorum ,  proùt 
«  acies  Cbristianorum  fîde  certâ  comperit,  capti- 
«  vati.  Quod  audiens  Petrus  infans  ,  primogenitns  re- 
«  gis  Portugalliae,  totiûs  aciei  Cbristianorum  princi- 
w  palis  dux  et  rector,  gemendo  eis  ïnultîim  condoluit; 
«  et  cupiens  eos  libertati  Cbristianorum  restituera,  si 
«  posset,  voluit  XVI  notabiles  Sarracenos,  quos  apud 
«  se  captivos  tenebat,  reddere  loco  fratrum,  sed  ob- 
«  tinere  non  valuit.  Undè  rox  Marrocbiorum  dictos 
«  fratres  cruenlissimè  martyrizavit.  In  quorum  mar- 
«  tvrio  tôt  et  tanta  claruerunt  miracula,  quod  nos 
«  omnes  amore  cbristianœ  fîdei  et  fratrum  constanliâ, 
((  visis  et  auditis  miracuHs  tàm  manifestîs ,  cum  dictis 
«  fratribus  martyrizari  optabamus.  Erant  nobis  quo- 
«  tidiè  gemitus,  quotidlè  lachrymas,  singultus  et  sus- 
ce  piria ,  cùm  fratrum  innocentum  mortem  tàm  cru- 
«  delem  pro  fide  Christi  sustinuisse  recolebamus. 
«  Tandem  recoluit  dictus  Petrus  infans  quod,  si  ad 
«  propria,  vitâ  comité,  repatriare  posset,  religionem 
«  fratrum  illorum  subintrarct.  Dùm  lamen  ad  boc 
«régis,  patris  sui,  consensus  concurreret  et  volun- 
«  tas,  nos  vero  milites  plures ,  et  speciabter  de  ligâ 
«  nostrâ,  sub  ejus  vexillo  coiistituti ,  vovimus  Deo 
«  quod  ipsum  sequeremur,  et  consortio  diclorum 
«  pauperum  fratrum  perpétué  babitu  et  vitâ  jungere- 
«mur.  Dictus  autem  dominus  Petrus  infans  reUquias 
«  illorimi  sanctorum  fratrum  nobiscum  asportare  CU'^ 
«  piens,cum tractatuad regem Marrochiorum misitt|ui 
a  gesta  martyrum  illorum  fidebtor  conscnpserunt,  et 


DE    IIAINALT.    LiVP.E    XX.  ^ig 

«  roi  de  Maroc,  et  l'année  chrétienne  en  fut  instruite 
«  d'une  manière  certaine.    En  apprenant  celte  uou- 
«  veile,  l'infant  Pierre,  fils  aîné  du  roi  de  Portugal, 
«qui  commandait  en  cîief  l'armée  des  Chrétiens,  fut 
«  pénétré  de  douleur,  et,  désirant  rendre  ces  religieux 
•  à  la  liberté,  il  offrit  de  les  échanger  contre  seize  Sar- 
«  razins    de   distinction,  qu'il    retennit   captifs;   mais 
«  celte  offre  fut  rejetée,  et  le  roi  de  Maroc  fît  périr  les 
«  saints  religieux  dans  les  plus  cruels  supplices.  Leur 
«  martire   fut  signalé    par    tant   de   miracles ,   qu'en 
«voyant  des  prodiges  si  manifestes,  opérés  par  l'ar- 
«  dente  piété  et  la  constance  admirable  de  ces  bons 
0  frères,  nous  voulions  tous  recevoir  le  martire  avec 
'(eux.  Chaque  jour,  nous  gémissions,  nous  versions 
«  des  larmes ,  en  songeant  que  ces  hommes  vertueux 
«  avaient  souffert  une  mort  cruelle  pour  la  foi  de  Jésus- 
«  Christ.  L'infant  Pierre  promit  que , si  Dieu  lui  conser- 
a  vaitla  vie,etlui  permettailderevoirsa  patrie,  il  entre- 
«  rait  dans  l'ordre  de  ces  religieux  ;    et   le   roi  son 
«père  ayant  approuvé   celte  résolution,    nous   for- 
«  niâmes  une  réunion  de  chevaliers,  composée  princi- 
«  paiement  de  ceux  de  notre  association,   et  rassem- 
«  blés  sous  l'étendard  du  prince,  nous  fîmes  vœu  de  le 
«suivre  et  d'adopter  comme   lui   l'habit  et  la   règle 
«de  ces  humbles  frères.    L'mfant   Pierre,    désirant 
«  emporter  avec  nous    les  reliques  des  saints   reli- 
«  gieux   morts  pour   la  foi,    traita  avec  le  roi  de  Ma- 
«  roc  pour  envoyer  dans  ses  étals  des  personnes  qui 
«  recueillirent  fidèlement  par  écrit  la  relation  de  leur 
«  martire,  et    nous  apportèrent  leurs  vénérables  re- 
«  liques   qui    furent    transportées    en    Portugal    par 
«  l'infant  et    déposées    dans    la    ville    de    Lisbonne. 
«Nous  fûmes,   par  la  vertu  de  ces  rehques ,  délivrés 


vlso  ANNALES 

«  venerandas  eorum  reliquias  secum  attulerunt.  Ho- 

«  rum  venerandas  reliquias  cùm  dictus  Petrus  infans 

a  à  Marrochio  ad  Portugalliam  in  civitate  Ulixbonâ 

«deferret,  per  ipsorum  mérita  à  gravibus  periculis 

«  fuimus  liberati,  celebremque  eorum  pàssionis  ordi- 

«  neni  ipse  in  propriâ  civitate,  cunctis  audirevolen- 

«  tibus ,  divulgavit.  Paucis  postmodùm  evolutis  tem- 

«  poribus  ab  illo  tune  quo  Uiixbonse  cum  prosperitate 

«  applicueramus,  nos  de  consorte  atque  ligâ  nostrâ 

,  '(  milites  et  scutiferi ,  considérantes  quod  ex  sancto- 

u  rum  fratrum  mcritis  pericula  evaseramus  multipli- 

«  cia ,  concordi  assensu  quod  promiseramus  Deo  in- 

«  simul  replicavimus,  et,  liabitâ  priùs  maturâ  delibe- 

«ratione,  conclusimus  pariter,   nullo    discrepante; 

«  consideratâ  vitae  nostrœ  brevitate,  muudi  penculosi- 

«  tate,  vivenlium  vanitate,  judiciorum  Dci  districtâ 

«  examinatione,  internorum  atrocitate,  mortis  incerti- 

«  tudine  atque  peccatorum  nostrorum  magnitudine; 

«  decrevimus,  inquam,  quod  omnia  quae  in  Marrochio 

«  Deo  promiseramus  opère  adimplercmus.  Quod  et 

M  de  facto  fecimus  :  nàm  prima  vice  nos  xxviii  simul 

<c  in    Ulixbonâ,   in    pauperculo    fratrum    conventu, 

«  non  sine  lachrymarum  imbribus  tàm  régis  Portu- 

K<  gaîliae  quàm  alioruni  nobilium  et  ignobilium  illo- 

«  rum  ibidem  astantium,   armis,  uxoribus,  liberis, 

•((  successioiiibus,    lionoribus    mundanis,    atque   toti 

•«  mundo  et  pompis  ejus  omnino  renuntiavimus;  lo- 

•w  ricas  nostras  uxoribus  quondàm  nostris  et  carnali- 

"«  bus  amicis  tanquàm  mortui  Iransmisimus,  et  hune 

a^uiiiilem  statum,   vilem  et  dcjectum  ,  in  remissio- 


DE    lIAINAtT.     LIVRE    XX.  32  1 

«  de  grands  périls  pendant  le  voyage,  et,  à  notre  ar- 
0  rivée,  le  prince  raconta,  en  présence  de  la  foule 
«empressée,    l'histoire    célèbre  du    martire   de    ces 
«  saints  religieux.  Peu  de  tems   après  notre  heureuse 
«  arrivée  à  Lisbonne,  nous  tous,  chevaliers  et  écuvers, 
0  membres   de   l'association,    considérant    que   nous 
«  avions    échappé   à   de    nombreux    dangers ,    grâce 
«  aux  mérites  de  ces  religieux  ,   et  nous  ressouvenant 
«  de  la  promesse  que  nous  avions  faite  à  Dieu  ,   nous 
«  résolûmes  à  l'unanimité  ,   attendu  la  brièveté  de  la 
«  vie ,  les  périls  du  monde  ,  la  vanité  des  hommes  du 
«siècle,  la  rigueur  des  jugemens  de  Dieu,  les  tour- 
ci  mens    affreux  de  l'enfer,    l'incertitude   de   l'heure 
«  de    la   mort  et   la  grandeur    de  nos  péchés ,    nous 
«résolûmes,   dis-je,   de  nous  acquitter  du  vœu  que 
«nous  avions    fait    dans  le  royaume    de   Maroc,    et 
«  nous   l'accomplîmes  effectivement.  Réunis  tous  les 
«  vingt-huit  à  Lisbonne,   dans  un  petit  couvent  fort 
•<  pauvre  appartenant  aux  frères,  et  en  présence  du 
«  roi  de  Portugal  et  d'une  foule  de  personnes  nobles 
"  ou  non  nobles  qui  versaient  des  larmes,  nous  re- 
«  nonçâmes  à  nos  armes,      nos  femmes,    à  nos  en- 
«  fans  ,  aux  biens,  aux  honneurs  et  à  toutes  les  pom- 
n  pes  du  siècle,  et  après  avoir  renvoyé  nos  armures  à  nos 
«  épouses  et  à  nos  amis  charnels,  comme  étant  désor- 
«  mais  morts  au  monde,  nous  prîmes  cet  humble  et 
«  modeste  habit ,  pour  obtenir  la  rémission  de  nos  pé- 
«  chés,  et  nous  ne  le  quitterons,  s'il  plaît  à  Dieu,  qu'à 
«  la  mort.  » 


XIV.  SI 


022  AiNNALES 

c(  nem  peccatorum  nostroruni,  assumpsinius^  et  in 
«eodem,  Deo  duce,  usquè  ad  niortem  persevera- 
«  bimus.  » 


CAPITULUM  LXXVIl 


De  ilisputationc  intcr  fratrem  Jmiocum  et   giibcrnatorem  super 
eoruni  slatu. 


AuDiENS  haec  gubernalor,  dixit  :  «  Et  qui  fuerunt 
«  illi  infelices  qui  vobiscum  tàm  inexorbitantcm  c! 
«  cxosuni  Vivendi  niodum  vobiscum  sine  discictione, 
a  post  tanta  tormenta  quae  pluribus  annis  inter  Sar- 
«  racenos  sustinueratis,  assumpserunt?  »  Respondit 
frater  :  «Non  dicalis  illos  infelices,  sed  futuros  fore 
«beatos,  quià  ipsi  sunt  qui  contenipserunt  vitam 
(f  muiidi;  et  pervonicnt  ad  praeinia  regni,  quià  lave- 
«  ruiit  atque  lavabunt  slolas  suas  in  sanguine  agni.  » 
Gubernalor  :  a  Si  sciretur  quod  aliquis  miles  aut  vir 
cf  notabibs  bujus  nationis  interfuisset  facto  vestro, 
«  aut  parliceps  vobiscuni  fuisset  in  vostiâ  dejoctione, 
«  patientiùs  tolerarem  iujuriam  quam  fecistis  sau- 
ce guini  nostro,  istum  statum  assumendo,  nec  ad 
«  aniini  parvificationem  aut  niulabilitateni  minime 
«  rcputarem.  »  Et  frater  :  «  Supposito  juramento  mibi 
«  à  vobis  prœstito,  nominabo  socios  quos  in  hâc  sa- 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  7)20 


CHAPITRE  LXXVII. 


Contestation  dn  frère  Josse  avec  le  gouverneur  sur  les  avantages 
de  leur  condition. 


Après  avoir  entendu  ce  récit ,  le  gouverneur  dit  : 
«  Et  quels  sont  les  malheureux  qui  ont  adopté  avec 
«  vous  un  genre  de  vie  si  bizarre  et  si  misérable ,  après 
«  tous  les  maux  que  vous  aviez  soufferts  pendant  tant 
«d'années  chez  les  Sarrazins?»  Le  religieux  lui  ré- 
pondit :  «  Ne  les  appelez  point  malheureux,  mais  plu- 
«  tôt  bienheureux ,  car  ils  ont  méprisé  la  vie  mon- 
«  daine,  et  ils  obtiendront  les  récompenses  célestes, 
«  parce  qu'ils  ont  lavé  et  laveront  leurs  étoles  dans  le 
«  sang  de  l'agneau.  »  «  Si  je  savais  ,  »  reprit  !e  gouver- 
neur, «  que  quelque  chevalier  ou  quelqu 'autre  per- 
«  sonne  notable  de  ce  pays  se  fût  associé  à  votre  des- 
«  sein  et  partageât  votre  humble  condition,  je  suppor- 
«  terais  plus  patiemment  l'injure  que  vous  avez  faite 
M  à  notre  sang  en  prenant  cet  habit,  et  je  n'attribuerais 
'<  plus  cette  résolution  à  la  bassesse  ou  à  la  légèreté  de 
«  vos  sentimens.  »  «  Sous  la  foi  du  serment  que  vous 
«  m'avez  prêté ,  je  vais ,  »  répondit  le  religieux  ,  «  vous 
«  nommer  ceux  qui  se  sont  réunis  à  moi ,  dès  le  corn- 


3'>.4  ANNALES 

«  cra  vocationeab  exordio,  cleo  duce,  siiscepi.  »  Gu- 
bernator  :  «  Sub  tali  semper  omnia  siiscipio  jura- 
«  mento.  »  Et  frater  :  «  Hi  de  natione  istâ  fuerunt 
«  mecum  pro  Christo  vinculis  religionis  sanctœ  vin- 
«  culati  :  et  primo  de  Flandriâ,  Rogcrus  de  Gaures, 
«frater  Rassonis,  Henricus  de  ISigellâ,  Livinus  de 
«  Axellâ,  Winocus  de  Houdescotenis,  Theodericus  de 
«  Dixmude,  Petrus  de  Odenove  et  Johannes  curatus 
«  de  Zoemerghen.  De  partibus  convicinis  fuerunt 
«  Galterus  de  Rosoy,  frater  Roberti;  Joliannes  de 
«Trit,  frater  Rineri  ;  Macbarius  de  Sanctâ-Ma- 
«  nahulde,  Bartbolomœus  frater,  quem  novistis,  de 
«  Betbimiii;  Johannes  d'Aire,  et  Ferricus,  frater  ejus; 
«  Joselinus  de  Baleban,  Galterus  de  Vielis,  Balduinus 
c(  de  Novâ-Villâ,  Guillermus  de  le  Porquerc,  Sigerus 
«  de  Silly,  Joliannes  deHoves,  et  quampkires  abi.  Et 
ffego,  tanqnàm  miner  omnium,  praedictoi  um  mili- 
«  tum  societati  eorum  me  ipsum  adjunxi.  In  conver- 
«  sione  et  habilûs  mutatione  nomina  nostra  mutavi- 
«  mus  in  diclo  conventu  Ubxbonae,  praesenlibus 
«  regibus  Hispaniae,Portuganiœ,  Navarrae,  ac  plurium 
«  nobilium  ibidem  oxistcntium.  »  Gubernator  :  «  Heu  ! 
«  procul  dolcr'  nimirîim  doleo  quôd  de  tàm  solemni 
«  crucesignatione  solîim  ilb  de  confinibus  istis  talibus 
«fuerunt  irretiti  fantasmatibiis,  ut  miHliam  asper- 
«  nerentur,  et  talem  vilem  vivendi  modum  assume- 
«  rent.  »  Ad  quod  frater  :  «  Non  soliim  de  partibus 
«istis  hoc  egerunt,  verîim  etiàm  et  de  abis,  utpotè 
«  de  Anglia,  cornes  de  Norantbone  cum  multis  miH- 
«  tibus;  de  Lombardià,  cornes  Ambrosius  de  Mala- 


OJi    UAINAUT.    LIVRE    XX.  325 

o  mencemeiit,  pour  cette  sainte  vocation.  »  Le  gou- 
verneur lui  ayant  dit  qu'il  se  regardait  comme  tou- 
jours lié  par  son  serment,  le  religieux  continua: 
«  Voici  les  noms  des  chevaliers  de  ce  pays  qui  se  sont 
«  attachés  avec  moi,  pour  Jésus-Christ,  sous  le  joug  de 
«  la  religion.  Ceux  de  Flandre  sont  Roger  de  Gaures  , 
«  frère  de  Piasson  ,  Henri  de  Nigelle ,  Liévin  d'Axelle , 
«  Winoc  d'Hondschotte,  Thierri  de  Dixmude  ,  Pierre 
«  d'Odenove,  et  Jean,  curé  de  Zoemerghen  ;  ceux 
«des  pays  voisins,  Gauthier  de  Rosoi ,  frère  de  Ro- 
«bert;  Jean  de  Trit,  frère  de  Régnier;  Macaire  de 
«  Sainte-Menehould  ;  Barthélemi ,  frère  de  Quenon  de 
«  Béthune  ;  Jean  d'Aire,  et  Ferri ,  son  frère;  Joselin 
«de  Balehan,  Gautier  de  Vièles ,  Baudouin  de  Neu- 
«  ville,  Guillaume  de  la  Porcherie,  Siger  de  Sillii 
«  Jean  de  Hoves,  et  beaucoup  d'autres.  Et  moi,  le  plus 
«humble  d'entr'eux  tous ,  je  me  suis  joint  à  eux.  En 
«  entrant  en  religion  et  en  prenant  l'habit,  nous  avons 
«  changé  nos  noms  dans  le  couvent  de  Lisbonne  ,  en 
o  présence  des  rois  d'Espagne,  de  Portugal,  de  INa- 
«  varre,  et  d'une  foule  de  nobles.  »  Le  gouverneur 
s'écria  :  «  Hélas  f  je  vois  avec  douleur  que  de  toute 
«cette  grande  croisade,  nos  compatriotes  seuls  se 
«  soient  laissé  séduire  par  cette  bizarre  fantaisie  ,  et 
«  aient  renoncé  à  la  chevalerie  pour  adopter  une  si  in- 
«  digne  manière  de  vivre.  »  «  Ceux  de  notre  pays ,  »  ré- 
pondit le  religieux ,  «  ne  prirent  point  seuls  cette  ré- 
«  solution,  il  y  en  eut  beaucoup  d'autres  parmi  les 
«  Anglais ,  comme  le  comte  de  ^orthampton  et  plu- 
«  sieurs  de  ses  chevaliers;  parmi  les  Lombards,  comme 
«  le  comte  Ambroise  de  Malespine  et  beaucoup  de  gens 
«  de  sa  suite,  enfin  parmi  les  seigneurs  d'Aquitaine  , 
«  comme  le   comte   Alfonsc    de   Baïonne  et   d'autre- 


Ôl6  ANNALES 

a  Spinà  fcum  niultis  de  familiâ  ejiis;  de  Aquitanià, 
«  cornes  Alphonsius  de  Baionâ  ^uni  baronibus  pluri- 
«  bus  vilam  quam  assumpsi  noblscum  devovcrunl, 
«  et  jàm  pluribiis  annis  aliqui  eorum  in  Sancto-Bar- 
«  iholomœo  juxtà  Valencenas  in  paupertate  et  humi- 
.'(lilalesubhabituhujusreligionis  Domino  servierunt. 
«  Et  post  paucos  aulem  dies  à  nostiâ  conveisione 
rt  Petrus  infaus  suinptus  à  nobis  derelictos  aliquos 
«  uxoribus  nostris,  reliquos  in  usus  paupeiuni,  dis- 
«  tribui  jussit.  Navigium  deindè  praeparari  feeit  ad 
«  nostram  requaîstam,  et  cuni  nmltis  aliis  fratribus 
a  per  mare  Sclusae  applicuimus;  et  sic  per  orbem  in- 
«  cogniti  dispersi  sumus.  Juxtà  Valentianas  à  principio 
«  venimus  nos  quinque  cum  curato  de  Zoemerghen, 
«et  ibidem  fratres  repcrimus,  qui  nos  in  visccribus 
«  caiitatis  receperunt;  quorum  aliqui  viam  univci'saî 
«  carnis  ingressi,  et  in  ecclesia  Sancti-Gaugerici  sc- 
«pulti,  conquiescunl;  aliqui  etiàm  nobiliorcs  super- 
«  venerunt  sicut  Domino  placuit  ,  cum  quibus 
«(  Christo  militare  in  perpeluum  propono.  w  Guber- 
nator  autem  facta  prœdictorum  non  approbans,  imo 
tristis  et  dolens,  hortabatur  modis  omnibus  quibus 
poterat  et  viis ,  ut  ad  liberos  et  ad  propria  remearel, 
dictum  fratrem  mirabiliter  increpaudo.  Tlaec  conside- 
rans  frater,  dixit:«Dic  niibi,  quœso,  cognate ,  ubi 
«  sunt  nunc  amatores  ssecuii  qui  antè  pauca  tempora 
«  nobiscum  fuerunt  :  nihil  i'emaiisit  ek  ëis,  nisi  cine- 
«  res  et  vernies.  Attende  diligenter  quid  sunt  vel 
K  quid  fuciunt  ;  liomines  fuerunt  sicut  nos;  comede- 
«  ruut,   biberunt,   risei'unt,  duxerunt  in  bonis  dics 


DE    HAINAUT.     LIVRli    XX,  527 

«barons,  qui  embrassèrent  notre  genre  de  vie;  et 
«  quelques-uns  d'entr'eux  vivent,  depuis  plusieurs  an- 
o  nées  ,  à  Saint-Barthélemi,  près  Valenciennes  ,  dans 
«la  pauvreté  et  l'humilité,  et  servent  Dieu  sous  l'habit 
«  de  cet  ordre.  Quelques  jours  après  notre  conversion, 
o  le  roi  de  Portugal  fît  distiibuer  nos  biens  et  tout  ce 
«que  nous  avions  laissé  h  nos  femmes  et  aux  pau- 
«  vres;  ensuite  il  fit  préparer,  à  notre  prière,  un  na- 
o  vire  sur  lequel  nous  nous  embarquâmes  ,  avec  beau- 
«  coup  d'autres  de  nos  frèns,  pour  le  port  de  l'Ecluse. 
«  Ainsi  nous  sommes  aujourd'hui  dispersés  et  inconnus 
«  sur  la  terre.  Nous  allâmes  d'abord,  moi  cinquième, 
ft  avec  le  curé  de  Zoenierghen ,  aux  environs  de  Va- 
«  lenciennes ,  et  nous  y  trouvâmes  des  frères  qui  nous 
«  reçurent  avec  une  parfaite  charité.  Parmi  ces  frères, 
«  plusieurs  ont  cessé  de  vivre  et  reposent  dans  l'église 
«  de  Saint-Géri  ;  mais  les  plus  nobles  d'entr'eux  sont 
«  venus  avec  nous ,  et  je  me  propose  de  passer  avec 
«  eux  ,  s'il  plaît  à  Dieu  ,  le  reste  de  ma  vie.  »  Le  gou- 
verneur n'approuvait  point  tout  cela.  Pénétré  de  tris- 
tesse ,  il  essaya ,  par  tous  les  moyens  possibles ,  de 
déterminer  le  religieux  à  retourner  dans  sa  famille , 
auprès  de  ses  enfans  ;  mais  le  pieux  frère  lui  répondit  : 
«Diles-moi,  je  vous  prie,  mon  neveu,  où  sont  au- 
«jourd'hui  ces  amis  du  siècle  qui  vivaient  naguère 
«  avec  nous  :  il  n'est  rien  resté  d'eux  que  de  la  cendre 
«  et  des  vers.  Réfléchissez  à  ce  qu'ils  furent  et  à  ce 
«  qu'ils  sont.  C'étaient  des  hommes  comme  nous  ;  ils 
«burent,  mangèrent,  se  réjouirent,  passèrent  leurs 
«jours  dans  les  plaisirs,  et  maintenant  ils  sont  dans 
«  l'enfer.  A  quoi  leur  ont  servi  cette  vaine  gloire ,  ces 
«  courtes  joies ,  leur  puissance  sur  les  autres  hommes, 
«  leurs  voluptés  charnelles,  leurs  trompeuses  richesses, 


J'jS  annabes 

«  suos,  et  in  puncto  ad  inferna  doscenderunt.  Quid, 
«qnaeso,  profuit  illis  inanis  gloria,  brcvis  laetitia, 
«  mundi  potenlia,  carnis  voluptas,  falsae  diviliœ, 
«  magna  faniilia  et  mala  concupiscentia  ?  Ubi  risus  , 
(c  ubi  jocus,  ubi  jaclantia,  ubi  arrogantia?  De  tanta 
«  laetitia  quanta  tristitia  !  Post  tanlam  voluplateni  tàm 
tf  gravis  miseria  !  De  illâ  exultatione  ceciderunt  in 
«  raagnam  ruinam.  Quicquid  illis  accidcril  tibi  et 
«  milii  acciderc  potcst,  qui.î  bomines  sumus  de  hunio, 
«  limus  de  liino;  de  terra  sumus,  in  terra  vivimus  et 
«in  terram  revertemur,  quando  veniet  dies  ultima, 
«  quae  subito  venit,  et  forsitan  bodie  erit.  Certum  est 
«  quoniàm  moriemini,  sed  incertum  quando  aut  qua- 
rt liter  aut  ubi,  quoniàm  mors  nos  ubique  exspeclat. 
«Nosquoque,  si  sapientcs  fuerinius,  ubique  ipsam 
«  securi  cxspectabimus.  Ego  auleni  super  maria,  in- 
«  ter  Turcos,  Clraecos  et  Sarracenos,  ipsam  mortcm 
«proCbristi  nomine  jàm  à  triginta  annis  quaesivi, 
«  sed,  quià  tali  morte  dignus  non  eram  propter  infi- 
«  nita  scelera  mea,  nunc  latltans  in  bac  paupei'riniii 
«  rcligione,  dédie  in  diem ipsam exspcctabomortem.  » 
Hœc  gubernator  lacbrymando  audita  corde  rcvol- 
vens,  post  pacis  oscula  et  sponsionis  prœfatae  reno- 
vationem,  avuneulo  valcfaciens,  equos  conscendit, 
et  ad  propria  cogitativus  remeans,  post  paucos  an- 
nos  domui  suœ  disponens,  in  Gandavo  conventum 
fratrum  aedificans,  ad  consimilia  vota  et  ad  eamdem 
religionem  convolavit.  Filins  ehàm  ejus,  videlicct 
dicli  gubcrnatoris,  strcnuus  miles,  post  annos  plu- 
rcs,  eamdem  religionem  etiàm  ingredicns,  monacbos 


DE    IIAINAUT.    LIVUE    XX.  029 

«  leurs  nombreuses  familles ,  leur  concupiscence  insa- 
«  tiable?  Que  sont  devenus  ces  rires,  ces  jeux  ,  cette 
«jactance,   cet  orgueil?  Quelle  tristesse  à  la  place  de 
«  tant  de  joie  !  Quelle  misère  après  tant  de  voluptés! 
«  Ils  sont  tombés  du  faîte  des  plaisirs  dans  un  abîme 
0  de  maux.  Ce  sort  peut  être  aussi  le  vôtre  ,  le  mien  , 
«  car  nous  sommes  hommes  comme  eux  ,  et  pétris  du 
«même  limon.  Nous  sommes  faits  de  terre  ,  nous  vi- 
«  vons  sur  la  terre,  et  nous  retournerons  dans  la  terre 
«  quand  viendra  notre  dernière  heure  ,  qui  nous  sur- 
«  prendra  peut-être  aujourd'hui.  Nous  sommes  certains 
«  de  mourir ,  mais  nous  ne  savons  ni  quand ,  ni  com- 
«ment,  ni  dans  quel  lieu,  car  la  mort  nous  menace 
«  sans  cesse.  11  faut  donc ,  si  nous  sommes  sages  .  être 
«  toujours  préparés  à  la  recevoir.  Depuis  trente  ans 
«je  l'ai  cherchée  sur  les  mers,  parmi  les  Turcs,  les 
«Grecs  et  les  Sarrazins,  mais  j'étais  indigne  d'une 
«  telle  mort  à  cause  de  la  grandeur  de  mes  péchés,  et 
«  maintenant  caché  sous  cet  humble  habit ,  je  l'attends 
«  tous  les  jours.  »   Le  gouverneur  écouta  en  pleurant 
ce  récit ,  qui  fit  sur  lui  une  profonde  impression.  Après 
avoir  donné  à  son  oncle  le  baiser  de  paix  en  lui  renou- 
velant le  serment  qu'il  lui  avait  fait ,  il  prit  congé  de 
lui ,  monta  à  cheval  et  s'en  retourna  tout  pensif.  Peu 
d'années  après ,  il  fonda  dans  la  ville  de  Gand  un  cou- 
vent pour  les  frères,  et  après  avoir  disposé  de  tous  ses 
biens ,  il  fit  les  mêmes  vœux  que  son  oncle ,  et  entra 
dans  le  même  ordre.  Plusieurs  années  après  ,  le  fils  de 
ce   gouverneur,  qui  était  un  brave  chevalier,   entra 
aussi  dans  l'ordre,   et  fit  rentrer  dans  le  devoir  les 
moines  de  Saint-Pierre  de  Gand  qui  traitaient  fort  mal 
les  frères  mineurs. 


33o  ANNALES 

Sancti-Petri  Gandensis,  qui  fralres  dictos  duré  trac- 
tabant,  potenter  edomuit. 


CAPITULUM  LXXVlll. 

De  quodam  eremitf^  in  m^more  de  Glancon  fingente  se  esse  Baldui- 
nuin  imperatorem. 


Hi  siquideni  barones  in  camino  paupertatis  et  hu- 
militatis,  sub  habitu  religionis  minorum  fratrum, 
ignoti  et  à  nullo,  nisi  Deo  solo,  cogniti,  usquè  ad 
tempera  quibus  Deus  ordinavit  quod  quidam  eremita 
venit  mansum  in  iiemoribus  inter  Valencenas  et 
Tornacum ,  quae  quidem  nemora  vocantur  de  Glan- 
con, permanserunt.  Hic  siquideni  eremita,  median- 
tibus  fautoribus,  dicebat  se  esse  Balduinum ,  Flan- 
driœetHannoniœ  comilem  ac  imperatorem  Conslan- 
tinopolitauum.  Fuit  autem  per  totam  Flandriam 
ductus,  et  generaliter  ab  omnibus  villis  venerabiîitor 
tanquàm  coruni  cornes  et  dominus  susreptus.  Filia 
vero  sua,  Jolianna,  dictorum  coinitatuum  comitissa, 
dictum  eremitam  pro  pâtre  respuebat.  Tandem  sœpe- 
diclus  gubernator  Flandriœ  ac  Hannoniae  ad  fratres, 
qui  adbîic  juxtà  Valencenas  in  Sancto-Bartbolomœo 
morabantiir,  accessit,  et  avunculo  suo  superiùs  no- 
minato,   cum   difficultato  reperto,  dixit  :  a  Domine 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  53: 


CHAPITRE  LXXVIII. 


Un  ermite  qui  demeurait  dans  le  bois  de  Glancon,  se  fait  passer 
pour  l'empereur  Baudouin. 


Ces  barons  demeurèrent  en  cet  état  de  pauvreté  et 
d'humilité,  sous  l'habit  des  frères  mineurs,  ignorés 
du  monde  et  connus  de  Dieu  seul ,  jusqu'au  tems  où 
le  Seigneur  permit  qu'un  ermite  vînt  demeurer  dans 
les  bois  qui  sont  entre  Yalenciennes  et  Tournai,  et 
qu'on  appelle  les  bois  de  Glancon.  Cet  ermite  ,  aid^l 
par  d'autres  imposteurs,  prétendait  qu'il  était  BîPti- 
douin  ,  comte  de  Flandre  et  de  Hainaut,  et  empereur 
de  Constantinople.  On  le  conduisit  par  toute  la 
Flandre,  et  toutes  les  villes  le  récurent  avec  respect 
comme  leur  comte  et  leur  seigneur.  Mais  safiUe  Jeanne, 
qui  possédait  alors  les  deux  comtés  ,  refusait  de  le  re- 
connaître pour  son  père.  Enfin  le  gouverneur  de 
Flandre  et  de  Hainaut,  dont  nous  venons  de  parler, 
vint  trouver  les  frères  mineurs  qui  étaient  encore  à 
Saint-Barthélemi,  près  Valencienneâ ,  et  étant  par- 
venu ,  non  sans  peine,  à  découvrir  son  oncle,  il  lui 
dit  :  «  Seigneur  oncle,  j'ai  tenu  fidèlement  jusqu'à  ce 
«jour  le  serment  que  je  vous  ai  fait;  mais  aujourd'hui 
«  vous  por.vez  voir  comment  ce  maudit  ermite  cherche 


35-2  ANNALES 

«  avuncule,  usquèadtempora  prœsentla  jurainentuin 
«  quod  vohiscum  pepigi  in  integruni  observavi;  seci 
«  quià  videre  potcstis  qualiter  iste  maledictus  eremita 
«  usurpare  conatiir  contra  faset  jura  patriae,  comita- 
«  tus  Flandriae  et  Hannoniae,  et  jàm  in  totâ  Flandriâ 
«  reccptusest,  imo  et  in  villa  Valencenensi,  tanquàm 
«  Hannoniae  verus  cornes  et  dominus  ab  omnibus  bo- 
«  noratur,  et  vera  liœres  et  vera  ac  naturalis  domina 
«  contra  Deum  et  conscientiam  ab  eisdem  exhaeredi- 
«  tatur;  tolerare  non  valeo,  et  quod  vobis  promis! , 
«urgente  lali  necessitale,  adimplere  non  possum 
«  nec  debeo;  et  quià  de  tali  novitate,  à  dœmoue  sic 
«exortâ,  non  sunt  viri  sub  cœlo  qui  veriùs  sciant 
«  quid  sit  à  parte  rei  quàm  vos,  idcirco  ad  cougrega- 
«  tionem  vestram  et  ad  personam  vestram  conscien- 
«  tiâ  moins  revcrtor;  quià  cum  domino  Balduino  à 
^(Flandriâ  recessistis,  secum  mare  transmeàstis,  et  à 
^R  sua  intronisatione  in  imperium  Constantinopolita- 
«  num  prœsentes  fuistis,  et  usquè  ad  finem  vitae  suae 
a  in  Constanlinopolitanis  fînibus  permansistis,  et  se- 
a  cum  in  omnibus  bellis  et  pcriculis  semper  associâs- 
«  tis.  Et  quis  est  sub  cœlo  qui  veriùs  et  certiùs  de 
«  tali  dubitatione  posset  dcfinire  et  certitudinem  ve- 
«  ritatis  determinarc  ?  Quid  ad  ista  respondere  deli- 
«  berâstis  ?  Revertar  ad  dominam  comitissam  et  ad 
«  ejus  consilium,  et  onniia  eis  rcvelabo  ,  quià  istis 
«  temporibus  talia  non  debent  sub  silentio  latitari.  » 


DE    HAINALT.    LIVRE    XX.  535 

«  à  usurper,  contre  la  justice  et  les  lois  du  pays,  les 
«  comtés  de  Flandre  et  de  Hainaut  ;  déjà  il  a  été  reçu 
«  dans  toute  la  Flandre;  et  il  est  même  honoré  dans 
«  Valenciennes  comme  comte  et  seigneur  de  Hainaut, 
«  tandis  que  la  véritable  héritière  et  maîtresse  de  ce 
fl  pays  se  voit  déshéritée  au  mépris  de  son  bon  droit 
«  et  de  la  religion.  Je  ne  puis  tolérer  une  telle  usurpa- 
«  tion,  et  dans  cette  conjoncture,  je  ne  puis  ni  ne  dois 
«  songer  à  remplir  la  promesse  que  j'ai  faite.  Et 
«  comme  en  cette  œuvre  du  démon  personne  au 
«  monde  ne  peut  mieux  savoir  la  vérité  que  vous  ,  je 
«  reviens  vers  vous  pour  éclairer  ma  conscience,  parce 
«  que  vous  avez  accompagné  Baudouin  à  son  départ  de 
«  Flandre,  travresé  la  mer  avec  lui ,  assisté  à  son  cou- 
«  ronnement,  ainsiqu'àtoutes  ses  actions  dans  l'empire 
a  de  Constantinople,  et  partagé  tousses  dangers  jus- 
«  qu'à  sa  mort.  Qui  pourrait  donc  mieux  que  vous  faire 
«  cesser  les  doutes  qui  divisent  ce  pays,  et  proclamer 
«  la  vérité  ?  Répondez ,  afin  que  je  retourne  auprès  de 
«  la  comtesse  et  de  son  Conseil  pour  leur  faire  con" 
«  naître  ce  que  vous  m'aurez  appris,  car  aujourd'hui 
«  de  telles  choses  ne  doivent  plus  être  un  mistère.  « 

Observation.  L'an  i225,  l'un  des  plus  singuliers  évënemens  jeta 
le  trouble  dansla  Flandre.  Un  imposteur,  nommëBertrand  de  Rains, 
se  donna  pour  Baudouin  IX  ,  père  de  Jeanne  ,  comtesse  de  Flandre. 
11  se  fit  un  grand  parti  dans  la  noblesse  et  parmi  le  peuple.  Son 
imposture,  l'an  1226,  fut  découverte  à  Pe'ronne ,  en  présence  du 
roi  de  France  Louis  VIIL  II  prit  la  fuite  et  se  sauva  en  Bourgogne 
où  il  fat  arrêté  à  Châtenai ,  dans  le  diocèse  de  Besancon ,  par 
Archambaud  de  Chappesj  ramené  en  Flandre,  promené  par  tout 
le  pays  ,  et  pendu  ensuite  à  Lille ,  par  jugement  des  pairs  de  Flandre. 
Tel  est  le  récit  des  auteurs  flamands  et  d'Albéric  des  Trois-Fon- 
taines ,  sur  ce  personage  que  Mathieu  Paris  n'hésite  pas  à  donner 
pour  le  véritable  Baudouin.  (L'Art  de  vérifier  les  dates.  Chronolo- 
sie  des  comtes  de  Flandre). 


334  ANNALES 


CAPITULUM  LXXIX 


Quod  giibernator  comitissx  Johannx  quse  f rater  Judocus  ci  dixc- 
rat  detexit. 


Fratre  verecundiâ  pcrfuso,  et  quid  respondere 
deberet  tanquàm  perplexiono  gravi  percussus,  nihil 
gubernatori  respondit;  scd,  genibus  flexis,  manus 
tetendit  ad  cœluin,  dicendo  :  «  Deus,  propilius  csto 
«  mihi  peccalori.  »Gubernator,  valefaciensavunculo, 
statim  ad  dominam  comitissam  accessit.  Quae  con- 
silium  suum  congregari  facieus,  gubernator  eis  se- 
riem  rei  gestae  secretiîis  detexit.  Quae  comitissa  et 
consiliarii  audlentes,  nimiiim  stupefacti  et  cordibus 
compiincti,  rem  considérantes,  gatidio  simul  ac  mœ- 
rore  permixti ,  infrà  paucos  Dies  Valencenas  post- 
raodùm  devenerunt,  credentes  fratres  praedictos  ibi- 
dem reperire  :  sed  auram  favoris  mundanae  spernen- 
tes,.  soli  Deo  placere  cuplentes,  aliqui  in  Leodio, 
aliqui  in  Attrebato,  aliqui  in  Peronâ,  de  gardiani 
tamen  licentiâ,  latitando  rccesscrant.  Perpendens 
hsec  comitissa,  cum  consllio  proccrum  suorum ,  om- 
uia  régi  Pliilippo  Francoram  significari  curaverunt, 
supplicantes  eidem  qualenùs  in  tàm  arduo  ac  pericu- 
loso  casu,  tàmquc  ambiguo,  consilium,  auxilium  et 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  535 


CHAPITRE  LXXIX. 


Le  gouverneur  rapporte  à  la  comtesse  Jeanne  ce  que  frère  Josse 
lui  avait  dit. 


Le  religieux  confus  et  indécis  sur  ce  qu'il  devait 
dire  au  gouverneur,  ne  lui  fit  aucune  réponse,  et  se 
jetant  à  genoux ,  il  s'écria  en  levant  les  mains  au  ciel  : 
a  Seigneur,  soyez-moi  propice.  »  Le  gouverneur  prit 
congé  de  son  oncle ,  et  se  hâta  de  retourner  auprès  de 
la  comtesse,  et,  devant  son  Conseil  assemblé,  rendit 
compte  en  secret  de  ce  qu'il  avait  fait.  En  l'écoutant  _, 
la  comtesse  et  ses  conseillers  furent  étonnés  et  atten- 
dris, et  ce  qu'ils  éprouvèrent  était  un  mélange  de  joie 
et  de  tristesse.  Peu  de  jours  après ,  ils  vinrent  à  Va- 
lenciennes,  croyant  y  trouver  les  frères  mineurs; 
mais  ceux-ci  avaient  fui  le  vent  de  la  faveur  mondaine 
parce  qu'ils  ne  voulaient  plaire  qu'à  Dieu  seul,  et  ils 
s'étaient  réfugiés,  les  uns  à  Liège,  les  autres  à  Arras 
ou  à  Péronne  ,  après  avoir  obtenu  toutefois  la  permis- 
sion du  gardien.  Alors  la  comtesse  et  ses  conseillers 
informèrent  Philippe,  roi  de  France,  de  ce  qui  se  pas- 
sait, en  le  priant  de  leur  donner  conseil ,  secours  et 
protection  dans  une  circonstance  si  difficile.  Le  roi , 
accédant  a  cette  juste  demande,  fit  partir  pour  la 
Flandre  et  le  Hainaut  des  envoyés  qui  trouvèrent 
presque    toutes    les    communes   obéissant   à    l'ermite 


336  ANNALES 

favoreni  benignum  eis  tempore  opportiino  inipertiri 
(lignarctur.  Rex,  petitionibus  justis  aniiucns,   misit 
legalos  ad  Flandriam  et  ad  Haiinoniam  ;  et  repere- 
runt  quasi  omnes  cominunitates  prœdietum  eremilam 
tanquàm   eorum   naturalern    dominum    et    comltem 
concorditer  récépissé.  Clerus  autem  ac  iiobiles  prœ- 
dictarum   patriarum  ,  consilio  praehabito,  legatis  in- 
terrogantibus  responderunt:  «Nos,  »inquiunt,c(  in- 
«consulti,   consideratâ  délibéra tione   indeterminatâ 
«  comitatuum  atque  bonarum  villarum,  respondere 
«non  valemus  sine    illorum  deliberalione,  consilio 
«  pariter  et  assensu,  quorum   nobis  irrefragabililer 
«  constat  cum  domino ,  de   quo  tractatur,  morti  et 
«  vitae  prœsentialiter  interfuisse,  et  ejus  modum,  for- 
amam,  signa  evidentissima  cognovisse.  Quarè  tem- 
«  poris  dilationem  ad  nostram  responsionem  facien- 
«  dam     omnes     unanimiter     requirimus.    »    Intereà 
perquiritur,  tîini  ex  parte  régis,  tùm  ex  parte  comi- 
tissae,  tùm  ex    parte    cleri   et   nobilium   patriarum 
omnes    utriûsque    sexûs,    cujuscunque   conditionis, 
gradûs  aut  status  extitcrint,  et  maxime  fratres  mi- 
nores ,  de  quibus  locutus  fuerat  Flandriae  gubernator, 
el  universaliler  omnes  de  quibus  erat  aliqualis  veri- 
similitudo  quod  comitem  Balduinum  cognovissent. 
Inter  quos  fuerunt  sexdccim  fratres  laïci  et  très  sa- 
cerdoles  ad  comitissae  Johannae  et  régis  legatorum 
praesentiam  convocati  :  subterfugere  enim  non  vale- 
banl  quià  jussio  régis   et   comitisscie  et   conscientiae 
stimulus  multùm  eos  perurgebat. 


I)E    IIAINALT.    LIVRE    XX.  '^^j 

comme  à  leur  seigneur  naturel.  Mais  le  clergé  et  les 
nobles,  ayant  tenu  Conseil,  firent  la  réponse  suivante 
aux  questions  que  leur  adressèrent  ces  envoyés  :   «  Ne 
«  nous  étant  pas  consultés ,  et  les  deux  comtés  ni  les 
«  bonnes  villes  n'ayant  pas  encore  pris  une  décision  dé- 
«  finitive  ,  nous  ne  pouvons  répondre  avant  d'avoir 
«  pris  l'avis  des  personnes  que  nous  savons  avoir  con- 
«  stamment   accompagné  le  comte  Baudouin,   notre 
«  seigneur,  jusqu'à  sa  mort,  et  qui  ont  connu  parfai- 
«  tement  son  extérieur,  ses  manières  ,   et  jusqu'aux 
«  signes  particuliersqui  le  distinguaient.  C'est  pourquoi 
«  nous  demandons  unanimement  un  délai  pour  faire 
«  connaître  notre  réponse.  »  Le  roi  (1),  la  comtesse  , 
le  clergé ,  la  noblesse  et  tous  les  habitans ,  de  quelque 
sexe,  état  ou  condition  qu'ils  fussent,  étaient  en  même 
tems  à  la  recherche  de  toutes  les  personnes  qui  pou- 
vaient avoir  connu  le  comte  Baudouin ,  et  principale- 
ment   des   frères    mineurs    dont   le    gouverneur   de 
Flandre  avait  parlé.  Dix-neuf  d'entr'eux,  seize  laïcs  et 
trois    prêtres,    furent    mandés    devant   la    comtesse 
Jeanne  et  les  envoyés  du  roi  ;  et  celte  fois  ils  ne  pou- 
vaient chercher  de  subterfuges  ,   car  ils  se  sentaient 
pressés  d'obéir  aux  ordres  du  roi  et  de  la  comtesse  , 
aussi  bien  qu'à  la  voix  de  leur  conscience. 

(i)  C'est  le  roi  Louis  VIII  dont  il  est  ici  question.  Il  ne  re'gna  sur 
la  France  que  trois  ans,  depuis  le  i4  juillet  1228  jusqu'au  8  no- 
■vembre  1226^  il  était  fils  d'Isabelle  de  Hainaut,  sœur  de  Baudouin  , 
empereur  de  Conslantinople  :  ainsi  il  était  cousin  germain  de  la 
comtesse  de  Flandre,  Jeanne  de  Hainaut. 


XIV.  2-2 


558  ANNALES 


CAPITULUM   LXXX. 


Oriôil  opiscoptis  Silvanectensis  legattis  extitit  ad  inquircmliim  de 
mamlato  régis  facti  verilatem. 


CuM  autem  episropus  Silvanectensis,  qui  unus  ré- 
gis legatorum  erat,  interrogaret  nomina  fratrum , 
cujus  patriœ  aut  nationis,  aut  conditionis  aut  stalûs 
esseut,  quià  constantiam  eorum  experiri  volebat, 
etiàm  si  scirent  aliquid  de  rei  veritale  comitis  Bal- 
duini,  de  ejus  morte  et  vitâ  ;  et  eos  ad  sancta  Dei 
evangelia  fortiùs  adjuraret,  unus  pro  omnibus  res- 
pondit:  a  Domine,  pauperes  peccatores  sumus,  ver- 
«  mes  inutiles;  christiani  îamen,  et  hujus  deserti  in- 
«  colae  sumus.  Nos  sexdecim  cum  illuslrissimo  principe 
«Balduino,  cujus  anima  requiescat  in  pace,  mare 
«  translvimus,  et  ab  illo  tune  usquè  ad  ejus  mortem 
«  secum  moram  unà  traximus.  In  omnibus  bellis  in 
«  quibus  personaliter  intererat  semper  présentes  fui- 
«  mus,  et  in  finali  bello  contra  Comanos  et  Blattas 
«  vivum  et  poslmodùm  mortuum  vidimus.  Hujus  rei 
«  omnes  testes  sumus.  Rogamus  insuper  ut  in  régis 
«  praesenliâ  cum  isto  qui  se  dicit  Balduinum  verbum 
«  babere  possimus.  »  Cùm  autem  ilerato  dictus  epi- 
scopus  eorum  nomina  perquireret,  et  iterùm  atque 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  3^g 

CHAPITRE  LXXX. 

L'évêquede  Senlis  est  envoyé  par  le  roi  pour  savoir  la  veritc'. 


L'ÉvÉQUE  de  Senlis,  qui  était  l'un  des  envoyés  du 
roi ,  ayant  demandé  à  ces  religieux  quels  étaient  leurs 
noms,  leur  patrie,  leur  état  (c'était  afin  d'éprouver 
leur  constance),  et  ce  qu'ils  savaient  du  comte  Bau- 
douin ,  de  sa  vie  et  de  sa  mort,  leur  fit  jurer  sur  l'évan- 
gile de  dire  la  vérité.  L'un  d'entr'eux  lui  répondit  au 
nom  de  tous:  «Seigneur,  nous  sommes  de  pauvres 
«pécheurs,  d'inutiles  vermisseaux;  toutefois  nous 
«  sommes  chrétiens  et  nous  habitons  ce  désert.  Nous 
«avons,  tous  les  seize,  passé  la  mer  avec  l'illustre 
«  prince  Baudouin  ,  à  qui  Dieu  fasse  paix ,  et  depuis 
«lors,  nous  ne  l'avons  pas  quitté  jusqu'à  sa  mort. 
"Nous  étions  présens  à  toutes  les  batailles  où  il  coin- 
«  battit  de  sa  personne,  et  dans  la  dernière  qu'il  livra 
«  aux  Comans  et  aux  Blacles,  nous  l'avons  vu  vi- 
«  vant ,  puis  mort.  Nous  l'attestons  tous  ,  et  nous 
.<  demandons  ,  en  outre  ,  à  parler  en  présence  du  roi , 
«  à  celui  qui  dit  être  Baudouin.  »  Et  comme  l'évêque 
insistait  toujours  pour  savoir  leurs  noms ,  ils  lui  ré- 
pondirent :  «Nous  sommes  morts  au  monde,  et  en 
«  nous  consacrant  à  Dieu  ,  nous  avons  pris  la  l'ésolu- 
a  lion  d'ensevelir  nos  noms  avec  nous  dans  la  terre. 


~\ 


5/|0  ANNALES 

iterùm  replicaret,  lesponclerunt  :  «  Mortui  suinus 
«  niundo,  nomina  iiostra  proptcr  Deum  in  terris  per- 
«  dere  et  derelinquere  decrevimus  ;  et  si  in  libro  vitœ, 
«  meritis  nostris  exigentibus,  conscripta  fueriut,  in 
«  finali  judicio  videbitis.  Nibil  aliud  à  nobis  pro  prae- 
«  stMiti  extorquere  poteritis.  »  Tune  fratres  valefacien- 
tes  omnibus,  ad  loca  undè  processerant  repatriave- 
runt  bumiliter.  Rumor  magnus  per  totam  patriam 
perindè  convolavit  :  undè  ab  illo  lune  incœperunt  no- 
bilcs  et  clerici  eremitoria  fratrum  frequentare,  et  quos 
idiotas  et  abjectos,  siniplices  et  pauperesetderelictos 
œstiniabant,  postmodùni  tanquàm  omni  veneratione 
dignos,  vero  cbristieolas,  fidei  atbletas,  et  ad  omnia 
pro  Christi  aoniine  et  Dei  lege  toleranda  promptissi- 
nios  deinceps  reputârunt.  Paucispostmodùm  evolutis 
hebdoînadibus,  rego  (i)  pervento  Peronae,  distric- 
tiùs  pro  praedictis  matidavit  fratribus,  eorumque  au- 
ditis  relationibus ,  et  nominibus  eorum  quâdain  vio- 
lentiâ  extortis  ab  eisdem,  jusslt  eos  in  convcntu 
fratrum  Peronae  per  aliquos  dies  exspectando  rcma- 
ncrc.  Intérim  mandavit  rex  ut  praedictus  eremila  fictus 
Balduinus  feoduni  Flandriae  ab  eo ,  proùt  decens, 
justum  et  œquum  erat,  relevaret.  Ciim  vero  Peronae 
cum  solemni  comitivâ  Flamingorum  pervenisset  ad 
regem ,  et  per  audifa  perpendisset  quod  proprii  ba- 
rones  Flandriae,  Hannoniœ,  Angliae,  Loinbardiœ, 
Portugalliae,  qui  cum  ipso  semper  fuerant,  iilùc  ac- 


(0  II  s'agit  ici  du  roi  Louis  VIII.  L'entrevue  tle  Peionnc,  (iont  il 
va  être  parle',  eut  lien  en  iau6. 


DE    HAINALT.    LIVRE    XX.  j/,  i 

«  Si  nous  méritons  qu'ils  soient  inscrits  sur  le  livre  de 
«  vie,  vous  les  lirez  au  jugement  dernier.  Cette  ré- 
«  ponse  est  la  seule  que  vous  obtiendrez  de  nous.  » 
Ensuile  ces  religieux  dirent  adieu  à  tout  le  monde , 
et  retournèrent  aux  lieus  d'où  ils  étaient  venus.  Le 
bruit  de  cet  événement  sétant  répandu  dans  tout  le 
pays ,  les  nobles  et  le  clergé  commencèrent  a  venir 
visiter  l'ermitage  des  frères,  et  ceux  qu'ils  traitaient  au- 
paravant d'idiots,  de  gens  misérables  et  abandonnés, 
leur  parurent  bientôt  des  hommes  vénérables ,  vrai- 
mentchrétiens,  pleins  de  zèle  pour  la  foi,  et  prêts  à  tout 
souffiir  pour  le  nom  de  Jésus-Christ  et  pour  h  loi  di- 
vine. Quelques  semaines  après,  le  roi  vint  à  Péronne  ; 
il  manda  les  frères  près  de  lui ,  se  fit  raconter  par  eux 
ce  qui  leur  était  arrivé  ,  et  après  leur  avoir  en  quelque 
sorte  arraché  le  secret  de  leurs  noms  ,  il  les  fit  rester 
quelques  jours  dans  le  couvent  de  Péronne  pour  at- 
tendre ses  ordres.  Pendant  ce  tems-là  il  enjoignit  au 
prétendu  comte  Baudouin  de  venir  lui  rendre  l'hom- 
mage qui  lui  était  dû  pour  la  Flandre.  L'ermite  arriva 
donc  devant  le  roi ,  à  Péronne  ,  avec  une  nombreuse 
suite  de  Flamands  ;  mais  lorsqu'il  sut  que  les  véritables 
barons  de  Flandre,  de  Hainaut,  d'Angleterre,  de  Lom- 
bardie  et  de  Portugal,  qui  n'avaient  jamais  quitté  Bau- 
douin, s'y  trouvaient  aussi ,  il  fut  saisi  de  frayeur  et 
s'enfuit  seul  pendant  la  nuit,  sans  prendre  congé  de 
sou  hôte.  Le  pays  fut  ainsi  délivré  de  ce  tiran  par  un 
juste  jugement  de  Dieu  et  par  les  mérites  des  saints 
frères  mineurs.  Et  le  roi ,  convaincu  enfin,  par  expé- 
rience, de  la  piété  constante  de  ces  religieux,  en 
lut  touché  et  leur  offrit  de  riches  dons  en  maisons ,  do- 
maines ,  terres,  vignes,  privilèges  ,  etc.  ;  mais  ils  reje- 
tèrent ces  dons  comme  une  vile  poussière ,  rt  après 


342  ANNALES 

cessissent,  tiincns  nlmiùm,  de  nocle,  hospite  insa- 
lututo,  clàm  solus  recessit  :  et  sic,  jasto  Dei  judicio, 
ac  sancloruin  fratrum  nieritis,  fuit  patria  tali  tyranno 
totaliter  liberata.  Rex  denique  cerfâ  expcrientiâ  coin- 
perions  dictorum  nobiliiim  fratrum  constantem  de- 
votlonem,  compunctus  corde,  magna  donaria  obtulit 
eis,  domos ,  possessiones,  agros  et  vineas,  libertates 
et  caetera  multa  ;  sed  omnia  velut  pulvcroin  vilipen- 
derunt,  et  sic  à  baronibus  valcfaciciites ,  ad  conven- 
tus  undè  processerant  humiliter  remcâruut. 


CAPITULUM  LXXXI 


Quùd  gubcrnator  comitissae  Johannœ ,  ejiis  con^ilio,  i-onvcntiitii 
fratrum  in  (jaiidavo  disj)f>suit  œdinoarc. 


CiRCA  praedicta  teinpora,  saepedictus  Flandriae 
atque  Hannoniae  gubcrnator,  nimia  devotionc  ad 
fratres  allectus,  convontum  fratrum  minorum,  de 
consilio  coinitissae  Jobannœ,  proposait  et  disposuit  in 
villa  Gaudensi  fundare;  et  fratres  qui  extra  muros 
dictae  villae  morabantur,  in  parochiâ  videlicet  deHec- 
bregbem,  infrà  villara,  suprà  riparias  Lisœ  atque 
Scaldi,  jnxtà  portam  Rakabi ,  transferre  disposait. 
Locus  auteni  quem  elegerat  pro  fratribas  patronatui 
Sancti-Pctri  Gandensis  subjaccbat;  andè  abbas  atque 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  5^3 

avoir  dit  adieu  aux  barons  ,  ils  relournèrenl  Immble- 
ment  à  leur  couvent. 

Observation.  Ce  jugement  fut  rendu  par  le  roi  Louis  VIII  en 
1116  à  Pe'ronne.  gll  est  certain  par  le  témoignage  de  Joannice 
ou  Calojean ,  roi  ou  kral  des  Bulgares,  qui  avait  fait  prison- 
nier Haudoiiin  ,  que  cet  empereur  mourutdans  sa  prison,  comme  le 
roi  des  Bulgares  re'pondit  au  pape  Innocent  III,  qui  lui  avait  écrit 
pour  lui  demander  l'élargissement  de  Baudouin.  (  l/'Art  de  vérifier 
les  dates.  Chronologie  des  comtes  de  Flandre  .  Cours  d'Histoire  , 
par  Schoell.  Paris  ,  i83i .  tome  XI,  [>.  loi.  , 


CHAPITRE  LXXXI. 


Le  gouverneur  de  la  comtesse  Jeanne  forme,  par  son  conseil  ,  le 
projet  de  biltir  à  Gand  un  couvent  pour  les  frères  mineurs. 


Vers  ce  tems-là,  le  gouverneur  de  la  Flandre  et  du 
Hainaut,  dont  j'ai  déjà  parlé,  animé  d'une  dévotion  ex- 
trême pour  les  frères  mineurs,  résolut,  parle  conseil 
de  la  comtesse  Jeanne,  de  fonder  pour  euK  un  couvent 
dans  la  ville  de  Gand,  et,  à  cet  effet,  de  transférer 
dans  l'intérieur  de  la  ville ,  sur  les  bords  de  la  Lys  et 
de  l'Escaut,  près  de  la  porte  Kakabi,  les  religieux  qui 
étaient  établis  hors  des  murs  dans  la  paroisse  à'Hec- 
breghem.  Mais  le  lieu  qu'il  avait  choisi  pour  cette  fon- 
dation était  sous  le  patronage  de  l'abbaye  de  Saint- 
Pierre  de  Gand  ;  c'est  pourquoi  l'abbé  et  les  moines 


344  ANNALES 

nioiiachi  nuHo  modo  hoc  consontlre  volobant.  Inter- 
jecto  auteni  modico  tempore,  cînn  pro  arduis  dic- 
tus  guhernator  Parisius,  de  régis  assensu,  ad  co- 
niitem  Ferrandum  accessisset ,  (jui  adliiic  à  dicto  rege 
captivus  (lelincbatup,  et  opportunitas  fandi  interve- 
iiisset;  inter  divetsa  petiit  ut  fratres  minores,  qui 
erant  coUocati  exlrà  villam  Gandensem,  in  parochiâ 
do  Hccbregliem,  infrà  dictam  villam  auctoritate  sua 
collocari  valerent.  Iterùm  peliit  ut  fratres  in  sufi  villa 
Valencenensi  extra  muros  commorantes,  inSanctovi- 
delicet  Bartholomœo ,  infrà  villam,  in  dongionesuo, 
valeant  auctoritate  siiâ  convcnlualiter  collocari  per- 
peîuo.  Ad  hœc  flcndo  respondit  cornes:  «  Fratribus 
«  minoribus  plusquàm  totiinundo  postDeum  teneor; 
«  in  tribulationibus  et  vinculis  non  habui  consolato- 
«  res  et  adjutores  et  servitores,  vcros  amicos,  et  in- 
«  tercessores  apud  Deura  et  regem,  nisi  ipsos.  »  Soli 
etenim  jussione  regiâ  ad  ipsum  accidere  permittc- 
bantur.  «Etutinàm,  inqnit,  sic  damnificari  possim, 
«  ut  oratiouibiis  et  beneficiis  ipsorum  valeam  perci- 
tf  père  portionem ,  quià  non  sunt  condignae  remunc- 
«  rationes  taies  de  tantis  beneficiis  quibus  me  sentio 
«  ergà  ipsos  obligatum..  Si  igitur  placuerit  domino 
a  régi  et  Johannae  consorti  nostrœ,  placet  nobis  quod 
«  petistis.  »  Hoc  autem  dixit,  quià  tanqnàm  incarce- 
ratus  nihil  poterat  ordinare  sine  assensu  domini  sui; 
etiàm  non  erat  dominus  naturalis  patriarum  Flan- 
driae  neque  Hannoniae.  Quod  audiens  rex  libentissimè 
coiicessit,  et  ad  majora  induci  procuravit.  Erant  tune 
fratres  regum  Franciœ  familiares  et  devoti.  Tune  fra- 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  545 

n'y  voulaient  point  consentir.  Quelque  tems  après,  le 
gouverneur,  appelé  par  le  roi ,  pour  des  affaires  im- 
portantes, auprès  du  comte  Fernand  qui  était  encore 
en  prison  à  Paris  ,  lui  parla  de  l'opportunité  de  cette 
fondation,  et  le  pria  de  permettre  que  les  frères  mi- 
neurs, qui  demeuraient  hors  de  la  ville  de  Gand,  dans 
.  la  paroisse  d'Hecbreghem,  fussent  transférés  dans  l'in- 
térieur de  la  ville.  11  le  pria  aussi  d'autoriser,  à  perpé- 
tuité, les  religieux  du  même  ordre  qui  habitaient  le 
couvent  de  Saint-Barlhélemi ,  hors  des  murs  de  Va- 
lenciennes,  à  s'établir  dans  son  donjon,  au  dedans  des 
murs.  Le  comte  lui  répondit  en  versant  des  larmes  : 
o  Après  Dieu,  les  frères  mineurs  sont  ce  que  j'ai  de 
«  plus  cher  au  monde.  Au  milieu  de  mes  souffrances  , 
«  et  dans  ma  captivité  ,  je  n'ai  eu  qu'eux  pour  conso- 
lateurs, pour  amis  véritables,  pour  intercesseurs 
«  auprès  de  Dieu  et  du  roi.  »  En  effet ,  le  roi  ne  per- 
mettait qu'à  eux  seuls  de  l'approcher.  «  Plût  à  Dieu  ,  » 
ajouta-til,  «  si  je  dois  souffrir  encore,  que  je  pusse  mé- 
«  riter  ainsi  une  part  dans  leurs  prières,  car  c'est  là  une 
«  récompense  fort  au-dessous  des  services  qu'ils  m'ont 
o  rendus.  Si  donc  le  roi  mon  seigneur  et  .Teanne  mon 
«  épouse ,  y  donnent  leur  assentiment ,  je  consens  avec 
«  plaisir  à  ce  que  vous  me  demandez.  »  Il  parlait  ainsi 
parce  qu'étant  en  prison,  il  ne  pouvait  faire  aucune  dis- 
position sans  le  consentement  de  son  seigneur  ;  d'ailleu  rs , 
il  n'était  pointlesouverainnatureldescomtés  de  Flandre 
et  de  Hainaut.  Le  roi  donna  volontiers  son  agrément,  et 
se  montra  disposé  encore  à  de  plus  grands  bienfaits,  car 
les  frères  mineurs  étaient  alors  fort  aimés  des  rois  de 
France.  Fernand  donna  etconcéda,  en  conséquence,  aux 
frères  mineurs  de  Gand  et  deValonciennesleslieusoù 
ils  sont  établis  aujourd'hui ,  sans  qu'ils  en  fussent  eux- 


346  ANNALES 

tribus  Ferrandus  Gandensibus  atque  Valencenensi- 
bus  loca,  in  quibus  nunc  morantur,  dédit,  annuit  et 
concessit,  ipsis  penitùs  ignorantibus,  ac  per  chartas 
spéciales  et  litteras  confirmavit,  proùt  patet  ex  te- 
nore  earumdeni ,  quae  in  cistâ  sacristiae  uostrae  Va- 
lencenensis  adhùc  integrae  conscrvantur  ;  quarum  té- 
nor talis  est. 


CAPITULUM   LXXXII. 

Quôd  Ferrandus  cornes  Parisiiis  ad  personam  gubernatoris  dédit 
donf;ionem  Valencenenscm  pro  ibidem  construendo  conventu 
fratruro. 


«Ferra-Ndus,  Portugalliae,  Dei  gratiâ,  Flandriae  et 
Hannoniœ  cornes.  De  beneplacito  et  assensu  domini 
nostri  régis  Franciae,  et  ad  ejiis  requestam  ;  in  omnium 
peccatorum  nostrorum  remissionem,etutDei  gratiam 
consequi  valeamus;  fratribus  minoribus,  in  subur- 
bains villae  nostrae  Yalencenensis  commorantibus , 
ejusdem  dongionem  villae  concedimus  et  donamus, 
viginti  solidis  annuis  duntaxat  exceptis  pro  feodo, 
et  dominium  penès  nos  retlnentes.  Hâc  prœsuppositâ 
conditione,  quod  Jobannae,  prœdictarum  patriarum 
comitissae,  consortis  nostrœ ,  assensus  beneplacili  ad 
hoc  concurrfnt  et  voluntas.  In  cujus  rei  teslimonium 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  347 

mêmes  intbrmés  ,  et  confirma  ces  donations  par  des 
chartes  spéciales  et  par  des  lettres  que  l'on  conserve 
encore  dans  le  coffre  de  notre  sacristie  à  Valencieanes  , 
et  dont  la  teneur  suit. 


Obsebvation.  Le  comte  Fernand,  mari  de  la  comtesse  Jeanne, 
retenu  en  prison  dans  la  tour  du  Louvre  depuis  la  bataille  de  Bou- 
vines,  ne  fut  mis  en  liberté'  que  le  6  janvier  1227. 


CHAPITRE  LXXXII. 


Le  comte  Fernand,  e'tant  à  Paris,  donne  au  gouverneur  le 
«lonjon  de  Valenciennes  pour  y  fonder  un  couvent  de 
frères  mineurs. 


Cl  Fernand  de  Portugal,  par  la  grâce  de  Dieu,  comte 
de  Flandre  etdeHainaut,  sous  le  bon  plaisir  du  roi  de 
France,  notre  seigneur,  et  à  sa  requête;  désirant  ob- 
tenir la  rémission  de  nos  péchés  et  mériter  la  grâce  de 
Dieu ,  donnons  et  concédons  aux  frères  mineurs  qui 
demeurent  dans  le  faubourg  de  notre  ville  de  Valen- 
ciennes  ,  le  donjon  de  ladite  ville  ,  à  l'exception  seule- 
ment de  vingt  sols  de  rente  pour  le  fief,  et  sous  la  ré- 
serve de  notre  droit  seigneurial.  Et  ce  ,  sous  la  condi- 
tion que  Jeanne,  notre  épouse,  comtesse  desdits  pays, 
approuvera  et  ratifiera  la  présente  donation.  En  foi  de 
quoi  nous  avons  fait  apposer  aux  présentes  le  sceau 
dont  nous  nous  servons  maintenant  dans  notre  capti- 
vité. Donné  à  Paris  ,  au  Louvre  ,  l'an  1235  ,  au  moisdc 


3/|8  ANNALES 

sigillum  ,  cjuo  mine  in  lemotis  utimur,  praesentibiis 
est  appensiim.  Datuni  Parisius  in  Luparâ,  anno  Do- 
inini  mccxxv",  in  mense  martii.  )>  His  igitur  et  aliis 
expcditis  negotiis,  ad  Fiandriam  dictus  gubernator 
remeavit,  et  comitissœ  Johannse,  inter  cœtera  ,  devo- 
tioiiem  et  amorem  queni  dominus  Ferrandus,  ejus 
maritus,  ad  fratres  gerebat,  et  quo  modo  serviebant 
sibi  ex  prœccpto  régis ,  et  quaiitei'  in  suis  tribulatio- 
nibus  sibi  semper  liumibter  assistebant  et  ipsiini 
consolabantur,  consequenter  declaravit,  et  litteras 
praedictas  cuni  multis  aliis  prœsentavit.  Quae,  licèt 
tiens  amarè ,  gavisa  tamen,  Domino  gratias  agens , 
priùs  liabito  consilio,  devotissimè  cum  lacbrymis 
donationeni  dongionis  confirmavit,  etplura  in  poste- 
rum  se  facturam  pro  fratribus  repromisit.  Cujus 
confirmationis  et  latificalionis  litterarum  ténor  est 
talis  ,  proiit  patet  in  cistâ  sacristiae  convenlûs 
nostri  : 

Litterœ  dominœ  comitissœ  de  assensu  prœstito. 

«  Nos,  Johanna,  FlanJri;c  et  Hannoniai  comitissa. 
In  ieinissionem  peccalorum  uostrorunj ,  donationeni 
dongionis  Valencenensis,  et  xx  solidorum  anniiorum 
acdomini  retenliouem,  à  Ferrando,  patriarum  proe- 
dictarum  comité ,  ae  marito  et  domino  nostro  ,  fratri- 
l)iis  minoribus  Valencenensibus  factam,  approbamus, 
et  approbatam  ralificamus,  et  ratificatam  per  prœ- 
sentcs  declaramus.  Et  in  testimonium  prœdictorum 
sij^ihim  nosirum  piœsentibus  duxinjus  apponendum. 
Datuni  in  lusulis  anno  mccxxv",  in  aprili.  m 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  5\q 

mars  (1).  »  Après  avoir  lerminc  celte  affaire  et.  toutes 
celles  dont  il  était  chargé ,  le  gouverneur  retourna  en 
Flandre,  dit  à  la  comtesse  l'ainilié  que  son  mari  portait 
aux  frères  mineurs,  les  services  qu'ils  lui  rendaient  par 
ordre  du  roi ,  comment  ils  l'assistaient  et  le  consolaient 
dans  ses  chagrins,  et  lui  remit  ces  lettres  avec  plusieurs 
autres.  La  comtesse, pleurantamèrement,  etcependant 
joyeuse  ,  rendit  grâce  à  Dieu  ,  et  après  avoir  consulté 
son  Conseil,  confirma  en  versant  des  larmes  la  dona- 
tion du  donjon  ,  et  promit  de  faire  beaucoup  plus  en- 
core pour  les  frères  mineurs.  Suit  la  teneur  de  ces 
lettres  de  confirmation  et  de  ratification,  telles  qu'elles 
se  trouvent  dans  le  coffre  de  la  sacristie  de  notre 
couvent. 


Lettres  de  ratification  de  la  comtesse. 

«Nous,  Jeanne,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hai- 
naut.  Pour  la  rémission  de  nos  péchés,  nous  approu- 
vons et  ratifions,  et  déclarons  par  ces  présentes  ratifier 
la  donation  du  donjon  de  Valenciennes,  faite  aux 
frères  mineurs  ,  sous  la  réserve  de  vingt  sols  de  renie 
et  du  droit  seigneurial ,  par  Fernand ,  notre  mari  et 
seigneur,  comte  desdits  pays.  En  foi  de  quoi,  nous 
avonsfai  t  sceller  les  présentes  de  notre  sceau.  Donné 
à  Lille ,  l'an  1225 ,  au  mois  d'avril.  » 

(i)  C'est  à  tort  que  cette  chatte  est  datée  de  l'an  laao    dans    Aii- 
bert  Lemire.    Opéra  diplornat.  t.  I,  p.  199- 


35o  ANNALES 

Ab  illâ  igitur  die  usquè  ad  vitae  suae  felicem  con- 
tummationem  semper  exstitit  mater,  benefica,  tu- 
trix  et  defensatrix  atquc  gubernatrix  fratrum  in  om- 
nibus terris  suis,  et  ordini  devotissima;  de  bono  in 
melius  semper  multiplicande  permansit.  Tn  omnibus 
etiàm  litteris,  quas  sibi  ab  illo  tune  Ferrandus  dcsti- 
nabat ,  in  eisdem  fratres  specialiîis  recommendabat  ; 
et  in  tantum  eorum  affectio  et  devotio  ergà  fratres 
et  ordinem  succrevit,  quod  in  oumibus  terris  eorum, 
cunctis  fratribus  in  eisdem  commorantibus  unam 
griseam  tunicam  cum  caputio ,  et  unam  albam  sine 
caputio  annualim  quandiù  supervixit,  pro  Dei  mise- 
ricordiâ ,  elargiebantur. 


CAPITULUM    LXXXIII 


Qnôd  litterae  comitis  Ferrandi  Valencenis  prsescntafœ  placiierunl 
omnibus,  dcmplo  priore  Sancti-Salvii,  qui  obiccm  posuit. 


Igitur  litteris  de  loci  confirmatione  fratrum  Va- 
lencenensium  confectis  et  sigillatis ,  ipsa  comitissa 
per  saepedictum  gubernatorem  Flandriœ,  et  per 
dominum  Johannem  de  Gandavo  ,  militcm,  qui  post- 
modùm  ambo  simul  in  habitu  ordinis  Gandavi  super- 
vixerunt,  villae  consilio  et  communitati  Valcncenensi 
dictas  litteras  exsequendas  destinavit.  Qui  omnes  de 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  55 1 

Depuis  ce  jour-là  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie,  la  comtesse 
se  montra  toujours  la  mère ,  la  bienfaitrice  et  la  pro- 
tectrice des  frères  mineurs,  pour  lesquels  elle  avait  un 
attachement  particulier  :  et  multiplia  de  plus  en  plus  ses 
bienfaits  à  leur  égard.  Dans  toutes  les  lettres  que  Fer- 
nand,  son  mari,  lui  adressait,  il  avait  soin  de  lui  recom- 
mander spécialement  les  frères  mineurs. Enfin  leur  affec- 
tion et  leur  dévotion  pour  ces  religieux  et  leur  ordre 
devinrent  si  vives  ,  que,  pour  obtenir  la  miséricorde 
de  Dieu  ,  ils  donnèrent  chaque  année  ,  jusqu'à  la  mort 
de  la  comtesse,  à  tous  les  frères  mineurs  demeurant  sur 
leurs  terres,  une  robe  grise  avec  capuchon  et  une  robe 
blanche  sans  capuchon. 


CHAPITRE  LXXXIII. 


Les  lettres  du  comte  reinand  sont  accueillies  à  Valcnciennes  avec 
HDP  satisfaction  imivcrsfJle,  maigre  l'opposition  du  prieur  de 
Saint-Sauve. 


Après  avoir  fait  sceller  ces  lettres  de  donation  en 
faveur  des  frères  de  Valcnciennes,  la  comtesse  char- 
gea le  gouverneur  de  Flandre  et  Jean  de  Gand  ,  che- 
valier ,  qui  tous  deux  dans  Ui  suite  vécurent  à  Gand 
sous  l'habit  de  l'ordre,  de  présenter  ces  lettres  au 
Conseil  et  à  la  commune  de  Valcnciennes  pour  les 
mettre  à  exécution.  Tous  les  habitans  de  ia  ville ,  sans 
exception  ,  accueiUirent  ces  lettres  avec  des  actions  de 


552  ANNALES 

villa  concordi  assensu,   nullo  penltùs  dlscrepante, 
cum  gratiarum  aciionihus  et  auimo  libenti,  fratrum 
adventum   ad    comitis   dongionem    annuerunt.    Sed 
prior   Sancti-Salvii  soins  donationi  et  concession! , 
proùt  inferiùs  declarabitur,  obicem  apposuit.  Statlni 
prœdicti    barones    legali    eomitissae,    cum    domino 
Johanne  Valcncenensi,  milite,  unà  cum   praeposilo 
ac  scabinis  villae  Valencenensis,  minus  debito  curan- 
tes de  dicto  priore,  ad  conventum  fratrum  venientes 
praedictas  litteras  donationis  et  confirmationis  don- 
gionis  Valencenensis,  proùt  injimctum  eis  erat  à  co- 
mitissâ,   fratribus   omnibus    in    unum   congregatis, 
gardiano  et  conventui  prœsentaverunt.  Quibus  re- 
ceptis  et  perlectis,  gardianus  primo  reddidit  Deo  et 
domino  Ferrando  ac  dominas  comitissae,  commissa- 
riis  et  toti  societati  ac  villae  Valcncenensi  gratiarum 
actiones,    et  petiit  et  obtinuit  diem   responsionis, 
quià  sine  consilio  et  assensu  deliberato  fratrum  res- 
pondere  finaliter  non  prœsumpsit.  Die  vero  sequenti, 
reintegratis  fratribus,  et  in  unum  in  capitulo  lecol- 
lectis,  verbo  Dei  priùs  proposito  juxtà  sententiam 
Christi  discipulos  suos  exhortantis  et  dicentis  :  Nolite 
transiie  de  clomo  in  domiim;  iterùm  dicitur  in  eo- 
dem  capitulo  :  In  quamcunque  domum  intraueritis  j 
sequitur  :  ibi  manele y  etc.;   multa  intulit  ad  suum 
propositum  concludenlia.  Tandem   dixit  :  «  Fratres 
«  mei    dilectissimi ,    Dcus    totiûs     misericordiae    et 
«  consolationis  vocavit   nos    ad   ordinem    minorum 
«  fratrum;  sed  tamen  videamus,  ne  sit  falsum  in  no- 
«  bis  hujuscemodi  nonien,  si  secundùm  Scripturam 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  553 

grâces,    et  permirent  très-volontiers  aux   frères  mi- 
neurs de  s'établir  dans  le  donjon  du  comte.  Le  prieur 
de   Saiut-Sauve    s'opposa    seul    à    cette    concession, 
comme  on  va  le  voir  ;  mais  les  barons  envoyés  par  la 
comtesse,  Jean  de  Valenciennes,  chevalier,  le  prévôt 
et  les  échevins  de  la  ville,  sans  s'inquiéter  de  cette  op- 
position du  prieur,  vinrent  au  couvent  des  frères  et 
présentèrent  au  gardien  et  à  tous  les  religieux  assem- 
blés lesdites  lettres  de  donation  et  de  confirmation  du 
donjon  de  Valenciennes,  selon  l'ordre  qu'ils  en  avaient 
reçu  de  la  comtesse.  Après  les  avoir  reçues  et  lues  ,  le 
gardien  rendit  grâces  à  Dieu  ,  au  comte  Fernand,  à  la 
comtesse,  ainsi  qu'aux  ccnnmissaires  et  à  toute  la  com- 
mune de  Valenciennes,  puis  il  demanda  et  obtint  un 
jour  pour  répondre  ,  ne  pouvant  prendre  une  déter- 
mination définitive  sans  le  conseil  et  l'assenliraent  de 
ses  frères.  Le  lendemain  ,  les  religieux  étant  rentrés  et 
s'étant  réunis  en  chapitre  ,  le  prieur  leur  rappela  cette 
parole  de  Jésus-Christ  exhortant  ses  disciples  :  DT allez 
point  de  maison  en  maison;  puis  cette  autre  :  En  quel- 
que maison  que  vous  soyez  entrés  y  restez-y,  etc.,  et  les 
prit  pour  texte  de  son  discours.  Ensuite  il  leur  dit  : 
«  Mes  chers  frères,  l'auteur  de  toute  miséricorde  et  de 
"  toute  consolation  nous  a  appelés  à  composer  l'ordre 
ft  des  frères  mineurs;  mais,  pour  que  ce  nom  ne  soit 
«  pas  un  mensonge,  voyons  si  nous  sommes  résolus, 
«  selon  la  volonté  de  Dieu  ,  à  suivre  en  toutes  choses 
<<  les  préceptes  de  l'Evangile.  Vous  avez  entendu  hier 
«  comment  les  seigneurs  de  cette  terre  nous  ont  pro- 
«  posé  de  changer  de  demeure  ;  il  s'est  élevé  en  moi 
«  des  doutes  a  ce  sujet.  Que  ferons-nous?  »  Les  religieux 
répondirent:   «Ce  qu'il  vous  plaira,  père.  »  «Je  re- 

XIV.  20 


554  ANNALES 

«  et  praeceptum  Dei,  et  consiliis  evangeiicis  obedire 
«  cl  ea  in  omnibus  adimplere  volumus.  Audislis  beri 
«  quid  domini  hujus  terrae  nobis  proposuerunt  de 
«  loci  nostri  mulalionc;  indè  perturbaverunt  me  co- 
«  gitatioiies  cordis  mei  ;  quid  indè  faciemus?  »  At  ilH 
responderunt  :  «Quid  lu,  pater,  jubés?»  El  dixil  : 
«  Vota  omnium  veslrûm  fîdebîis  requiro.  »  Et  dixc- 
runt  :  «  Quid  lu ,  pater,  primo  ?  »  At  ille  :  «  Iste  locus, 
«  uisi  in  nobis  remaneat,  aplus  esl  ad  firmitcr  Dco 
«  serviendum,  inquo  fidebter  possumus  salvareanimas 
«  nostras.  Locus  vero  praesen  talus  nobis  non  esl  aptus 
«  nisi  amatoribus  bujus  saecub.  »  Et  dixerunt  :  «  Sic, 
«  pater,  apparet,  et  nos  te  non  dcrelinquemus.  »  Ile- 
rùm  inlulit  gardianus  :  «  Cbristus  fuit  semper  pau- 
«  per  cl  à  pauperibus  parenlibus  eduratus ,  et  adeo 
«  pauper,  ut  de  se  ipso  direret  :  Fulpcs  /oi^eas  lia- 
(f.  bent  ^  et  volucres  cœli  nidos ;  filius  aulem  liominis 
«  non  liahet  uhi  reclinet  capul  suum.  Ciuii  igilur  in 
«  stabulo  etdiversoriofueritnatus,  àpiopriâ  terra  ef- 
«  fugalus,  vcrboetexemplo  viam  pauperlatiset  liumi- 
«  blalis  docuit.  Tand» m  in  ci'ucis  jjatibuio  denudatus 
«  pro  nobis  cl  in  sopulciiro  iapideo  est  lumulalus, 
«  qui  rex  erat  regum  cl  dominus  dominantium.  Et 
«  ralione  ipsiùs  pauperlalem  dcvovimus.  Quarè  ver- 
«  mibus  inuliUbus  non  débet  sufficerc  locus  isle? 
Vf  Aliuni  locum  isto  solemniorom  ausus  non  esscm 
«inhabitarc;  cùm  dobeanius,  ex  régula  nostra, 
«  Clu'isti  scquaces,  proùt  possumus,  effici  cl  aposto- 
"  loiuni,  et  in  prœdicationibus  noslris  ponipani  œdi- 
'(  ficiorum    cl    sunipluosilalcm    coruniden»    condem- 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  355 

K  quierschacun  de  vous,  »  dit-il,  «  dedonnerson  avis.  » 
Ils  répliquèrent  :  «  Mais  d'abord  ,  quel  est  le  vôtre , 
«  père?  »  «  Le  lieu  où  nous  sommes ,  wdit-il  alors  ,«  est 
«  convenable  pour  le  service  de  Dieu  ,  et  nous  pou- 
«  vons   y  sauver  nos  âmes,  tandis  que    celui  qu'on 
«  nous  propose  ne  nous  convient  point  et  n'est  bon 
«  que  pour  des  hommes  qui  aiment  le  monde.  »  «  Cela 
«  est  vrai,  »  répondirentles  religieux,  «  et  nous  ne  vous 
«  abandonnerons  pas.  »  Le  gardien    continua  ainsi  : 
«  Jésus-Christ  fut  toujours   pauvre  ;  il   fut  élevé  par 
«des  parens  pauvres  aussi,  et  son  indigence  était  si 
«  grande  ,   qu'il  dit  en  parlant  de  lui-même  ;  Les  re- 
«  nards  ord  des  tanières ,  les  oiseaux  du  ciel  ont  des  nids , 
«  mais  lejils  de  V homme  na  pas  oii  reposer  sa  tête  (1).  Né 
«  dans  l'étable  d'une  hôtellerie,  et  chassé  de  son  pays 
«natal,  il  enseigna  la  pauvreté  et  l'humilité  par  ses 
«  discours  et  par  ses  exemples.  Enfin  le  roi  des  rois  et 
«  le  seigneur  des  seigneurs  fut  attaché  sur  la  croix  et 
«  mis  au  tombeau  pour  nous.  Pourquoi  donc  le  lieu  où 
«  nous  sommes  ne  suffirait-il  pas  à  d'inutiles  vers  de 
«  terre  comme  nous?  Je  n'oserais  pas  habiter  une  de- 
«  meure  plus  somptueuse  que  celle-ci,  car  noire  règle 
«nous   oblige  d'imiter,    autant  que  possible,   Jésus- 
«  Christ  et  ses  apôtres,  et  de  condamner  dans  nos  pré- 
«  dications  la  pompe  et  la  magnificence  des  édifices.  » 
Après  avoir  parlé  ainsi ,  il  pria  chaque  religieux  de 
donner  son  avis. 


(i)  Ce  discours  de  Jësus-Christ  a  scsajiôtrcsse  trouve  d;ins  l'e'van- 
gile  de  saint  Mathieu,  chap  8,  vers  20;  i;t  il  est  lejiL'fc  lillciale- 
ment  dans  l'c'vangile  de  saint  Luc  ,  chap.  9,  vers.  58. 


556  ANNALES 

«  nare.  »  Quibus  dictis ,  ut  quillbet  frater  suam  super 
dictis  pandcret  iiitcntionem  exhortatus  est. 


CAPITULUM    LXXXIV. 


Quùd  fratres  praesentalionem  dongionis  sibi  factam   arcipcrc 
recusârtint. 


TuNC  ad  gardiani  prœceptum  exorsit  frater  Johan- 
nes  scriptor,  Anglicus,  qui  priùs  doinnus  Thomas 
de  Noranthone  dicebatur,  quondàm  cornes,  et  dixit  ; 
«  Pater  gardiane,  sicut  Deus  et  vos  noslis,  nos  sumus 
«  hîc  plurcs  qui  proplcr  Chrislum  Dominum  nos- 
u  trum  multa  dereliquiinus,  quae  sine  remorsu  con- 
«  scienliœ  et  sine  quâcunque  temporali  obligatione 
«  possidere  poteramus  ;  et  exivinius  terras  nostraî  na- 
«  livitatis,  ut  Christum  paupercni  paupcrcs  scquere- 
«mur;  quarè  reciperemus  multo  minora  cum  rc- 
«  niorsu  conscientiœ  et  cum  obligatione  orationum 
«nostrarum,  de  quibus  pro  nobismetipsis  multùm 
«  indigemus.  Débet  nobis  suffieerc  locus  iste  rum 
«  paupertate  nostrâ  ;  adhùc  non  rcputo  me  Ipsum  di- 
«  gnum  habitatione  tàm  amaena.  Quarè  loci  prœsen- 
«  lati  acceptationem  non  consulo,  nec  ejus  dotatio- 
«  ncm  aut  reddituationem  in  perpetuum  non  r.ppro- 
«  babo.  M  Frater  Jacobus  Sportarius,  sic  dictus  quià 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  âS; 


CHAPITRE  LXXXIV. 


Lt't>  frères  mineurs  refusent  l'offre  qui  leur  était  faite  ilu  dunjon 
de   Valenciennes. 


Frère  Jean  ,  l'écrivain  ,  Anglais  de  nation ,  qui  s'ap- 
pelait auparavant  Thomas,  comte  de  Norlhamplon  , 
cédant  à  l'invitation  du  gardien,  prit  alors  la  parole  : 
«  Père  gardien  ,  »  dit-il ,  «  nous  sommes  ici  plusieurs  , 
«  comme  Dieu  et  vous  le  savez,  qui  avons  abandonné, 
«  pour  l'amour  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ,  des 
«  biens  dont  nous  pouvions  jouir  librement  et  sans  re- 
«  mords;  nous  avons  quitté  les  pays  où  nous  sommes 
«  nés ,  pour  nous  attacher  à  la  pauvreté  comme  Jésus- 
«  Christ.  Aussi,  ce  que  nous  posséderions  avec  le 
«  trouble  de  la  conscience  ne  vaudrait  pas  pour  nous 
«l'indigence.  Nous  devons,  dans  notre  pauvreté, 
«  nous  contenter  de  ce  lieu  ;  et  je  ne  me  crois  pas  en- 
o  core  digne  d'une  habitation  plus  agréable.  C'est 
«  pourquoi  je  ne  suis  point  d'avis  d'accepter  celle  qui 
«nous  est  proposée,  et  je  n'en  approuverai  point  la 
«  donation  ni  la  concession  perpétuelle.  »  Ensuite 
parla  frère   Jacques  le  Nattier  (Ij,  ainsi  appelé  parce 

(i)  Le  Corbisier  ;  ancien,  irait.  V^ycz  ci-apris,  p   36 1 . 


558  ANNALES 

sportus  et  topliinos  iiotabililcr  componebat  de  jun- 
cis  marinis,  et  priùs  dicebatur  domnus  Alphonsus  de 
Bayonâ,  laïcus,  dixit  :  «  Quae,  patres ,  dlxistis  oplimè 
a  consonant  rationi;  et  praetereà  si  locum  oblatuin 
'(  totalitcr  œdificatum,  proiit  dicunt,  reciperemus,  in 
«  poslerum  taineu  eril  ruinosus,  ouerosus  forte,  et 
«  remanebit  iniperfectus.  Cùin   igitur  niliil  habebunt 
«  fratres  in  futurum,  juxtà  reguiam  nostram,  pro  re- 
«  paratione,  oportebit  viles  quœstus  exercere,  sangui- 
«  nem  pauperum  sorbere,  peccata   populi  deglutire, 
«  conscientias   fratrum  laedere ,  conventus  obligare, 
«  bonaque  spiritualia,  quœ  deberent  fratribus  vivis  et 
(f  defunctis  applicari,  dispergere  atque  interrumpere 
a  in  aliis  iisibus  oportebit.  Et  si  fratres  vacent  pecu- 
«  niarum  extorsionibus,  nonnè  veniet  slatim  religio- 
«  nis  excidium   et  sanctae   regulae    nostrae   desertio  ? 
«  Quarè  approbo  qiiod  dccrevistis.  Et  si  domina  dotet 
«suis  obventionibus  conventum,  proîit  fertur,  quid 
«  est    aliud    nisi    animarum  nostrarum   damnatio  ? 
«quarè,  etc.  (i).  »  Aliiis  frater  ad  gardiani  prœcop- 
tuni  respondit  :  «  Vitaie  debeniiis  scandalum  proxi- 
«  morum  sicut  et  nostrum.  Si  donationeni  dictam  ac- 
«  ceptavcrimus,   illi  qui  nobis  aedificaverunt  locum 
«  istum  fraudabuntur  eorum  bonâ  intentione,  et  di- 
«  cent  nos  esse  viros  instabiles  et  inconstantes,    et 
«  malè  œdificabuntur  merito  de  nobis.  Et  praetereà, 
«  proùt  dixit  pater  gardianus,  ille  locus  non  est  ap- 
«  tus  nisi  amatoribus  liujus  soeculi;  ad  contemplatio- 

(i;  Sic 


qu'il  fesait  très -adroitement  dos  corbeilles  et  des  pa- 
niers avec  des  joncs  marins;  c'était  un  laïque  nommé 
autrefois  Alfonse,  seigneur  de  Baïonne  ;  il  s'exprima 
ainsi  :  «  Ce  que  vous  avez  dit ,  pères  ,  est  conforme  à 
«  la  raison  ;  de  plus ,  si  nous  acceptions  cette  demeure 
«entièrement  achevée  qu'on  nous  offre,  dit-on  , 
«  elle  pourrait  devenir  ruineuse  et  à  charge  pour 
«  nous,  et  demeurer  imparfaite.  Lorsque  les  religieux, 
«  à  qui  notre  règle  défend  de  rien  posséder  ,  ne  pour- 
«  ront  y  faire  les  réparations  nécessaires  ,  il  leur  fau- 
'<  dra  recourir  à  des  quêtes  humiliantes ,  tirer  le  sang 
«  des  pauvres  ;  engloutir  les  péchés  du  peuple  ,  blesser 
«  les  consciences  des  frères  ,  obliger  les  couvens ,  et 
«  dépenser  pour  un  usage  étranger  les  biens  spirituels 
«  qui  devraient  être  consacrés  aux  religieux  vivans  et 
«  morts.  Et  si  les  frères  se  livrent  à  des  extorsions, 
«  leur  conduite  n'àmènera-t-elle  pas  aussitôt  la  ruine 
«  de  l'ordre  et  l'abandon  de  notre  sainte  règle?  J'ap- 
a  prouve  donc  ce  que  vous  avez  résolu.  Et  si  la  com- 
«  tesse  dote  le  couvent  de  ses  biens,  comme  on  le  dit, 
«  qu'est-ce  autre  chose  que  la  damnation  de  nos  âmes? 
«  en  conséquence,  etc.  »  Un  autre  frère  répondit  ainsi 
à  la  demande  du  gardien  :  «  Nous  devons  éviter  de 
«  scandaliser  le  prochain  et  nous-mêmes.  Si  nous  ac- 
«  ceptons  cette  donation  ,  ceux  qui  nous  ont  fait  bâtir 
«  l'habitation  où  nous  sommes  se  trouveront  trompés 
«  dans  leur  bonne  intention,  nous  traiteront  d'hommes 
«  légers  et  inconstans ,  et  pourront  justement  nous 
«  adresser  des  reproches.  En  outre ,  comme  l'a  dit  le 
«  père  gardien ,  le  lieu  qu'on  nous  offre  n'est  bon  que 
«  pour  des  hommes  aimant  le  monde;  il  n'est  point 
«convenablement  disposé  pour  la  coniemplaiion,  la 
«  dévotion  ou  l'étude,  à  quoi  nous  devons  surtout  nous 


36o  ANNALES 

«nem,  devotionem  aut  ad  stuciiiiin,  qua?  inaxiiuè 
«  consequidebemus,  nullomcKlodispositusest.Istcau- 
«  tem  locus,  in  quo  nunc  peregrinamur,  est  satis  re- 
«  motus  à  populi  congregationibus ,  et  à  tumultibus 
«  sc(|ueslralus  est,  insuper  quictus,  solilarius,  par- 
«  vus  et  hurailis.  In  eo  etiàm  rolucelhumilitas,  aspe- 
ct ritas,  vilitas  et  pauperlas,  quœ  maxime  sectari  de- 
«  bemus  pro  possc.  Quarè,  conclusivè,  cuni  patribus 
«  in  oblati  loci  renuntiationem  persiste,  et  usquè  ad 
«  morteni  semper  pauperlatem  profitendo.  »  Frater 
Johannes  li  JSatiers  postmodîim  humiliter  respondit: 
«Pater  gardiane,  locus  nobis  praesentatus  est,  locus 
«  artus,  aridus  ,  scalidus,  felidus,  aquis  dulcibus  ca- 
«  rens,  malo  aère  clrcuravallatus,  pomposus,  fastuo- 
«  sus,  famosus,  curiosus,  ruinosus,  dangerosus  et 
«  onerosui,  et  forte  ab  antiquis  occisionibus  populo- 
«  rum  multipliciter  poJlutus,  de  rapinis  œdificatus  et 
«  forte  de  consimilibus  rcparandus,  aptus  ad  populi 
«  tumultum  et  concursum  ;  quod  nostrae  vccationi 
«  multiun  derogat  et  paupertati.  I-;te  autem  in  quo 
«  nunc  hospitamur  in  bono  aère  constituitur,  et  aquis 
«  fontium  quibus  uccessario  utimur  iriiguus  est  ;  satis 
«  amplus,  de  eleemosynis  juste  acquisitis  aîdificatus, 
«  et  juxtà  statum  vocationis  nostrœ  multùm  aptus- 
«  Nec  habemus  hîc  impedimenta  nostrae  contempla- 
«  tioni  ac  studio  contraria.  Quarè  pro  responsione 
«  vobiscum  in  omnibus  concordo,  suas  dotes  omnino 
«  respuendo.  Et  praetereà  hîc  manè  et  sero  opéra  mi- 
a  sericordine  exsequi  possumus,  et  fratres  et  ptîregri- 
«  nos  ac  paupercs  tardé  vcnientes  susciperc  sine  péri- 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  36 1 

Cl  appliquer. Notre  demeure  actuelle,  au  contraire,  est 
o  éloignée  de  la  foule  et  du  bruit;  elle  est  tranquille, 
o  solitaire,  petite  et  modeste.  On  y  pratique  l'humilité, 
«la  pauvreté,  les  rigueurs  d'une  vie  austère;  toutes 
«  les  vertus  enfin  que  nous  devons  chérir.  Je  conclus 
a  donc  en  persistant  avec  les  pères,  à  refuser  l'offre 
o  qui  nous  est  faite  ,  et  en  fesant  vœu  de  vivre  dans  la 
«  pauvreté  jusqu'à  la  mort.  »  Frère  Jean  le  naltier  ré- 
pondit ensuite  :  «  Père  gardien ,  une  habitation  nous 
«  est  proposée  dans  un  lieu  étroit,  aride  ,  montueux  , 
«  infect,  privé  d'eaux  douces,  entouré  d'un  air  malsain; 
Cl  demeurepompeuse,  magnifique, fastueuseetcurieuse, 
<«  mais  en  même  tems  ruineuse  et  pleine  de  périls , 
«  souillée  peut-être  autrefois  bien  souvent  parle  sang 
«  des  peuples,  élevée  avec  le  fruit  des  rapines,  et  qu'il 
«  faudra  sans  doute  réparer  par  les  même  moyens , 
«  accessible  à  la  foule  et  au  bruit;  ce  qui  ne  peut  se 
Cl  concilier  avec  notre  vocation  et  le  vœu  de  pauvreté 
«  que  nous  avons  fait.  Le  lieu  que  nous  habitons  est 
«  situé  en  bon  air  ;  il  est  arrosé  par  des  sources  qui 
«nous  fournissent  l'eau  nécessaire  à  nos  besoins  ;  son 
«  étendue  est  suffisante  ;  il  a  été  construit  avec  le  pro- 
«duit  d'aumônes  légitimement  acquises;  enfin  il  est 
«  lout-à-fait  favorable  à  notre  vocation,  et  nous  n'y 
«  trouvons  rien  qui  nous  détourne  de  la  méditation  et 
«  de  l'étude.  Par  ces  motifs  ,  je  me  range  à  votre  opi- 
«  nion  en  refusant  le  don  qu'on  veut  nous  faire.  Nous 
«  pouvons  ici  accomplir  matin  et  soir  les  œuvres  de 
«  miséricorde;  nous  devons  et  nous  pouvons  recevoir 
0  sans  danger  les  religieux  ,  les  pèlerins  et  les  pauvres 
a  qui  se  présentent  la  nuit  à  notre  porte.  Là ,  au  con- 
«  traire ,  nous  serions  enfermés  ,  et  si  des  reUgieux  ou 
«  des  pauvres  arrivaient  tard  ,  nous  ne  pourrions  les 


362  ANNALES 

«  culo  et  dangerio  possumus  et  debemus.  Ibidem  au- 
«  tem  circumclusi ,  et  si  sero  aut  tardé  supervenirent 
«  fratres  aut  alii  pauperes,  ipsis  succurrerc  non  pos- 
«semus;  et  sic  meritis  illis  privaremur  et  gratiis.  » 
Has  et  consimiles  allegaverunt  rationes  mulliplices  ad 
fînem  ut  nullo  modo  transferrentur. 


CAPITULUM  LXXXV 


Quoil  comitissa  Johanna  misit  legatos  ad  papam  Honoriiiin   et   ad 
beatum  Franciscum    adhùc  viventem. 


DiCTUS  autem  gubernator  deliberatam  fratrum 
scntentiam  humiliter  exspeclans^  dixit  sibi  tandem 
gardianus  vota  eorum,  singulasque  rationes  explica- 
vit,  superaddendo  quod  absque  summi  pontifiais  ac 
generali  ordinis  licentiâ  facere  non  valebant,  et  si 
quicquam  facerent,  nullo  modo  reditus  aut  dotes 
assumèrent.  Qui  gardiani  respoosionem  bénigne  et 
patienter  audieus,  et  comitissae  postmodùm  referens, 
à  proposilâ  tamen  intentione  ipsa  non  destitit,  cogi- 
tans  quod  saltem  illùc  fratres  de  Flandriâ  transmitte- 
ret,  si,  conventu  aedificato,  alii  reniperc  nollent; 
quod  et  de  facto  postmodùm  adimplevit.  Undè,  sicut 
inforiîis  deêlarabitur,  per  plures  annos  fuerunl  duo 
conventus  fratrum  in  Valencenis,  unus  in  Sancto- 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  363 

«  secourir  et  nous  serions  privés  de  ce  mérite.  »  Telles 
furent  les  raisons  qu'ils  alléguèrent,  avec  beaucoup 
d'autres  de  même  nature  ,  pour  ne  point  changer  de 
demeure. 


CHAPITRE   LXXXV. 

La   comtesse  Jeanne  envoie  des  de'pute's  an    pape  Honorius   et  à 
Saint  François  qui   vivait  encore  à    cette  époque. 


Le  gouverneur  attendait  humblement  le  résultat 
de  la  délibération  des  frères.  Le  gardien  lui  fit  con- 
naître leur  résolution,  ainsi  que  tous  les  motifs  qui  les 
avaient  déterminés  ,  et  lui  dit  qu'ils  ne  pouvnient  agir 
sans  l'autorisation  du  souverain  pontife  et  de  l'assem- 
blée générale ^dé  l'Ordre,  et  que  ,  dans  tous  les  cas  , 
ils  n'accepteraient  aucune  rertte  ni  donation.  Le  gou- 
verneur ,  après  avoir  écouté  avec  patience  et  bonté 
cette  réponse  du  gardien,  la  transmit  à  la  comtesse, 
qui  n'en  persista  pas  moins  dans  son  projet,  pensant 
qu'elle  pourrait  au  moins  ,  après  l'achèvement  du  cou- 
vent,  y  faire  venir  des  religieux  de  Flandre,  si  les 
autres  ne  voulaient  pas  y  habiter,  ce  qu'elle  fit  efFec- 
tivenient.  Il  y  eut  donc  pendant  plusieurs  années, 
connne  on  le  verra  plus  loin  ,  deux  couvens  de  frères 


364  ANNALES 

Bartholoniaeo ,  et  alius  in  dongionc.  Auditâ  vcro  fra- 
truin  responsione,  illustris  comitissa  non  tardavit  diîi 
quin  legatos  ad  curiam  romanam ,  ad  dominuni  j3a- 
pani  Honoriuin,  et  ad  ordinis  fundatorem,  fratrcm 
videlicct  Franciscuni ,  qui  adhiic  vitâ  fruebatur  liu- 
manâ,  ad  dominum  Cameracensem  et  ad  omncs  ad 
quos  spectare  videbatur,  ut  devotum  propositum  quod 
concœperat  ad  effectum  deducere  valeret.  Intere«i 
conventuni  in  dicto  dongione,  quantum  ad  aedificia  et 
ecclesiam,  proîit  clariùs  ostendetur,  construi  jussit, 
et  fratres  de  Vironiandiâ  et  de  Flandriâ  et  aliis  par- 
tibus,  in  numéro  duodccim,  ad  inhabitandum  in 
dicto  conventu ,  de  licentiâ  domini  episcopi  Camera- 
censis,  transmisit.  Successione  temporis,  à  curiâ  ro- 
mana  reversi  sunL  nuntii  quos  ipsa  comitissa  émise- 
rai, qui  sibi  litteras  plures  retulerunt,  unà  cum  bullâ 
domini  Honorii  pontifîcis  summi,  in  quâ  soliim  licen- 
tiâ dabatur  convcntum  fratrum  construendi,  et  illuni 
in  quo  fratres  hospitabantur  in  dispositione  cjusdem 
dominœ  omnino  relinquebat.  Tenorcs  autem  dicta- 
rum  litterarum  per  dictos  reportatarum  legatos,  so- 
lùra  unicam  reperi  in  conventu. 


DE    HAINAUT.    LIVUE    XX.  365 

mineurs  à  Valenciennes  ,  un  à  Saint-Barthélemi,  et 
l'autre  dans  le  donjon.  Après  avoir  reçu  la  réponse 
des  religieux  ,  la  comtesse  ne  tarda  pas  à  envoyer  des 
messages  au  pape  Honorius  (  1  )  à  Rome,  à  saint  François , 
fondateur  de  l'ordre,  qui  vivait  encore  à  celte  époque, 
à  l'évêque  de  Cambrai  et  à  toutes  les  personnes  que 
cette  affaire  concernait ,  pour  parvenir  à  mettre  son 
dessein  à  exécution.  Et  pendant  ce-tems  là  elle  fit  cons- 
truire dans  le  donjon  ,  comme  on  le  dira  bientôt  plus 
amplement  ,  une  église  et  des  bâtimens  pour  le  cou- 
vent ,  et  elle  y  fit  venir ,  avec  la  permission  de  l'évêque 
de  Cambrai ,  douze  religieux  du  Vermandois ,  de  la 
Flandre  et  de  divers  autres  pays.  Quelque  tems  après , 
les  députés  que  la  comtesse  avait  envoyés  à  la  Cour  de 
Rome  lui  rapportèrent  plusieurs  lettres  avec  une  bulle 
du  pape  Honorius  par  laquelle  il  permettait  seulement 
la  construction  d'un  couvent  pour  les  frères  mineurs, 
et  laissait  à  la  disposition  de  la  comtesse  celui  qu'ils 
habitaient.  De  ces  lettres  apportées  par  les  députés,  je 
n'en  ai  trouvé  qu'une  seule  dans  le  couvent. 


(i)  C'est  Honorius  III ,  élu  pajie  à  Pérouse  le  i8  juillet  1216 ,  ot 
sacre'  le  24  du  même  mois  j  son  nom  était  Cencio  Savelli.  C'est  lui 
qui  força  le  prince  Louis  de  France ,  fils  de  Philippe-Auguste , 
d'abandanaer  son  entreprise  sur  l'Angleterre,  pour  faire  la  guerre 
aux  Albigeois.  La  France  ne  lui  sut  nullement  gré  tl'avoir  imposé 
à  l'iiéritier  de  la  couronne  ce  lourd  fardeau,  dont  il  ne  le  déchargea 
pas  même  après  «{u'il  fut  monté  sur  le  trône,  et  sous  lequel  enfin  , 
épuisé  de  fatigues  ,  il  succomba  par  une  mort  prématurée  ,  comme 
l'avait  prévu  son  pcrc ,  le  8  novembre  1226.  Honorius  descendit 
lui-même  au  tombeau,  le  18  mars  de  l'année  suivante  1227,  après 
avoir  tenu  le  saint  siège  dix  ans  et  huit  mois,  à  compter  du  jour 
de  son  élection.  (  L'Art  de  vérifier  les  dates.  Chronologie  des  papes  ) 


366  ANNALES 


CAPITULTJM  LXXXVl. 


Litlcr.T  fratril)us  à   curiâ   romaniî    transmissfc    île     translalionc 
eorum  ad  locum  novuni  dongionis. 


In  Chrislo  sibi  carissimis  fratribus  ordinis  fratrnm 
inlnorum  juxtà  Valentianas,  in  episcopatu  Caniera- 
censi ,  liospitantibus,  frater  ITellas ,  vilis  poccator  et 
caducus  et  fratrum  minorurrt  minimus  servus,  salu- 
tem  et  pacem  veram  per  aspersionem  sanguinis  Do- 
mini  nostri  Jesu-Christi.  Fratres  mei ,  vos  exhortor 
et  in  visceribus  caritatis ,  ut  sanctum  Evangclium 
Domini  nostri  Jesu  Christi  et  sauctam  regulam  ves- 
Iram  per  dominum  Innocentium ,  divinâ  Providentiâ 
papam,  approbatam  et  nuper  per  dominum  Hono- 
rium  ,  adbùc  superstitem  ,  confirmatam ,  quam  pro- 
mislstis  Deo  fîdcliter,  usquè  ad  mortem  pure  et  invio- 
labiliter  et  indefcssè  observatis.  Nuper  autern  à  sanc- 
tissimo  domino  papa  Honorio  praenominato  bullas 
vidi  de  licentiâ  et  approbatione  translationis  conven- 
tûs  vestri,  qui  est  extra  villam  ,  ad  locum  idoneum, 
qui  est  infrà  muros  et  ambitum  murorum  villœ  prœ- 
dlcta;;  et  super  eadom  materiâ  illustris  domina  pa- 
triae  in  quâ  babitastis  mibi  scripsit.  Quarè  Uerùm 
cxbortor  vos  in  Cbristo  Jesu   ut ,  juxtà  doctrinam 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  36' 


CHAPITRE   LXXXVI. 


I, «lires  adressées  par  la  Cour  de  Rome  aux  frères  mineurs  sur  leur 
liatisla.i'iii  dans  le  nouveau  couvent  du  donjon. 


«  A  ses  très-chers  frères  en  Jésus-Christ  les  frères 
mineurs  de  Valenciennes  ,  au  diocèse  de  Cambrai , 
frère  Héiie ,  faible  pécheur  et  le  plus  humble  de  leurs 
serviteurs  ,  salut  et  paix  véritable  par  le  sang  de  Notre 
Seigneur  Jésus- Christ.  Mes  frères,  je  vous  exhorte 
avec  toute  l'ardeur  de  la  charité  ,  à  suivre  strictement 
et  inviolableraent  jusqu'à  la  mort  l'évangile  du  Seigneur 
et  votre  sainte  règle  approuvée  par  le  pape  Innocent , 
confirmée  dernièrement  par  le  pape  actuel  Honorius  , 
et  que  vous  avez  promis  à  Dieu  d'observer.  J'ai  vu  de- 
puis peu  une  bulle  du  saint  père  le  pape  Honorius ,  ci- 
dessus  nommé  ,  qui  permet  et  approuve  la  translation 
de  votre  couvent,  aujourd'hui  hors  de  la  ville  ,  en  un 
lieu  plus  convenable  situé  dans  l'enceinte  de  ses  murs  ; 
en  outre,  l'illustre  dame  du  pays  que  vous  habitez  m'a 
écrit  à  ce  sujet.  C'est  pourquoi  je  vous  exhorte  ericore, 
au  nom  de  Jésus-Christ,  à  être  soumis  à  vos  maîtres  , 
selon  la  doctrine  de  l'apôtre,  surtout  à  ceux  qui  sont 
bons  et  justes  ,  à  accepter  avec  humilité  et  reconnais- 
sance la  nouvelle  demeure  qui  vous  est  offerte  ,  et  à 
continuer  de  glorifier  Notre  Seigneur  Jésus-Christ  que 
je  prie  de  vous  conserver.  Ainsi  soit-il.  Donné  à  Sainte- 


568  ANNALES 

apostoli,  subjecti  estote  dominis  vestris,  spcciallter 
bonis  et  modestis;  et  locum  vobis  praesenlatinn  cum 
gratiarum  aclioiiibus  hiimiliter  suscipile,  persévé- 
rantes in  agnitionem  domini  noslri  Jesu  Christi,  qui 
féliciter  vos  conservet.  Amen.  Datum  in  Sanclâ-Ma- 
riâ  de  Portiunculâ  juxtà  Assisium  ,  anno  pontificatûs 
domini  Honorii  papae  x.  » 

Per  magna  postmodùm  tempera,  saepedictus  gu- 
bernator  videns  duos  in  dicta  villa  conventus  con- 
structos,  gandens,  quando  sibi  placuit,  litteras  su- 
prœdictas  fratribus  Sancti-Bartholomaei  prœscnlavit. 
Qui  tandem  humililer  suscipientes  et  perlegentes, 
sumnio  poîitifici  et  generali  ordinis,  proùt  decebat, 
se  totaliter  subjecerunt,  supplicantes  obnixiùs  qua- 
tenùs  campanile  atque  vitrae,  in  quibus  curiositas 
et  suniptuositas  spectabatur  excessiva,  tollerenlur, 
aliter  cum  conscientiâ  sanâ  ibidem  cum  dictis  fra- 
tribus, qui  dictum  conventum  regebant ,  commo- 
rari  non  audcrent.  Remanserunt  tandem  fratres  in 
conventu  Sancti-Bartbolomaei  segregat'im  à  fratribus 
dongionis  conventualiter  usquè  ad  annum  Domini 
MCCLi  vel  MCCLii,  alios  usquè  ad  annum  quinquage- 
simum  ,  anno  quo  campanile  fratrum  dongionis,  con- 
cordi  assensu  fratrum  ac  prioris  Sancti-Salvii,  fuit 
deslructum,  et  novum  bumile  et  parvum  reaedifica- 
tum  ;  et  tune,  de  voluntate  et  mandato  ordinis,  papa 
consentiente ,  et  episcopo  Cameracensi  ac  domina 
Margaretâ ,  comitissâ  Flandriae  et  Hannoniœ,  annuen- 
tibus,  pacem  inter  priorem  Sancti-Salvii  et  fratres 
Iractantibus ,  tune  locum  Sancti-Bartbolomœi  fratres 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  369 

iMarie  de  la  Portioncule  près  Assise ,  la  dixième  année 
du  pontificat  d'Honorius.  » 

Ce  ne  fut  que  long-tenis  après ,  que  le  gouverneur  , 
voyant  avec  joie  les  deux  couvens  construits  dans  la 
ville,  présenta  aux  religieux   de   Saint -Barthélemi, 
lorsqu'il  jugea  le  moment  favorable  ,  les  lettres  ci-des- 
sus rapportées.  Les  frères  reçurent  ces  lettres  avec  hu- 
milité, et  après  les  avoir  lues  attentivement  se  sou- 
mirent enfin,   comme  ils  le  devaient,    au  souverain 
pontife  et  à  leur  Ordre  ;  mais  ils  demandèrent  avec 
instances  qu'on  supprimât  le  clocher  et  les  vitraux  où 
brillaient  une  recherche  et  une  magnificence  excessive; 
car  autrement  ils  n'auraient  pas  cru  pou  voir  en  sûreté  de 
conscience  habiter  ce  couvent  avec  les  religieux  qui  le 
dirigeaient.  Les  frères  demeurèrent  dans  le  couvent  de 
Saint-Barthélemi ,  séparés  de  ceux  du  donjon  jusqu'en 
1251  ou  1252,  et  selon  d'autres  jusqu'en  1250,  année 
où  le  clocher  des  frères  du   donjon  ,  d'un   commun 
accord  entre  les  religieux    et    le   prieur   de   Saint- 
Sauve  ,  fut  détruit  et  remplacé   par  un   autre  plus 
petit  et  plus  modeste.  Alors,  par  la  volonté  de  l'Ordre 
et  du  pape,  et  avec  le  consentement  de  l'évèque  de 
Cambrai  et  de  Marguerite,  comtesse  de  Flandre  et  de 
Hainaut ,  qui  réconcilièrent  le  prieur  de  Saint -Sauve 
avec  les  frères  mineurs,  ceux-ci  abandonnèrent  le 
couvent  de  Saint-Barthélemi  que  l'évèque  et  la  com- 
tesse donnèrent  au  prieur  à  de  certaines  conditions  , 
comme  il  sera  expliqué  plus  loin ,  si  Dieu  le  permet. 


XÎV.  -2^ 


3no  ANNALES 

dcreliquerunt  primo,  et  dicto  priori  dictus  episcopus 
ac  dicta  domina  comitissa  in  possessionem  pcrpe- 
tuam  eiim  tradiderunt,  conditionibus  siippositis, 
proùt  inferiùs  suo  loco  manifestabitur  evidenter,  Dec 
duce. 


CAPITULUM  LXXXVII. 


Qiiùd  Jolianna  comitissa  ab  Insulis  artifices  misit  pro  novo 
conventu  construendo. 


Anno  igitur  dominicae  incarnationis  mccxxv% 
Johanna,  Flandriae  et  Hannoniae  comitissa,  ab  Insu- 
lis magistrum  operum  cum  quibusdam  arcliitectori- 
bus  misit  Valencenas  ad  dongionemseudictum  locum 
contemplandum,  et  speculandum  ubi  ecclesia  et  ubi 
refectorium  ,  claustrum ,  dormitorium  et  aliae  officinœ 
fratribus  necessariae  possent  collocari.  Sed ,  conside- 
ratis  diligenti  examine  considerandis,  repererunt  et 
retulerunt  concorditer  quod  locus ,  proùt  jacebat  in 
sua  nuditate,  non  erat  aptus  ad  aediBcia  solemnia 
construenda,  et  quammaximè  pro  ecclesia  aut  reli- 
giosorum  conventu  ;  et  ad  hoc  probandum  plures  al- 
legabant  rationes,  quarum  prima  talis  erat  :  cîim 
omnium  ecclesiarum  altaria  debeant  vergi  ad  Orien- 
tem,  et  introitus  ad  Occidentem  ,  et  vcrsîis  Oçcidens 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  3']  \ 


CHAPITRE  LXXXVII. 


La  Comtesse  envoie  de  Lille  des  ouvriers  pourbâlir  un   nouveau 
couvent. 


En  1225  ,  Jeanne,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hai- 
naut ,  envoya  de  Lille  à  Valenciennes  un  architecte 
avec  des  ouvriers  pour  examiner  le  donjon  et  détermi- 
ner la  place  convenable  pour  la  construction  de 
l'église,  du  réfectoire,  du  cloître,  du  dortoir  et  des 
divers  bâtimens  nécessaires  aux  religieux.  Mais  après 
un  examen  attentif,  ils  reconnurent  et  déclarèrent 
unanimement  que  ce  lieu,  à  cause  de  sa  nudité ,  n'était 
point  propre  à  recevoir  de  grands  édifices  et  surtout 
une  église  ou  un  couvent  ;  et  à  l'appui  de  leur  opinion 
ils  alléguaient  diverses  raisons  dont  la  première  était 
celle-ci  :  les  autels  de  toutes  les  églises  doivent  être 
tournés  vers  l'orient,  et  leur  entrée  vers  l'occident  ; 
or ,  comme  il  n'y  a  point  d'accès  possible  du  côté  de 
l'occident  à  cause  des  eaux  et  de  la  hauteur  des  murs 
du  donjon ,  il  faudrait  que  l'entrée  de  l'église  se  trou- 
vât à  côté  du  grand  autel,  ce  qui  serait  tout-à-fait  in- 


5'2  ANNALES 

non  sit  adituS  piopter  aquas  et  altltudincm  murorum 
dongionis;  oporlebit  igitur  quod  introitiis  ccclesiae 
<»it  iuxtà  inajus  altare,  quod  videtur  imihùm  inde- 
oens;  aut  quià  ecclesia  sit  occidentalis,  nullus  siqui- 
dem  orat  aditus  ad  lociim  dongionis  lune,  nisi  per 
castrum  quoddicilur  nunc  Sancli-Johannis,  in  quo 
aditu  oportebat  majus  altare  stabiliri.  Secunda  ra- 
tio :  nàni  mûri  dongionem  clrcumvallanles  in  non- 
nullis  spatiis  à  summo  usquè  deorsum  eranl  diruti, 
et  iiiac(M-ics  cujusdam  antiquae  turris  dissipatœ  usquè 
ad  aquam  in  cono  dongionis  ad  casuui  oral  propin- 
qua.  Terlia  ratio  :  quod  terra  tolius  loci  dicti  dongio- 
nis erat  niobilis  et  non  fixa,  et  aliàs  ibidem  artificiali- 
ter  deporlala  pro  majori  parte,  quarè  aedificia  magna 
in  eodem  aedificari  non  poterant ,  nisi  cum  magnis 
sumptibus  et  periculis,  et  cum  perpétua  pronitate  ad 
ruinas.  Item  quarta  ratio  fuit,  quod  dictus  locus  erat 
nimis  striclus  et  arcus,  et  ad  conventum  rcligioso- 
rum  lotaliter  ineptus,  proùt  in  sua  jacebat  parvitatc. 
Et  prfctcreà  fratres  ad  operarios  accesserant  dicendo  : 
«  Caveatis  ne  domina  construi  faciat  aedificia  sump- 
tftuosa,  quià  non  acceptaremus;  et  rogamus  instan- 
«  tissimè  quatenùs  sic  bumiiia  ,  fictilia  et  bassa  facia- 
«  tis  œdificia ,  ut  in  eisdem  reluceat  humilitas , 
«  simplicitas,  asperitas  et  paupertas,  proptcr  domi- 
«  num  nostrum  Jesum  Christum,  qui  sic  pauperem 
«se  fecit  in  boc  mundo,  ut  diceret  :  Vulpcs  joveas 
<f.}iabentf  et  volucrcs  nidos  ;  Jilius  aulem  hominis 
a  non  liabet  ubi  reclinel  caput  suuni.  »  Quibus  con- 
sideratis,  auditis  et  atlenlis,  praedicti  operum  magis- 


DE    HAINAUT.    livre    XX.  O'JO 

convenant,  ou  bien  que  l'autel  fût  tourné  vers  l'occi- 
dent ,  car  il  n'y  avait  alors  d'autre  entrée  au  donjon 
que  par  le  château  qui  porte  aujourd'hui  le  nom  de 
Saint-Jean  ,  et  c'était  de  ce  côté  qu'il  fallait  placer  le 
grand  autel.  Seconde  raison  :  les  murs  qui  entouraient 
le  donjon  étaient  ruinés  en  plusieurs  endroits ,  et  une 
vieille  tour  qui  comblait  déjà  de  ses  débris  le  fossé  au 
coin  du  donjon,   menaçait  de  s'écrouler  tout- à-fait. 
Troisième  raison  :  tout  le  sol  du  donjon  était  mobile  et 
composé  de  terres  qu'on  y  avait  apportées  autrefois 
artificiellement  ;  c'est  pourquoi  on  ne  pouvait  y  con- 
struire de  grands  bâtimens  qu'avec  beaucoup  de  frais 
et  de  dangers ,  et  au  risque  d'une  ruine  prochaine. 
Enfin  leur  quatrième  motif  était  le  peu  d'étendue  du 
terrain  ,  qui  ne  permettait  pas  d  y  établir  convenable- 
ment un  monastère.  En  outre  les  religieux  dirent  aux 
architectes  :  «Faites  en  sorte  que  la  comtesse  ne  bâ- 
«  tisse  point  d'édifices  somptueux  ,  car  nous  ne  les  ac- 
«cepterions  pas;  nous  vous  prions,  au  contraire,  de 
«  nous  construire  avec  de  l'argile  un  bâtiment  simple 
«  et  modeste  ,  où  puisse  briller  l'humilité,  l'austérité 
«  et  la  pauvreté  pour  la  gloire  de  Jésus-Christ  qui  vou- 
«  lut  être  si  pauvre  en  ce  monde ,  qu'il  dit  en  parlant 
«  de  lui-même  :  les  renards  ont  des  tanières ,  les  oiseaux 
a  ont  des  nids;    mais   le  Jils   de   V homme  n^a  point  oit 
«  reposer  sa  télé.  »  Toutes  ces  considérations  pesées  et 
examinées  ,  les  architectes  de  la  comtesse  Jeanne  allè- 
rent lui  rendre  compte  de  ce  qu'ils  avaient  vu  et  ré- 
solu ;  mais  elle  leur  ordonna  de  ne  se  laisser  arrêter 
par  aucun  obstacle,  et  de  disposer  les  lieus  comme 
elle  l'avait  résolu  pour  la  gloire  de  Dieu  ,  le  salut  de 
l'empereur  Baudouin  son  père  ,  de  Fernand  son  mari 
et  d'elle-même  ,  et  pour  l'honneur  des  religieux  et  la 


374  ANNALES 

tri  dictae  dominae  Johannae  comitissae  narrantes  quae 
repererant,  habuerunt  iterùni  ab  eâdem  in  mandatfs 
quod,  omnibus  postposilis,  locuni  praediclum  sic  dis- 
ponerent,  quod  Deo  cederet  ad  gloriam,  imperatori 
Balduino,  patri  suo,  et  domino  Ferrando,  marito 
suo,  el  sibi  ad  salutem,  et  honorera  fratribus,  et 
eorum  ordini  ad  prosperitatem  et  pacem;  et  quod 
expensis  non  parcerent ,  salvis  in  omnibus  seniper 
salvandis.  Post  dies  paucos,  saepedictus  gubernator, 
aucloritate  dominae  coniitissae  fultus,  Valencenas 
cum  praedictis  architectoribus  revertentes,  et  locum 
iterùm  perluslrantes,  decreverunt  novum  introitum 
alicubi  oportere  reperiri  à  parte  Occidentis  ,  in  quâ, 
sicut  dictura  est,  nuUuserat  aditus,  ad  finem  ut  cho- 
rus esset  ad  plagam  Orientis  respiciens  :  quod  et  sta- 
tim  executioni  datum  cst.Nàm  juxtà  cambam  Sanctae- 
Ragenfredis,  vicinam  dongioni,  à  rétro  erant  mansi 
duo  venditionibus  expositi,  quorum  hortahtia  usquè 
ad  ripariam  contiguatam  à  rétro  dongioni  protende- 
bantur;  quos  justo  pretio  comparatos,  in  eisdem  in- 
troitum seu  conventûs  portam  decreverunt  slabilire  : 
quod  et  factum  est.  Postmodiim  pontem  lapideum 
suprà  dictam  ripariam ,  quae  fluit  inter  dictos  mansos 
et  conum  dongionis^  firmissimum  fundaverunt,  qui 
nunc  est  juxtà  fores  ecclesiae.  Deindè  fundamenta  per 
totum  circuitum  murorum  totiûs  dongionis,  quan- 
tum ad  omnes  ruinas,  6delissimè  réparantes,  et  aedi- 
ficia,  quae  ibidem  erant,  solo  coaequantes,  maxime 
quae  fundatioui  ecclesiae  impedientia  videbantur,  ves- 
tigia   etiàm    vetustissimarum    turrium    destruentes, 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  3^5 

prospérité  de  leur  Ordre,  leur  recommandant  de  n'é- 
pargner aucune  dépense  afin  d'accomplir  dignement 
son  dessein.  Peu  de  jours  après,  le  gouverneur,  muni 
de  l'autorisation  de  la  comtesse,  revint  à  Valenciennes 
avec  les  architectes  ;  ils  examinèrent  de  nouveau  les 
lieus  et  décidèrent  qu'il  fallait  trouver  moyen  de  faire 
une  nouvelle  entrée  du  côté  occidental  où  il  n'y  en 
avait  point ,  afin  que  le  chœur  regardât  l'orient,  ce  qui 
fut  mis  à  exécution.  Près  de  la  brasserie  de  Sainte- 
Réfroi  (1  ),  voisine  du  donjon ,  étaient  deux  maisons  à 
vendre,  dont  les  jardins  s'étendaient  jusqu'à  la  rivière 
qui  est  contiguë  par  derrière  au  donjon;  ils  les  ache- 
tèrent et  y  établirent  la  porte  d'entrée  du  couvent.  En- 
suite ils  bâtirent  sur  la  même  rivière,  qui  coule  entre 
ces  deux  maisons  et  le  coin  du  donjon ,  un  pont  de 
pierre    très-solide  qui  est  actuellement  près    de    la 
porte  de  l'église.  Enfin  ils  réparèrent  avec  soin  l'en- 
ceinte des  murailles  du  donjon  ,  qui  étaient  ruinées  en 
plusieurs  endroits  ,  rasèrent  tous  les  bâtimens  qui  s'y 
trouvaient,  parce  qu'ils  auraient  nui  à  la  construction 
de  l'église ,  détruisirent  les  restes  des  vieilles  tours  ,  et 
débarrassèrent  toute  la  plate-forme  du  donjon. 


(i)  Sainte  Réfroi  ou  Réfrède ,  fille  ainée  de  Saint  Adalbert» 
comte  d'Ostrevant,  et  première  abbesse  de  Denain.  Sa  mère  était 
sainte  Reine,  fille  de  Pe'pin  ,  dont  Jacques  de  Guyse  parle  fort  au 
long,  livre  xii,  chapitre  26.  On  célébrait  la  fête  de  sainte  Réfrède  , 
le  8  octobre.  Voyej  Molanus ,  ex  Ojffîcio  Dodonii.  On  ne  la  trouve 
ni  dans  Baillet,  ni  dans  Godescard.  Elle  vivait  vers  l'an  700.  Elle 
a  été  appelée  Reinfride  au  tome  VIII ,  page  385. 


376  ANNALES 

totain   plateam    aut    superficicm    dongionis    aequa- 
vtM'unt. 


CAPITULUM  LXXXVIII. 


QiiîhI  comitissa  Johanna  visitavit  in  propriâ  personâ  Fralres  adhùc 
in  8ancto-Barlolomaeo  résidentes. 


Tandem  funiculis  ecclesiam  et  conventûs  officinas, 
videlicet  dormitorium,  claustrum,  capitulum,  refec- 
torium ,  infirmariam ,  juxlà  loci  exigentiam  et  fra- 
trum  humile  desiderium,  proportionaliter  metientes, 
in  nomine  sanctae  et  individuae  Trinitatis,  apostolo- 
rum  Petri  et  Pauli,  sanctae  crucis  et  omnium  sancto- 
rum  Dei,  opus  sunt  aggressi.  Temporibus  igitur 
quibus  praedicta  disponebantur,  pons  videlicet  et  muri 
dongionem  circumcingentes,  antequàm  structura  ec- 
clesiae  et  officinarum  conventûs  aggrederentur,  su- 
pervenit  dicta  domina  Johanna  comitissa  Valencenas, 
et,  inter  alia,  fratres  extra  muros  commorantes  hu- 
militer  visitavit  in  personâ.  Quae  modum,  gestus, 
mores,  vitam,  verba  et  exempla  fratrum  considerans; 
paupertatem  hilarem ,  obedicntiam  promptam ,  casti- 
tatem  illibatam ,  austeritatem  vitae ,  sobrietatem 
victûs,  sanctitatem  absconditam  et  pœnitentias  eo- 
rumdem  attendcns,  in  spirilu  consolabatur  quamdiù 


DE    HAINAtJT.    LIVRE    XX.  7)']'] 


CHAPITRE  LXXXVIII. 


La  coiiitessc  Jeanne  visite  en  personne  les  Frères  mineurs  t[iii  de- 
meuraient encore  à  Saint-Barthéltmi 


Enfin  après  avoir  mesuré  au  cordeau  ,  selon  l'exi- 
gence du  lieu  et  le  désir  des  frères  ,  les  proportions  de 
l'église  et  la  distribution  intérieure  du  couvent,  c'est- 
à-dire  le  dortoir  ,  le  cloître,  le  chapitre  ,  le  réfectoire, 
l'infirmerie  ,  etc. ,  ils  se  mirent  à  l'œuvre  en  invoquant 
la  Sainte-Trinité  ,  les  saints  apôtres ,  la  Sainte-Croix  et 
tous  les  saints.  Pendant  qu'on  s'occupait  des  disposi- 
tions dont  j'ai  parlé,  je  veux  dire  de  la  construction 
du  pont  et  de  l'enceinte  des  murailles  du  donjon  ,  et 
avant  qu'on  eût  commencé  à  bâtir  l'église  et  le  couvent, 
la  comtesse  Jeanne  arriva  à  Valenciennes,  et  vint  visi- 
ter, entr'autres  choses,  la  communauté  des  frères  mi- 
neurs ,  qui  étaient  hors  de  la  ville.  Admirant  le  genre 
de  vie  ,  les  mœurs,  les  discours  et  les  exemples  de  ces 
religieux;  touchée  du  spectacle  de  cette  pauvreté  heu- 
reuse ,  de  cette  obéissance  exacte ,  de  cette  chasteté  , 
de  cette  tempérance  et  des  austérités  de  cette  sainte 
vie  ,  elle  éprouvait  un  contentement  véritable  de  se 
trouver  en  leur  compagnie.  Elle  écouta  dévotement 
l'allocution  d'un  frère  sur  le  mépris  du  monde,  sur  les 


378  ANNALES 

coiisortio  perfieri  valebat   eorumdem.  Quœ  tandem 
coUationem  breveni  à  fratre  de  contemptu  mundi, 
vitiis  et  virlutibus,  pœnd  et  gloriâ  proferente,  devo- 
tissimè   audiens ,    corde    compuncta ,    lachrymando 
valefaciens  fratribus,  ad  aulam  propriam  reversa  est. 
De  fratribus  autem  ultra  modum  benè  aedificata  et 
contenta,  disponi  fecit,  anlequàm  à  Valencenis  rece- 
deret,  ad  honorera  et  reverentiam  novae  civitatis  Jé- 
rusalem et  duodecim  apostolorum ,  quorum  vitam  et 
modum  fratres  imitabanlur,  duodecim    fundamenta 
prafcepit  jacere  pro  duodecim  columnis  ad  ecclesiae 
novae  fratrum  sustentationem  :  quod  et  factura  est. 
Nàm  in  crastinum  in  propriâ  veniens  ad  dictum  don- 
gronera  cura  multitudine  copiosâ  dominorum  atque 
dominarura  ,  necnon  et  villœ  communitatis  majorum 
et  minorum  congregatione  non  modicâ,  cura  decenti 
solemnitate,  cunctis  videntibus,  manu  propriâ  priraa- 
riura  lapidera  ecclesiae  collocavit,  posait  et  fundavit, 
ad  honorera  sanctissiraae  et  individuae  Trinitatis  ac 
sanctae  crucis  ac  omnium  sanctorum  et  sanctarum 
Dei;  recoraraendando  dominum  Balduinum,  patrera 
suum,  et  dominum  Ferrandum,  maritura  suum,  se- 
ipsam  et  suos  antecessores  atque  successores  Deo, 
ordini  fratrum  niinorura  et  orationibus  eoruradem , 
cum  abundanti  lachryraarum  effusione,  raulta  et  in- 
gentia  se  facturam  fratribus  repromisit,  ad  Dei  et 
ordinis  atque  conventûs  sublimationem  et  lionorem. 
Inde  cunctis  valefaciens  in  brevi  Gandam  accessit, 
ubi ,    codera   anno,    convcntum    fratrum    minorum 
juxtà  Lisam,  in  parochiâ  Sancti-Nicolai  juxtà  portara 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  3'jg 

vertus  et  les  vices ,  et  sur  les  punitions  et  les  récom- 
penses; puis,  elle  dit  adieu  aux  religieux  en  versant 
des  larmes  ,  et  retourna  dans  son  palais.  Pleinement 
satisfaite  des  frères  mineurs ,  et  édifiée  de  leurs  vertus, 
elle  voulut ,  avant  de  quitter  Valenciennes  ,  poser  les 
fondemens  de  douze  colonnes  destinées  à  soutenir  leur 
nouvelle  église ,  en  mémoire  de  la  nouvelle  Jérusalem 
et  des  douze  apôtres,  dont  ces  religieux  imitaient  la 
sainteté,  ce  qui  fut  exécuté.  En  effet,  le  lendemain, 
elle  vint  en  personne  au  donjon  avec  une  foule  de  sei- 
gneurs et  de  dames  ;  et  accompagnée  des  bourgeois  de 
la  ville,  elle  posa  solennellement,  de  ses  propres 
mains,  en  présence  de  tout  le  monde  ,  la  première 
pierre  de  l'église,  en  l'honneur  de  la  Sainte -Tri- 
nité ,  de  la  Sainte-Croix  et  de  tous  les  saints  et 
saintes  du  seigneur.  Elle  recommanda  Baudouin , 
son  père,  Fernand,  son  mari,  ses  prédécesseurs,  ses 
successeurs  et  elle-même  à  Dieu  et  aux  prières  de 
l'Ordre  des  frères  mineurs,  et,  versant  des  larmes,  elle 
promit  aux  frères  de  faire  beaucoup  et  de  grandes 
choses  pour  la  gloire  de  Dieu  et  la  prospérité  du  cou- 
vent et  de  l'Ordre.  Cette  cérémonie  achevée,  elle  fit  ses 
adieux  aux  habitans  de  Valenciennes,  et  partit  pour 
Gand ,  où  elle  fonda  aussi,  la  même  année,  un  cou- 
vent de  frères  mineurs,  sur  la  Lys,  dans  la  paroisse 
Saint-Nicolas,  près  delà  porte  Cacabi.  On  donna  à  l'é- 
glise (de  Valenciennes)  cent  soixante  pies  de  longueur, 
depuis  la  porte  jusqu'à  l'entrée  du  chœur,  sous  le  cru- 
cifix qu'on  y  voit  maintenant ,  et  soixante-dix  pies  de 
largeur ,  y  compris  les  deux  ailes  ;  avec  douze  colonnes, 
quatre  autels  seulement,  un  beau  clocher,  une  grosse 
cloche,  et  des  vitraux  magnifiques  dans  le  mur  ,  der- 
rière le  grand  autel.  Tout  l'édifice  fut  achevé  en  deux 


58o  ANNALES 

Cacabi,  etiàm  novitor  instauravit.  Comploveriint  au- 
tem  ccclesiam  ccntuin  et  scxaginta  pedum  in  longi- 
tiuline,  ab  initio  vidclicct  ostii  ecclesiae  iisquè  ad  ini- 
tium    cbori    novi    sub    crucifixo    nunc    existente  ; 
scptuaginta  pedum  in  latitudine,  alis  ambabus  infrà 
computatis;  cum  duodecim  columnis,  quatuor  alta- 
ribus  tantummodo,   et  campanili  somptuoso  valdè 
cum  grossA  rampanâ  et  vilreis  solemnibus  in  muro 
pleno,    rétro  magnum  altare,   infrà  duos  annos  ab 
incœpto  opère.  Item   fecerunt  unum  dormitorium , 
parvum  tamen  et  strictum  in  loco  ubi  nunc  dormi- 
torium   magnum   collocatur.    Claustrum    parvum  et 
alias  officinas  liumiles   construi  fecit    dicta  domina 
Johanna.  Scd  quo  tempore  posuit  novos  fratres  de 
Flandriâ  et  Viromandiâ  et  aliis  partibus,  aut  alios 
nondùm    reperi.    Causa     principalis    quare    fratres 
Sancti-Rartbolomaei  ad  dongionem   accedere  nolue- 
runt,  fuit  quià  comilissa  conventum  dotare  volebat. 
Anno  vero  Domini  mccxxxiii**,  cum  ingenti  solemni- 
tate,  ipsa  domina  Johanna,  sepraesente,  dedicari  fe- 
cit dictam  ecclesiam  ab  episcopo  Cameracensi  G.,  in 
honorem    sanctissimae  Trinitatis,    sanctœ   crucis  ac 
beati  patris  noslri  Francisci  confessons,  die  dominico 
post  inventionem   sanctae  crucis,  mense  madii   (i), 
cum  maximis,   quae  longum   foret  enarrare,  solem- 
niis.  Ipsa  si  quidem  comitissa  Johanna  ,  in  die  dedica- 
tionis,  solemniter  el  publiée  in  praesentiâ  dominoruni 
episcoporum  ibidem  cxislentium   ac  totiûs  populi, 

(0  Le  8  mai  ia3'j. 


DE    riAlNAUT.    LIVRE    XX.  58 1 

ans.  On  fil  aussi  un  dortoir  étroit  à  la  place  où  est  au 
jourd'hui  le  grand  dortoir  ;  et  la  comtesse  Jeanne  fît 
construire  avec  la  même  simplicité  un  petit  cloître  et 
ses  dépendances.  Quant  aux  nouveaux  frères  mineurs 
de  la  Flandre  et  du  Vermandois  ,  j'ignore  à  quelle 
époque  elle  les  établit.  Le  refus  que  fesaient  les  frères 
de  Saint-Barthélemi  d'aller  habiter  le  donjon  ,  venait 
principalement  de  ce  que  la  comtesse  voulait  doter  le 
couvent.  Enfin,  l'an  1233,  Jeanne  fit  faire  en  sa  pré- 
sence ,  avec  beaucoup  de  solennité ,  la  dédicace  de  cette 
église  par  G.  (1),  évêque  de  Cambrai,  en  l'honneur 
de  la  Trinité,  delà  Sainte-Croix  et  de  notre  bienheu- 
reux Père  saint  François,  confesseur,  le  dimanche 
après  l'invention  de  la  Croix,  au  mois  de  mai;  et  le 
jour  de  la  dédicace,  la  comtesse  en  personne  fit  ap- 
porter dans  l'église  et  placer  sur  le  grand  autel,  en  pré- 
sence de  plusieurs  évèques  et  de  tout  le  peuple,  un  re- 
liquaire contenant  les  os  de  Saint-Victorin  ,  qui  fut 
l'un  des  martiis  de  la  légion  thébéenne,  et  compagnon 
de  Saint-Maurice,  et  ceux  de  l'une  des  onze  mille 
vierges,  dont  je  n'ai  pu  trouver  le  nom.  Ces  reliques 
restèrent  en  ce  lieu  jusqu'à  la  fondation  du  nouveau 
chœur ,  et  sont  maintenant  placées  sur  l'autel  de  Saint- 
Jean  ,  dans  les  chapelles  de  la  même  église.  Et ,  après 
avoir  fait  d'abondantes  aumônes  au  couvent  de  Saint- 
Barthélemi  et  à  celui  qu'elle  venait  de  fonder,  la  com- 
tesse recommanda  aux  prières  des  religieux  son  père, 
Baudouin  ,  empereur  de  Constantinople  ,  le  comte 
Fernand,  son  mari ,  et  elle-même  ;  puis  elle  retourna 
à  son  palais.  11  y  eut  donc  dans  la  ville   de  Valen- 


(i)  Godefroi  des  Fontaines  qui  occupa  le  sirge  de  Cambrai  de- 
puis T220  jusqu'en  i338. 


382  ANNALES 

feretruni  in  quo  erant  ossa  uniûs  sancti  martyris, 
vitlelicèt  sancti  Victorini ,  qui  fuit  cum  sociis  sancti 
Mauricii  martyris  unus  sanctorum  Tliebaeorum,  et 
uniûs  virginis  undecim  millium  virginum  (secl  uo- 
men  ejus  non  reperimus),  fecit  ad  conventum  perso- 
naliter  deportari  ac  suprà  magnum  altare  stabiliri, 
ubi  et  remansit  usquè  ad  tempora  fundationis  novi 
chori;  et  nunc  suprà  altare  sancti  Johannis  colloca- 
tur  in  capellis  dictae  ecclcsiae.  Eleemosynis  vero  largi- 
fluis  u trique  conventui,  videlicèt  fratribus  conventûs 
Sancti-Bartholomœi  et  fratribus  conventûs  noviter 
fundati,  elargiens,  dominum  Balduinum  imperato- 
rem  Constantinopolitanum,  et  Ferraudum,  maritum 
suum,  se  ipsam  quoque,  dictis  fratribus  recommen- 
dans,  ad  propria  recessit.  Fuerunt  igitur  duo  con- 
ventûs fratrum  minorum  in  villa  Valencenensi  ab 
illo  tune  usquè  ad  annuni  quadragesimum  primum, 
sccundùm  unam  opinionem,  et  alii  dicunt  usquè  ad 
annum  quinquagesimum  :  rei  vcritas  manifestabitur 
ex  consequentibus. 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX,  585 

ciennes  deux  couvens  de  frères  mineurs,  depuis  ladite 
année  jusqu'en  1241,  selon  les  uns,  ou  jusqu'en  1250, 
selon  les  autres,  ce  qui  se  trouvera  ëclairci  dans  les 
chapitres  suivans. 

Observation.  On  vient  de  voir  que  Jeanne,  comtesse  de  Flandre 
et  de  Hainaut,  fit  elle-même,  au  mois  de  mai  i233,  la  de'dicace  de 
l'église  des  frères  mineurs  à  Valenciennes.  Son  mari,  Fernand  de 
Portugal,  vivait  encore  alors  ;  mais  il  était  tourmenté  des  douleurs 
de  la  pierre,  qui  finirent  par  causer  sa  mort  le  27  juillet  de  cette 
même  année  ia33,  à  Noyon.  Il  ne  laissait  point  d'enfansj  sa  veuve 
fit  transporter  son  corps  à  l'abbaye  de  la  Marquette,  près  de  Lille, 
qu'elle  avait  aussi  fondée.  Cette  comtesse  se  remaria,  l'an  123^, 
avec  Thomas  de  Savoie,  oncle  de  Marguerite,  femme  de  saint 
Louis,  et  mourut,  le  5  décembre  i244)  à  la  Marquette,  où  elle  fut 
inhumée  auprès  de  son  premier  époux.  Thomas  de  Savoie,  qui  n'a- 
vait point  d'enfans  d'elle,  quitta  la  Flandre,  et  retourna  dans  son 
pays,  où  il  épousa,  en  secondes  noces,  Béatrix  de  Fiesque,  dont  il 
eut  des  enfans.  (  L'Art  de  vérifier  les  dates.  Chronologie  des  comtes 
de  Flandre  ). 


384  ANNALES 


CAPITULUM  LXXXIX. 

Oualitcr  fratrespraedicatores  primo  veuerunt  Valeacenas. 


Anno  igitur  et  mense  praenominatis,  anno  vide- 
licèt  incarnationis  Verbi  Domini  Mccxxxin%  mense 
maclii,  primo  vcnerunt  fratrespraedicatores  Valence- 
nas.  Qui  ex  devotione  quam  habebant  ad  eorum  or- 
dinem ,  plures  valentes  saeculares  ipsos  fratres  prae- 
sentaverunt  dominas  Johannae  comitissae  supradictae, 
ad  finem  ut  ipsa  permitteret  ipsos  in  villa  Valence- 
nensi  conventualiter  alicubi  collocari.  Quae,  post 
consilium  habilum,  annuit  petitioni  eorum,  et  cum 
benevoleutiâ  ipsos  recepit,  promittendo  multa  bona 
se  ipsis  in  posterum  facturam.  Undè,  post  paucos 
mensos,  loco  idoneo  reperto,  talem  litteram  quae  se- 
quitur  sigillavit. 

Charta. 

((Johanna,  Flandriae  et  Hannoniae  comitissa ,  om- 
nibus praesentes  litleras  inspecturis  salutem.Noverint 
universi  quod ,  cum  prior  Sancti-Salvii  et  totus  illiûs 
loci  conventus,  et  Johannes,  presbyter  parochialis 
Beatae-Mariae  de  Calceiâ ,  in  Valencenis,  priori  et  fra- 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  585 


CHAPITRE  LXXXIX. 

Les  Frères  prêcheurs  viennent  pour  la  première  fois  à  Valenciennes. 


La  même  année  et  le  même  mois ,  c'esl-à-dire  en 
mai  1233,  les  frères  prêcheurs  vinrent  pour  la  pre- 
mière fois  à  Valenciennes.  De  puissans  séculiers  ,  qui 
avaient  beaucoup  de  dévotion  pour  leur  Ordre,  les  pré 
senlèrent  à  la  comtesse  Jeanne  pour  qu'elle  leur  per- 
mît d'établir  un  couvent  en  quelqu'endroit  de  la  ville. 
Après  avoir  pris  conseil ,  la  comtesse  céda  à  leur  désir, 
et  les  accueillit  avec  beaucoup  de  bienveillance,  en 
promettant  de  leur  donner  de  grands  biens.  En  effet, 
quelques  mois  après ,  les  frères  prêcheurs  ayant  trouvé 
un  emplacement  convenable,  la  comtesse  leur  délivra 
les  lettres  dont  la  teneur  suit. 


Charte. 

«  Jeanne,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut,  à 
tous  ceux  qui  ces  présentes  lettres  verront,  salut.  Pe- 
sons savoir  à  chacun  que  le  prieur  et  tout  le  couvent 
de  Saint-Sauve,  de  cette  ville,  et  .lean,  prêtre  de  la  pa- 
roisse de  Notre-Dame-de-la-Chaussée,  à  Valenciennes, 
XIV.  u5 


386  ANNALES 

tribus  de  ordine  prœcllratoriim  libcraliter  concessis- 
sent  ut  in  loco  eis  assignato  in  manso  Jacobi  de  Cam- 
paniâ,  in  Valencenis,  libcrè  possint  ccclesiani  aedifi- 
cari,  cimiterium  habere,  oblationes  recipere,  el  alia 
omnia  facere  quae  ordinis  eorum  instituta  requirunt; 
hoc  salvo,  quod,  si  aliquis  parocliiarum  (i)  ipsoruiu 
apud  fVatres  elegerit  sepulturam,  priùs  in  parochiâ 
sua  missam  habeat,  nisi  à  sacerdote  parochiae  vel 
personâ  fuerit  relaxatum,  pro  reconipensatione  dani- 
norum  quae  ex  hoc  ecclesiœ  Sancti-Salvii  vel  paro- 
chiali  ecclesiœ  loci  praedicti  possent  evenire  in  posle- 
rum;  ego  pro  fratribus  praedicatoribus,  ex  parte 
unâ,  et  dominus  Johannes,  presbyter  ecclesiae  Beatae- 
Mariae  parochialis,  ex  altéra,  compromisimus  unani- 
miter  in  viros  veuerabiles  G.  (2)  decanum  christia- 
aitatis  Valencenensis,  magistrum  Gerardum,  Remen- 
sem,  canonicum  Tornacensem  ,  Hellinum  ,  militein, 
dominum  de  Alneto,  ratum  habituri  et  firmum 
quidquid  super  bis  dicerent  ordinandum  (3).  Qui , 
consideratis  omnibus  diligenter,  per  arbitrium  suum, 
de  comniuni  assensu  partium  unanimiter  prolatum, 
assignaverunt  jàm  dictis  priori  et  conventui  quatuor 
bonaria  prati,  sita  juxtà  donuim  ipsorum,  in  com- 
niuni pastura,  in  locum  qui  dicitur  Pratum  commu- 
uiee  (4),  ab  ecclesiâ  Sancti-Salvii  perpctuo  possidenda  : 

(i)  Parochtanorurii,  selon  redilioii  (.lonnee  par  Aul).  Lciiiire. 
Opéra  (Iii>lomatica  ,  t.  i  ,  p.  200. 

(a)  D.  ihid. 

{3)  Ratum  habentes  et  Jermiim  quidquid  //mi  super  his  divciit 
ordinniidiitH,  Ibid. 

(')_;    Ci'JUTUunins.  l\yn\. 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  3Sj 

ayant  libéralement  donné  au  prieur  et  aux  frères  de 
l'Ordre  desprêcheurs  l'autorisation  de  bâtir  une  église 
dans  la  manse  de  Jacques  de  Champagne,  à  Valen- 
ciennes,  d'y  établir  un  cimetière,  d'y  recevoir  les  of- 
frandes, et  d'y  faire  tout  ce  qui  appartient  à  leur  insti- 
tution, sous  la  condition  que,  si  quelqu'un  des  parois- 
siens choisit  sa  sépulture  chez  les  frères,  il  faudra 
qu'auparavant  il  ait  une  messe  à  sa  paroisse,  à  moins 
qu'il  n'en  soit  exemté  par  le  prêtre  de  la  paroisse  ou 
une  autre  personne,  et  ce  pour  indemnité  du  préju- 
dice qui  pourrait  en  résulter  par  la  suite  pour  le  cou- 
vent de  Saint-Sauve  ou  pour  l'église  paroissiale  dudit 
lieu;  moi,  agissant  au  nom  des  frères  prêcheurs,  d'une 
part ,  et  Jean,  prêtre  de  l'église  paroissiale  de  Notre- 
Dame,  d'autre  part ,  nous  avons  promis  unanimement 
aux  vénérables  G.,  doyen  de  la  chrétienté  deValencien- 
ries,  maître  Gérard  de  Reims,  chanoine  c]s  Tournai,  et 
Hellin,  chevalier,  seigneur  d'Aidnoi ,  de  ratifier  toutes 
les  dispositions  qu'ils  prendraient  à  ce  sujet.  Après 
avoir  tout  considéré,  les  personnes  ci-dessus  nommées 
ont ,  de  leur  propre  volonté,  et  du  consentement  una- 
nime de  toutes  les  parties  ,  assigné  audit  prieur  et  à 
son  couvent  quatre  boniersdepré  situés  près  de  leur 
maison  ,  en  commune  pâture,  au  lieu  appelé  le  Pré  de 
la  Commune,  pour  les  tenir  en  toute  propriété  du  cou- 
vent de  Saint-Sauve  :  ce  que  je  serai  tenue  de  garantir 
à  ladite  église  envers  et  contre  tous.  Et  le  prieur  et  le 
couvent  de  Saint-Sauve,  pour  le  droit  de  paroisse  que 
l'église  de  Notre-Dame-de-la-Chaussée  avait  ou  aurait  pu 
avoir  en  ce  lieu  ,  paieront  au  prêtre  de  ladite  paroisse, 
à  Noël  de  chaque  année  ,  dans  l'église  de  Notre-Dame 
et  sur  l'autel ,  une  rente  de  vingt  sons  de  Valenciennes; 
au  moyen  de  quoi,  ledit  prieur  et  son  couvent ,  et  le 


388  ANNALES 

quod  ego  eidem  ecclesiae  adversîis  omnes  homlnes 
garanlire  tenebor.  Dicti  autem  prior  et  conventus 
Saiicti-Salvii  presbytère  parochiali  Realae  -  Mariae 
de  (i)  Calccyâ,  pro  jure  parochiali  quod  in  loco  illo 
habebat  aut  habiturus  erat,  xx  solides  Valencenenses, 
in  nativilate  Domini,  in  ecclesiâ  Beatœ-Mariœ,  super 
altare  suum,  annuatim  solvere  tenebuntur;  et  pro 
hoc  dominas  prior  prœfalus ,  cum  toto  convenlu  suo , 
et  presbyîer  parocbialis  jamdictus  ,  me  et  priorem  et 
fratres  ordinis  praedicatorum  ab  omnibus  daninis  su- 
pradictis  et  ab  omni  rocompensationc  pro  eis  fa- 
ciendâ  in  perpetuum  quiclaverunt.  Concessimus  au- 
tem omnes  ex  utrâque  parle  quod  dicti  loci  urbitri 
possint  diclum  suum  declarare  et  explanare,  si  quid 
forte  occurrcrct  ambiguum,  secundùm  quod  viderint 
oxpedirc,  cîim  à  me,  vel  priore,  velconventu,  vel 
eliàm  à  fratribus  antedictis  fuerint  requisiti.  Haec  au- 
tem omnia  per  arbltros  antedictos,  et  per  meum,  et 
per  fratrum  praedicatorum,  ex  unâ  parte,  et  prioris, 
et  conventus,  et  presbyteri  parochiahs,  qui  supra- 
nominati  sunt,  consensum  unanimiter  facta  sunt  et 
concessa.  Quae  omnia,  ut  rata  sint  et  tîrma,  praesen- 
tcm  paginam  sigilli  mei  munimine  roboravi.  Actum 
anno  Domini  Mccxxxiii  mense  octobris.  » 

(i)  In   Calceid.  Ibid. 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  oSÇ) 

prêtre  de  In  paroisse  de  Noire-Dame,  me  quittent  et 
dispensent,  ainsi  que  le  prieur  et  le  couvent  des  frères 
prêcheurs  ,  de  toutes  lesdites  indemnités  et  de  tous 
autres  dédommageraens.  Nous  sommes,  en  outre,  con- 
venus de  part  et  d'autre  que,  dans  le  cas  où  il  survien- 
drait quelque  difficulté  ,  les  arbitres  du  lieu  donneront 
leur  avis,  et  décideront  de  la  manière  qu'ils  jugeront 
convenable,  lorsqu'ils  en  seront  requis  par  moi ,  par 
le  prieur  ou  le  couvent,  ou  par  les  frères  prêcheurs.  Les 
présentes  conventions  ont  été  arrêtées  par  lesdits  ar- 
bitres, d'un  commun  accord,  entre  moi  et  les  frères 
prêcheurs,  d'une  part,  et  le  prieur,  le  couvent  et  le 
prêtre  paroissial  ci-devant  nommés  ,  d'autre  part.  Et 
pour  confirmer  et  ratifier  tout  ce  qui  précède,  j'ai  fait 
sceller  les  présentes  de  mon  sceau.  Donné  l'an  1233, 
au  mois  d'octobre,  i* 


Observatios.  Jeanne  était  \euve  de  son  premier  mari  lorsqu'elle 
Gt  cette  charte  en  1233.  L'Escaut  se'paie  la  ville  de  Valcnciennes 
en  deux  parties  :  la  plus  grande  est  à  la  droite  du  fleuve  dans  le  dio- 
cèse de  Cambrai,  et  la  plus  petite  à  la  gauche  ,  dans  le  dioc«-se 
d'Aï  ras.  Outre  son  église  de  INotre-Dame ,  que  l'on  croit  y  avoir 
été  fondée  par  le  roi  Pc'pin ,  il  y  en  avait  d'autres  considérables  , 
des  chartreux,  des  dominicains  ou  frères  prêcheurs,  des  carmes, 
des  augustins,  des  récollets,  des  capucins,  des  religieuses  de  Sainte- 
Brigitte;  il  y  avait  aussi  l'église  collégiale  de  Saint-Géri  ,  dont  le 
chapitre  était  composé  d'un  doyen  et  de  quinze  chanoines  ;  l'abbaye 
de  saint  Jean,  de  chanoines  réguliers,  et  un  collège  où  les  jésuites 
enseignaient  les  humanités.  (Dict.  de  Moréri ,  art.  Valcncienncs.  ) 

La  date  donnée  ici  pour  l'époque  de  la  mort  de  Fernand ,  est 
celli-  que  nous  fournit  l'art  de  vérifier  les  dates.  Cette  charte  pa- 
rait la  conGrraer,  puisque  Jeanne  y  parle  seule  sans  faire  mention 
de  son  mari  ;  il  est  singulier  que  dans  le  chapitre  suivant ,  l'auicur 
seml)le  faire  mourir  Fernand    en  i236. 


390  ANNALES 


CAPITULUM  XC. 


De  o!)ifii  et  sepultiir;!  Fcrrandi  comilis  et  cxscqiiiis  ejus ,  et  de 
fratrihtis  minoribns  et  prœiHcatoribus. 


A  tcmpore  viro  (l(;dicalionis  novi  conventûs  fra- 
trum  minoruni  nihil  relationc  dignum  reperi  usquè 
ad  obilum  comilis  Ferrandi.  Defuncto  igitur  domino 
Ferrando,  comité  Flandriae  et  Hannoniae,  protofun- 
datore  nostro,  et  in  monasterio  de  Markettes  juxtà 
Insulas  sepulto,  anuo  Domini  mccxxxvi°,  misit  do- 
mina Johanna  comitissa  pecunias  fratribus  prœdica- 
toribus  et  minoribus,  tàm  in  Sancto-Bartholomœo 
quàm  in  conventti  dongionis,  ut  pro  anima  marili 
sui  vigilias  et  missas,  orationes  et  sacrificia  Domino 
praesentarent.  Sed  fratribus  minoribus  pecunias  refu- 
tantibus  affuit  dominus  gubernator,  qui  de  eisdem  ad 
profectum  conventuum  amborum  discretiùs  ordi- 
navil.  Peractis  exsequiis  solemnibus  dicti  comitis  in 
Markettis,  postmodùm  infrà  mensem,  dicta  domina 
Jobanna  ordinavit  fîcri  servitium  mensis  in  comitatu 
Hannoniae  in  villa  Valencenensi ,  et  in  ecclesiâ  cujus 
ejus  maritus  protofundator  extiterat ,  in  ecclesiâ  vi- 
dclicèt  Beati-Francisci  Valencenensis.  Fuit  autem  ser- 
vitium   solemno   valdè,  primum    quod   unquàm   in 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  3g\ 


CHAPITRE  XC. 


MartdH   coiBtc  Fcrnand,   ses  obsèques  e!  sa  scptiltiiro.  Les  Frères 
mineurs  et  les  Frères  prêcheurs. 


Depuis  la  dédicace  du  nouveau  couvent  des  frères 
mineurs ,  je  n'ai  trouvé  aucun  événement  digne  de  re- 
marque jusqu'à  la  mort  du  comte  Fernand.  Lorsque 
Fernand  ,  comte  de  Flandre  et  de  Hainaut,  notre  fon- 
dateur mourut ,  on  l'inhuma  dans  le  monastère  de 
Marquette,  près  de  Lille,  en  1236;  et  la  comtesse 
Jeanne  envoya  de  l'argent  aux  frères  prêcheurs  et  aux 
frères  mineurs  de  Saini-Barthélemi  et  du  Donjon  , 
afin  qu'ils  offrissent  à  Dieu  des  sacrifices  et  des  prières 
pour  l'ame  de  son  mari.  Mais  les  frères  mineurs  ayant 
refusé  l'argent ,  le  gouverneur  le  prit,  et  l'employa 
discrètement  pour  l'avantage  des  deux  couvens.  Un 
mois  après  l'inhumation  solennelle  du  comte  à  l'ab- 
baye de  Marquette,  la  comtesse  Jeanne  voulut  qu'on 
célébrât  chaque  mois  un  service  pour  lui  dans  le  comté 
de  Hainaut,  dans  la  ville  de  Yalenciennes,  et  dans  le 
couvent  même  dont  il  avait  été  le  premier  fondateur  , 
c'est-à-dire  dans  l'église  de  Saint-François  de  Yalen- 
ciennes. Ce  service  fut  magnifique  ;  c'était  le  premier 
qu'on  célébrait  dans  cette  église  avec  tant  de  solennité. 
Godefroi,  évêque  de  Cambrai,  dit  la  messe,  assisté 
des  évcqucs  de  Tournai ,  d'Arras  ,  de  Térouannc     en 


3i)'l  ANNALES 

dicta  occlosiâ  cmn  tantâ  solemnitate  fuerat  celebra- 
tuni.  G.,  cpiscoj)us  Cameiacensis  ,  inissam  celebravit, 
et  episcopi  Tornacensis  ,  Attrebatensis  ,  Morinensis 
assislcnfos  fucrunt  cura  divcrsis  abbatibus  et  abba- 
tissis  Flandriae  et  HannonÛT,  et  cum  copiosâ  multi- 
tudinedominormii  atque  dominarum.Fuerunt  autcm 
dictœ  exsequiae  ejus  solemnes  aut  majores  primœ  in 
Markettis  celebrataB,  Ab  illo  tune  usquè  ad  modorna 
tempora  non  fuit  cornes  Hannoniensis  defunctus , 
quin  ejus  principale  servltium  in  dicta  ecclesiâ  cum 
soleinnitatibus  exiniiis  cclebrarentur  ,  ul  anitnse 
ipsorum  in  Cbristi  pace  atque  gloriâ  requiescant. 
Peractis  exsequiis,  prier  Sanctî-Salvii  affuitqui  oninia 
penitùs  quae  fratres  dongionis,  ratione  exsequiarum, 
receperant  accipere  conatus  est.  Nondùm  domina 
recesserat.  Fratres  ad  gubernatorem  accedentes  de- 
claraverunt  qualiler  prior  fratres  comprimebat.  Ac- 
cersito  priore  ad  dominam  ,  et  suis  relatis  rationibus, 
ipsa  domina  rational)iliter  compescuit,  sibi  de  pro- 
pres exhibendo  quod  merito  sufficere  debebat.  Con- 
sidcrato  quod  conventioncs  atque  pactiones  inter 
dictum  priorcm  et  fratres  ab  inilio  factae  solùm  de 
sepullis  aut  sepcliendis  in  cimiterio  fratrum  intelli- 
gcbantur ,  rcmansit  illa  controversia  per  plures  annos 
consopita.  Anno  igitur  à  viduitate  dominae  Jobannae, 
comitissae  Flandriae  et  HannonicE,  secundo,  ipsa, 
consilio  suorum,  dominum  Tbomam,  fralrem  comi- 
lls  Sabaudiœ ,  in  niaritum  legitimimi  in  facie  ecclesiaî 
soleumiler  desponsavit.  Undè  unâ  dierum  accidit, 
qiio(l,(ùin  fralrcs,  more  solito,  deporiari  sibi  face- 


DE    H  AIN  AU  1.     LIVRE    XX.  ÔQÙ 

présence  de  plusieurs  abbés  et  abbcsses  de  FlanJre  et 
de  Hainaut,  et  d'une  foule  de  dames  et  de  seigneurs. 
Ses  obsèques  furent  les  premières  qu'on  célébra  solen- 
nellement à  l'abbaye  de  Marquette.  Depuis  celte 
époque  jusqu'à  nos  jours ,  il  n'y  a  pas  eu  un  seul  comte 
de  Hainaut  dont  le  principal  seivice  n'ait  été  célébré 
dans  celte  abbaye  avec  de  pompeuses  cérémonies  pour 
la  gloire  et  le  repos  de  son  ame.  Les  funérailles  célé- 
brées, arriva  le  prieur  de  Saint-Sauve,  qui  voulut 
s'emparer  de  tout  ce  que  les  religieux  du  Donjon 
avaient  reçu  pour  le  service  funèbre.  La  comtesse  n'é- 
tait pas  encore  partie.  Les  religieux  allèrent  trouver 
le  gouverneur,  et  lui  dirent  comment  le  prieur  voulait 
les  opprimer.  On  fit  venir  le  prieur  devant  la  (  omtesse, 
qui,  après  avoir  entendu  ses  explications  ,  termina  sa- 
gement l'affaire,  en  lui  payant  de  ses  propres  deniers 
ce  qui  lui  appartenait.  Et  comme  les  conventions  origi- 
nairement faites  entre  le  prieur  et  les  religieux  n'a- 
vaient rapport  qu'aux  inhumations  dans  le  cimetière  , 
des  frères,  ce  débat  se  trouva  apaisé  pendant  plu- 
sieurs années.  Après  deux  ans  de  veuvage,  .Teaiîne, 
comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut,  après  avoir  pris 
conseil  des  siens,  épousa  solennellement,  en  face 
de  l'église,  Thomas,  frère  du  comte  de  Savoie.  Un 
jour  que  les  frères  mineurs  avaient  apporté  à  la  com- 
tesse, suivant  l'usage,  vingt  sous  pour  une  année  de 
revenu ,  en  lui  offrant  les  hommages  de  l'Ordre , 
•Jeanne  fit  appeler  son  mari ,  et  lui  présenta  les  reli- 
gieux et  l'argent  qu'ils  apportaient:  «Madame,  »  lui  dit 
Thomas,  «  que  voulez-vous  que  je  leur  octroyé?  Ils  ne 
o  reçoivent  ni  argent  ni  biens  ,  ni  dignités  ni  prében- 
«  des;  ils  ne  se  soucient  point  d  être  auprès  de  nous 
«  à  noire  Cour  ;  que  pourrais-jc  donc  faire  pour  eux?" 


jg/f  ANNALES 

rent  xx  soiidos  pro  rctlditlbus  iiniûs  anni ,  et  unà 
pr.Tsciitarent  fratrum  suffragia  ,  dominum  Thomam  , 
niarituin  siuim ,  advocari  fecit,  quae  prœsenlavit  fra- 
tres  et  praedictos  xx  solidos.  Qui  respondit  :  «  Domina, 
a  quid  vultis  quid  eis  impartial"?  Ipsi  non  recipiunt 
«pecunias,  nec  possessiones,  nec  officia,  nec  pre- 
«  bendas ,  nec  curant  esse  in  curiis  nostris  nobiscum. 
«  Et  quid  ultra  possumus  ipsis  facere  ?  >»  Quae  respon- 
dit; «Domine,  saltem  quictemus  eis  redditus  in 
«  quibus  nobis  obligantur  ratione  dongionis  Valen- 
ce cenensis,  et  locum  illum  totaliter  admortizemus,  et 
«  recommendemuseis  animas  nostras;  posteà  perqui- 
«  remus  quibus  beneficiis  capaces  erunt  :  spero  eiiim 
a  quod  in  futurum  in  loco  et  cong?'egatione  eorum 
«erit  solemnis  memoria  tàm  nostrî  quàm  successo- 
«  rum  nostrorum.  »  Qui  respondit  :  «  Domina ,  fiât 
«  voluntas  vestra.  »  Statimque  cancellarium  mandans, 
litteram  quae  sequitur  conscribi  jussil. 


CAPITULUM    XCL 


QiiôJ  cornes  Thomas  Flantlriœ  et  Hunnonit'c  cl  Julianna  ojcis  lixor 
minoribus  fratrii)iis  pra;dicnforibuspIura  contulerunt. 


«Thomas,    Flandriœ   et    Hannoniaî   comos ,   et 


DE    HAINAUT.    LIVUE    XX.  SqS 

«  Seigneur,»  répondit  la  comtesse,  «nous  pouvons  au 
«  moins  les  tenir  quittes  de  la  rente  qu'ils  ont  à  nous 
«  payer  pour  le  donjon  de  Valenciennes,  etleuraban- 
«  donner  ce  donjon  en  toute  propriété,  en  leur  reconi- 
«  mandant  nos  âmes  ;  nous  verrons  ensuite  quels  au- 
«  très  bienfaits  ils  pourront  recevoir.  J'espère  que  , 
«  par  ce  moyen ,  notre  mémoire  et  celle  de  nos  succes- 
«  seurs  sera  à  jamais  révérée  dans  ce  couvent.  »  Que 
«votre  volonté  soit  faite  ,  Madame,  »  dit  Thomas  (1) , 
et  ayant  mandé  son  chancelier,  il  lui  fit  écrire  la  lettre 
suivante. 


(i)  Thomas  de  Savoie ,  second  du  nom  ,  chef  de  la  hranche  des 
comtesde  Maurienne,  né  en  1 199,  était  le  troisième  Gis  de  Thomas  I, 
comte  de  Savoie  ,\  et  de  Marguerite  de  Foucigni,  sa  seconde  femme. 
11  eut  le  comté  de  Maurienne  pour  son  apanage,  et  fut  destiné  à  l'église 
de  Valence  en  Dauphiné  ,  dont  il  se  démit  après  avoir  été  fait  par 
son  frère  Amédée  IV,  comte  de  Savoie  ,  lieutenant-général  de  ses 
Etats.  Il  passa  en  France,  attiré  par  Marguerite  de  Provence  sa 
nièce ,  épouse  du  roi  saint  Louis  ,  lequel  lui  fit  épouser  ,  en  i236 
Jeanne,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut ,  veuve  de  Fernand  , 
prince  de  Portugal.  (Moréri,  art.  Savoie.) 


CHAPITRE  XCI. 


Thomas,  comte  de  Flandre  et  de  Hainaut,  et  Jeanne  sa  femme,  font 
de  grandes  libéralités  aux  frères  mineurs  et  aux  frères  prêcheurs. 


«Thomas,    comte  de   Flandre   et  de  Hainaut,  et 
«  Jeanne,  sa  femme,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hai- 


jgG  KviNALES 

Jolianna,  lixor  ejus,  Flaiulrlae  et  liannonise  comi- 
tissa,  omnibus  prœsentes  litteras  inspcctiiris  salutem 
in  Domino.  Noverit  universitas  vestra  quod  nos,  in 
rcmissionem  peccatorum  nostrorum,  quictamus  el 
quictuin  claniainus  fratribus  ininoribiis  de  Valence- 
nis  redditum  xx  solidorum  in  perpetuum,  cum  omni 
jure  quod  liabebamus  in  fundo  quod  vulgariter  Don- 
gionis  appellatur.  Tn  cujus  rei  testimonium  pracsens 
scriptum  sigillorum  nostrorum  munimine  duximus 
roborandum.  Actuui  anno  Douîini  Mccxxxvm", 
niense  februario.  »  Jïis  igitur  litteris  à  fratribus  hu- 
mililer  susceptis ,  gratiarum  actiones  simpliciter , 
sicut  potuerunt,  domino  comili  ac  comitissœ  refe- 
rcntes,  lœti  ad  conventum  repcdarunt  :  et  hœc  littera 
cum  caeteris  custoditur.  Et  nota  quod  d ictus  comes 
Tbomas  et  dicta  comitissa  Jobanna  multa  bona  fra- 
tribus conlulerunt,  et  intereà  impetraverunt  fratri- 
bus liberam  sepulluram  de  certo  numéro  persona- 
rum ,  proùt  inferiùs  patebit  in  collationc,  in  princi- 
pio  tractatûs  sepulturarum  conventûs  Valencenensis. 
Hoc  autem  anno ,  videlicct  mccxxxviii°,  obsidione 
ex  parte  comitis  Hannoniensis  antè  castrum  Poilvakc 
cxistente,  in  Namurci  comitatu,  comitissa  Johanna, 
protofundatrix  nostra,  viani  universae  carnis  ingressa, 
in  monasterio  de  Marketis  juxtà  Ferrandum ,  pri- 
mum  maritiim  suum,  sopelitur.  Quae,  in  mortis  arti- 
culo  et  suis  ordinationibns,  multa  bona  fratribus 
praedicatoribus  et  minoribus  in  multis  locis  dereli- 
quit,  et  specialiter  fratribus  minoribus  dongionisVa- 

',?)  Polvachc  sur  I;i  dioile  de  la  Meuse  ,  ;i  i  1.  n.  de  Dînant. 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  7)^'] 

«  naut,  à  tous  ceux  qui  ces  présentes  lettres  verront, 
«  salut  en  Notre  Seigneur.  Nous  vous  fesons  savoir  que, 
«  pour  la  rémission  de  nos  péchés,  nous  tenons  les  frères 
u  mineurs  de  Valencierines  (juittcs  et  déchargés  de  la 
«  rente  perpétuelle  de  vingt  sous,  et  de  tous  les  autres 
«  droits  qui  pouvaient  nous  appartenir  sur  la  propriété 
«  appelée  le  Donjon,  En  foi  de  quoi,  nous  avons  l'ail  scel- 
«  1er  les  présentes  de  notre  sceau.  Donné  l'an  1238,  au 
«  mois  de  février.  »  Cetteleltrefut  reçue  avec  une  hum- 
ble reconnaissance  parles  frères,  qui,  après  avoir  re- 
mercié de  leur  mieux  le  comte  et  la  comtesse,  retour- 
nèrent à  leur  couvent,  où  cette  lettre  est  conservée 
avec  les  autres.  J'ajouterai  que  le  comte  Thomas  et  la 
comtesse  Jeanne  firent  de  grandes  largesses  aux  frères, 
et  obtinrent  d'eux  la  libre  sépulture  pour  un  cer- 
tain nombre  de  personnes,  comme  on  le  verra  plus 
bas ,  au  commencement  du  chapitre  qui  traite  des  sépul- 
tures du  couvent  de  Valenciennes.  Celte  même  année 
12,38,  pendant  que  le  comte  de  Hainaut  fesait  le  siège 
du  château  de  Polvache,  dans  le  comté  de  Namur,  la 
comtesse  Jeanne,  notre  fondatrice,  mourut  et  fut  inhu- 
mée à  l'abbaye  de  Marquette,  auprès  de  Feruand,  son 
premier  mari  (  1  ).  Par  de  dernières  dispositions  faites  à 
l'article  delà  mort,  elle  laissa  aux  frères  mineurs  et 
aux  frères  prêcheurs  beaucoup  de  biens  situés  en  di- 
vers lieus  ,  et  donna  ,  entr'autres  choses  ,  aux  frères 
mineurs  le  donjon  de  Valenciennes,  ainsi  qu'il  résulte 
de  la  lettre  suivante  ,  dont  la  copie  existe  encore  dans 
les  archives  du  couvent. 

(i)  Jeanne  raournl  le  5  décembre  1244»  :"  l'abbaye  de  la  Mar- 
quette ,  près  de  Lille  ,  qu'elle  avait  fondée  ,  et  y  fut  inhumée  au- 
près de  son  premier  mari.  Après  sa  mort ,  Thomas  de  Savoie  ,  qui 
n'avait  point  eu  d'enfans  d'elle  ,  retourna  dans  sou  pays.  (L'Art  de 
vérifier  les  dates  ,  Chronologie  des  comtes  de  Flandre.  ) 


ÔgS  ANNALES 

lencencnsis,  proùt  patelin  quâdam  copia littcrœ,  quœ 
adhùc  cum  litteris  conventûs  conservatur,  ubi  sic 
liabetur  : 

Adidem  de  executoribus  comilissœ. 

«  Nos  puhlici  execiitores  ilhistrissiinœ  dominœ  do- 
iiiinae  Johannae,  quondàm  comitissae  patriarum  Flan- 
driae  et  Haniioniae,  etc.  Quià  Ferrandus  Portugalline, 
prœnominatœ  dominae  primus  maritus,  uiià  cum 
dicta  domina  Johannâ,  ecclesiam  seu  conventum  fra- 
triim  minorum  infrà  viliam  Yallencenensem  funda- 
verunt,  et  dotem  dicti  conventûs  fratres  rccipere 
noluerunt,  hinc  est  quod,  ex  ordinatione  saepedictae 
dominae  comitissae,  recognoscimus  obligatos  nos  fore 
fratribus  aut  conventui  antedictis,  in  purâ  et  piâ 
cleemosynâ ,  in  xx  lunicis  griseis  cum  capuciis ,  et 
in  totidem  albis  sine  capuciis,  in  totidem  ulnis  telœ 
communis,  in  totidem  heudis  bladi,  in  totidem  pa- 
pilionibus  aureiV.  et  in  totidem  cordis  lignorum,  an- 
imatim,  à  data  hujus  litterae  usquè  ad  xxx  annos 
conscquenter.  In  quarum  rerum  testimonium  sigil- 
liiin  commune  nostrae  executionis  praesentibus  est  ap- 
pcnsum.  Datum  in  Tornaco,  annoMCCXLiv''inaprili.» 
Sigillum  executorum  cum  dictis  litteris  nudum,  pu- 
blicum  et  âpertum  reperi.  Causam  autem  quare,  post 
corum  executionem,  apud  nos  reposuerunl,  vel  undè 
nobis  evenerit,  penitùs  ignoranuis;  et  sicut  integrum 
reperi,  ità  integrum  in  cistâ  dimisi,  quià  scribitur 
in  suspensorio  cjus  :  Custodlatur  ut  oculus.  Dico 
igitur  priesentibus  et  fututis  fralribus  u(  diligontcr 


DE   IIAINALT.    LIVRE  XX.  SgQ 


Autre  lettre  adressée  aux  frères  mineurs  par  les  exécuteurs 
testamentaires  de  la  comtesse. 

«  Nous,  exécuteurs  publics  des  volontés  de  très-il- 
lustre dame  Madame  Jeanne,  autrefois  comtesse  d(î 
Flandre  et  de  Hainaut,  etc.  Fernand  de  Portugal,  pre- 
mier mari  de  ladite  dame,  ayant,  conjointement  avec 
elle,  fondé  l'église  ou  couvent  des  frères  mineurs  de 
Valenciennes,  et  lesdits  religieux  ayant  refusé  la  do- 
nation de  ce  couvent,  nous  déclarons,  d'après  la  vo- 
lonté de  la  comtesse  ,  que  nous  nous  obligeons  à  payer 
annuellement ,  pendant  trente  ans,  à  compter  de  ce 
jour,  auxdits  frères  mineurs  ou  à  leur  couvent ,  à  titre 
d'aumône  pure  et  simple,  vingt  robes  grises  avec  ca- 
puchons, pareil  nombre  de  robes  blanches  sans  capu- 
chons, autant  d'aunes  de  toile  commune,  autant 
dlioeds  de  blé  ,  autant  de  pavillons  d'or ,  et  autant 
de  cordes  de  bois.  En  foi  de  quoi ,  nous  avons  fait  ap- 
poser aux  présentes  le  sceau  qui  nous  est  commun  ,  en 
notre  qualité  d'exécuteurs  testamentaires.  Donné  à- 
Tournai,  l'an  1244,  au  mois  d'avril.  »  J'ai  trouvé  avec 
ces  lettres  le  sceau  des  exécuteurs  nu  et  découvert. 
Pourquoi  cette  lettre ,  après  son  exécution  ,  est-elle 
restée  entre  nos  mains  ,  et  qui  nous  l'a  remise?  C'est 
ce  que  nous  ignorons  absolument;  et  je  l'ai  replacée  dans 
le  coffre  ,  telle  que  je  l'ai  trouvée,  parce  que  j'avais 
lu  sur  le  ruban  auquel  elle  est  suspendue  :  à  conser- 
ver précieusement.  J'engage  donc  tous  nos  frères  pré- 
sens et  futurs  à  garder  cette  lettre  avec  soin,  comme 
ont  fait  nos  prétlécesseurs.  EUe  prouve  que  le  donjoi^ 


400  ANNALES 

custodiatur,  proùt  à  prœdecessoribus  custoditum  est. 
Ex  quibus  patet  quod  locus  dongionis  libère  reman- 
sit  fratribus  sine  debilis  censu  aut  redditibus,  nisi 
soli  Deo,  quibuscumquc  reddendis.  Erat  autem  lon- 
gitude ipsius  conventûs  solùm  centum  et  octoginta 
pedum ,  incipiendo  computare  à  cono  ipsius  dongio- 
nis dividentis  riparias  antè  fores  ecclesiae  usquè  ad 
lineain  terminantem  ipsum  versus  castrum  quod 
nunc  Sancti-Johannis  appellatur.  Quantum  vero  ad 
ampliorem  ipsius  latitudinem,  linea  terminans  ipsuni 
à  parte  dicti  castri  quae  incipit  à  riparia  dongionis 
immédiate  contiguata,  quae  fluit  in  episcopatu  Atre- 
batensi  et  protenditur  directe  usquè  ad  aliam  ripa- 
riam  ipsi  dongioni  ex  oppositâ  parte  etiàm  sibi  sine 
medio  contiguatam,  quae  fluit  in  episcopatu  Camera- 
censi,  ccxx  pedum  vel  circiter  dignoscitur  tune 
fuisse.  Et  sic  terminatur  tractatulus  fundationis  con- 
ventûs Beati-Francisci  Valencenensis. 


CAPITULUM  XCII. 

De  advcntu  régis  Jérusalem  in  Franciam  et  obitu  régis  Philippi. 


Et  quià,  occasione  fundationis  conventûs  fratrum 
minorum  Valencenensis,  à  verâcontlnualione  anno- 
rum  Cbristi  aliqualitcr  digressi  sumus,  ad  eos  rêver- 


DE    ÏIAINAUT.     LIVRE    XX.  ^01 

est  resté  la  propriété  des  frères  mineurs  sans  aucune 
espèce  de  change ,  cens  ni  redevances ,  à  l'exception  de 
ce  que  nous  devons  à  Dieu.  La  longueur  du  couvent 
n'était  que  de  180  pies,  à  partir  du  coin  du  donjou 
qui  sépare  les  deux  rivières  devant  la  porte  de  l'église, 
jusqu'à  la  ligne  qui  le  termine  du  côté  du  château,  ap- 
pelé aujourd'hui  le  château  Saint- Jean.  Sa  plus  grande 
largeur,  en  suivant  la  ligne  qui  le  borne  du  côté  du 
même  château,  depuis  la  rivière  contiguë  au  donjon  , 
qui  coule  dans  l'évéché  d'Arras,  jusqu'à  l'autre  ri- 
vière, également  contiguë  au  donjon  de  l'autre  côté, 
et  qui  coule  dans  l'évéché  de  Cambrai ,  était  à  celte 
époque  de  220  pies.  Ici  se  termine  l'histoire  de  la 
fondation  du  couvent  de  Saint- François  à  Valen- 
ciennes. 


CHAPITRE   XCII. 

Arrivée  du  roi  de  JeVusalem  en  France.  Mort  du  roi  Philippe. 


Reprenons  le  récit  chronologique  des  événemens  , 
dont  je  me  suis  un  peu  écarté  en  traitant  de   la  fonda- 
tion du  couvent  des  frères  mineurs  de  Valenciennes. 
XIV.  26 


/jO^i  ANNALES 

tainur  (i).  Anno  igitur  ivicr.xxii",  Joliiinncs,  rex  Hie- 
rosolymitaiiiis,  ex  amissione  Dainietaî  et  debilitate 
suorum  ultra  moduin  dolens  effectus,  à  parlibiis 
Iranstnarinis  traiisfretat  cum  paucis  in  Galliani  auxi- 
llum  petitiirus.  Frodericiis,  Rotnanoriim  imperatoi-, 
signo  (Mucis  assuinpto,  ducit  iixorcm  per  vcrba  de 
prœsenti  unicam  fdiain  ipsius  régis  Hierosolymoruiii, 
et  hoc  juramento  affirmât  coràin  papa  Honorio. 
Anno  sequenti ,  celelirantur  nuptiae  inter  eos  solemni- 
ter.  Anno  Domini  mccxxiii",  mense  julio,  Philippus 
Francorum  rex,  vir  potentissimus,  qui  Ottoneni  im- 
peiatoreni ,  et  quamplures  in  bello  campali  devicerat 
nobiles  et  potentes,  Normanniam  acquisivit  et  sibi  ap- 
proj)iiavit,et  maximampartemPictaviae  sibi  subjuga- 
vit.Quisemperprospcroshabenssuccessus,  ecclesiasti- 
caelibertatis  prœcipuus  conservator,  dormitin  Christo, 
et  in  ecclesiâ  Beati-Dionysii  sepelitur.  Mirabilc  fecit 
testamenlum.  Johanni  régi  Hierosolymitano  centuin 
libras  parisienses,  totidem  Templariis,  tolidem  Hos- 
pitalariis  dédit,  et  plura  bona  relatu  digna  fecit. 
Multos  in  regno  comitatus  acquisivit,  scilicet  Viro- 
niandenseni  ,  Claromontcnscm ,  Bellomontenseni, 
Pontivens(;m,  Alcncioaenscni ,  Cenomanenseni ,  Tu- 
roncnsejn  ,  Andegavensem ,  Pictavenseni.  Eodem 
anno,  Ludovicus,  ejus  filius,  eidem  in  regno  succc- 
dens  prima  (loniinicâ  augusli ,  scilicet  in  die  transfi- 
gurationis  Domini,  Remis  solemuiter  coronalur  in 
regem,  el  Blanca,  uxor  ipsius,  in  reginani.  Tricesi- 

f»)  Cl- (pii  <\\\\  est  oxtraif  tîe  Vincent  di>  Tîcaiivais ,  XXXI,  l'if». 


DE    HAINACT.     LIVRE    XX.  4o5 

En  1222.  Jean,  roi  de  Jérusalem,  découragé  par  la 
perte  de  Damiette  et  par  l'affaiblissement  de  son  ar- 
mée, repassa  la  mer,  et  vint  en  France  avec  peu  de 
gens  pour  demander  du  secours.  Frédéric,  empereur 
des  Romains,  qui  avait  pris  la  croix,  s'engagea  verba- 
lement à  épouser  la  fdle  unique  du  roi  de  Jérusalem, 
et  en  fit  le  serment  devant  le  pape  Honorius.  Ce  ma- 
riage lut  célébré  solennellement  l'année  suivante.  En 
1223,  au  mois  de  juillet,  Philippe,  roi  de  France, 
prince  puissant ,  qui  avait  vaincu  en  bataille  rangée 
l'empereur  Oihon  et  plusieurs  autres  souverains,  con- 
quis la  Normandie,  subjugué  une  grande  partie  du 
Poitou,  et  qui,  au  milieu  de  ses  victoires  constantes, 
s'était  toujours  montré  le  protecteur  des  libertés  de 
l'église,  s'endormit  dans  le  Seigneur,  et  fut  enterré 
dans  l'église  de  Saint-Denis.  Il  fit  un  admirable  testa- 
ment par  lequel  il  laissa  à  Jean,  roi  de  Jérusalem,  cent 
livres  parisis  ;  pareille  somme  aux  Templiers  et  autant 
aux  Hospitaliers,  sans  parler  de  plusieurs  autres  dis- 
positions dignes  de  mémoire.  Il  acquit  au  royaume  un 
grand  nombre  de  comtés,  savoir,  ceux  de  Verman- 
dois,  de  Clermont,  de  Beaumont,  dePonthieu,  d'Alen- 
çon,  du  Maine,  de  Touraine  ,  d'Anjou  et  de  Poitou. 
Louis  ,  son  fils,  lui  succéda  la  même  année,  et,  le  pre- 
mier dimanche  d'août,  jour  de  la  transfiguration  ,  fut 
couronné  à  Reims  avec  la  reine  Blanche ,  sa  femme. 
Louis  avait  près  de  trente-sept  ans  à  son  avènement 
au  trône.  Il  eut,  à  Vaucouleurs ,  avec  l'empereur  Fré- 
déric, une  conférence  de  paix  ctd'ailiance.  Le  comte  de 
Champagne  épouse  la  fille  de  Guichard  de  Beaujeu  , 
cousine  germaine  du  roi  Louis,  et  le  roi  rend  au  comte 
les  deux  châteaux  de  Montereau-fault- Yonne  et  de  Brai- 
sur-Seine ,   que  son   père   avait   long-tems  possédés. 


4o4  ANNALES 

mum  septimiim  œtatis  aiinuin  ferè  complevcrat  Lu- 
(lovicus,  qtiando  coronatus  fuit;  et  ipse  quoque  ciim 
imperatoro  Frederico  pacis  ac  fœdcris  coUoquiuin 
apud  Vallem- Coloris  habuit.  Cornes  Campaniae  ducit 
in  uxorein  filiam  Guichardi  de  Bello-Joco ,  cognatam 
gernianam  régis  Ludovici.  Rex  reddit  comili  duo  cas- 
tra Monslcrolium-Foris-Yonam  et  Braiam  super  Se- 
quanam,  quae  paler  suus  diù  tenuerat.  Amalricus, 
cornes  Montis-Fortis ,  à  partibus  Albigensium  redit 
ad  palriam  ,  propler  inopiam  victualium  ,  relinquens 
Carcassonam,  urbem  munitissimam  ,  el  alia  castra 
quœ  cum  labore  maximo  et  sumptu  inaeslimabili  et 
amissione  plurium  genlium  fuerant  acquisita,  per 
annos  xiv  à  nostris  possessa.  Eodem  anno,  Johannes, 
rex  îlierosolymitanus,  limina  beati  Jacobi  adit  pere- 
grinatnrus,  Ducit  in  uxoreni  filiani  régis  Galiciae.  Rex 
autem  transfretat  in  Angliam,  ubi  plura  ei  donaria 
conferuntur. 


CAPIÏULUM  XCIII. 


Drilinere  ii'j^is  Ijudovic.i  coiilrà   Pictavenses,  et  de  simiilato 
comité  naldiiino(i). 


Anno   Domini   mccxxiv%    rex   Ijiidovicus  niovet 

(i)  Vinc.lo  Bcauv.,XXXI,  117. 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  4^5 

Amauri,  comte  deMontfort,  revient  du  pays  dos  Al- 
bigeois, à  cause  de  la  disette  de  vivres,  abandonnant 
Carcassonne ,  place  très-bien  fortifiée  ,  et  tous  les  au- 
tres châteaux  dont  nous  nous  étions  emparés  avec  des 
efforts  incroyables  ,  au  prix  du  sang  de  nos  soldats  ,  et 
que  nous  avions  eus  en  notre  pouvoir  pendant  qua- 
torze ans.  La  même  année  ,  Jean,  roi  de  Jérusalem  , 
va  en  pèlerinage  à  Saint-Jacques-de-Compostelle,  et 
épouse  la  fille  du  roi  de  Galice  (1).  Il  se  rend  ensuite  en 
Angleterre,  où  on  lui  fait  de  riches  présens. 

(i)  Jean  de  Brienne  épousa,  en  1222,  Berengère ,  seconde  Glle 
d'Alfonse  IX  ,  roi  de  Le'on  et  de  Galice,  et  de  Btirengère  de  Cas- 
tille ,  sa  seconde  e'pouse.  Bc'rengère  de  Galice  était  sœur  de  saint 
l'erdinanù  ,  troisième  du  nom  ,  qui  re'unit  les  royaumes  dr  Caslillc 
et  de  Léon.  Elle  mourut  en  i:i3-j.  (  Dict.  de  Moréri  ,  édit.  de  Paris, 
lySo,  art.  Castille,  tome  111 ,  p.  3i5.  ) 


CHAPITRE  XCTII. 


Expédition  durci  Louis  contre  les  Poitevins.  Le  faux  comte 
Baudouin. 


En  1224,  le  roi  Louis,  après  son  couronnement, 
lève  une  armée  contre  les  Poitevins.  Le  lendemain  de 
la  Saint-Jean-Baliste,  il  réunit  ses  troupes  à  Tours ,  et. 


4o6  ANNALES 

exercitum  post  coronationem  suam  contra  Pictaven- 
ses.  Tiironis  iu  crastino  beati  Joliannls-Baptistœ  con- 
gregat  suos.  Inde  procedens  cum  mille  et  ducentia 
militibus  et  pluribus  aliis  aptis  ad  pugnandum,  ob- 
sidet  Niortium ,  castrum  forlissimum.  Savaricus  de 
Malo-Leone ,  qui  intùs  erat,  videns  tantam  forlitu- 
dinem  régis,  facit  pactum  cum  rege,  ut  liceat  sibi 
recedere  cum  suis;  deindè  castrum  régi  redditur. 
Rex  indè  tendens  ad  Rupellam,  obsidet  eam;  ma» 
cliinœ  eriguntur,  per  novem  dies  muros  destruunt 
incessanter.  Savaricus  de  Malo-Leone,  cum  ducentis 
militibus,  burgenses  villœ  et  quamplurimi  servientes 
viriliterse  defendunt.  Demùm  considerantibus  illis, 
qui  intùs  erant,  se  non  babituros  ab  aliqua  parte 
succursum  ,  et  videntibus  fortitudinem  régis  quotidiè 
augmeutari,  reddunt  villam  régi,  quibusdam  pactio- 
nibus  inter  regem  et  burgenses  firmatis  :  Savaricus 
cum  suis  per  mare  recedit.  Postmodùm  vero  omni 
conditione  cessante,  burgenses  se  communiter  dede- 
runt  régi,  salvis  viliae  libertatibus,  fidelitatem  ei  Ic- 
gitimam  facientes. 


DE    UAINAUT.     LIVRE    XX.  l\0'J 

parlant  de  celle  ville  avec  douze  cens  chevaliers  et  un 
^raud  nombre  d'hommes  d'armes  exercés  au  combat , 
il  va  mettre  le  siège  devant  INiort,  place  très-bien  for- 
tifiée. Savari  de  Mauléon  (1),  qui  l'occupait,  voyant  un 
ennemi  aussi  redoutable,  traita  avec  le  roi ,  et  livra  le 
château  ,  après  avoir  obtenu  de  se  retirer  lui  et  les 
siens.  De  là,  le  roi  marcha  sur  La  Rochelle,  et  l'assié- 
gea. Il  fit  dresser  des  machines,  et  battre  pendant  neuf 
jours  les  murs  de  la  ville,  qui  était  défendue  vaillam- 
ment par  Savari  de  Mauléon  avec  deux  cens  cheva- 
liers et  par  une  foule  de  bourgeois  et  de  sergens.  Enfin, 
les  assiégés,  voyant  qu'ils  n'avaient  aucun  secours  à 
espérer  ,  et  que  les  forces  de  leurs  ennemis  augmen- 
taient chaque  jour,  rendirent  la  ville  à  de  certaines 
conditions  qui  furent  réglées  entre  le  roi  et  les  bour- 
geois ,  et,  par  ce  moyen  ,  Savari  se  retira  par  mer  avec 
les  siens;  mais  ensuite  les  bourgeois  se  donnèrent  au 
roi  sans  autre  condition,  que  le  maintien  des  libertés 
de  la  ville,  et  lui  jurèrent  fidélité. 

(i)  Savari  de  Maulëon,  riche  baron  du  Poitou  ,  est  compte'  par 
Nostradaraus,  dans  son  Histoire  des  poètes  provençaux,  au  nombre 
des  troubadours  qui  fre'quentaient  la  Cour  de  Raimond  VI,  comte 
de  Toulouse.  Nostradamus  (page  ^8)  en  fait  un  grand  éloge  D'un 
autre  côte',  l'abbé  VeUy  (  Hist.  de  France,  Paris,  1770.  II,  278  ) 
dit  que  ce  gentilhomme  était  en  réputation  du  général  le  plus  ha- 
l)ile  qu'il  y  eût  alors  en  Europe.  Il  aurait  mérité  une  place  dans  le 
volume  que  l'Académie  des  Inscriptions  vient  de  publier  sur  l'his- 
toire littéraire  de  France,  parmi  les  troubadours  de  la  Cour  de 
Raimond  VI. 


4o8  ANNALES 


CAPITULUM  XCIV. 


Quôd  Ludoviciis  mîsil  le';afos  ad  falsum  coniitem  ,  qiiateniis  Pcro- 
nac  aJ  ipsum  acccderet ,  salvum  coniUicluni  transiiiittcudo. 


CiRCA  annum  Domini  mccxxv,  rumores  magni  et 
non  inanes  per  totam  Franciam,  Flandriam  et  Han- 
noniain  volaverunt,  quod  omnes  milites  et  scutiferi 
qui  cum  domino  Balduino,  imperatore  Constantino- 
politano ,  in  crucesignatione  recesserant,  spretis 
mundi  illecebris  et  mundialibus  pompis,  vitam  ere- 
miticam  etreligiosam  assumpserant;  undè  plures  du- 
ces, comités,  barones,  milites  et  scutiferi  sub  liabitu 
eremitico  mendicantes  à  multis  recogniti  sunt.  Qui- 
bus  temporibus,  in  quâdam  silvâ  inter  Tornacum  et 
Valencenas,  dicta  de  Glancon  (i),  quidam  eremita 
illùc  se  moraturum  decreverat.  Qui,  more  eremita- 
rum,  vitam  quaerebat  ostiatim.  Casu  veniens  in  oppido 
Mauritania; ,  affuit  miles  quidam  imbutus  rumoribus 
generalibus,  quod  videlicet  eremitœ  noviîer  superve- 
nientes  erant  de  societate  illorum  nobilium  qui  cum 
domino  Balduino  imperatore  recesserant.  Suam  ap- 
plicuitphantasiam  addictum  eremitam,  imposuitquc 

(r)  Ce  Luis  est  aj)i>cle'  aujourd'hui  liois  de  Morlae;nc. 


DE    HAINAIT.     LIVRE    XX.  qOÇ) 


CHAPITRE   XCIV. 

Le  rui  Louis  envoie  dire  au  faux  comte  de   venir  le  trouver  à  Pc- 
ronne,  et  lui  fait  remetre  un  sauf-conduit. 


Vers  l'année  1225  ,  le  bruit  se  répandit  dans  toute 
la  France,  la  Flandre  et  le  Hainaut,  que  tous  les  che- 
valiers et  écuyers  qui  étaient  revenus  de  la  croisade 
avec  Baudouin,  empereur  de  Constantinople,  mépri- 
sant les  plaisirs  et  les  pompes  du  siècle,  avaient  em- 
brassé la  vie  religieuse,  et  s'étaient  faits  ermites.  On 
vit ,  en  effet,  plusieurs  ducs ,  comtes,  barons,  cheva- 
liers et  écuyers,  mendier  sous  l'habit  des  ermites  ,  et 
beaucoup  de  personnes  les  reconnurent.  A  cette  épo- 
que, un  ermite  avait  choisi  sa  demeure  dans  le  bois 
de  Glancon,  entre  Tournai  et  Valenciennes.  Selon  l'u- 
sage de  ces  pieux  solitaires ,  il  demandait  l'aumône  de 
porte  en  porte.  Le  hazard  l'ayant  amené  un  jour  dans 
le  bourg  de  Mortagne,  un  chevalier  qui  se  trouvait  là, 
persuadé  que  tous  les  nouveaux  ermites  qui  parais- 
saient étaient  du  nombre  de  ces  seigneurs  qui  avaient 
quitté  la  Terre-Sainte  avec  l'empereur  Baudouin ,  ne 
manqua  pas  d'exercer  son  imagination  sur  celui-ci ,  et 
ne  douta  pas  que  ce  ne  fût  un  noble  chevalier.  L'er- 
mite s'en  défendit,  et  assura  qu'il  n'était  qu'un  homme 
simple  et  pauvre  ,  un  malheureux  pécheur.  Le  cheva- 
lier affirmait  le  contraire  à  tout  le  monde,  et  plusl'er- 


4 10  ANNALES 

sibi  qiiod  vii*  nohilis  erat.  Ille  vero  ncgabat  omnino, 
affirmans  se  simplicoin ,  riidem  et  idiotam  peccato- 
reni  et  paupereni  fore.  Miles  verô  oppositiim  cunctis 
affirniahat,  et  quanio  plus  eremita  se  excusaret, 
tanto  aciiîis  miles  opposituni  afïirmabat.  Latiiit  ferè 
ista  opinio  pcr  inlegruin  aiinum  antequàm  diflfiniile- 
retiir.  Multiplicabatur  siquidem  lateuter  in  cordibus 
muhoruin,  quod  ille  magnas  extiterat  miles,  et 
frc({uentabatur  à  nuiltis.  Habebal  siquidem  gestus 
maturos,  verba  e>aniinata,  vitamquc  dncebat  exem- 
plaroin,  et  erat  satis  elegantis  staturœ,  barbatus  at- 
que  capillatus.  Froquentabatur  à  multis  tàm  nobili- 
bus  quàm  iguobilibus.  Accesserunt  ad  eum  Hunno- 
nienses  multi  ad  sciondum  si  ipsum  recognoscoro 
possent,  quià  pauci  nobilesab  iliâcrucesignatione  ad 
patriam  Hannoniensem  reversi  fuerant.  Similiter  et 
à  Flamingis  frequentabatur,  sperantes  ipsum  fuisse 
nobilem  et  ab  illoi  iim  crucesiijnatorum  concione  de- 
rivasse.  Tandem  affuerunt  qui  petierunt  diccntes  : 
«  Scimus  et  experimentaliter  perpendimus  vos  fore 
«  nobilem,  nec  denegare  potestis.  »  Consiliimi  siqui- 
dem habuerant  qui  ipsum  frequentabant,  quod  sibi 
mullos~proponerent  crueesignatos,  et  quod  ejiis  no- 
tarent  gestus,  et,  quando  nominaretur,  ipse  mutaret 
et  colorem,'"' gestus  atque  modum.  Et  dîim  sibi  niul- 
tos  proposuissent  nobiles  et  ignobiles,  et  immotus 
perstitisset,  tandem  proposueiunt  et  imposuerunt 
quod  ipse  erat  Balduinus,  Flandriae  eomes.  Tune  ipse 
et  colorem ,  gestus  et  ujodum  transmutavit ,  jurcju- 
raudo  cl  anatliemalizando ,    in   pra;sentia  ipsorum, 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  4'^ 

mite  niait  avec  assurance,  plus  le  chevalier  persistait. 
Il  se  passa  un  an  avant  que  cette  opinion  se  répandît  ; 
peu  à  peu,  beaucoup  de  personnes  l'accueillirent,  et  fu- 
rent intimement  persuadées  que  l'ermite  était  un  il- 
lustre chevalier  ;  aussi  recevait-il  de  nombreuses  vi- 
sites :  ses  gestes  étaient  graves,  ses  paroles  réfléchies 
et  sa  vie  exemplaire.  11  était  d'une  belle  taille  ,  et  por- 
tait la  barbe  et  les  cheveux  longs.  Nobles  et  vilains  ve- 
naient de  tous  côtés  pour  le  voir,  entr'autres,  beau- 
coup d'habitans  du  Hainaut,  qui  voulaient  savoir  s'ils 
pourraient  le  reconnaître;  car  il  y  avait  quelques  sei- 
gneurs de  ce  pays  qui  étaient  de  retour  de  la  Terre- 
Sainte.  Les  Flamands  le  visitaient  aussi,  croyant  qu'il 
était  noble  etqu'il  avait  fait  pariiedel'arméedescroisés. 
Enfin,  il  se  trouva  des  gens  qui  lui  dirent  ;  «  Nous  savons 
«  positivementque  vous  êtes  noble,  et  vous  ne  pouvez  le 
«nier.  »  Car  ceux  qui  venaient  le  visiter  s'étaient  con- 
certés entr'eux  pour  lui  nommer  un  grand  nombre 
de  seigneurs  croisés;  et  lorsqu'on  prononcerait  son 
nom  ,  ils  verraient  bien  s'il  changerait  de  couleur  et 
perdrait  contenance.  Ils  nommèrent ,  en  effet ,  beau- 
coup de  personnes  nobles  ou  non  nobles,  et  il  resta 
immobile;  enfin  ils  dirent  et  affirmèrent  qu'il  était 
Baudouin  ,  comte  de  Flandre.  Aussitôt  l'ermite  chan- 
gea de  visage  et  de  contenance,  et  jura  devant  tout  le 
monde  qu'il  n'était  pas  Baudouin.  Mais  les  assistans  lui 
dirent  :  «  Nous  savons  maintenant  que  vous  êtes  vrai- 
«  ment  l'empereur  Baudouin.  Ceux  qui  se  sont  trouvés 
«  à  la  malheureuse  bataille  qui  eut  lieu  devant  Andrino- 
«  pie,  nous  avaient  bienditquevous  vous  étiez  échappé 
«  vivant.  Aujourd'hui  Dieu  vous  a  ramené  dans  votre 
«pairie,  et  vous  y  faitei  pénitence.  ■>  Ensuite  ils  lu: 
firent  quitter,  malgré  lui.  son  ermitage,  et  le  conduisi 


4 12  ANNALES 

quod  ipsc  non  crat.  Tune  assistentes  intulerunt  : 
«  Certè  nunc  cognoscimus  quod  vos  estis  verus  im- 
«  perator  Balduinus.  Benè  audieramus  ab  illis  qui  in 
«  strage  antè  civitatem  Andrinopolim  interfuerant, 
«  quod  vivus  evaseratis;  et  nunc  ad  patriam  vestram 
«  Deus  vos  provexit,  vestram  pœnitentiam  faciendo.  » 
Tune,  nialcgralibus  suis,  ipsum  ab  cremitorio  suo 
extraxerunt,  et  apud  oppidum  Maurilaniae  deduxe- 
runt,  bonorificè  tamen.  Illi  autem  homines  hujus  ru- 
mores  evolare  fecerunt,  priùs  in  Tornaeo  et  Valen- 
cenis,  et  abbinc  per  totam  Flandriam  et  Hannoniam 
atque  Franciam.  Accedunt  nobiles  et  ignobiles  ad 
ipsum  coiisiderandum,  Unus  dicebat  :  «  Ipse  est.  » 
Alius  dicebat  :  «  Non,  sed  in  aliquo  sibi  similis.  »  Et 
sic  in  patriâ  magna  exoriebatur  dlscordia.  Tandem 
ipse  idem  confessus  est  quod  verè  erat  Balduinus,  et 
plures  allegabat  apparcntias.  Igitur  per  omnesbonas 
tàm  Hannoniae  quàm  Flandriaî  villas  deductus  est, 
quae  concorditer  finaliier  ipsum  reeeperunt,  Ferran- 
dum  atque  Johannam,  veram  dominam,  aliqualiter 
et  pro  tempore  rcfutando.  Johanna  perpendens  in- 
convenientia  talia  multiplieari,  sano  utcns  consilio, 
Francorum  régi  scripsit  Ludovico,  supplicando  qua- 
tenùs  super  tanto  casu  consilium  et  auxilium  digna- 
retur  impertiri  :  fuerat  siquidem  dietus  Balduinus, 
Constantinopolilanus  imperator,  magnus  avunculus 
dicti  régis. 


DE    UAINAtT.    LIVRE    XX.  4^^ 

rent  à  Mortagne,  en  lui  témoignant  beaucoup  de  res- 
pect. Bientôt  ils  répandirent  cette  nouvelle,  d'abord  à 
Tournai  et  à  Valenciennes,  et  delà  dans  toute  la  Flan- 
dre, le  Hainaut  et  la  France.  Une  foule  de  giîns  de 
toute  condition  venaient  le  voir.  L'un  disait  :  «  C'est 
«lui;  »  l'autre:  «  Ce  n'est  pas  lui  ,  mais  il  lui  res- 
«  semble  ,  »  et  il  y  eut  dans  le  pays  de  grandes  discus- 
sions à  ce  sujet.  Enfin  il  avoua  lui-rnême  qu'il  était 
Baudouin,  et  rapporta  plusieurs  circonstances  qui 
rendaient  son  assertion  vraisemblable.  Il  fut  ainsi  con- 
duit dans  toutes  les  villes  principales  du  Hainaut  et  de 
la  Flandre,  qui  finirent  par  le  reconnaître  unanime- 
ment(  1  ),  et  refusèrent,  pendant  quelque  tems , d'obéir  à 
Fernand  et  à  Jeanne ,  sa  femme ,  leur  légitime  souve- 
raine. La  comtesse  Jeanne,  voyant  le  danger  de  laisser 
ceste  erreur  se  propager,  et  écoutant  de  sages  avis, 
écrivit  à  Louis,  roi  de  France,  pour  lui  demander  ses 
conseils  et  son  appui  dans  une  circonstance  aussi  grave; 
car  Baudouin  ,  empereur  de  Constantinople ,  était 
grand-oncle  du  roi  Louis. 

(i)  Le  peuple.  le  cierge  ,  la  noblesse,  dit  l'ab'oé  ^  elly,  presque 
tous  les  Flamands  te'raoignèrent  qu'ils  n'en  doutaient  point.  L' .An- 
gleterre parut  si  persuadée ,  qu'elle  lui  envoya  des  ambassadeurs 
pour  trailer  d'une  ligue  contre  la  France.  Il  n'y  eut  guère  que  la 
comtesse  Jeanne,  l'aîne'e  des  G"es  du  vrai  Baudouin  ,  qui  osât  dire 
que  l'empereur  était  véritablement  mort.  Cette  princesse  e'tait  un 
de  ces  ge'nies  impe'rienx  qui  ne  peuvent  souffrir  ni  e'gal  ni  supe'ricur  ; 
c'était  pour  cela  ,  disait-nn  ,  qu'elle  ne  payait  point  la  rançon  du 
comte  Fernand,  son  maji,  prisonnier  dans  la  tour  du  Louvre  depuis- 
la  bataille  de  Bouvines.  Plus  on  la  pressait  de  voir  du  moins  cet 
homme,  qui  se  disait  o'cliappe'  miraculeusement  des  mains  deS 
Grecs,  plus  elle  s'emportait ,  menaçant  de  le  faire  mourir  de  mille 
morts,  s'il  tombait  en  son  pouvoir.  Cette  conduite  irrita  tellement 
ses  sujets,  qu'elle  courait  risque  d'être  chasse'e,  ou  même  massacrée, 
si  le  roi,  qui  la  protégeait,  ne  se  fût  pas  mis  en  marche  pour  h» 
soutenir. 


4 14  ANNALES 


GAPITULUM    XCIV  co. 

Dj  Balduino  (îclo  comité  à  rcgc  Fiancorum  vocalo. 


CuM  vero,  illis  temporibus,  dlspersl  per  Fraii- 
ciam ,  riannoniam,  Flandriam,  et  caetcras  Galliœ 
partes  erant  viri  nobiles  plures  sub  habitibus  tàin 
praedicalorum  quàm  minoruin,  qui,  proùt  tractuin 
est,  (levotionii  causa,  omnia  dcreliqucrant  temporalia 
in  transmarinis  partibus,  qui  cum  dicto  Balduino 
imporatore  crucesignati  fuerant  et  socii;  quorum 
aliquos  finaliter  Ludovlcus  rex  demandavit,  à  quibus 
rcx ,  et  ejus  consiliarii  veritatem  realem  mortis  dicti 
Balduini  extorserunt,  Rex,  cùm  audîssettantorumre- 
lationem  virorum,  niisit  legatos  ad  Flandriam ,  et  spe- 
cialiter  ad  dictum  falsum  comitem,  quatenùs  Peronœ 
ad  ipsum  acccdcret  cum  ipso  de  arduis  tractaturus  , 
salvum  conduclum  sibi  confninando.  Qui  comcs  cum 
maximo  et  ingenti  apparatu,  ciim  nobilibus  làmHan- 
noniae  quàm  Flandriae  nccnon  et  bonarum  villarum 
copiosâ  multitudine,Peron?e  accessit.  Dies  venit  con- 
silii.  Rex  cum  honore  debilo  dictum  suscepit  comi- 
tem, avunculum  nominando,  et  in  prandio  ipsum  vo- 
lait retinere  ,  sed  ipse  seipsum  excusavil.  Post  pran- 
diinn  et  usquè  cœuam  rex  ipsum  de  multis  examinii- 


DE    IIAINAUT.     LIvr.E    XX.  Iiï5 

CHAPITRE  XCIV  (.i o. 

Le  fau\  comie  Baudouin  est  nianùë  par  le  roi  de  France. 


Il  y  avait  alors  de  tous  côtés,  en  France,  enHainaut, 
en  Flandre  et  dans  toutes  les  autres  parties  de  la 
Gaule,  de  nobles  chevaliers,  compagnons  d'armes  de 
l'empereur  Baudouin  à  la  croisade  ,  qui ,  par  amour 
pour  la  religion ,  avaient  abandonné  tous  leurs  biens 
outre  mer ,  pour  vivre  ,  comme  on  l'a  dit ,  sous  l'habit 
des  frères  prêcheurs  ou  des  frères  mineurs.  Le  roi 
Louis  en  fit  venir  plusieurs,  qui  furent  interrogés  par 
ce  prince  et  ses  conseillers  sur  la  mort  de  l'empereur 
Baudouin,  et  déclarèrent  la  vérité.  Après  avoir  en- 
tendu leur  déclaration  ,  le  roi  envoya  des  députés  en 
Flandre  auprès  du  faux  comte,  pour  l'inviter  à 
venir  le  trouver  à  Péronne,  afin  de  traiter  avec  lui 
d'affaires  importantes,  et  lui  fit  donner  un  sauf-con- 
duit. Le  prétendu  comte  se  rendit  en  conséquence  à 
Péronne ,  en  grand  appareil  et  accompagné  d'une 
foule  (le  nobles  de  Flandre  et  de  Hainaut ,  et  de  bour- 
geois des  bonnes  villes.  Le  jour  du  Conseil  arriva  :  le 
roi  reçut  le  comte  avec  de  grands  honneurs  ,  l'appela 
son  oncle ,  et  voulut  le  retenir  à  diner  ,  ce  qu'il  refusa. 
Depuis  le  dîner  jusqu'au  souper,  le  roi  lui  fit  plusieurs 
questions,  et  s'aperçut  que  cet  imposteur  mentait  en 
beaucoup  de  choses,  mais  il  dissimula  prudemment.  Les 


4l6  ANNALES 

vit.  Ptepcricns  vcro  qnod  de  pluribiis  mcntiebatur  , 
(lissimulabat  priulentcr.  Tune  consiliarii  régis  et  spe- 
cialitcr  cpiscopus  Silvanectensis,  qui  prœcipuus  régis 
Philippi  extiterat  consiliarius  ,  sibi  petiit  in  quâ  villa 
et  loco,  et  quando  et  quœ  jocalia  dederat  régi  Philip- 
pe ,  et  qualia  susceperat  quando  patriain  Flandriac 
relevaverat.  Quod  audiens  fîctus  cornes  dixit  quod  in 
crastinum  domino  régi  responderet,  et  quod  satis  lar- 
de et  debilis  erat,  et  quod  cœnandi  hora  jàm  transie- 
rat;  sed  indubiè  de  interrogatis  in  crastinum  respon- 
deret. ïunc  valefaciensregi  et  ad  hospitium  proprium 
cum  suis  nobilibus  accessit;  infirmum  nimiiim  se 
fingcns  declinavit  ad  lectum.  Nocte  eâdem  sub  silen- 
tio  consurgens ,  omnes  thesauros  omniaque  jocalia 
colligens  ,  quos  rapere  valait  secum  portans,  cquum 
ascendens,  de  nocte  diffugit,  clauso  priùs  et  firmato 
propriae  camerœ  ostio.  In  crastinum  camerarii  con- 
surgentes,  et  ostium  cameiœ  finnatum  reperientes, 
sperabant  dominum  suum  quiescere,  dormire  aut 
sudare;  non  eraut  ausi  ostium  aperire,  sperantes 
ipsum  graviter  infirmari.  Tandem  cùm  jàm  hora  esset 
tarda,  etrex  suas  audivisset  missts  et  diclum  exspec- 
tâsset  comitem ,  accesserunt  milites  tàm  Hannoniae 
quàm  Flandriae  ad  camerarios  dicentes  quod  jàm  rex 
et  consiliarii  sui  comitem  exspectabant.  Qui  respon- 
derunt  quod  dominas  suus  adhùc  dormiebat,  et  quod 
ictus  infirmus  ad  lectum  de  scro  accesscrat.  Tandem 
ad  ostium  camerae  puisantes  ,  et  itcrîim  atque  itcrùm 
replicantes  ,  et  neminem  audicntes,  credidcrunt  ipsum 
fore  mortuum  ;  et  ostium  finaliler  frangentes ,  et  ne- 


DE    HAINACT.    LIVRE    XX,  ^jn 

conseillers  du  roi  l'interrogèrent  aussi,  et  l'évéque  de 
Senlis,  qui  était  le  principal  de  ces  conseillers ,  lui  de- 
manda en  quel  lieu  ,  en  quel  tems  il  avait  donné  des 
joyaux  au  roi  Philippe  ,  quels  étaient  ces  joyaux  ,  et  ce 
qu'il  avait  reçu  quand  ilavait  relevé  le  comté  de  Flandre 
Ju  roi. Le  faux comtedemanda  jusqu'au  lendemainpour 
répondre  ;  il  dit  qu'il  se  fesait  tard,  qu'il  était  fatigué  , 
que  l'heure  du  souper  était  venue  ,  mais  qu'il  satisfe- 
rait le  lendemain  sans  faute  à  toutes  ces  questions  ; 
puis  il  dit  adieu  au  roi ,  retourna  à  son  hôtellerie  avec 
les  seigneurs  qui  l'accompagnaient,  et,  feignant  de  se 
sentir  malade,  il  se  mit  au  lit.  Mais  dans  le  silence  de 
la  nuit ,  il  se  leva,  prit  autant  d'or  et  de  bijoux  qu'il 
en  put  emporter,  et  s'enfuit  à  cheval,  après  avoir 
fermé  soigneusement  la  porte  de  sa  chambre.  Le  len- 
demain ,  les  domestiques,  trouvant  la  porte  de  la 
chambre  fermée,  crurent  que  leur  maître  dormait  ou 
reposait,  et  n'osèrent  ouvrir,  supposant  qu'il  était 
malade.  Cependant  l'heure  avançait,  et  le  roi.  après 
avoir  entendu  la  messe,  attendait  le  comte.  Les  cheva- 
liers flamands  et  hennuyers  vinrent  dire  aux  domesti- 
ques que  le  roi  et  ses  conseillers  attendaient  leur 
maître.  Les  domestiques  répondirent  que  le  comte 
dormait  encore  ,  et  qu'il  s'était  couché  la  veille  fort 
malade.  Ils  allèrent  ensuite  frapper  à  sa  porte  à  plu- 
sieurs reprises  ;  mais,  aucun  bruit  ne  se  fesant  enten- 
dre dans  sa  chambre,  ils  crurent  qu'il  était  mort.  Alors 
ils  enfoncèrent  la  porte  et  furent  stupéfaits  de  ne  trou- 
ver personne.  Ils  ne  savaient  que  penser  et  que  faire. 
Avant  voulu  visiter  ses  coffres,  ses  malles  et  ses  bi- 
joux ,  ils  ne  trouvèrent  presque  rien,  et  en  conclurent 
qu'il  avait  pris  la  fuite.  Ils  mandèrent  les  gens  de  toute 
XIV.  27 


4t8  ANNALES 

inineni  ropcrienlos,  coiifusi  vaklè  et  incll<;ibilltor  slu- 
pefacti ,  qnid  facerent  aut  dicerent  penilùs  ignora- 
bant.  Accessermit  ad  cistas  et  ad  niaticas  et  ad  joca- 
lia,  nihil  penitùs  reperientes,  concluserunt  quod  ipse 
fugam  arripuerat.  Mandantiir  nobileset  ignobiles  qui 
secum  devenerant  Peionse,  declaratur  quid  acciderat. 
Stupefacti  nirniùm  et  confusi  casum  significaverunt 
régi.  Hannonienses  atque  Flandrini  confusi  sine  or- 
dine,  sine  honore,  ad  propria  recesserunt  :  et  sic 
omnipolens  Deus  patrias  dictas  expurgavit  et  libera- 
vità  tàm  dira  tyrannide.  Domina  vero  Johanna,  filia 
Balduini,  comitis  llannonise  atque  Flandriae,  restifuta 
fuit  in  suis  comitatibus  cum  honore.  Rex  vero  Fran- 
c'iœ  feclt  postmodùm  per  totum  regnum  suuni  per- 
quiri  prœdictuni  seductoiem,  et  Johanna  comitissa 
consiniihter  per  lotani  Alemanniam ,  T^ombardiam  , 
Angliani  et  caeteras  patrias,  et  legatos  misit  ad  ipsum 
perquirenrlum.  Tandem  quidam  baro,  Erardus  de 
Parlhenay  vocitatus,  qui  htteras  à  rege  receperat, 
proîit  caeteri  per  regnum  receperant,  super  inquisi- 
tionetalis  tyranni ,  audivit  à  sibi  subjectis  quemdam 
rusticum  in  sua  dominatione  noviler  devenisse,  qui, 
hcèt  de  exiguâ  gente  provenisset ,  maximis  tamen 
thesauris  et  jocalibus  abundabat ,  expensas  eliàm  fa- 
ciebat  mirabiles.  Dictus  baro  haec  audiens  secretius 
investigavit  quid  erat  in  homine,  el  reperit  quod  ille 
vocabatur  Bertrandus ,  et  fuerat  natus  in  viUà  qua3 
clicitur  Reims  (i),  de  dominatu  dicti  baronis,  fuerat- 
que  eremita  inquadam  sylva  dicta  de  Parlhenay,  Hœc 

(i)  Villaf^c  i\  une  liciio  et  «Ifmii  de  Vitri-sur-Marne. 


DE    UAINA-LT.    LIVRE    XX.  4^9 

condition  qui  étaient  venus  avec  lui  à  Péronne,  et  leur 
dirent  ce  qui  était  arrivé  ;  puis  ils  allèrent  tout  hon- 
teux rendre  compLe  au  roi  du  résultat  de  leur  mission. 
Ceux  de  Flandre  et  de  Hainaul  retournèrent  chez 
eux  en  désordre,  sans  avoir  recueilli  dans  celte  affaire 
ni  gloire  ni  profit.  Dieu  tout-puissant  délivra  ainsi  le 
pays  d'une  si  cruelle  oppression,  et  la  comtesse 
Jeanne,  fille  de  Baudouin,  comte  de  Hainaut  et  de 
Flandre ,  rentra  glorieusement  en  possession  de  ses 
Etats.  Peu  de  tems  après,  le  roi  de  France  fit  cher- 
cher dans  tout  son  royaume  l'ermite  imposteur,  et  la 
comtesse  Jeanne  envoya  elle-même  à  sa  poursuite  en 
Allemagne,  en  Lombard  le,  en  Angleterre  et  dans 
d'autres  pays.  Enfin  un  baron,  nommé  Erard  de  Châ- 
tenai,  qui  avait  reçu  du  roi,  comme  tous  les  autres 
barons  du  royaume,  l'ordre  de  se  mettre  à  la  recherche 
du  tiran,  apprit  de  ses  vass.nu.v  qu'il  était  arrivé  de- 
puis peu  de  lems  dans  ses  domaines  un  pavsan  qui , 
malgré  la  bassesse  de  sa  naissance,  avait  beaucoup 
d'argent  et  fesait  des  dépenses  considérables.  Le  ba- 
ron voulut  savoir  plus  particulièrement  quel  était  cet 
homme  ;  il  apprit  qu'il  s'appelait  Bertrand,  qu'il  était 
né  à  Reims  (ville  dn  domaine  de  ce  baron  ),  et  qu'il 
avait  été  ermite  dans  la  forêt  de  Parlhenai.  Ces  ren- 
seignemens  déterminèrent  le  baron  à  s'emparer  de 
lui  pour  le  contraindre  à  confesser  ses  crimes.  Cet 
homme  avoua  qu'il  était  le  même  qui  avait  été  ermite 
dans  la  forêt  de  Glancon  ,  entre  Tournai  et  Valen- 
ciennes,  et  qui  avait  essayé,  à  l'instigation  de  plusieurs 
personnes,  d'usurper  les  comtés  de  Flandre  et  de  Hai- 
naut. Alors  Erard  adressa  son  prisonnier  au  roi  de 
France  qui  l'envoya  à  la  comtesse  Jeanne  pour  le  faire 
punir.  La  comtesse,  heureuse  de  cette  capture,  le  fit 


4'20  ANNaLES 

tlictus  considerans  baro,  fecit  ipsuni  capi  et  artari  ad 
rccognitionemforefactorum.  Qui  recognovit  fuisse  ille 
idem  qui  in  sylvâ-de  Glanchon ,  inter  ïoriiacum  et 
Valencenas,  ereinitaverat  ,  et  patrias  Hannoniae 
atque  Flandriae  usurpareconatus  fuerat,  consilio  dc- 
ceptus  multorum.  Tune  Erardus  misit  eum  ligatura 
régi  Francorum;  rex  remisit  Johannae  comitissœ 
morti  adjudicatum.  Gavisa  Johanua  misit  pro  nobili- 
bus  patriarum  atque  bonis  villis.  Qui  recognoscentes 
eum  fuisse  ille  idem  qui  se  Balduiuum  menliebatur, 
recognoscens  ipse  tandem  forefacta  sua  pubUcè ,  ad- 
judicatus  fuit  morti,  et  in  Insulis  primo  detraclatus 
equis,  et  postmodùm  suspensus  è  patibulo  ferreis  ca- 
tenis.  Multi  tamen  Flamingorum  baec  audientes,  in 
eorum  erroneâ  opinione  capitosè  remanserunt,  affir- 
mantes ipsum  verè  fuisse  Balduinum.  TaUs  fuit  finis 
Bertrandi  de  RainSj  volentis  patrias  Hannoniae  at- 
que Flandriae  sibi  applicari. 


CAPITULUM  XCV. 

De  captionc  Avenionensi  per  regem  Ludovicum  (i). 


EoDEM  anno,  die  Mercurii  antè  Purificationem , 
Ludovicus  rex  et  quamplurimi  magnâtes,  arcliiepi- 
scopi,  episcopi,  comités  et  barones  apud  Parisius  per 

(i)  Vinc.dcBcauv.  XXXI,  1^8. 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX.  t^lï 

présenleraux  nobles  et  aux  bonnes  villes.  On  le  recon- 
nut pour  être  celui  qui  se  fesait  passer  pour  Baudouin , 
et,  lui-même  ayant  avoué  publiquement  ses  crimes  ,  il 
fut  condamné  à  mort.  Sa  sentence  fut  exécutée  à  Lille. 
On  le  fit  tirer  d'abord  par  des  chevaux  ,  puis  on  le 
pendit  au  gibet  avec  des  chaînes  de  fer.  11  y  eut  beau- 
coup de  Flamands  qui  n'en  persistèrent  pas  moins  opi- 
niâtrement dans  leur  erreur,  et  soutinrent  toujours 
que  c'était  réellement  Baudouin.  Telle  fut  la  fin  de 
Bertrand  de  Reims  qui  voulut  s'emparer  du  Hainaut  et 
de  la  Flandre. 

Observation.  C'est  en  122?,  comme  le  dit  l'abbe'  Velly  (  Histoire 
de  France,  II ,  276),  et  non  en  j  226,  comme  le  dit  l'Art  de  vérifier  les 
dates,  Chronologie  des  comtes  de  Flandre,  que  le  faux  Baudouin  fut 
juge  et  condamne  par  Louis  VIII  a  Pe'ronne:  l'anne'c  T226  est  celle 
du  voyage  de  ce  prince  en  Languedoc  où  il  mourut  le  9  novembre, 
à  Montpensier. 


CHAPITRE  XCV. 

Prise  d'Avignon  pai-  le  roi  Louis. 


Cette  année,  le  mercredi  avant  la  Purification,  le 
roi  Louis  et  une  foule  de  Grands  du  royaume ,  d'ar- 
chevêques, d'évêques,  de  comtes  et  de  barons  reçu- 
rent à  Paris,  des  mains  du  cardinal  légat  de  Rome,  le 
signe  de  la  croisade  contre  les  Albigeois.  En  consé- 


422  ANNALES 

manurn  Romani  cartlinalisel  legati  contra  Albigeiiscs 
accipiunt  signum  crucis.  Consequenter  in  paschali 
tempore,  anno  Doinini  Mccxxvr,  rex  et  omnes  ciu- 
cesignati  Bituiis  conveniunt,  et  indè  procedunt  per 
universam  regionem  et  I.ugtluninn  civiîates  (i),  apud 
Avignioncm,  virbem  inexpugnabilem ,  ab  ecclesiâ  ro- 
niaiia  per  septein  annos  excommiinicationi  subjeo 
tam  propter  haereticam  pravitatem.  Rege  credentese 
habiturum  pacificuiii  Iransitiim  apiid  Avigniouem  » 
propter  quasdam  primas  pactiones  quas  habuerat 
cum  eisdem,  portae  clauduiiturcivitalis,  et  excluditur 
vex  cum  suis.  Rex  miratur,  et,  spiiitu  virtutis  as- 
sumpto,  villam  obsidet,  suo  obside  tripartitc.  In  vi- 
gilia  sancli  Barnabae  apostoli,  quœ  fuit  quarta  feria 
Pentecostcs,  macbinœ  eriguntur;  trabuclieta ,  petra- 
riœ,  mangonella,  parîim  prosunt.  Hi  qui  intùs  sunt 
viriHter  se  defendunt.  Rex  insestimabiles  sumptus  fa- 
cit.  Durai  obsidio  usquè  ad  festuwi  Assumptionis 
beatœ  Mariœ,  maximaque  morlalitas  ibi  pullulât;  de 
nostris  circà  duo  millia  bominum  telorum  (a)  imbri- 
buset  lapidum  volatu  et  infirmitate  propria  moriun- 
tur.  Morilur  ibi  Guido  ,  conies  Sancti-Pauli ,  percus- 
sus  lapide  petrariae,  vir  armis  strenuus,  catholicus 
et  bonestus.  Moritur  ibi  etiàm  episcopus  Leniovi- 
censis.  Cornes  Campaniac  redit  ad  propria  sine  licen- 
tiâ  domini  régis  vel  legati.  Tune  Avignioncnses  régis 
magnauimi  constantiani  attendentes ,  qui  cum  suis 
procoribus  juramento  firmavcrat  se  non  recessurum 

(i)  Per  Nivernam  et  rjn;:;iîiini!m  civKates.  Vinc.  de  Beauv. 
('2)  C'œlormn.  f^inc.  de  Bcauv. 


DE    UAINALT.     LIVRE    XX,  4^5 

quenoe,  au  tems  de  Pâques,  en  1226,  le  rui  el  tous  les 
croisés  se  réunirent  à  Bourses  et  se  rendirent,  par 
Nevers  et  Lion  ,  devant  Avignon  ,  ville  inexpugnable, 
qui  avait  été  ,  pendant  sept  ans,  frappée  d'exconnnu- 
îiicaiion  à  cause  de  sa  coupable  hérésie.  Le  roi  crut 
qu'il  pourrait  passer  sans  opposition  par  Avignon  ,  en 
exécution  d'un  traité  qu'il  avait  fait  précédeuiment 
avec  les  habitans  ;  mais  il  trouva  les  portes  fermées, 
et  on  lui  refusa  l'entrée  de  la  ville.  Ce  refus  indigna  le 
roi  et  irrita  son  courage;  il  assiégea  la  ville  et  dirigea 
l'attaque  sur  trois  points.  La  veille  de  saint  Barnabe, 
apôtre,  qui  était  le  quatrième  jour  après  la  Pente- 
côte, on  dressa  les  machines;  mais  les  trébuchets,  les 
pierricrs,  les  mangonneaux,  firent  peu  d'effet.  Les 
assiégés  se  défendaient  avec  un  courage  admirable,  et 
le  roi  fit  des  pertes  considérables.  Le  siège  dura  jus- 
qu'à l'Assomption  de  la  Yierge.  La  mortalité  fit  pen- 
dant ce  tems  de  g^rands  ravages,  et  de  notre  côté, 
deux  mille  hommes  environ  périrent  sous  les  traits  et 
les  pierres  de  l'ennemi,  ou  succombèrent  à  la  maladie. 
Gui,  comte  de  Saint-Paul,  habile  guerrier,  bon  catho- 
lique et  vertueux  chevalier,  y  fut  tué  d'un  coup  de 
pierrier.  Nous  y  perdîmes  aussi  l'évêque  de  Limoges. 
Le  comte  de  Champagne  quitta  l'armée  pour  retour- 
ner chez  lui  sans  le  consentement  du  roi  ni  du  légat. 
Enfin  les  Avignonais,  voyant  l'intrépidité  du  roi  qui 
avait  juré,  ainsi  que  ses  barons,  de  ne  se  retirer  que 
lorsque  la  ville  serait  soumise  ou  emportée  d'assaut, 
envoyèrent  en  otages  deux  cens  des  principaux  bour- 
geois et  se  mirent,  sous  serment,  à  la  disposition  de 
l'Eglise.  Alors,  par  l'ordre  du  légat,  et  sous  le  com- 
mandement du  roi,  on  combla  les  fossés,  et  trois  cens 
maisons  à  tourelles,  qui  étaient  dans  la  ville,  aussi 


424  ANNALES 

ilonec  villa  caperelur  vel  redderetiir,  ducctjfis  tiatis 
obsidibus  de  nielioribus  villae,  jurant  stare  inandato 
ecclesiae.  Tune  de  mandato  domini  legati,  rege  impe- 
rante,  fossata  implentur.  Trecentœ  domus  turrales, 
quœ  in  villa  eranl,  et  otnnes  mûri  eireuniquaque 
solo  diruti  coaequantur.  Villa  absolvitur.  Doniinus 
legatus  multas  bonas  et  laudabiles  constitutiones  iu- 
ducit,  Magister  Nicolaus  de  Corbeiâ,  monachus  Clu- 
niacensis,  in  ipsius  loci  episcopuni  consecralur.  Rex, 
indè  amoto  exercitu  ,  progreditur  per  provinciam  , 
et  reddunlur  ei  pacificè  civitates  et  castra  et  forteri- 
ciœ  omnes  usquè  ad  quatuor  leucas  à  Tolosâ.  Rex 
praeficit  toti  illi  région i  Imbertum  de  Bello-Joco 
loco  suî. 


CAPITULUM  XCVI. 


De  obitu  régis  Ludovic! ,  et  coronatione  filii  cjusejusdçm  nominis, 
et  transitu  papœ  Honorii  (i). 


Rege  repatrianle ,  moriuntur  Reraensis  arcliiepi- 
scopus  et  cornes  Namurcencis,  quorum  corpora  ad 
loca  propria  referuntur.  Ab  illâ  pestiferâ  obsidione 
pauci  vel  nulli  redeunt  plenè  sani ,  ac  per  totam  Gal- 
liam  pullulavit  plus  juvenum  quàm  senutn  mortalitas 

l'i)  Vint,  de  Deauv.  XXXI,  lag. 


DE    llAINAtil.    LIVRE    XX.  ^{20 

bien  que  toute  la  muraille  qui  l'entourait,  furent  ra- 
sées. On  fit  grâce  à  la  ville.  Le  légat  y  fit  plusieurs 
bonnes  ei  louables  ordoniiauces;  et  maître  Nicolas  de 
Corbie,  moine  de  Cluni,  en  fut  sacré  évéque.  Le  roi, 
en  quittant  Avignon  avec  sou  armée ,  s'avança  dans 
le  pays  et  toutes  les  forteresses  et  châteaux  qu'il  ren- 
contra jusqu'à  quatre  lieues  de  Toulouse  se  rendirent 
volontairement  à  lui.  Il  laissa  ensuite  pour  son  lieu- 
tenant dans  toute  celte  contrée  Imbert  de  Beaujeu. 

Observation.  Louis  VIII  perdit  deus  mille  hommes  au  siège 
d'Avignon;  mais,  n'ayant  point  renonce  à  sou  entreprise,  la  ville 
se  rendit  à  lui  le  25  août  1226,  et  si  elle  avait  fait  une  plus  longue 
résistance,  elle  aurait  e'te'  secourue  par  une  inondation  qui  arriva  le 
17  septembre:  tout  l'espace  qu'avait  occupé  le  camp  du  roi  fut 
nové. 


CHAPITRE  XCVI 


Mort  du  roi  Louis  (  V1II\  Couronnement  de  son  fils  du  même  nom 
Mort  du  jiape  Honorius  (lli). 


Tandis  que  le  roi  retournait  dans  ses  Etats,  l'arche- 
vêque de  Reims  et  le  comte  de  Namur  moururent ,  et 
leurs  corps  furent  transportés  dans  leurs  domaines. 
Presque  personne  ne  revint  en  bonne  santé  de  ce  siège 
pernicieux,  et  il  se  déclara  dans  toute  la  France  une 
épidémie  générale  qui  fit  périr  plus  de  jeunes  gens 
que  de  vieux.  Le  jeudi  avant  la  Toussaint,  le  roi,  en 


426  ANNALES 

generalis.  Die  Jovis  antè  festiim  Omnium  Sancto- 
ruin ,  regem  ad  propria  redeuntem  infirinitas  moita- 
lis  iiivadit;  die  Martis  sequenti,  apud  Monpancier 
labitur  in  freiiesinj;  subsequenti  dominica,  vide- 
licet  in  octavis  Omnium  Sanclorum,  anno  Domini 
Mccxxvii",  migrât  ibidem  ad  Cbristum  :  vir  utique 
verè  catholicus  miiaeque  sanctitatis  extitit  singulis 
diebus  vitae  suœ.  Nunquàm  carnem  suam  maculavit 
praeter  quàm  cum  unicâ  uxore  sibi  légitimé  matrimo- 
nio  copulala.  Ibi  dicitur  compléta  fuisse  propbetia 
Meilini,  quâ  dicitur  in  Monte-Ventris  morietur  leo 
pacificus;  quo  in  loco  non  est  auditum  antè  ipsum 
aliquem  regem  deccssisse.  Corpus  ejus  ad  ecclesiam 
Beati-Dionysii  transfertur,  ubi  juxlà  palrem  suum 
honorificè  sepelitur.  Ludovicus  itaquè,  primogenitus 
ejus,  prima  dominica  Adventûs,  Remis  per  manum 
episcopi  Suessionensis,  vacante  sede  Remensi,  corona- 
tur  in  regem,  qui  quartum  decimum  annum  aetatis 
suœ  completurus  eral  in  festo  sancti  Marci  evange- 
lislae  proximo  sequenti.  Plures  baronum  majorum 
Fi'anciœ  ad  coronalionem  vocat;  venire  récusant, 
prae  dolore  enim  patris  et  désolât ione  rcgni  non  va- 
cant ibi  gaudio,  sed  mag\s  intendunt  lachrymis  et 
mœrori.  Ferrandus,  cornes  Flandriae,  qui  per  duode- 
cim  annos  et  menses  sex  Parisius  in  caplione  domini 
régis  detentiis  fuerat ,  multâ  redemptus  pecuniâ , 
liberatur  circùm  Epiphaniam  Domini.  Ipso  anno, 
mense  sequenti  ,  xv  kalendas  aprilis,  Honorius  papa 
moritur  et  in  ccclesiâ  Beatae-Mariae-Majoris  sepeli- 
tur. Hic  imperatorem  Fredericuin  sibi  rebellem  et 


DE    IIAINALT.     HVHE    XX.  4^7 

revenant  de  celle  expédition,  fut  atteint  d'une  maladie 
mortelle  ;  le  mardi  suivant ,  il  tomba  en  frénésie  à  Mont- 
pensier,  et  le  dimanche,  jour  de  l'octave  de  la  Toussaint, 
en  1226,  il  expira.  Ce  prince  avait  donné  toute  sa  vie 
des  marques  de  la  sincérilé  de  sa  foi  etdesonéminente 
sainteté.  Jamais  il  ne  souilla  sa  chair,  excepté  avec  sa 
femme  légitime.  Ainsi  s'accomplit,  dit-on,  la  prophétie 
de  Merlin  qui  prédisait  que  le  lion  pacifique  mourrait 
sur  le  Mont-du-Ventre  (  à  Montpensier  ),  car  aucun  roi 
n'était  mort  avant  lui  en  cet  endroit.  Le  corps  du  roi  fut 
transféré  à  Saint-Denis,  où  on  l'inhuma  avec  solen- 
nité à  côté  de  son  père.  Louis ,  son  fils  aîné ,  fut  cou- 
ronné roi  à  Reims,  le  premier  dimanche  de  l'Avent, 
par  l'évéque  de  Soissons  ,  le  siège  de  Reims  étant  va- 
cant. Ce  jeune  prince  allait  accomplir  sa  quatorzième 
année  le  jour  de  la  fête  de  saint  Marc,  évangéli.^te.  Il 
manda  à  son  couronnement  plusieurs  des  grands  ba- 
rons de  France  ;  mais  ils  refusèrent  d'y  venir,  car  la 
douleur  que  leur  causaient  la  mort  du  roi  et  la  désola- 
tion du  royaume  les  disposait  plutôt  à  verser  des 
larmes  qu'à  se  livrer  à  la  joie.  Fernand,  comte  de 
Flandre,  que  le  roi  retenait  prisonnier  à  Paris  depuis 
douze  ans  et  demi ,  recouvra  sa  liberté  vers  le  jour  de 
l'Epiphanie,  moyennant  une  forte  rançon.  Le  mois 
suivant  de  la  même  année,  le  15  des  Calendes  d'avril, 
le  pape  Honorius  mourut  et  fut  enterré  dans  l'église  de 
Sainte-Marie-Majeurc.  Ce  pape,  pour  punir  l'empereur 
Frédéric  qui  s'était  montré  rebelle  et  hostile  à  l'église 
de  Rome,  le  frappa  d'anathcme  et  délia  ses  barons  de 
leur  serment  de  fidélité.  Pendant  la  durée  de  cette  ex- 
communication, l'empereur,  qui  auparavant  avait  pris 
la  croix,  passa  outre  mer.  Après  la  mort  d'Honorius  , 


428  ANNALES 

adversarium  ecclesise  romanae  comperiens,  anathe- 
niatizavit,  atque  barones  suos  ab  ejus  fidclitatc  ab- 
solvit.  Deuiquè  imperator,  jàm  anteà  cruccsignatus, 
durante  anathematis  sentontlâ,  mare  transiit.  Post 
mortem  Honorii,  Hunguelinus,  episcopus  Ostiensis, 
eligitur  ad  papatuin,  et,  alternalo  nomlne,  Grego- 
rius  appellatur. 


CAPITULUM  XCVll. 

De  sancfâ  Elizabeth  l'il. 


EX    CHllONICIS. 

His  quoque  temporibus,  sancta  Elizabetli  in  Alc- 
manniâ  claruit,  quam  idem  papa  Gregorius  canoni- 
zavit.  Ex  GESTis  ipsius.  Haec,  filia  régis  Hungariaî, 
conjux  futura  landgravii  Thuringlœ,  ab  adolcscentiâ 
sua  religioni  studuit,  votum  suum  et  actiones  in 
Deum  dirigcns,  tàm  in  rébus  ludicris  quàm  etiàm 
seriosis.  Haec,  vitiorum  exstirpatrix,  virtutum  plan- 
tatrix  fuit,  schola  morum,  exemplum  patientiae,  spé- 
culum innocentiae.  Facta  veronubiUs,  graves  pcrse- 
cutiones  passa  est  à  proximis  et  sponsi  sui  consiliariis 
ab  cis  utrinque  contempla.  Sed  cîim  Dominum  ex- 

(1)  Vinc.  de  fieauv.  XXXI  ,  .36. 


DE    IIAINAIT.     LIVRE    XX.  |29 

Ugolin,  ésèque  d'Ostie,  fut  élu  pape,  et  changea  de 
nom  pour  prendre  celui  de  Grégoire  (IX). 

Obsf.rvatioh.  Honorins  III  mourut  le  18  mars  1227.  Son  suc- 
cesseur, le  cardinal,  évèque  d'Ostie,  s'appelait  auparavant  Ui;olin, 
et  prit  le  nom  de  Grégoire  iX.  Il  était  né  à  Anagni  en  Campanic, 
et  cousin  d'Innocent  III,  e'tant  comme  lui  de  la  famille  des  comtes 
de  Ségui.  Il  fut  élu  pape  le  19  mars  ia27>  intronise'  le  même  jour 
et  mourut  le  21  aoftt  fi^i,  âge  de  prés  de  cent  ans,  selon  Mathieu 
Paris. 


CHAPITRE  XCVII 

De  sainte  Élizabeth. 


TIRE  DES  CHRONIQUES. 

A  cette  époque  florissait  en  Allemagne  sainte  Éliza- 
beth que  ce  pape  Grégoire  (IX)  canonisa.  Extrait  de  ses 
GESTES.  Fille  du  roi  de  Hongrie  et  promise  en  mariage 
au  landgrave  deThuringe,  elle  étudia  de  bonne  heure 
sa  religion,  et  apprit  à  diriger  vers  Dieu  toutes  ses 
pensées  et  toutes  ses  actions,  aussi  bien  dans  les  amu- 
semens  que  dans  les  choses  sérieuses.  Par  sa  haine 
pour  les  vices  et  son  ardeur  à  cultiver  toutes  les  vertus, 
elle  devint  une  école  de  bonnes  mœurs,  un  exemple 
de  résignation,  un  modèle  d'innocence.  Lorsqu'elle 
fut  nubile,  elle  eut  beaucoup  de  persécutions  à  souf- 
frir de  ses  parens  et  des  conseillers  de  son  mari ,  qui 
la  méprisaient;  mais  elle  pria  Dieu,   et,  contre  toute 


45o  ANNALES 

orûsset,  contra  spem  omnium,  ipsum  sponsum  suum 
in  omnibuâ  habuit  tristitise  consolatorem  occultum. 
Qui  etiàm  ,  cîim  circà  temporalia  necessitate  suorum 
principatuuni  intenderet,  in  secreto  tamen  Dei  timo- 
rem  liabens,  beatae  Elizabelh  ad  omnia  exercenda 
quae  ad  opus  Dei  spectant  liberam  concessit  faculta- 
tem  ,  eam  ad  salulem  animae  promovendo.  Deniquè 
de  manu  niagistri  Conradi  de  Marpurch  griseam  tu- 
iiicam  induit,  et,  habitûs  susceptione,  castitatis  vo- 
tum  solemnizavit,  vixitque  in  pœnitentiâ  (i  j  et  abs- 
tinentiâ  ac  bumilitate;  multa  quoque  ab  omnibus 
tolerando  patienter  incommoda,  divinœ  contempla- 
tioni  et  orationi  et  operibus  miserlcordiœ  intenta. 
Ipse  quoque  dulcis  paracletus  Jésus,  facie  ad  faciem 
ei  apparens,  eam  confoitabat  mullitudine  sanctorum 
comitatûs,  sicut  serenissimus  ejus  vultus  ingens  gau- 
dium,  sœpè  cîim  jaceret  in  extasi  rapta,  repraesenta- 
bat;  et  ipsa  etiàm  quibusdam  religiosis  posteà  reco- 
gnoscebat  :  undè  et  aliquando  dulciter  in  ejus  prae- 
sentia  ridebat,  et  in  ejus  abcessu  flebat,  videntibus 
ancillis  ejus,  sicut  eis  postmodiini ,  requisita  et  pre- 
cibus  eaïuni  victa,  rcfercbat.  Quâdam  die,  dùm, 
moresolito,  oculis  et  manibus  ac  corde  in  cœluni 
suspensis,  conlemplationi  intenderet,  tàm  solitaria 
«rat,  ut  flamma  vel  stincella  (2),  vestiunculas  ejus 
attingens,  laedcret  enormiter  ac  deformaret,  eâ  non 
adverl€nle,  donec  aliqua  exancillis  rediens,  odorem 
ignis  sentiens,  olfactu  extinguens  suffocaret.  At  illa, 

{1)   In  peniiriA.  f^inc.  ilc  Beaiiv, 
(9)  Scintilla.  Id. 


DE    IIA1NAI;T.     LIVUE    XX.  /}5l 

espérance,  son  époux  devint  secrètement  son  consola- 
teur dans  ses  afflictions.  Il  était  forcé  de  s'occuper  du 
soin  temporel  de    sa  principauté  ;    mais ,   comme   il 
craignait  Dieu  intérieurement,  il  laissa  à  Elizabelh  la 
liberté  de  se  livrer  à  l'œuvre  du  Seigneur  et  de  s'oc- 
cuper de  son  salut.  Elle  reçut  la  robe  grise  des  mains 
de  maître  Conrad  de  Marbourg,  et,  en  prenant  cet  ha- 
bit, elle  fit  solennellement  vœu  de  chasteté.  Sa  vie  se 
passa  dans  la  pénitence,  l'abstinence  et  l'humilité;  elle 
souffrait  les  injurtîs  avec  patience  et  s'occupait  sans 
cesse  de  méditations,  de  prières  et  de  bonnes  œuvres. 
Notre  doux   consolateur  Jésus ,    accompagné    d'une 
multitude  de  saints,   lui  apparaissait  souvent  face  à 
face  pour  la  soutenir  dans  ses  épreuves,  et  l'aspect  de 
son  visage  radieux  la  pénétrait  de  joie  lorsqu'elle  le 
contemplait  en  extase,  comme  elle  le  déclara  depuis  à 
plusieurs    religieux.   Souvent,  en  présence  de  Jésus, 
elle  souriait;   en  son  absence,   elle  pleurait:  ses  ser- 
vantes, qui  en  étaient  témoins,  la  pressaient  de  ques- 
tions ,   et,  cédant  à  leurs  instances,  elle  leur  révélait 
ses  apparitions.  Un  jour  qu'elle  était  seule ,  absorbée , 
selon  sa  coutume  ,    dans  ses  méditations,   les  ieu.x  et 
les  mains,  aussi  bien  que  le  cœur,  dirigés  vers  le  ciel,, 
une  étincelle  tomba  sur  ses  vélemens,  sans  qu'elle  s'en 
aperçût,  et  les  embrasa.  Une  servante,  avertie  par  l'o- 
deur du  feu ,   accourut  et  éteignit  la  flamme.  Au  cri 
que  cette  fille  jeta  ,  la  sainte  revint  à  elle-même  et  ré- 
para le  dommage  en  recousant  de  ses  propres  mains 
ses  vêtemens  qui  étaient  simples  et  grossiers.  Elle  ne 
souffrait  pas  que  ses  servantes,  même  les  plus  pauvres 
et  les   plus  humbles,   lui  donnassent  le  nom  de  mai- 
tresse;  elle  les  fesait  asseoir  à  ses  côtés  ei  manger  à 
sa  table.  Elle  ne  dédaignait  pas  de  filer  et  de  laver 


432  ANNALES 

claniore  puellee  coiropla,  ad  se  rediens,  panniculos 
viles  et  abjeclos  manibus  propriis  assuens,  jaclurarn 
proiit  potuit  restauravit.  Abancillis  etiàm  pauperibus 
et  ignobilibiis  dominam  se  vocabari  (i)  nolebat,  sed 
cas  ad  latus  suum  sedere  et  ad  scutellam  suam  coine- 
derc  faciebat.  Fila  trahebat,  vasa  coquinaria  niunda- 
bat.  Hospitale  pauperum  construxit;  et,  si  quod  bo- 
nuni  vel  delectabile  quandoque  habuit,  ori  proprio 
sublrahcns,  pauperibus  in  ejus  hospitio  nianentibus 
niinistrabat,  eosque  balneabat,  et  lectos  eorum  ster- 
nebat  eosque  tegebat.  Monoculum  caecum  (2)  et  sca- 
biosum  parvulum  secum  habebat,  quem  etiàm  ad  re- 
quislta  naturae  saepiùs  deportabat.  Inter  innumera 
miracuia  qu?e  Dominus  per  eam  ostendit,  xvr  (3) 
mortuos  potentersuscitavit;  caecum  natura  illumina- 
vit.  XIV  kalendas  decembris,  ad  Dominum  migravit. 
In  die  autem  translationis  sanctl  corporis  ejus,  post- 
quàm  in  capsa  plumbeâ  fuit  repositum,  de  terra  sub- 
latum,  proximo  die  post,  apcrlo  loculo  pro  reliquia- 
rum  ostensione ,  repertuni  est  oleum  mirifici  odoris 
de  corpore  ejus  émanasse  :  quod  bodiè  inspicientibus 
patet  :  nàm  guttae  tanquàm  roris  super  gramen  stant 
et  distillant,  eisque  distillantibus  et  decidentibus  vel 
abstersis,  aliœ  paulatim  renascuntur. 

(i)  Vocari.  F'inc.  de  Beaiw. 
(j)  Secum.  Id. 
(3)  XVll.  Id. 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  "  4<^3 

elle-même  la  vaisselle.  Un  hôpital  pour  les  pauvres  fut 
construit  par  ses  soins,  et,  lorsqu'on  lui  servait  quel- 
que mets  délicat,  elle  s'en  privait  pour  l'envoyer 
aux  pauvres  de  cet  hôpital  ;  elle  les  baignait,  fe- 
sait  leurs  lits  et  les  couvrait.  Elle  avait  toujours  au- 
près d'elle  un  pauvre  enfant  borgne  et  galeux  qu'elle 
ne  quittait  pas  même  lorsqu'il  avait  besoin  de  satisfaire 
aux  nécessités  naturelles.  Parmi  les  miracles  innom- 
brables que  Dieu  opéra  par  ses  mains,  je  citerai  seize 
morts  qu'elle  rendit  à  la  vie ,  et  un  aveugle-né  à  qui 
elle  donna  la  vue.  Cette  sainte  mourut  le  14  des  ca- 
lendes de  décembre.  Le  jour  de  la  translation  de  son 
corps,  après  qu'on  l'eut  mis  dans  une  châsse  de  plomb, 
on  l'ôta  de  terre,  et  lorsque,  le  lendemain,  on  ouvrit  la 
châsse  pour  montrer  les  reliques ,  on  trouva  qu'une 
liuile  d'une  odeur  suave  avait  coulé  de  son  corps;  c'est 
ce  qu'on  voit  encore  aujourd'hui ,  car  les  gouttes  de 
cette  huile  s'arrêtent  et  tombent  comme  la  rosée,  et 
lorsqu'elles  sont  tombées,  ou  qu^on  les  a  essuyées,  il 
en  paraît  de  nouvelles. 

Obskrvation.  Sainte  Klizabeth  de  Hongrie ,  veuve  dn  landgrave 
de  Thuringe ,  mourut  le  19  novembre  laJi.  Nous  n'avons  plus  sa 
vie  qu'avait  e'crite  Ce'saire ,  moine  d'Histerbach.  Thierri  de  Thu- 
linge,  dominicain  ,  qu'on  croit  être  Thierri  d'Apoldo ,  auteur  de 
la  Vie  de  saint  Dominique,  a  donne'  celle  de  sainte  Eliza-beth  ,  qui 
est  divisée  en  huit  livres  ,  et  qu'on  trouve  dans  les  Lectiones  anti- 
quœ  de  Canisius,  t.  V,  il  y  manquait  un  fragment  que  Lambe'cius, 
t.  II,  Bihlioth.  T^ind.,  a  donne  avec  plusieurs  pièces  relatives  à  la 
canonisation  de  la  sainte. 


XIV.  28 


434  ANNALES 


CAPITULUM  XCVIII. 

De  dispiTsionc  srliolarium  Parisiensiiim  ,  et  quibusdam  aliis  (i' 


Anno  Domini  mccxxx°,  facta  est  Parisius  inter  sclio- 
lares  disscntio ,  por  quaiii  mox  secuta  est  eorum  ad 
tenipus  multifaria  clispersio  :  alii  nainque  Remis, 
alii  Andegavis,  alii  Aurelianis,  alii  quoque  iii  An- 
gliam  vel  in  alias  mundi  provinoias,  stiidii  causa, 
profecti  suiit.  Eodem  anno,  Henricus,  Angliœ  lex , 
instinctu  Pétri ,  Britanniae  couiitis,  ut  terrain  à  prœ- 
dccrssoribus  suis  possessam  et  amissam  rccuperaret, 
in  Britanniani  transfretavit ,  sed,  in  proposito  suo 
nullatenùs  proficere  valens ,  inanis  et  vacuus  rediit  ; 
et,  eodem  anno,  rex  Ludovicus  urbem  Andegavis  et 
castrum  Belesmœ ,  dicto  Pelro  ad  vitam  concessa, 
recuperavit.  Anno  Domini  mccxxxiiio,  facta  est  dis- 
sentio  inîer  burgenses  Belvacenses,  minoribus  insur- 
gentibus  contra  majores;  undè  plures  ex  majoribus 
occisi  sunt,  plurimi  vero  de  minoribus  capti  et  per 
diversa  rogni  loca  carceri  niancipati.  Ad  ultinumi 
verô  multâ  pecuniae  summd  sunt  redempti  ;  namque 
Miio,  ejusdem  urbisepiscopus,  tanquàm  faveret  mi- 

(i)  Vinc.  de  Beauv.  XXXI  ,  137. 


DE    HAINALT.    L.VRE    XX.  A35 


CHAPITRE  XCVIII. 

Dispersion  des  écoliers  de  Paris,  et  autres  éve'nemens. 


En  1230  ,  il  y  eut  parmi  les  écoliers  de  Paris  des 
dissensions  qui  furent  bientôt  suivies  de  leur  dis- 
persion en  divers  lieus  :  les  uns  allèrent  étudier  à 
Reims,  à  Angers  ou  à  Orléans,  les  autres  en  Angle- 
terre ou  en  d'autres  pays  étrangers.  La  même  année, 
Henri,  roi  d'Angleterre,  à  la  demande  de  Pierre, 
comte  de  Bretagne,  passa  par  mer  en  Bretagne  pour 
reconquérir  la  terre  que  ses  prédécesseurs  avaient  pos- 
sédée ;  mais  il  ne  put  réussir  dans  cette  entreprise  et 
revint  sans  avoir  obtenu  aucun  succès.  Le  roi  Louis, 
la  même  année,  reprit  la  ville  d'Angers  et  le  château 
de  Bellesme,  qui  avaient  été  donnés  à  vie  à  Pierre, 
comte  de  Bretagne.  En  1233,  des  troubles  fort  graves 
éclatèrent  parmi  les  habitans  de  Beauvais  ;  les  petits 
bourg6t)is  s'insurgèrent  contre  les  grands  :  plusieurs  de 
ces  derniers  furent  tués  ;  mais  les  petits  bourgeois  furent 
pris  en  grand  nombre  et  mis  en  prison  en  divers  lieus 
du  royaume.  Quelque  tems  après,  ils  recouvrèrent  leur 
liberté  moyennant  une  forte  somme  d'argent.  Milon, 
évéque  de  Beauvais,  était  soupçonné  de  favoriser  les 
petits  bourgeois.  Le  roi  Louis,  comme  juge  supérieur, 
étendit  sa  main  vengeresse  et  mit  l'évêché  en  interdit 
pendant  plusieurs  années.  L'évêque  Milon  alla   porter 


/}36  ANNALES 

noribus,  in  hoc  facto  suspcctus  habebatur.  Rcx  Lu- 
fîovicus,  tanquàm  superior  juclex,  inanum  ultrlcem 
adbibuit,  et  ob  hoc  episcopatus  piuribus  anuis  sub 
inlerdicto  fuit;  Mile  vero  praefalus  episcopus,  Ro- 
main proficisceris,  in  ilinere  obiit.  Sed  etejus  siicces- 
sor,  Gaufridus,  eidem  causa;  contra  regem  insistons, 
dies  paucos  et  malos,  id  est  afflictione  plenos ,  in  cpi- 
scopatu  peregit.  Gui  succedens  Robertus  paceni  cuni 
rege  coniposuit  et  ab  interdicto  diœcesini  absolvit. 
Anno  quocjue  praenotato,  magnum  gelu  fuit,  ità  quod 
segelcs  congelata3  fuerunt;  undè  et  famés  magna  se- 
cuta  est  in  Franciâ.  Anno  Domini  mccxxxiv'',  rex 
Ludovicus  Francise  accepit  lixorem,  scilicet  Marga- 
relan),  comitis  Provinciae  fîHam ,  ciicà  dominicam 
Astensionis,  quai  Senonis  coronata  fuit,  et  Parisius 
veuit  circà  octavas  Asconsionis.  Anno  Domini  se- 
quenti ,  facta  valdè  magna  famés  in  Francia,  maximè- 
que  in  Aquitania,  ità  ut  homiaes  herbas  campeslrcs 
sicut  animaha  comederent  :  valebat  enim  sextarius 
bladi  centum  sohdos  in  Pictaviâ.  Ibidem  quoque  facta 
est  magna  pestilentia,  quâ  muiti  homines  parvi  et 
magni  sicut  igné  accendebantur  ;  ità  quod  eccle- 
sia  Sancti-Maxentii  talibus  illùc  allatis  impleba- 
tur.  Eodem  anno,  Tlieobaidus,  Gampaniae  comes, 
exercitum  coUigens ,  adversîis  regem  Ludovicum  in- 
surgere  attentavit.  Quod  agnoscens  rex ,  ex  advoiso 
cum  exercitu  usquè  ad  nemus  Yicenarum  properavit. 
Quo  audito,  ad  eum  comes  nuntios  misit,  rogitans 
ut,  iram  deponens,  offensam  remitteret,  et  ut  in 
oculis  pjus  gratiam  inveniret.  Duas  eidem  villas,  sci- 


DT.    IIAINACT.     I.IVP.E    XX.  4^7 

ses  plaintes  à  Rome;  mais  il  mourut  en  chemin.  Son 
successeur  Geoffroi,  qui  prit  aussi  parti  eotiire  le  roi 
dans  cette  affaire,  ne  passa  sur  le  siège  épiscopal  que 
peu  de  jours  pleins  de  trouble  et  d'affliclion.  Robert , 
qui  fut  élu  après  lui,  ayant  fait  la  paix  avec  le  roi,  l'in- 
terdit qui  pesait  sur  le  diocèse  fut  levé.  Cette  même 
année,  l'hiver  fut  si  rigoureux,  que  les  blés  gtilcrent , 
ce  qui  causa  une  grande  famine  dans  toute  la  France. 
En  1234,  Louis,  roi  de  France,  épousa,  vers  le  di- 
manche de  l'Ascension,  Marguerite,  fille  du  comte 
de  Provence,  qui  fut  couronnée  à  Sens,  et  arriva  à  Pa- 
ris dans  l'octave  de  l'Ascension.  L'année  suivante,  il 
y  eut  en  France,  et  principalement  en  Aquitaine,  une 
famine  si  cruelle,  que  les  hommes  étaient  réduits  à 
manger  l'herbe  des  champs  comme  les  animaux  :  le 
setier  de  blé  valait  cent  sous  en  Poitou.  En  même 
tems,  il  survint  une  épidémie  qui  frappa  les  gens  de 
toute  condition,  et  qui  brûlait  comme  le  feu  ceux  qui 
en  étaient  atteints  ;  de  telle  sorte  que  l'église  de  Saint- 
Maixent  était  pleine  des  malades  qu'on  y  apportait.  La 
même  année,  Thibaud,  comte  de  Champagne,  assem- 
bla une  armée  et  tenta  de  se  révolter  contre  le  roi 
Louis.  Celui-ci,  en  ayant  été  averti,  s'avança  avec  ses 
troupes  jusqu'au  bois  de  Vincennes;  et  aussitôt  le  comte 
lui  envoya  des  députéspour  le  prier  de  déposer  sa  colère 
et  de  permettre  qu'il  put  trouver  grâce  à  ses  ieux:  et  le 
comte  livra  au  roi  les  deux  villes  de  Brai  et  de  Monle- 
reau-Fault- Yonne  pour  être  possédées  par  Louis  à  per- 
pétuité. L'année  suivante,  un  roi,  nommé  le  Vieux  de  la 
Montagne,  envoya  des  Arsacides  en  France  avec  l'ordre 
de  tuer  le  roi  Louis  ;  mais  Dieu,  changeant  son  cœur, 
lui  envoya  une  pensée  de  paix  et  non  de  meurtre,  et  il 
se  liàta  de  faire  partir  d'autres  émissaires  pour  avertir 


458  ANNALES 

licet  Braium  et  Monsterolium-Forl-Yona,  tradidit  in 
pcrpetuum  quielè  j30ssidendas.  Anno  sequenti ,  Ve- 
tulus  rex  Arsacidas  misit  in  Franciam ,  prœcipiens  ut 
interficerent  Ludovicum  regem;  sed  Deus  cor  ejus 
immutavit,  eique  cogitationes  pacis  et  non  occisionis 
immisit;  undè  post  prlmos  quantociùs  alios  nuntios 
misit,  mandans  ei  ut  à  primis  se  nuntiis  custodiret  : 
undè  rex  ex  tune  corpus  suum  fecit  diligentiùs  custo- 
diri  per  homines  clavas  cupreas  assidue  déportantes. 
Primos  inter\m  nuntios  alii  sollicité  quaesierunt,  et 
inventos  ad  regem  Ludovicum  adduxorunt.  Quibus 
visis,  rex  gaudens  utrosque  muneribus  honoravit; 
régi  quoque  Vetulo  regalia  exenia  et  dona  pre- 
tiosa  quamplurima  in  signum  pacis  et  amicitiae  dele- 
savit. 


CAPITULUM   XCIX. 


De   transmarino  itinere   sub  ducatti  régis  Navarrœ ,  et  discordiA 
inter  Fredericum  imperatorem  et  papam  Gregorium  (i). 


EoDEM  tempore,  fratres  praedicatores  et  fratres 
minores,  ad  hoc  ipsum  officium  à  domino  papa  vo- 
cali,    suae    praedicationis   exhortatione ,   multos   de 

(»)  Vinc.  de  Beauv.  XXXI,  i38. 


DE    UAINAUT.    LIVRE    XX.  4^9 

Louis  de  se  tenir  en  garde  contre  ses  premiers  en- 
voyés. En  conséquence,  le  roi  choisit  pour  veiller  par- 
ticulièrement à  la  garde  de  sa  personne  des  hommes 
qui  portaient  constamment  des  massues  de  cuivre.  Ce- 
pendant les  seconds  députés  s'étant  mis  à  la  recherche 
des  premiers,  les  découvrirent  et  les  amenèrent  au  roi, 
qui  fit  des  présens  aux  uns  et  aux  autres,  et  envoya  au 
Vieux  de  la  Montagne  des  dons  royaux  et  magnifiques 
en  signe  de  paix  et  d'amitié. 

Observation.  L'an  i236,  dit  Guillaume  de  Nangis,  le  Vieux  de 
la  Montagne  ,  roi  des  Arsacides,  envoya  en  France  des  messagers 
arsacides,  avec  l'oidre  de  tuer  le  roi  de  France  Louis.  Mais,  pen- 
dant leur  voyage,  Dieu  changea  son  cœur,  lui  inspira  des  pensées 
de  paix  et  non  de  meurlre.  C'est  pourquoi,  après  les  premiers  mes- 
sages, il  en  envoya  d'autres,  le  plus  vite  qu'il  fut  possible,  pour 
mander  au  roi  saint  Louis  qu'il  se  de'Gâl  des  premiers.  (  Collection 
de  M.  Guizot,t.  XIII.) 


CHAPITRE  XGIX. 


Expédition  outre  mer  sous  la  conduite  du  roi  deNavarre.  Différends 
entre  l'empereur  Frédéric  et  le  pape  Grégoire. 


En  ce  tems-là,  les  frères  prêcheurs  et  les  frères  mi- 
neurs ,  appelés  à  cet  effet  par  le  pape,  déterminèrent 
par  leurs  exhortations  une  foule  de  Français ,  cheva 
liers,  barons,  hommes  du  peuple,  clercs  et  laïques,  à 
prendre  la  croix  pour  aller  secourir  la  Terre-Sainte  ; 
mais  leur  dépari  fut  retardé  pendant  quatre  ou  cinq 


l\f\0  ■  ANNALES 

FranciA  milites,  barones  et  piebanos ,  clcricos  et  laï- 
cos,  cruccsignantcs  in  Terrœ-Sanctae  subsiclium  trans- 
miltere  paraverunt,  qui  tamen,  aunuenle  Gregorio 
papa,  annos  quatuor  vel  quinque  passagium  distuhî- 
runl.  ïunc  comitein  Campaniœ,  qui  etiàm  rex  erat 
Navarrœ,  dnceni  itiueris  habentes,  et  partim ,  ut 
fertur,  iiiter  se  dissentientes,  partimque  conflictu 
contra  Sarracenos  incautè  se  agentes,  ac  praedae  foi- 
sitan  vel  gloriae  propriae,  sicut  mos  est  noslri  tempo- 
ris  iniiitibus,  avide  nimiùm  inhiantes,  parîim  aut 
nihil  profecerunt;  quin  potiîis  mulli  coràm  Paganis 
caede  corruerunt ,  et  multi  capti  sunt.  Illùc  in  bello 
periit  cornes  Barri,  miles  strenuissimus.  Porro  de 
carcere  liberatus,  cîim  rediret,  obiit  cornes  Mon- 
tisFortis,  Amalricus.  His  quoque  temporibus,  ortii 
iterùm  inter  papam  et  imperatorem  discordiâ,  impe- 
rator  excommunicatus  contra  romanam  ecclesiaui 
acriùs  insurgens,  itinera  quoque  obsidens  romipetis 
iusidiatur;  ob  hoc  Jacobus ,  Praencstinus  episcopus, 
in  Franclam  logatus  à  domino  papa,  petendi  subsidii 
causa,  latenter  dirigitur,  et,  peracto  negocio,  rever- 
tens,  ab  imperatore  capitur.  Sed  et  dominus  Otto 
cardinalis,  jàm  pridem  in  Angliam  ab  ipso  papa  mis- 
sus  ,  eodem  tempore  rediens,  etiàm  ipse  ab  impera- 
tore detinetur.  Ipso  quoque  tempore,  dùm  concilium 
episcoporum  ad  se  vocare  nilitur,  multi  iter  aggressi 
similiter  capiuntur  :  ex  quibus  fuit  Petrus  do  Colle- 
Mcdio,  archieplscopus  Rothomagensis,  abbates  vero 
Ciuniaci,  Cistercii  et  Clarae-Yallis.  Deniquè  idem 
papa    Grcgorius,    multis    tribulationibus    undique 


DE    HAINALT.     l.lVr.E  XX.  44' 

ans  par  la  permission  du  pape.  Enfin  ils  se  mirent  eu 
route  sous  le  commandement  du  comte  de  Champa- 
gne, qui  était  aussi  roi  de  Navarre  ;  mais,  soit  à  cause 
des  divisions  qui  éclatèrent,  dit-on,  parmi  eux,  soit 
qu'ils  eussent  attaqué  avec  peu  de  prudence  les  Sarra- 
zins,  soit  enfin  qu'ils  se  fussent  montrés  ,  selon  la  cou- 
tume des  chevaliers  de  notre  tems  ,  trop  avides  de  bu- 
tin ou  de  gloire  personelle ,  leur  expédition  n'eut 
point  de  succès  ,  et  un  grand  nombre  d'entr'eux 
furent  tués  ou  faits  prisonniers  par  les  infidèles.  Le 
comte  de  Bar,  chevalier  très-renommé,  périt  dans 
cette  guerre ,  et  Amauri ,  comte  de  Montfort,  après 
être  sorti  de  captivité,  mourut  en  revenant  dans  sa 
patrie.  A  cette  époque,  un  nouveau  différend  s'étant 
élevé  entre  l'empereur  et  le  pape,  l'empereur,  qui  était 
excommunié,  se  révolta  plus  ouvertement  que  jamais 
contre  l'Église  romaine  :  il  attaquait  les  voyageurs  qui 
se  rendaient  à  Rome,  ou  les  attirait  dans  des  embus- 
cades. Dans  ces  circonstances,  le  pape  envoya  secrè- 
tement en  France  Jacques,  évèque  de  Préneste,  pour 
demander  du  secours;  mais,  comme  ce  prélat  reve- 
nait après  avoir  accompli  sa  mission,  il  fut  fait  prison- 
nier par  Tempereur.  Le  cardinal  Otlion,  qui  avait  été 
envoyé  par  le  pape  en  Angleterre,  et  qui  revenait  à 
Rome  dans  le  même  tems  ,  tomba  aussi  au  pouvoir  de 
l'empereur,  qui  s'empara  également  des  évèques  que 
le  pape  avait  appelés  auprès  de  lui  pour  former  un 
concile  :  parmi  ces  derniers  ,  se  trouvaient  Pierre  de 
Colmieu ,  archevêque  de  Rouen ,  et  les  abbés  de 
Cluni  ,  de  Citeaux  et  de  Clairvaux.  Enfin  le  pape  Gré- 
goire lui-même ,  succombant  à  tous  les  chagrins  qui 
l'assiégeaient,  mourut  en  1240,  après  avoir  occupé  le 
siège  de  Rome  pendant   quatorze  ans.   Geoffroi  de 


44^*  ANNALES 

pressus,  obiit,  qui  xiv  annis  in  pontificatu  scdit,  et 
anno  Domini  mccxl"  migravit.  Tune  Gaufriclus  Me- 
(liolancnsis,  qui  cardinalis  episcopus  Sabinensis  erat, 
in  papam  eligitur,  ac  Cœlestinus,  liujus  nominis 
quartus,  appellatur.  Sed  quià  senex  et  infirmus  erat, 
ultra  decem  et  octo  dles  ecclesiam  non  valuit  rogere» 
quià  morte  prohibitus  est  permanere.  Posteà,  dissen- 
tientibus  inter  se  paucis  quià  mortis  invasione  reman- 
serant  cardinalibus,  vacavit  apostolica  sedes  xxii 
mensibus.  Anno  quoque  praenotato  à  dominicâ  post 
natale  Domini  usquè  ad  exaltationem  sanctœ  crucis, 
fuit  siccitas  magna,  vinaque  tàm  fortia  fuerunt,  ut 
non  possent  bibi  commode  sine  aquâ. 


GAPITULUM  G. 


D«    condeninatione    FrtîJerici    impcratoris  ,    et    prxdicationc 
crucis  (i  ). 


Deniquè   eodem   iraperatore,   scilicet  Frederico, 
pertinaciter  in  nialitià  persistcnte,  ac  contra  roma- 
nam  ecclesiam  acriùs  insurgente,   papa  Innocentius 
anno  Domini  mccxlV,  générale  concilium  apud  Lug- 
dunum ,  circà  festum  apostolorum   Pétri   et  Pauli  » 

(i)  Vinc.  de  Heauv.  XXXII,  i. 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  44^ 

Milan,  cardinal-évéque  de  Sabine,  fut  choisi  pour  son 
successeur,  sous  le  nom  de  Célestin  IV;  mais,  comme 
il  était  vieux  et  infirme,  il  ne  put  gouverner  l'Église 
que  dix-huit  jours,  après  lesquels  il  mourut.  Ensuite, 
la  division  s'étant  mise  parmi  le  petit  nombre  de  car- 
dinaux qui  avaient  survécu,  le  siège  apostolique  resta 
vacant  pendant  vingt-deux  mois.  La  même  année,  de- 
puis le  dimanche  d'après  Noël  jusqu'à  l'exaltation  de 
la  Sainte  Croix ,  il  y  eut  une  grande  sécheresse  ;  et 
les  vins  furent  si  forts,  qu'ils  n'étaient  pas  bons  à  boire 
sans  eau. 

Observation.  Pierre  de  Colmieu  ou  Collemezïo,  archevêque  île 
Rouen,  fut  nomme'  cardinal-e'véque  d'Albano,  en  1244»  pa>'le  pape 
Innocent  IV.  Quelques-uns  le  croient  Italien  ,  d'autres  Français. 
Voyez  l'Histoire  des  Cardinaux ,  par  Aubori  ,  et  le  Dictionnaire 
de  More'ri ,  art.  Collemczzo. 


CHAPITRE  G. 


Condamnation  de  l'empereur  Frédéric  ,  pre'dication  de  la  croi- 
sade. 


L'empereur  Frédéric  persistant  toujours  dans  sa 
méchanceté  et  dans  sa  révolte  ouverte  contre  l'Eglise 
romaine,  le  pape  Innocent  (  IV  )  convoqua  à  Lion,  en 
1245,  vers  la  fête  de  saint  Pierre  et  de  saint  Paul ,  un 
concile  général  où  il  le  fit  condamner  comme  schis- 
matique  et  ennemi  de  l'Église.  On  prêcha  alors  la 
croisade ,  et  Eudes,  évêque  de  Tusculum ,  cardinal, 
fut  envoyé  à  cet  effet  en  France  comme  légat  à  lalere. 


444  ANNALES 

ooiiti'à  ipsiim  impeiatorem  convocavit,  eumque  ibi- 
(leiii  taiiquàm  schisinaticum  et  hostem  ecclesiae  con- 
<iemnavit.  Tiiiic  prsedicata  est  crnx  transmarina ,  et 
praeclictus  Odo(i),  Tusculanus  episcopus,  cardinalis, 
à  latere  domini  papœ  missus  est  legatus  in  Franciam 
pro  eâdem  cruce  praedicandâ.  Auno  siquidem  praece- 
denti,  quo  vidclicet  rex  Franciœ  Ludovicus  ab  extasi 
rediens  crucem  accepit,  Corasmini,  sicut  jàni  supc- 
riîis  dictum  est  (2),  à  soldano  Babyloniœ,  domino 
'iEgypti,  invltati  atque  condurfi,  in  regnum  Hiero- 
solymitanum  venientes  et  Christianos  debellantcs , 
antè  Gazam  civitatem  ,  niagnam  Francorum  multitu- 
dineni,  Domino  permittente,  prostraverant,  et  glo- 
riosum  Domini  nostri  sepulchrum  destruxerant, 
atque  intrà  et  extra  civitatem  Christianos  quamplu- 
rimos  occiderant.  Itaquè  prœfatus  Odo  legatus  multos 
déterra  Franniae  praelatos  et  barones,  exhortatione 
sua,  cum  adjutoribus  suis,  ad  signum  crucis  acci- 
piendum  animavit,  et  ad  transtretandum  cum  rege 
in  Terrœ-Sanctae  succursum  eorum  animas  praepara- 
vit.  Tune  quoque  nihilominùs  circà  fines  Hannoniae 
vel  Allemanniae  praedicabatur  crux  hominibus,  auc- 
toritale  domini  papœ,  ut  irent  contra  Conradum, 
Frederici  filium,  in  auxilium  landgravii  Thuringiae, 
qui  de  novo,  cum  assensu  et  favore  pontificis  summi, 
clectus  erat  in  regem  Allemanniae. 


(i)  Il  est  cjucstion  de  ce  cardinal  dans  le  chapitre  i52  dij  livre 
XXXr  de  Vincent  de  Rcauvais,  lc({ucl  chapitre  n'a  pas  ele'  repro- 
duit par  Jacques  de  Gtiyse. 

(3)  Dans  Vincent  de  Rcauvais ,  XXXI,  iSa. 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  44^ 

L'année  précédente,  Louis  (IX),  roi  de  France,  ayant 
pris  la  croix  au  sortir  d'une  extase,  les  Corasmins,  in- 
vités et  conduits  par  le  Soudan  de  Babilone,  maître 
de  l'Égipte,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  étaient  venus 
dans  le  royaume  de  Jérusalem  ;  et,  après  avoir,  par  la 
permission  de  Dieu,  massacré  une  multitude  de  Fran- 
çais devant  Gaza,  ils  avaient  détruit  le  glorieux  sé- 
pulcre de  notre  Seigneur,  et  taillé  en  pièces  l'armce 
des  Chrétiens  dans  la  ville  et  hors  des  murs.  C'est  par 
suite  de  cet  événement  que  le  légat  Eudes,  assisté 
d'autres  prélats,  exhorta  une  foule  d'évêques  et  de  ba- 
rons a  prendre  la  croix,  et  les  disposa  à  passer  la  mer 
avec  le  roi  pour  aller  secourir  la  Terre-Sainte.  Néan- 
moins, le  pape  fesait  en  même  teras  prêcher  la  croi- 
sade aux  habitons  du  Hainaut  et  de  rAilemagne,  pour 
qu'ils  marchassent  contre  Conrad,  fils  de  Frédéric,  au 
secours  du  landgrave  de  Thuringe,  qui  venait  d'être 
élu  roi  d'Allemagne,  avec  l'assentiment  et  sous  l'in- 
fluence du  souverain  pontife. 

Observation.  Le  pape  sollicita  les  princes  d'Allemagne  ilVlire  un 
autre  empereur;  mais  il  ne  put  rien  obtenir,  et.  quelques-uns  d'eux 
lui  re'pondirent  qu'il  n'avait  pas  le  dioit  de  faire  un  empereur,  mais 
seulement  de  courouner  celui  que  les  princes  avaient  ëlu.  Ainsi 
parle  Albert ,  abbe  de  Stade  en  Basse-Saxe  ,  cjui  e'crivait  alors  (  en 
1240  );  et  il  compte  ainsi  les  e'iecteurs  de  l'empire  :  les  trois  arche- 
vêques de  Trêves ,  de  Maïence  et  de  Cologne  ;  le  comte  Palatin 
comme  sénéchal,  le  duc  de  Saxe  comme  maréchal,  le  marquis  de 
Brandebourg  comme  chambellan;  le  roi  de  Bohême,  dit-il,  est 
éclianson  ,  mais  non  pas  électeur,  parce  qu'il  n'est  pas  teutonique 
(  Histoire  ecclésiastique ,  par  l'abbé  Fleury,  livi-e  quatre-vingt- 
unième,  à  la  lin  du  §  36  ). 


1  f()  ANNALES 


CÀPITULUM  CL 


De    primil    missiunc    fratnim    praedicalornm    et    minurum    ad 
Tartaros  (i). 


Hoc  etiàni  tempore  misit  idem  papa  fratrem  Acc- 
linuni,  de  ordiue  praedicatorum ,  cum  tribus  aliis 
fratribus,  auctoritate  quâ  fungebatur  de  diversis  or- 
dinis  sui  conventibus  sibi  associatis ,  cum  litteris 
apostolicis,  ad  exercitum  Tartarorum  ;  in  quibus  ex- 
hortabatur  eos  ut  ab  hominum  strage  désistèrent  et 
fidei  voritatem  reciperent.  Et  ego  cjuidem  ab  uno 
fratrum  prœdicatoruni ,  videliret  à  fratre  Simone  de 
Sancto-Quintino,  jàm  ab  illo  ilinere  regresso,  gesta 
Tartarorum  accepi,  illa  duntaxat  quae  superiùs  per 
divorsa  loca,  juxtci  congruentiam  temporum,  buic 
operi  insorui.  Siquidem  et  eo  tempore,  quidam  fra- 
ter  ordinis  fratrum  minorum  ,  videlicet  frater  Jobau- 
nes  de  Plano-Carpini,  cum  aliis  missus  ad  Tartaros 
fuit,  qui  etiàm  ,  ut  ipse  testatur,  per  annum  et  qua- 
tuor menses  et  ampliùs  cum  cis  mansit  et  in  1er  eos 
ambulavit  :  à  summo  namque  ponlifice  mandatum  ut 
omnia  quœ  apud  eos  erant  diligenter  scrutaretur  ac- 

[z)  Vinc    .Ir  Bcauv.  XXXII,  2. 


DE    HAINALT.     LIVRE    XX.  44/ 


CHAPITRE  CI. 


Première  mission  des  frères  prêcheurs  et  des  frères  mineurs  cIh  z 
les  Tartares. 


A  cette  époque ,  le  même  pape  envoya  au  camp  des 
Tartares  frère  Ascelin,  de  l'ordre  des  frères  prêcheurs, 
avec  trois  autres  religieux  de  divers  couvens  du  même 
ordre,  qu'il  s'adjoignit  en  vertu  de  l'autorité  dont  il 
jouissait.  Ils  étaient  porteurs  de  lettres  apostoliques  par 
lesquelles  le  pape  exhortait  les  Tartares  à  ne  plus  ré- 
pandre le  sanghumain  et  à  recevoir  la  vraie  foi.  L'un  de 
ces  frères  prêcheurs,  Simon  de  Saint-Quentin,  à  son  re- 
tour de  ce  voyage,  m'a  donné  sur  ces  peuples  des  dé- 
tails que  j'ai  fait  connaître  en  divers  endroits  de  cette 
histoire,  selon  la  convenance  du  récit.  Dans  le  même 
tems,  un  frère  mineur,  nommé  Jean  de  Plain-Carpin  , 
fut  aussi  envoyé  ,  avec  d'autres  ,  chez  les  Tartares ,  et , 
pendant  plus  d'un  an  et  quatre  mois,  comme  il  l'at- 
teste lui-même  ,  demeura  et  voyagea  avec  eux.  Ce  reli- 
gieux et  le  frère  Benoit,  Polonais,  du  même  ordre  ,  le 
compagnon  de  ses  périls,  avaient  reçu  du  souverain 
pontife  l'ordre  de  s'enquérir  avec  soin  de  tout  ce  qi;i 
concernait  ce  peuple.  Le  fière  Jean  recueillit  Donc  tout 
qu'il  avait  appris  chez  les  Tartares,  soit  par  ses  pro 
près  observations,  soit  par  le  ré(Mt  de  chrétiens  dignes 
de  foi  qui  étaient  prisonniers  dans  le  pays  ;   et  il  en 


448  ANNALES 

ceperat  tàm  ipsc  quàm  fraler  Benedictus  Polonus, 
cjusdem  ordinis,  qui  suae  tribulatiouis  particeps  et 
socius  erat.  Et  hic  ergo  frater  Johannes  de  his  quœ 
apud  Tartaros  vel  oculis  propriis  vidit,  vel  à  Chris- 
tianis  fide  dignis ,  qui  inter  illos  captivi  erant,  au- 
divit,  lihelluni  historialem  conscripsit ,  qui  et  ipsc 
ad  inauus  nostras  pervenit;  de  quo  etiàm  hîc ,  quasi 
per  epilogum ,  inserere  libet  aliqua ,  videlicet  et  ad 
supplementum  coruni  quae  desuut  in  praedictâ  fratris 
Simonis  liistoriâ  (i). 


CAPITULUM  Cil 

Fundalio  abbatiae  de  Querceto. 


Ex  Martjrologio  sanclimonialium  de  Querceto  y 
et  ex  relatione  earumdem . 

Temporibus  domini  Balduini ,  Flandriœ  atque 
Haunoniae  comitis,  dicti  Aniniosi,  erat  Querceti  in 
castello  quidam  prœdicti  comitis  capellanus,  nomine 
Pelrus  ,  Deo  dévolus  atque  moribus  religiosis,  mise- 
riis  pauperum  compatiens ;  qui  aedificavit  in  pioprio 

(i)  Jacques  tic  Guysc  ne  rapporte  rien  des  relations  des  frères 
Jac(jues  et  Simon  ,  auxquelles  Vincent  de  Reauvais  a  consacré  le» 
fliapitres  3-G6  di-  son  XXXIl'  livrr. 


DE    HAINAIT.     LIVRE    XX.  /j49 

composa  un  livre-qui  est  tombé  entre  mes  mains.  J  en 
extrairai  ici  quelques  passages,  comme  épilogue,  et 
pour  suppléer  à  ce  qui  manque  dans  le  récit  du  frère 
Simon. 

Observation.  On  a  imprimé  la  Relation  des  voyaf;es  en  Tartarie 
«le  Fr.  Guill.  de  Rubriquis ,  Fr.  Jean  du  Plan  Carpin,  Fr.  Ascelin, 
et,  autres  religieux  de  Saint-François  et  de  Saint-Dominique,  en- 
voyés par  Innocent  IV  et  le  roi  Saint-Louis;  avec  un  Traité  des 
l'artares  ,  de  leur  origine  ,  et  un  abrégé  de  l'Histoire  des  Sarazins 
<t  Mahométans  ,  par  Pierre  Bergeron,  Parisien.  Paris,  i634,  in-8°. 
O  recueil  est  fort  curieux,  et  cette  édition  en  est  peu  commune; 
il  a  été  réimprimé  depuis. 


CHAPITRE    Cil. 

Fondation   de  l'abbaye  du   Qucsnoi, 


Tiré  du  Mar tir o loge  des  religieuses  du  Quesnoi  et  de  leur 
relation. 

Du  tenis  de  Baudouin,  dit  le  Courageux,  comte  de 
Flandre  et  de  Hainaut,  il  y  avait  au  Quesnoi ,  dans  le 
château,  un  chapelain  du  comte,  nommé  Pierre, 
honiuie  de  piété,  de  bonnes  mœurs,  et  qui  savait  com- 
patir aux  souffrances  des  pauvres.  Il  construisit ,  sur 
le  sol  même  du  Quesnoi ,  un  hôpital  et  une  chapelle 
bâlis  de  bois  et  de  bitume,  et  les  dola,  selon  sa  faculté, 
de  divers  biens  et  revenus.  A  sa  prière  ,  la  comtesse 
xiv.  29 


45o  ANNALES 

solo  Querceti  hospitale  cura  capellâ  rie  lignls  et  bitu- 
mine,  atque  dotavit  terris  et  proventibus  juxtà  posse. 
Ad  ciijus  siquidcm  requestam  ,  domina  Margareta  in 
eodcm  hospilali  sanctimoniales,  quas  assumpsit  in 
Premiaco,  juxtà  Cameracum ,  de  episcopi  Camora- 
censis  licentiâ ,  illîic  collocavit,  ad  fineni  ut  Deo 
atque  pauperibus  ibidem  existentibus  inserviront  hu- 
militer  et  devolè,  proùt  superiùs  libro  (xyiii")  ali- 
quautulùm  tractum  est.  Labente  postmodùm  tem- 
porc  non  modico,  antiquis  aedificiis,  in  temporum 
curriculo  tempestatibus  vcntorum  concussis,  dicta 
corruerunt  œdificia,  quo  tempore,  Jobanna,  comi- 
tissa  Hannoniae,  circà  annum  Domini  mccxxxiii, 
dictum  hospilale  de  lapidibus  solcmniter  reaedificari 
fecit,  quatuor  magnis  aedificiis  insimul  concurrenti- 
bus  ad  modum  crucis.  Itaquè  in  aedificio  partem 
orientalem  respicientc  capellam  superiiis  dictam  re- 
novavit;  dictum  quoque  dotavit  bospitale  aliquibus 
proventibus ,  paucis  tamcn ,  et  illiic  simpllces  collo- 
cavit mulieres  quœ  infirmis  et  pauperibus  inservirent, 
gubernationem  dicti  hospitalis  scabinis  Querceti  de- 
relinquens.  Sequitur  opinio  sanctimonialium  illius 
loci.  Post  obitum  siquidem  dictae  Johannœ  comitissae, 
circà  annum  Domini  mcclxii,  domina  Margareta 
comitissa ,  soror  dictae  Johannae,  devotione  allecta 
ad  ordinem  sancti  Augustini ,  in  dicto  hospilali  po- 
suit  sanctimoniales,  ipsas  in  Premiaco,  juxtà  Came- 
racum ,  assumens ,  et ,  auctoritate  domini  Camera- 
censis,  Julianam,  sanctimonialcm  Deo  devotam , 
primam  abbatissam  illiic  instituit,  quœ  vita,  moribus 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  /^5l 

?tlargiîeritc  plaça  dans  cet  hôpital  des  religieuses 
qu'elle  fit  venir  de  Prémi,  près  de  Cambrai,  avec 
la  permission  de  l'évêque  de  ce  diocèse,  pour  s'y  vouer 
liumblement  au  service  de  Dieu  et  des  pauvres, 
comme  je  l'ai  rapporté  brièvement  au  ch.  65  du  xviii' liv, 
Long-tems  après,  la  vétusté  et  les  efforts  du  vent  ayant 
renversé  les  bâtimens  ,  vers  l'an  1233,  Jeanne,  com- 
tesse de  Hainaut,  fit  reconstruire  l'hôpital  en  pierres,  et 
y  joignit  quatre  grands  édifices.  Dans  celui  qui  re- 
gardait l'orient,  elle  fit  rebâtir  la  chapelle  dont  j'ai 
parlé  plus  haut;  enfin  elle  dota  cet  établissement  de 
plusieurs  revenus,  mais  peu  considérables,  et  y  plaça 
des  femmes  fort  simples  pour  le  service  des  malades 
laissant  la  direction  de  l'hôpital  aux  échevins  du  Ques- 
noi.  Voici  maintenant  ce  que  disent  les  religieuses 
de  ce  lieu.  Après  la  mort  de  la  comtesse  Jeanne,  l'an 
1262,  la  comtesse  Marguerite,  sa  sœur,  qui  avait  une 
dévotion  particulière  pour  l'ordre  de  Saint-Augustin, 
mit  dans  cet  hôpital  des  religieuses  qu'elle  fit  venir  de 
Prémi ,  près  de  Cambrai ,  et  avec  la  permission  de 
l'évêque  de  Cambrai,  y  institua ,  en  qualité  de  pre- 
mière abbesse ,  une  de  ces  religieuses ,  nommée  Ju- 
lienne, qui,  par  la  sainteté  de  sa  vie,  par  l'exemple  de 
sa  piété  et  de  ses  vertus,  détermina  beaucoup  de  no- 
bles demoiselles  à  se  dévouer  au  service  de  Dieu.  Gil- 
bert  parait  penser,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut (1),  que 
cette  Marguerite  qui  institua  des  reJigieuses  au  Ques- 
noi  n'était  point  celle  dont  on  vient  de  faire  mention 
mais  Marguerite ,  femme  de  Baudouin-le-Courageux 
et  sœur  de  Philippe,  comte  de  Flandre  :  et  je  me  range 
de  cet  avis,  malgré  l'opinion  des  religieuses  de  cette 
abbaye. 

(i)  Livre  xvlii ,  chapitre  65. 


452  ANNALES 

et  exemplis  ad  religionem  dictam  virgines  et  nobiies 
plures  (levotiùs  attraxit ,  meritls  et  virtutibus  per- 
ornata.  Gilbertus  videtur  sentire,  proùt  superiîis 
expressi ,  quod  illa  Margareta,  quae  posuit  illùc  saiic- 
timonialos,  non  fuit  illa  de  quâ  mentio  fuit  facta, 
sed  fuit  Margareta  uxor  dicti  Bakluini  Aniniosi ,  quœ 
fuit  soror  Philippi ,  comitis  Flandriœ  :  et  huic  opi- 
nioni  adbaereo,  salvâ  opinione  sanctimonialiuin  nunc 
ibidem  degentinm. 


CAPITULUM  cm. 

Fiindalio    ;il>I)atia;    sanctimoniaiiiim    de    Ath    Sancti-Bcrnanli 
dictac  Rcfngium  Virf^inis  gloriosae. 


«Margareta,  Flandria:?  ac  Hannoniae  comitissa, 
univei'sis  praesentcs  litteras  inspecturis  salutem.  No- 
veiitis  nos  'ilteras  febcis  recordationis  carissimae  do- 
minée sororis  nostrae  Jobannae,  quondàm  Flandriae 
et  Hannoniae  eoniitissae,  non  cancellalas,  non  aboli- 
las ,  nec  in  aliquâ  suî  parte  vitiatas  vidisse,  in  haec 
verba:  «  Johanna  ,  Fiandriœ  et  Hannoniae  comitissa, 
(f  univoisis  praesentcs  litteras  inspecturis  salutom  in 
M  Domino.  Praesentium  testimonio  notum  facimus 
«  universis  quod  ,  cùm  quanlam  moniales  Cistercien- 
u  sis  ordinis ,   (ilire  Clarae-Vailis,  in    villa  vel  propè 


DE    H  MNAllT.     LIVRE    XX.  4^^ 

Observation.  Voici  ce  qu'écrivait  dom  Vaissette  en  1^55  sur  le 
Quesnoi  (Géographie  histori(pie  ,  ecclt;siastiqtic   et.   civile.    Paris, 

1755    viii,  26;. 

fie  Qnesnoi ,  petite  ville  située  dans  une  f;rande  plaine,  entre 
Cambrai  et  Mauheuge,  à  7  lieues  au  levant  c!e  la  pjemière,  et  à  la 
même  distance  au  couchant  de  l'autre.  Outre  le  château,  la  place 
est  fortifie'e,  a  un  gouverneur  et  un  état-major  j  mais  ses  fortifica- 
tions sont  irrégulières.  Elle  contient  environ  3ooo  habitans,  une 
abbaye  de  chanoinesses  de  Saint-Augustin  et  un  bailliage  j  son 
nom  latin  est  Quercetum. 


CHAPITRE  cm 


fondation  de  Tabbaje  de  religieuses  d'Atli,  de  l'ordre  île  Saint- 
Bernard  ,  dite  le  Refuge  de  la  Vierge. 


«  Marguerite  ,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut , 
à  tous  ceux  qui  ces  présentes  lettres  verront,  salut. 
Nous  fesons  savoir  que  nous  avons  vu  des  lettres  de 
notre  très-chère  sœur.Ieanne,    d'heureuse  mémoire, 
autrefois  comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut,  lesquelles 
lettres  ,  qui  n'ont  jamais  été  abolies  ni  altérées  en  au- 
cune de  leurs  parties ,  sont   conçues  en  ces  ternies  : 
«  Jeanne,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut,  à  tous 
«  ceux   qui    ces  présentes  verront ,    saiut    en   Jésus- 
«  Christ.  Nous  lésons  savoir  présentement  à  tous  que 
«  plusieurs  religieuses  de  l'ordre  de  Cîteaux ,  filles  de 
«Clairvaux,  s'élant  établies  dans  la  ville  ou  près  de 


454  ANNALKS 

«  villam  de  Audenarde ,  inhabitandi  gratiâ,  consc- 
«  dissent,  ibiqiic  mansiunculas  suas  aedificare  cœpis- 
«sent;  nos  dictum  locurn  diligentiùs  considérantes, 
«  i|uod  scilicet  nec  earum  monialium  paci  congrue- 
«  ret,  nec  pioposito  conveniret,  earuni  collegium  in 
«  locum  alium  religioni  nionaslicae  magis  aptuni , 
«  propè  villam  nostram  de  Ath,  de  consilio  saniori, 
«  censuimus  transferendum  ;  et  ne  aliquid  ad  jus  per- 
ce linens  in  dicta  translatione  dcesset ,  ad  hoc  facien- 
«  dum  consensuni  obtinuimus  venerabilium  patrum 
«  Cameracensis  et  Tornacensis  episcoporum,  assen- 
«  sum  etiàm  et  laudamentum  abbatis  et  capitwli  de 
«Liessies,  ad  quorum  patronatus  perlinet  praefatus 
«  locus  propè  Alh  ;  et  ità ,  de  beneplacito  et  volun- 
«  tate  venerabilium  Cistercii  et  Clarae-Vallis  abba- 
«  tum,  auctoritate  nihilominîis  totiûs  Cisterciensis 
«  capituli  generalis,  dictas  moniales  de  loco  illo 
«  propè  Aldenarde,  ubi  manere  cœperant,ad  alium 
«  praefatum  locum  propè  Ath,  qui  nunc  Refugium 
«  Beatae-Mariœ  dicitur,  cum  suis  omnibus,  perpetuae 
«  inhabitation is  gratiâ,  fecimustransmigrare.  Cùmigi- 
«  tur  ità  sit,  praefatas  moniales  de  Ath  perpetuo  vo- 
«  lumus  libertate  donari ,  quâ  aliae  domus  Cistercien- 
«  sis  ordinis  in  terra  nostrâ  gaudere  noscuntur. 
«  Insuper,  quoniàm  praedicta  domus  per  curam  nos- 
«  tram  et  diligentiam  spiritualem  in  dictum  locum 
<c  nostrœ  potrstatis  et  translata  est  et  fortiùs  radicata, 
«  ipsam,  cum  omnibus  quie  ad  eam  pertinent,  sludio 
«  speciali  sub  nostrâ  luitionc  suscipimus  protegen- 
«  dam  ;  ità  quod  si  quis,  occasione  dicta)  translatio- 


DE    HAINAUT.     LIVRE    XX.  4^5 

«  la  ville  d'Audenarde ,  avaient  commencé  à  y  bâtir 
«  un  petit  couvent;  mais,  considérant  que  la  disposi- 
«  tioM  du  lieu  ne  convenait,  ni  à  la  tranquillité  néces- 
«  saire  à  ces  religieuses ,  ni  au  but  qu'elles  se  propo- 
«  saient ,  nous  avons  jugé  à  propos  de  transférer  leur 
«  communauté  dans  un  lieu  plus  favorable  à  un  mo- 
«  nastère,  près  de  notre  ville  d'Ath  ;  et,  afin  qu'iln'y  eût 
«  rien  d'irrégulier  dans  celte  translation,  nous  avons 
«  obtenu  à  cet  effet  le  consentement   des  vénérables 
0  évêques  de  Cambrai  et  de  Tournai ,  aussi  bien  que 
«  l'assentiment  et  les  remercîmens  de   l'abbé  et  du 
«  chapitre  de  Liessies ,  sous  le  patronage  desquels  se 
«trouve  ledit  lieu,  près  d'Ath;  en  conséquence,    et 
«  avec  l'autorisation  des  vénérables  abbés  de  Cîteaux 
«et  de  Clairvaux,   ainsi  que  du  chapitre  général  de 
«  Cîteaux ,  nous  avons  transféré  lesdites  religieuses  , 
«  avec  tous  leurs  biens,  du  lieu  où  elles  avaient  corn- 
et mencé  à  s'établir,  près  d'Audenarde ,  à  celui  dont 
«  nous  venons  de  parler,  près  d'Ath,  qu'on  appelle 
«  aujourd'hui  le  Refuge  de  INotre-Dame,  pour  y  fixer 
«  leur  demeure  à  perpétuité.  Cela  étant,  nous  voulons 
«  que  lesdites  religieuses  d'Alh  jouissent  à  toujours  de 
«  la  même  liberté  dont  on  sait  que  nous  fesons  jouir 
«  dans  notre  terre  les  autres  maisons  de  l'ordre  de  Cî- 
a  leaux.  En  outre,  comme  c'est  par  nos  soins  et  notre 
0  sollicitude  spirituelle  que  ladite  communauté  a  été 
«  transférée  et  établie  dans  un  lieu  de  notre   obéis- 
«  sance ,    nous  la  prenons ,   avec    toutes  ses   dépen- 
«  dances  ,  sous  notre  garde  et  protection  spéciale  ;  et 
«  si,  à  l'occasion  de  cette  translation  ou  de  cet  établis- 
«  sèment,   ou  en  toute  autre  circonstance,    lesdites 
"  religieuses  étaient  inquiétées  ou  molestées  par  qui  que 
«  ce  soit ,  nous  poursuivrons  le  coupable  comme  s'il 


/|5r>  ANNALES 

(i  nis,  vel  coUocationis,  vel  alteriûs  cujuscunqiie  rei, 
"  dictas  moDiales  temerè  vexare  vel  molestare  prae- 
c(  siimpserit ,  nos  in  eiirn  tanquàm  in  propriuni 
a  adversariuni  nostnini  movebimur,  et  ad  nostruni 
(c  teputabimus  redundare  oontemptum  quidquid  con- 
«  ttà  eas  fuerit  indebitè  attentatum.  In  hujus  lestimo- 
«  nium  et  niunimen ,  prœsentem  paginam,  quam  et 
a  à  nobis  in  prœsenti  et  à  successoribus  nostris  per- 
ce potuo  volumus  observan,  sigilli  nostri  fecinius  mu- 
a  nimine  roborari.  Actum  anno  Domini  Mccxxxiv".  » 
Ciiin  igitur,  postquàm  praedictas  litteras  vidimus 
vitio  et  suspicione  carentes,  ut  dictum  est,  cauda 
lilteraruni  ipsarum  per  custodiam  negligentcm  ferè 
sit  disrupta,  ith  quod  ibi  niodicùin  leneat  ipsa  cauda; 
nos  in  hâc  parte  ipsi  monasterio  providere  volentes, 
praefato  monasterio  eamdem  damus  libertatem  quam 
habent  domiis  Cisterciensis  ordinis  nostrae  terrœ,  et 
ipsum  nionasterium ,  cum  omnibus  quae  ad  ipsum  , 
lempore  datae  litterarum  praescriptarum  pertinebant, 
sub  nostrâ  tuitionc  suscipimus  protegendum  :  ità 
quod  si  quis,  occasione  dictœ  translationis,  vel  coUo- 
cationis, seu  alteriûs  cujuscunque  rei ,  dictas  monia- 
les temerè  vexare  vel  molestare  praesumpserit,  nos  in 
eum  tanquàm  proprium  adversarium  nostrum  move- 
bimur, et  ad  nostrum  reputabimus  redundare  con- 
l.eniptum  quidquid  contra  eas  indebitè  fuerit  attenta- 
tum; ad  ({uod  etiàm  obligamus  nostros  in  posteium 
succcssores,  ea  quae  per  dictaui  dominam  nostram 
lacla  sunt  in  hâc  parle  approbantes  et  etiàm  confir- 
mantes. In  (ujus  rei  testimonium  et  munimen,  die- 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  f\^" 

«  nous  eût  otfensée  personcllement  ,  considérant 
«  comme  une  injure  envers  nous  tout  attentat  commis 
«  conir'elles.  En  foi  de  quoi,  nous  avons  fait  sceller 
«  de  notre  sceau  les  présentes  lettres,  qui  seront  exé- 
«  cutées  par  nous  et  nos  successeurs  à  perpétuité.  Fait 
«l'an  du  seigneur  1234.  »  Et  comme  ,  en  examinant 
ces  lettres,  qui  sont,  comme  nous  l'avons  dit, 
exemptes  de  toute  espèce  de  vice  ou  de  fraude  ,  nous 
avons  reconnu  que ,  par  la  négligence  des  gardiens , 
la  queue  en  est  presqu'entièrement  rompue,  et  tient 
à  peine  au  reste  de  l'acte  ,  voulant  assurer  les  droits 
du  monastère  en  ce  qui  concerne  cette  partie  des- 
dites  lettres,  nous  déclarons  lui  accorder  la  même 
liberté  qu'aux  autres  maisons  de  l'ordre  de  Citeaux 
qui  sont  dans  notre  terre ,  et  prendre  ledit  mo- 
nastère sous  notre  protection,  avec  tout  ce  qui  lui 
appartenait  à  la  date  des  lettres  ci-dessus  transcrites  ; 
de  telle  sorte,  que  ,  si,  à  l'occasion  de  cette  translation 
et  de  cet  établissement,  ou  en  toute  autre  circonstance, 
lesdites  religieuses  étaient  inquiétées  ou  molestées  par 
qui  que  ce  soit ,  nous  poursuivrons  le  coupable  comme 
s'il  nous  eût  offensée  nous-même  ,  et  tiendrons  à  in- 
jure personelle  tout  attentat  commis  contr'elles,  ce 
à  quoi  nous  obligeons  tous  nos  successeurs  à  perpé- 
tuité, approuvant  et  confirmant  tout  ce  qui  a  été  fait 
à  ce  sujet  par  la  comtesse,  notre  sœur.  En  foi  de  quoi, 
nous  avons  délivré  auxdites  religieuses  les  présentes 
lettres ,  scellées  de  notre  sceau.  Donné  à  Binch  l'an  1 258, 
au  mois  de  juin.  » 

Observation.  Atli  est  uoe  •ville  du  Hainaut  sur  la  Dendre,  à  cinq 
lieues  de  Mons  et  à  dis  de  Bruxelles.  La  terre  d'Atb  avait  autre- 
fois ses  seigneurs  particuliers.  Elle  entra  en  log.^  tians  la  maison  de 
Trazégnies  par  le  mariage  de  Be'atrix ,  fille  de  Wauthier  d'Alb  , 
avec   Gilles  de  Trazégnies,  qui,  s'etant  croise  en  îi48,  vendit  sa 


458  ANNALES 

tismonialibuspraescntes  litteras  tradiinussigillinostri 
appcnsione  munitas.  Datum  apud  Binchium  aiino 
Domini  mcclvui"  in  junio.  » 


CAPITULUM  CIV. 


De  pace  inter   civitatem  Tornacensem  et  dominiim  Walteiiini  de 
Avesnis. 


His  siquiclem  temporibus  ,  fuerat  controversia  in- 
ter civitatem  Tornacensem  et  dominum  Walterum 
de  Avesnis,  ratione  aliquorum  excessuum  à  Torna- 
censibiis  perpelratorum  suprà  terras  dicti  domini 
Walteri.  Qui  quidem  Walterus  dictam  invasit  villam, 
burgenses  atque  mercatores,  et  multis  conquassavit 
eos  tribulationibus.  Tandem  emendatis  injuriis  dicto 
domino  faclis,  multis  etiàm  receptis  pecuniis  ab  eis- 
dem,  pax  fuit  reformata  inter  eos,  proùt  in  sequenti 
patet  chartâ  ; 

«  Nos  praepositi ,  jurati  et  communia  de  Tornaco 
omnibus  tàm  prœsentibus  quàm  futuris.  Notum  faci- 
mus  quod ,  cùm  contentio  esset  et  diii  fuisset  de  jus- 
titiâ  des  Cauffours  inter  nos,  ex  unâ  parte,  et  virum 
nobilcm  Walterum  de  Avesnis,  ex  altéra;  tandem,  con- 
silio  prudentium  virorum,  pax  reformata  fuit  inter  nos 
•el  ipsum,  in  hune  modum  :quod  nos  possumus  capere 


DE    HAINAUT.    LIVRE    XX.  4^9 

terre  d'Ath  au  comte  de  HaiDaut,  Baudouin  IV,  pour  subvenir  aux 
frais  de  son  expédition. C'est  ce  comte  qui  fit  bâtir  le  cliîltean  d'Ath, 
et  (pii  en  re'unit  la  terre  an  Hainaiit;  il  en  forma  une  châtellenie  et 
y  établit  des  châtelains.  Il  accorda  à  la  ville  de  beaux  privilèges,  et 
y  fonda  le  marche  franc  du  jeudi  (Dict.  geogr.  du  roy.  «les  Pays- 
Bas,  par  M.  Dewez.  Bruxelles,  1819,  art.  Alh). 


CHAPITRE  CIV. 


Traite   de  paix  entre  la   ville  de  Tournai,    et  Gautier  d'A- 
vesnes. 


Il  y  avait  alors  un  différend  entre  la  ville  de  Tour- 
nai et  Gautier,  scif^neur  d'Avesncs,  par  suite  de  quel- 
ques excès  commis  par  les  habitans  de  Tournai  sur  les 
terres  de  Gautier.  Ce  dernier  était  entré  dans  la  ville, 
et  avait  tourmenté  et  mis  à  contribution  les  bourgeois 
et  les  marchands.  Enfin  ,  lorsqu'il  eut  obtenu  d'eux  la 
réparation  de  ses  griefs,  et  beaucoup  d'argent,  le  diffé- 
rend fut  terminé  par  le  traité  de  paix  dont  la  teneur 
suit  : 


«Nous,  prévôts,  jurés  et  communedeTournai,  fesons 
savoir  à  tous  présens  et  avenir,  qu'il  existait  depuis 
long-tems  entre  nous  et  le  noble  Gautier  d'Avesnes 
une  contestation  au  sujet  de  la  justice  des  Caiiffburs ; 
et  que,  par  le  conseil  d'hommes  sages,  nous  avons  ter- 
miné de  part  et  d'autre  ce  différend  ,  en  stipulant  les 
conditions  suivantes  :  Nous  pouvons  exiger  nos  tailles, 
et  le  service  d'ost  et  de  chevauchée  du  aux  prévôts  et 


/|6o  ANNALES 

laillias  nostras  .  piiepositorurn  ,  jmatornm  excrcitus 
et  cevalcias  nostias,  sicut  in  aliis  burgensibus  nos- 
tris,  in  omnibus  illis  qui  manent  in  villa  de  Tornaco 
infrà  rnctas  taies  ;  videlicet  à  recto  rivo  de  Marrins 
usquè  ad  nielani  quœ  est  ad  ponceilum  antè  atrium 
Saiicti-Johannis  ,  et  ab  illà  meta  directe  usquè  ad  me- 
tam  quae  sita  est  ad  capul  prati  Sancti-Amandi,  di- 
recte ad  lineam  usquè  ad  metam  suprà  Scaudum.  Et 
sciendum  quod  omnes  illi  qui  manent  infrà  dictas 
nietas  debent  venire  ad  campanam  nostram  sicut 
alii  burgenses.  Et  nos  liabemus  de  quolibet  ore  cali- 
dorum  furnorum,  qui  sunt  infrà  dictas  metas,  quo- 
tiescunque  coxerint,  unam  marcam  de  xxx  solidis 
parislensibus.  Et  dictiis  dominus  de  Avesnis  habet  ibi 
ununi  sierconens  de  vu  solidis  et  diiïiidio  parisiensi- 
bus;  et  per  lantum  remanet  eidem  domino  de  Aves- 
nis tota  alia  justitia  infrà  dictas  metas.  Et  possunt 
banniti  de  Tornaco  morari  in  illo  loco,  et  ire  et  esse, 
usquè  ad  portam  do  Tornaco,  per  jus  domini  de 
Avesnis ,  si  ei  placet.  Habet  etiàm  ibidem  praefatus 
dominus  de  Avesnis  et  habebit  scabinos  suos,  qui  ju- 
dicabunt  onniia  forofacta  quœ  evenerint  infrà  dictum 
locum  sic  bonatum  ;  nec  possint  ibidem  esse  scabini 
qui  non  sint  de  territorio  de  Alaing  vel  des  Caitf- 
fours  vel  de  Wercliin  (i).  Et  illa  forefacta  erunt  do- 
mini de  Avesnis  jàm  dicli.  Et  si  forte  factum  aliquid 
evenej'it  ibidem  quod  scabini  sui  nescirent  judicare, 

(i)  Alain  et  Werchin  sont  deux  villages  tout  près  et  ;'(  l'Est  de 
Tournai.  Escauffouis  n'est  jias  marque  sur  les  cartes  du  Ferraris , 
fl  paraît  être  un  quartier  niênie  de  la  ville  île  l'ournai. 


DE    IIAINAUT.     LIVRE    XX.  4^1 

jurés,  de  tous  ceux  qui  demeurent  dans  la  ville  de 
Tournai  ,  en  deçà  des  limites  ci-après,  aussi  bien  que 
de  nos  autres  bourgeois,  savoir  :  depuis  la  rive  droite 
du  Marins  jusqu'à  la  borne  qui  est  au  Ponceau,  devant 
le  cimetière  Saint-Jean,  et  depuis  cette  borne,  en  ligne 
droite,  jusqu'à  celle  qui  est  placée  à  la  tète  du  préSaint- 
Amand,  et,  aussi  en  ligne  droite,  jusqu'à  la  borne  qui 
est  sur  l'Escaut.  Et  tous  ceux  qui  demeurent  dans  ces 
limites  sont  tenus  de  venir  au  son  de  notre  clocbe 
comme  les  autres  bourgeois.  Et  nous  aurons,  par  cha- 
que bouche  de  four  chaud  qui  se  trouve  dans  ces  li- 
mites, chaque  fois  qu'on  y  cuira,  un  marc  de  trente 
sous  parisis  ;  et  le  seigneur  d'Avesnes  aura  un  siercon 
de  sept  sous  et  demi  parisis.  Et  toute  autre  justice,  dans 
lesdites  limites ,  appartiendra  au  seigneur  d'Avesnes. 
Les  bannis  de  Tournai  peuvent  demeurer  dans  ce 
lieu,  V  aller  et  venir  jusqu'à  la  porte  de  Tournai ,  avec 
la  permission  du  seigrieur  d'Avesnes  ,  s'il  lui  plaît  de 
l'accorder.  Ce  seigneur  y  a  et  y  aura  ses  échevins,  qui 
connaîtront  de  tous  les  délits  commis  dans  les  limites 
ainsi  fixées  ;  mais  ces  échevins  ne  pourront  être  que 
des  territoires  d'Alaing,  desCaufFours  ou  de  Werchin; 
et  ces  délits  appartiendront  au  seigneur  d'Avesnes.  Et 
s'il  se  présente  une  cause  que  ses  échevins  ne  sachent 
point  juger,  ils  doivent  venir  atix  informations  auprès 
de  nous  dans  la  halle  de  Tournai  ;  en  ce  cas,  nous  de- 
vons, nous  prévôts  et  jurés,  leur  donner  ces  informa- 
tions de  bonne  foi,  aussitôt  que  nous  les  aurons  obte- 
nues ,  et  lorsque  nous  serons  requis  à  cet  effet  par  les- 
dits  échevins,  nous  ne  pourrons  leur  répondre  qu'ils 
aillent  s'informer  où  bon  leur  semblera.  En  outre  ,  il 
faut  savoir  que  les  murs  et  les  mâchicoulis  de  la  porte 
des  Cauffours  de  Tournai ,  les  fossés  de  notre   forte- 


462  ANNALES 

ipsi  (lebent  venirc  ad  inquisltioncni  ad  nos  in  halla 
de  Tornaco  ;  nos  vero  praepositi  et  jurati  debemus 
praedictis  scabinis  tradere  inquisitionem  bonâ  fide 
quamcito  iliam  scienius;  nec  possumus  ponere  in 
rcspcctum  inquisitionem  postquàm  à  suis  scabinis 
prccdictis  fuerimus  requisiti,  ut  praefati  scabini  iui 
inquirerent  ubi  crederent  meliùs  facere.  Scienduni 
est  insuper  quod  mûri  et  maxillarii  de  porta  des 
caujfours  de  Tornaco  et  fossata  forteritiœ  noslrae,  et 
terra  (juae  est  in  illâ  parte  inter  fossatum  et  rectum 
rivum  de  Marins,  rémanent  omnia  nobis  justitiabi- 
liter  de  Tornaco,  hoc  salvo,  quôd  banniti  possunt 
ire  et  esse  usquè  ad  portam  de  Tornaco ,  sicut  supe- 
riùs  dictum  est.  Quod  ut  ratum  et  firmum  permaneat, 
praesentem  paginam  sigilli  nostri  munimine  fecimus 
roborari.  Actum  anno  Domini  Mccxxxvr,  mense 
augusto.  » 

Hoc  siquidem  anno ,  illustris  princeps  Ferrandus, 
Flandriae  et  Hannoniae  conies,  viam  universae  carnis 
ingressus  est ,  cujus  corpus  in  ecclesiâ  abbatiœ  de 
Marketis,  quarp  uxor  ejus,  Johanna,  fundaverat,  se- 
pultum  est,  proiit  superiùs  in  fundatione  conventûs 
fratrum  minorum  Valencenensium ,  in  hoc  praesenti 
XX°  hbro ,  capitule  li%  pleniîis  continetur. 


DE    HAINACT.    LIVRE    XX.  465 

resse,  et  le  terrain  qui  est  de  ce  côté  ,  entre  le  fossé  et 
la  rive  droite  du  Marins,  restent  en  notre  dépendance, 
comme  justiciables  de  Tournai  ;  avec  cette  exception 
que  les  bannis  pourront ,  comme  on  l'a  dit  plus  haut , 
aller  et  venir  jusqu'à  la  porte  de  Tournai.  Et  pour 
ratifier  et  confirmer  les  conditions  ci-dessus  ,  nous 
avons  fait  sceller  les  présentes  de  notre  sceau.  Fait 
l'an  1236,  au  mois  d'août.  » 


Cette  même  année  (1),  l'illustre  prince  Fernand, 
comte  de  Flandre  et  de  Hainaut,  mourut,  et  fut  inhumé 
dans  l'église  de  l'abbaye  de  Marquette,  que  sa  femme 
Jeanne  avait  fondée ,  ainsi  qu'on  peut  le  lire  plus  am- 
plement au  chapitre   li  de  ce  XX*"    livre. 

(i)  Fernand,  comte  de  Flandre  et  de  Hainaut,  fut  tourmente'  de 
}a  pierre  dans  ses  dernières  années  ,  et  mourut  de  cette  maladie 
dont  les  douleurs  l'emportèrent  le  27  juillet  laSS  et  non  pas  i336, 
comme  semble  le  dire  ici  Jacques  de  Guyse.  La  date  de  1233  est 
fouinie  par  Méier  et  adopte'e  par  l'Art  de  véiifier  les  dates,  Chro- 
noloirie  des  comtes  de  Flandre. 


/|(>4  ANiVALKS 


GAPITULUM   CV. 


De  l.intlibijs  Joliannisile  Avesnis,  anli|uioris  filionim  Mare;;ir('la; 
snroris  comitissae  Johann«?. 


CiRCA  ista  tempora  ,  dominus  Johannes  de  Aves- 
iiis,  antiquior  filioruni  Margaretœ,  sororis  Johannae, 
Flandriae  et  Hannoniae  comitissae,  adeo  soleniniter  se 
gcrehat,  ut  in  patriis  circumvicinis  sibi  similis  nullus 
liabobatur.  Erat  siquidem  decoriis  aspectu ,  astutus 
intellectu,  crudelis  in  geslu,  sed  benignus  in  affatu, 
robiistns  corpore,  et  clegantis  staturae,  omnium  quasi 
bonarum  virtutum  ad  principem  pertinentium  per- 
ornatus,  et  quammaximè  in  arte  bostiliandi  et  tor- 
neanientorum  omnes  coaetaneos  suos  excellebat ,  et, 
inter  caeteras  virtutes,  à  largitate  et  magnanimitate  à 
cunctis  recommendabatur,  in  tantum  ut  hiraldi  et 
bistriones  canfilenam  banc  composuerunt  :  «  In  tor- 
«  neamentis  et  bastiludiis  ,  tàm  in  Franciâ  quàm  Ale- 
«  manniâ  ,  ubicunque  veniebat,  famam  ,  victoriam  et 
«  bonorcm  cum  bravio  referebat.  w  Et  in  tantùm  fama 
suae  nobilitatis  apud  regem  Willennum,  regem  Ro- 
nianciHun  et  dominum  Hollandiae,  Zelandiae  atque 
Frisiae,  cfïlagravil,  u[  ojus  sororem  germanam , 
yEbdeni  nomine.  .lilatis  xxir  annornm,  pro   matri- 


DK    IIAINAIJT.     LIVr.E    XX.  4^5 


CHAPITRE  CV. 

Éloge  «le  Jt^an  d'Avesnes,   (ils  aîné  de  Marguerite,  sœur  Je    la 
comlesse  Jeanne. 


VEP.sce  tems-là,  Jean,  seigneur  d'Avesnes,  l'aine  des 
fils  de  Marguerite ,  sœur  de  Jeanne  ,  comtesse  de 
Flandre  et  cle  Hainaut,  jouissait  d'une  si  éclatante  re- 
nommée, qu'aucun  chevalier  des  pays  circonvoisins 
ne  pouvait  lui  être  comparé.  Il  était  beau  ,  spirituel, 
et  plein  de  douceur  dans  son  langage,  malgré  la  ru- 
desse de  ses  habitudes  guerrières.  Son  corps  était  ro- 
buste ,  sa  taille  élégante.  Il  avait  toutes  les  qualités  qui 
font  un  grand  prince.  Son  adresse  dans  les  joutes  et 
les  tournois  surpassait  celle  de  tous  ses  contemporains, 
et,  parmi  toutes  ses  vertus,  il  était  particulièrement 
recommandablc  par  sa  magnificence  et  sa  générosité. 
Enfin,  il  s'était  acquis  une  si  grande  réputation  ,  que 
les  ménestrels  avaient  composé  sur  lui  la  chanson  sui- 
vante :  «  Dans  les  tournois  et  dans  les  joutes ,  en 
«  France,  en  Allemagne,  partout  où  il  allait  combattre, 
«  il  remportait  la  victoire,  et  illustrait  son  nom.  »  Guil- 
laume, roi  des  Romains,  seigneur  de  Hollande,  de 
ZélandccL  de  Frise,  fut  si  charmé  de  sa  réputation  , 
qu'il  lui  offrit  en  mariage  sa  sœur  germaine  nommée 
Alix,  âgée  de  vingt-deux  ans.  Jean  d'Avesnes,  après 
XIV.  5o 


466  ANNALES 

nioiiio  sibi  praesentaret,  qui,  amicorum  suorum  utens 

consilio,  oblatam  cum  honore  grandi  suscepit;  et, 

celebralis  nuptiis  apiul  Frankefort  cum  ingenti  comi- 

tivâ  el  solemnisatione  copiosà,  eam  ad  Hannonien- 

sem  co:î)itatum,  in  domum   materterœ   suœ,  Johan- 

nae,  rcduxii.  Qiiae  Johanna ,    comitissa  Flandriae   et 

Hannonlaî,  dictaui    iElidem,    uxorem    dicti    Johan- 

nis,  multùin  honorificè  suscepit  ;  el   Valencenis   per 

annos   quainplurimos  postmodùm    cum  Margaretâ , 

maire  Jûhanuis  de  Avesnis,  pacificè  permansit  cum 

honore.   Hune  Johannem   Willermus,  Romanorum 

rex  ,  in   tantum    adamavit ,   ut,   si  caruisset   filio , 

totam   Ilollandiani ,   Zelandiam   atque  Frisiam    sine 

medio  condonasset.  Item  dictus  rex  toto  nisu  labora- 

vit  postmodùm  quod  dictus  Johannes  in  imperato- 

rem  eligerotur;  sed ,  quià  titulo  carebat ,   electores 

distulerunt.  Tune  Margaretâ,  dicti  Johannis  mater, 

jàm  odium  et  invidiam  conceperat  contra  ipsum ,  et 

idcirco  noluit   ipsum  litulo  comitatûs  decorari.  Hic 

diclus  Johannes  de  Avesnis  ab  uxore  sua  iElide  sep- 

tem   suscepit  filios.  Primus   vocatus   est  Johannes, 

qui  fuit  primus  comes  Hannoniae  post  mortem  Mar- 

garetae,  aviae  suae.  Secundus  vocatus  est  Baiduinus, 

et  liic,  post  multa  nobilia  facta  morluus,  sepeiitur  in 

ecclesiâ  Beati-Francisci  in  Valencenis,  juxtà  conum 

majoris  altaris,  sub  tomba  solemniter  elevatâ.  Ter- 

tius  fihus  est  vocatus  Florentins,  et  fuit  princepsr/e 

la  Mourée.  Quartus  filius  vocatus  est  Willermus,  et 

hic  fuit  episcopus  Cameracensis.  Quintus  vocatus  est 

Bouchardus,  et  hic  fuit  episcopus  Melensis.  Sextus 


DE    HAINADT.    LIVRE    XX.  4^~ 

avoir  pris  conseil  de  ses  amis  ,  accepta  avec  recon 
naissance  cette  offre  honorable.  Les  noces  turent  célé- 
brées solennellement  à  Francfort,  en  présence  d'une 
nombreuse  assemblée,  après  quoi  Jean  conduisit  sa 
lémme  en  Hainaut  ,  chez  la  comtesse  Jeanne ,  sa 
tante,  qui  lui  fit  l'accueil  le  plus  honorable.  Alix  de- 
meura ensuite  pendant  plusieurs  années  à  Valen- 
ciennes,  tranquille  et  heureuse,  auprès  de  Margue- 
rite ,  mère  de  Jean  d'Avesnes,  son  mari.  Guil- 
laume, roi  des  Romains,  avait  tant  d'amitié  pour 
Jean  d'Avesnes ,  que,  s'il  n'eût  pas  eu  de  fils,  il  lui 
aurait  certainement  donné  toute  la  Hollande  ,  la  Zé- 
lande  et  la  Frise.  Dans  la  suite  ,  ce  même  prince  fit 
tous  ses  efforts  pour  que  Jean  fût  élu  empereur  ,  mais 
les  électeurs  s'y  refusèrent ,  parce  qu'il  n'avait  point 
de  titre;  et  Marguerite,  sa  mère,  qui  déjà  le  haïssait 
et  lui  portait  envie,  ne  voulut  pas  lui  doinier  le  litre 
de  comte.  Jean  d'Avesnes  eut  de  sa  femme  Alix  sept 
fils  :  L'  premier,  nommé  Jean  ,  fut  premier  successeur 
de  Marguerite,  son  aïeule,  au  comté  de  Hainaut.  Le 
second  s'appelait  Baudouin  ;  après  avoir  accompli  bien 
des  hauts  faits,  il  mourut,  et  fut  enterré  dans  l'église 
Saint-François,  de  Valenciennes,  au  coin  du  grand  au- 
tel, sous  un  tombeau  magnifique.  Le  troisième  fils  , 
Florent,  fut  prince  de  Morée.  Guillaume,  le  qua- 
trième, fut  évèque  de  Cambrai;  Bouchard,  le  cin- 
quième, devint  évèque  de  Metz;  Gui,  le  sixième,  fut 
évèque  d'Utrecht;  enfin  le  septième,  appelé  Jean,  mou- 
rut jeune. 

Observation.  Jean  d'Avesnes,  tils  de  Roiichard  d'Avesnes  et  de 
Marguerite  de  Flandre  ,  fut  déclare'  héritier  du  comté  de  Hainaut , 
p.ir  jugement  des  pairs  de  France  ,  rendu  Tan  124^;  ce  qui  fut  con- 


/|68  ANNALES 

filius  vocatus  est  Guido,  et  liic  fuit  episcopus  Trajcc- 
tensis;  et  seplinius  vocatus  fuit  Johannes,  et  hic  ju- 
venis  mortuus  est. 


CAPIÏULUM   CVI. 


De  reditii   Ralduini ,  impcratoiis  Constantinopolitani ,    qui  fuit 
(îlius  Petii,  coniitis  Altissiodorensis  ,  et  comitissac  Yolendis. 


Igitur  Ferraudo,  comité  Hauiioniensi,  defuncto, 
proùt  dictum  est  superiùs,  consequenter  anno  Do- 
mini  Mccxxxvii",  venit  ad  partes  Francise,  Flandriœ 
et  ITannoniae  impcrator  Constant! nopolitanus,  Bal- 
duinus,  qui  fuerai  filius  Pétri,  comitis  Altissiodoren- 
sis, et  comitissae  Yolendis ,  sororis  Balduini,  Flan- 
driœ et  Hannoniœ  comitis.  Cui  rex  Francise  reddidit 
omnes  terras  et  possessiones  quas  liabere  debebat  in 
Franciâ  et  Campaniâ.  Etiàni  Johanna ,  Flandriae  et 
Hannoniœ  comitissa,  germana  sua,  reddidit  libéré 
quidquid  in  Hannoniâ  et  Flandria  possidere  debebat, 
et  juvit  ipsum  ad  rehabendum  Nanuirci  comitu- 
tum,  quem  Viannœ  conies,  l'atione  sororis  suœ  ,  obti- 
nere  nitobatur.  Anno  siquidem  sequenti,  videlicèt 
Mccxxxviii°,  Johanna  ,  Flandriœ  et  Hannoniœ  comi- 
tissa ,  consilio  patriaruni  suaruni  ac  amicorum  ejus 
usa,  dominum  Thomani ,  gcrinaïunn  fralreni  comi- 


DE    UAINADT.     tIVKE    XX.  *      4^9 

ûrmé  par  les  barons  de  Hainaufc,  au  commencement  de  l'an  ia54  , 
et  ensuite  par  Henri ,  évêque  de  Lièf^e,  en  sa  qualité  de  suzerain  , 
le  samedi  après  l'octave  de  la  Chandeleur  de  la  même  année.  Mais 
il  n'entra  point  en  jouissance  de  cet  he'ritage,  étant  mort  avant  sa 
mère,  le  34  décembre  i256.  Voy,  VArt  de  vérifier  les  dates,  chro- 
nolosie  des  comtes  de  Hainaut. 


CHAPITRE   CVI. 


Retour  de  Baudouin  ,  empereur  de  ("onstantinople  ,  fils  de  Pierre 
comte  d'Auxerre  ,  et  de  la  comtesse  Yolande. 


FER^AND,  comte  de  Hainaut,  étant  mort,  comme  on 
l'a  vu  plus  haut  ,  Baudouin  (de  Courtenai),  empereur 
de  Constantinople,  fds  de  Pierre,  comte  d'Auxerre , 
et  de  la  comtesse  Yolande  ,  sœur  de  Baudouin  ,  comte 
deFlandre  et  de  Hainaut,  revint  en  France,  en  Flandre 
et  en  Hainaut,  dans  l'année  1237.  Le  roi  de  France  lui 
rendit  toutes  les  terres  et  propriétés  qui  lui  apparte- 
naient en  France  et  en  Champagne.  Sa  sœur  Jeanne, 
comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut,  lui  rendit  aussi 
librement  tous  les  biens  auxquels  il  avait  droit  dans 
la  Flandre  et  le  Hainaut,  et  l'aida  à  recouvrer  le  comté 
de  Namur ,  que  le  comte  de  Vianne  [V Art  de  vérifier  les 
dates  écrit  Vianden),  réclamait  du  chef  de  sa  sœur.  L'an- 
née suivante  1238,  Jeanne,  comtesse  de  Flandre  et  de 
Hainaut,  d'après  l'avis  de  son  pays  et  de  ses  amis,  épousa 
Thomas,  frère  du  comte  de  Savoie,  qui  gouverna  avec 
puissanceleHainautetlaFlandre.  Du  temsdece  comte, 
Gautier  d'Avesnes  dota  Bouchard  ,  son  frère,  et  ses  fils 
légitimes,  comme  on  le  voit  dans  les  chartes  suivantes  : 


470  ANNALES 

lis  Sahaudiœ,  assunipsit  in  hîgitinium  marituni  ,  qui 
polentcr  comitatus  llanuoniae  atque  Flandriœ  guber- 
navit.  Hnjiis  coniitis  temporibns,  Wallerus  de  Aves- 
nis  dotavit  Boucharduin ,  fratreiii  suum  ,  et  ejus- 
dem  filios  legitimOvS,  proîjt  patet  in  sequentibus 
ciiartis  : 

«Ego  Walterus,  dominus  de  Avesnis,  notum  facio 
universis  présentes  litteras  inspecluris,  qiiod  ego 
dedi  et  ratificavi  Bouchardo ,  fratri  meo,  et  haeredi- 
bussuis,  Johanni  atque  Balduino,  haereditario  jure, 
Estruen  cuin  omnibus  appendiciis.  Item  assignavi 
praedicto  Bouchardo  et  h^ercdibus  suis,  Johanni  et 
Halduino,  trecentas  bbras  alborum  annualim  et  per- 
petuo  in  vinagio  meo  Avesnensi ,  in  foragiis,  in  te- 
loneis,  eslalagiis,  denariis  hallae  et  pertinentiis  vina- 
gii,  de  primariis  ad  vinagiuni  evenientibus  et  omni- 
bus pertinentiis  antedictis.  Et  incipiet  recepta  vinagii 
piœdicti  et  rerum  antedictaruni  in  festo  decollationis 
beati  Jobannis-Baptisfae.  Et  ipse  Bouchardus  suum 
proprium  clientem  ad  dicium  vinagiuni  recipiendum, 
quoad  usquè  rcceperit  dictas  trecentas  libras  albo- 
rum ,  poteiit  illùc  ponere  cum  cliente  meo ,  qui 
ambo  inter  se  fidehter  computare  debebunt.  Et  si 
conlingeret  quod  dictnm  vinagiuni  ponerem  ad  cen- 
sum  ,  iliequi  censuni  lenerct  solveret  dictas  trecentas 
libras  ad  libitum  dicti  Bouchardi,  vel  dictus  Bou- 
chardus illùc  apponeret  suum  clientem  cum  cliente 
meo,  qui  lenerent  dicium  vinagium  quoad  usquè 
dictus  Bouchai  dus  esset  totaliter  pcrsolulus  de  dictis 
Irccentis  libris.  Item  dcdi   sibi   medietatem   vinagii 


Dli    UAINAUT.    LIVRE    XX.  L^']  \ 


^  Moi  Gautier,  seigneur  d'Avesnes,  fais  savoir  à  tous 
ceux  qui  ces  présentes  lettres  verront,  que  j'ai  donné 
et  confirmé  à  Boucliard  ,  mon  frère,  et  à  Jean  et  Bau- 
douin ,  ses  héritiers ,  Eslrœung  et  toutes  ses  dépen- 
dances. J'ai  assigné  également  à  Bouchard  et  à  ses  hé- 
ritiers Jean  et  Baudouin,  une  rente  annuelle  et  per- 
pétuelle] de  trois  cens  livres  de  blancs  sur  mon  vinage 
d'Avesnes,  sur  les  forages,  tonlieus,  estalages,  deniers 
de  la  halle  et  accessoires  dudit  vinage  ,  pour  être  per- 
çue sur  les  premiers  produits  dudit  vinage  et  de  ses 
dépendances.  Et  la  réception  du  vinage  et  des  choses 
susdites  commencera  à  la  fête  de  la  décollation  de  saint 
Jean-Baptiste  ;  et  Bouchard  pourra  mettre  son  propre 
sergent  à  la  perception  du  vinage  jusqu'à  ce  qu'il  ait 
reçu  lesdites  trois  cens  livres  de  blancs;  ce  sergent  y 
sera  avec  le  mien  ,  et  tous  deux  devront  compter  fidè- 
lement entr'eux.  Et  s'il  arrivait  que  je  misse  ledit  vi- 
nage en  cens,  celui  qui  tiendrait  le  cens  paierait  les 
trois  cens  livres  à  Bouchard,  ou  bien  celui-ci  enver- 
rait son  sergent  avec  le  mien,  et  tous  deux  tiendraient 
le  vinage,  jusqu'à  ce  que  Bouchard  eut  reçu  la  totalité 
desdites  trois  cens  livres.  Je  lui  ai  aussi  donné  la  moitié 
du  vinage  de  Boulogne,  selon  la  forme  établie  ci-dessus 
pour  celui  d'Avesnes.  Il  recevra  cent  livres  de  mon  vi- 
nage de  Landrecies  et  de  mon  vinage  de  Guise  ,  fou- 
jours  suivant  le  mode  fixé  pour  le  vinage  d'Avesnes. 


472  ANNALES 

Bolonicnsis,  et  tali  forma  quali  supcriùs  dictiim  est 
(le  vinagio  Avesnciisi.  Recipiet  ccntum  lihras  de  vi- 
iiagio  mco  de  Landrechies  et  vinagio  mco  deGuisiâ. 
tali  modo  qiialiter  dictum  est  de  vinagio  de  Avesnis. 
Ilem  dodi  dicto  Bouchardo  totam  tcrram  quani  do- 
ii)iiius  Guido,  frater  mous,  lenuerat  ultra  liagam  <le 
Avesnis,  eo  modo  quo  ipse  tenuerat.  Item  ego  quic- 
tavi  sibi  omnia  homagia  moventia  de  terra  d'Estruen. 
Et  si  vinagia  dictorum  trium  locorum  non  valerent 
assignationem  supeiiùs  dictam ,  ego  et  liaeredes  mei 
alquc  successores  tenebimur  perficere  atque  com- 
plere,  nisi  boc  accideret  ex  guerris  patriarum.  Et  bis 
completis,  dictus  Boucbardus  et  bseredes  sui,  Johan- 
nes  et  Balduinus,  quictaverunt  et  quictant  mibi  et 
baeredibus  meis  omnem  terram  et  omnes  proventus 
qui  venerunt  nobis  tàm  ex  parte  patris  quàm  ex  parte 
matris  ,  videlicèt  Hugoni ,  comiti  de  Sancto-Paulo  cl 
de  Blesio,et  Mariae,  uxori  suae,  comitissae  Blesensi  et 
de  Sancto-Paulo,  et  omnibus  baeredibus  eorum. 
Dictique  comes  Blesensis  atque  comitissa  donatio- 
nem  atque  concordiam  gratam  babuerunt  et  suis  lit- 
teris  et  sigillis  ratificaverunt.  Et  omnia  quae  dicta 
sunt  de  me  in  feodum  obtinebit  et  bomagiura.  Acta 
tueront  haec  anno  Domini  mccxxxviiio,  feriâ  tertiâ 
post  dominicam  mediam  quadragesimae.  » 

Hanc  autem  concordiam  Boucbardus  fecit  ralifi- 
cari  pcr  dominum  comitem  Hannoniœ,  proùt  in  bac 
sequenti  cbartâ  continetur. 


DE    IIAINAUT.    LIVRE    XX.  l\')J 

En  outre,  j'ai  donné  audit  Bouchard  toute  la  terre 
que  Gui ,  mon  frère  ,  tenait  au-delà  de  la  haie  d'A- 
vesnes,  de  la  même  manière  que  celui-ci  la  tenait.  Je  le 
quitte  et  dispense  aussi  de  tout  hommage  et  mouvance 
pour  la  terre  d'Estrœung.  Et  si  les  trois  vinages  ci- 
dessus  étaient  insuffisanspour  la  rente  que  je  lui  ai  as- 
signée, je  m'oblige,  ainsi  que  mes  héritiers  et  succes- 
seurs ,  à  la  compléter ,  à  moins  que  cette  insuffisance 
ne  soit  le  résultat  de  la  guerre.  Au  moyen  de  ces  con- 
ventions, ledit  Bouchard  et  ses  héritiers,  Jean  et  Bau- 
douin ,  m'ont  tenu  et  me  tiennent  quitte  ,  ainsi  que 
mes  héritiers,  de  toutes  les  terres  et  revenus  qui  nous 
sont  échus,  tant  du  côté  paternel  que  du  coté  mater- 
nel ,  de  Hugues,  comte  de  Saint-Paul  et  de  Blois ,  de 
Marie,  sa  femme  ,  comtesse  de  Blois  et  de  Saint-Paul, 
et  de  tous  leurs  héritiers.  Lesdits  comte  et  comtesse 
de  Blois  ont  approuvé  et  ratifié  lesdites  conventions 
parles  lettres  scellées  de  leur  sceau.  Et  Bouchard  tien- 
dra le  tout  de  moi  en  fief,  à  charge  d'hommage.  Fait 
l'an  1238,  le  mardi  après  la  mi-carême,  o 


Bouchard  fit  ratifier  cet  accord  par  le  comte  de  Hai- 
naut,  comme  on  le  voit  par  la  charte  suivante. 


474  '      A^NALES 


CAPITULUM  CVII. 

De  assign.iti  )nibiis  factis  Boiicliarrio  ,    Jnlianni  et  Baldiiino. 


«Ego  Thomas,  cornes  Flaudriae  et  Hannoniae,  et 
ogoJolianna,  comitissa  Flandriae  ac  Hannoniae,  cunc- 
tis  has  praesentes  inspecturis  nolum  facimus ,  quod 
Galterus,  dominus  de  Avesnis,  et  Bouchardus,  fra- 
ter  ejus ,  pactiones  et  conventiones  hujusmodi  in 
prœsentiâ  nostrâ  fecerunt  ;  videlicèt  quod  dominus 
Galterus  de  Avesnis  dédit  et  concessit  Bouchardo, 
fiatri  suo,  et  hseredibus  suis,  Johanni  et  Balduino, 
liaereditario  jure,  Estruen  cum  ouinibus  appendiciis. 
Item  assignavit  dicto  bouchardo  et  haeredibus  suis, 
Johanni  et  Balduino,  trecentas  libras  alborum  an- 
nualiui  recipiendas  perpetuo  in  vinagio  de  Avesnis, 
in  afforagiis,  in  teloneis,  in  estalagiis  ,  in  denariis 
liallae  et  in  omnibus  appendiciis;  el  hoc  de  primariis 
denarioium  in  praedictis  obveuientibus.  Et  incipient 
iuijusmodi  rcceptae  in  festo  decollationis  sancti 
Johanuis-Baptistœ.  Et  polest  dictus  Bouchardus  aut 
iiaeredes  sui,  Johannes  et  Balduinus  ,  aut  successores 
eorum,  eorum  clientem  ibidem  coustiluere  quoad 
usquè  trecentae  librae  fuerint  receptae.  Ilerùm  ,  dédit 
Bouchardo  el  haeredibus  suis,  Johanni  et  Balduino, 


DJi    llAI^ALr.    MVP.E    XX.  47^ 


CHAPITRE  CVII. 

Duiiatious  iail'.-s  a  Bouchard  ,  à  Jean  et  à  iiauJouin  ^d'Avcsnes^ 


u  Moi  Thomas  ,  comte  de  Flandre  et  de  Hainaui ,  et 
xnoi  Jeaune,  comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaui,  lé- 
sons savoir  à  tous  ceux  qui  ces  présentes  verront , 
que  Gautier,  seigneur  d'Avesnes,  et  Bouchard,  son 
frère ,  ont  fait  entr'eux  ,  en  notre  présence ,  les  con- 
ventions suivantes  :  Gautier  d'Avesnes  a  donné  et 
concédé  à  Bouchard,  son  frère,  et  aux  héritiers  de  ce- 
lui-ci, Jean  et  Baudouin  ,  Eslrœung  et  toutes  ses  dé- 
pendances 11  a  donné  aussi  à  Bouchard  et  à  ses  héri- 
tiers, Jean  et  Baudouin  ,  une  rente  annuelle  et  perpé- 
tuelle de  troisxens  livres  de  blancs  à  percevoir  sur  le 
vinage  d'Avesnes,  sur  les  forages  ,  tonlieus,  estalages, 
deniers  de  la  halle  et  autres  accessoires  dudit  vinage, 
et  ce  à  prendre  sur  les  premiers  deniers  qui  en  pro- 
viendront. La  réception  du  vinage  commencera  à  la 
fête  de  la  décollation  de  saint  Jean-Baptiste.  El  Bou- 
l'hard,  ses  héritiers,  Jean  et  Baudouin,  ou  leurs  suc- 
cesseurs, pourront  y  placer  leur  sergent,  jusqu'à  ce 
que  lesdites  trois  cens  livres  aient  été  reçues.  Il  a 
donné,  en  outre,  à  Bouchard  et  à  ses  héritiers,  Jean  et 
Baudouin,  la  moitié  du  vinage  de  Boulogne;  plus  cent 
livres  sur  le  vinage  de  Landrecies  ,  et  tous  les  hom- 
mages mouvans  de  la  terre  d'Estrœung.   Il  a   donné 


476  ANNALES 

inecliam  partem  vina^ii  de  Boloniâ.  Iterîim,  dédit 
centum  libras  in  vinagio  de  Landrechies.  Iteiùm,  de- 
dit  sibi  onmia  homagia  movcntia  de  Estruen.  Ite- 
iùm,  dédit  Boucliardo  et  liaeredibus  suis,  Johanni  et 
Balduino  ,  totani  terrani  quam  dominus  Guido,  fra- 
ter  eoriim ,  tenuerat  ultra  hagam  de  Avesnis,  eo 
modo  quo  ipse  Guido  tenuerat.  Et  haec  omnia  prœ- 
dicta  dédit  Walterus  antcdictus  Bouchardo  et  haere- 
dibussuis,  Johanni  et  Balduino,  in  partem  terrae  ; 
et  ipsi  eodem  modo  receperunt.  Et  sic  Bouchardus 
et  sui  haeredes  quictaverunt  Walterum  et  quictum 
clamaverunt.  Et  ut  praedicta  vim  et  robur  habeant 
fortiora,  ad  lequeslam  parlium ,  praesentem  pagi- 
nam  sigillavimus  sigillis  nostris.  Acta  fucrunt  liœc 
anno  dominicœ  incarnationis  mccxxxviii",  in  martio, 
feriâ  quartâ  post  mediam  quadragesimae.  r. 


CAPITULUM  CVIII. 


Do  (jidinalione  sigilli  et  leparatione  locorum  pcr  tloniiiium 
ïlinmam  comitem  factâ. 


Hic  Thomas,  Flandriae  et  Hannoniae  cornes,  multa 
recommendatione  digna  in  dictis  comitatibus  gcssit. 
Et  primo  ordinavit,  ad  sui  nominis  momoriani,  sigil- 
lum,  armis  propriis  insignitum  cum  cruce  ,  in  Castro 


DE  HAINAUT.   LIVRE   XX.  4/7 

aussi  à  Bouchard  et  à  ses  héritiers,  Jean  et  Baudouin  , 
toute  la  terre  que  Gui,  son  frère,  possédait  au-delà 
delà  haied'Avesnes  ,  de  la  même  manière  que  celui-ci 
la  tenait.  Et  toutes  ces  donations  ont  été  faites  par 
Gautier  à  Bouchard  et  à  ses  héritiers  à  titre  de  partage 
de  teri'es,  et  reçues  de  même.  Par  ce  moyen,  Bouchard 
et  ses  héritiers  ont  déclaré  Gautier  quitte  envers  eux. 
Et  afin  que  ce  qui  précède  reçoive  plus  sûrement  son 
exécution,  nous  avons  ,  à  la  requête  des  parties  ,  scellé 
les  présentes  de  nos  sceaux.  Fait  l'an  1238,  au  mois  de 
mars ,  le  mercredi  après  la  rai-carême.  » 

Observation.  Ce  Thomas,  comte  de  Flaodre  et  de  Hainaut,  est 
Thomas  de  Savoie  ,  qui  tenait  ces  titres  de  son  épouse  Jeanne  corn- 
tesse  de  Flandre  depuis  1237.  Bouchard  d'Avesnes  avait  épouse'  en 
1 21 3  Marguerite  de  Flandre,  sœur  de  Jeanne,  dont  il  avait  eu  deux 
fils  et  une  fille.  (L'^rt  de  vérifier  les  dates,  Chron.  des  comtes  de 
Flandre.) 


CHAPITRE  CVIII. 


Lu  comte  Thomas  fait  faire  un  sceau  ,  et  répare  divers 
châteaux. 


Thomas,  comtedeFlandreetde  Hainaut, dont  il  vient 
d'être  question,  fit  dans  ces  deux  comtés  beaucoup  de 
choses  dignes  de  louanges.  D'abord  ,  pour  perpétuer 
son  nom  ,  il  fit  faire  pour  le  château  et  la  ville  de  Mons 


47^  AtVNALES 

ac  villa  Montensi,  quocl  usquè  atl  moderna  permanet 
lenipora.  Reparavit  etiàin  ruinas  caslrorum  plurimo- 
rum,  iibertates  ampliavit  in  locis  diversis  comita- 
tuurn  suorum;  in  silva  dcniquè  de  Mormail  (i)  ad- 
duci  feciL  de  Sabaudia  tauros  indomitos  cum  vaccis 
quampluribus  ingentis  niagnitudinis,  et  in  dicta  col- 
locari  fecit  silvâ;  quorum  generatio  adhùc  ibidem 
perdurât.  Et  hoc  idein  fcrtur  de  equis  peregisse,  quos 
adduci  fecit  de  Hispania  et  Apulia3  partibus,  et  dic- 
tam  silvam  etiàm  legibus  perornavit.  Item,  idem 
Thomas  cum  Johannâ  ,  ejus  uxore,  devolione  allecti 
ad  conventum  fratrum  Minorum  Valenconensium , 
quictaverunt  eis  xxv  soMdos  perpétues  atque  feoda 
necnon  et  dominium  quos  ejus  antecessor  Ferrandus 
retinuerat  suprà  dongionem  Valencenensem,  quando 
dictum  fundaverat  cotiveiitum,  proiit  superiiis  patuit, 
Hbro  eodcm  ,  capitulo  xc",  cùm  de  dicti  conventûs 
fundatione  mentio  habebatur.  Anno  Domini  mccxl% 
Thomas,  Hannoniae  et  Flandriœ  comes,  et  Johanna, 
ejus  légitima  uxor,  videntes  quod  contioversiœ  sae- 
piùs  oriebanlur  contra  capitulum  Cameracense,  oc- 
casione  accidentium  quamplurimorum  emergentium 
in  territorio  de  Onnaing  et  deQuaroube,  quià  eis  vi- 
debatur  quod  capitulum  falcem  suam  plus  debit(j  in 
messem  eorum  nltebatiu"  exendere,  convenerunt 
cum  dicto  capitulo  sub  forma  quœ  sequitur  : 

(i,''   La  i'ori^t  i\c  Morm.il  ,  qui   s't'lend  depuis  B;ivni  j(isf|ii'.-i  Lan- 
«Ireoies,  a  5  liijues  iic  long  sur  3  lioiics  de  large. 


DE    HAINAUr.     LIVRE    XX.  479 

un  sceau  où  étaient  gravées  ses  armes  avec  une  croix  , 
et  qui  est  encore  conservé  de  nos  jours.  Il  répara  plu- 
sieurs châteaux  tombés  en  ruines,  accorda  de  nou- 
velles libertés  à  divers  lieus  de  ses  comtés  ;  enfin  il  fit 
venir  de  Savoie  des  taureaux  indomptés  et  des  vaches 
d'une  grosseur  extraordinaire,  qu'il  fit  mettre  dans  la 
forêt  de  !\lormal,  où  la  race  de  ces  animaux  existe  en- 
core. On  dit  qu'il  fit  aussi  venir  des  chevaux  de  l'Es- 
pagne et  de  la  Fouille,  et  qu'il  rendit  pour  cette  fo- 
rêt de  Murmal  de  sages  ordonnances.  Ce  même  Tho- 
mas et  sa  femme  Jeanne  ,  qui  avaient  beaucoup  d'af- 
fection pour  le  couvent  des  frères  Mineurs  de  Yalen- 
ciennes  ,  le  tinrent  quitte  des  vingt-cinq  sous  de  rente 
perpétuelle,  ainsi  que  des  fiefs  et  droits  de  seigneurie 
que  Fernand,  leur  prédécesseur,  s'était  réservés  sur  le 
donjon  de  Valenciennes ,  lors  de  la  fondation  du  cou- 
vent, comme  je  l'ai  dit  au  chapitre  XC  du  présent 
livre,  quand  j'ai  fait  mention  de  celte  fondation.  L'an 
1240,  Thomas,  comte  de  Hainaut  et  de  Flandre  ,  et 
•Jeanne  ,  sa  femme,  voyant  qu'il  s'élevait  souvent  des 
plaintes  contre  le  chapitre  de  Cambrai,  à  l'occasion 
d'accidens  qui  arrivaient  dans  les  territoires  d'Ou- 
naing  et  de  Quarouble  ,  et  ju(,'eant  que  ce  chapitre 
s'efiForçaitd'étendrcplusquede  raison  sa  faux  dansleurs 
moissons  ,  firent  avec  eux  les  conventions  suivantes  : 

Observation.  On  trouvera  ces  conventions  dans  le  Vi)lume  suivant. 
Celui-ci  va  de  l'an  1208  à  l'an  1240;  il  ne  renferme  donc  que  l'his- 
toire de  trente- deux  ans.  On  voit  que  l'auteur  ,  à  mesure  qu'il  se 
rapproche  du  tcms  auquel  il  a  ve'cu  ,  a  pu  rassembler  un  plus  grand 
nombre  de  matc'iiaus.  Mais  fidèle  à  sa  méthode,  il  a  continue'  de 
transcrire  presque  litle'ralement  les  auteurs  qu'il  a  copie's,  ce  qui 
occasione  souvent  des  répétitions.  11  n'est  question  dans  tout  Is  vo- 
lume que  du  gouvernement  de  Jeanne  ,  comtesse  de  Flandre  et  de 
Hainaut ,  mariée  d'abord  au  prince  Fernand  ,  appelé  aussi  Ferrand 


4tiO  ANNALES 

de  Portugal  ,  puis  au  comte  Thomas  de  Savoie.  Les  pieuses  fonda- 
tions (le  cette  princesse  sont  rajiportées  avec  pins  Je  détail  que  les 
faits  militaires  et  politicpics.  On  sent  que  c'est  un  religieux  qui  écrit, 
tjejiendant  les  mœurs  du  tenis  sont  peintes  fidèlement,  cl  l'on  voit 
qu'alors  les  peuples,  soumis  à  leurs  chefs,  ne  discutaient  guère  d'au- 
tres intérêts  que  ceux  de  leurs  seigneurs.  Ils  s'occupaient  aussi  de 
religion  ,  et  combattaient  les  novateurs  fle'tris  du  nom  d'hérétiques. 
Les  esprits,  entièrement  livrés  à  ces  discussions,  n'examinaient  pas 
comme  aujourd'hui  les  princij)es  de  l'administration  civile.  11  n'y 
avait  d'assemblées  que  pour  employer  la  violence  à  combattre  ceux 
que  l'on  aurait  dû  se  contenter  de  persuader  ou  de  convaincre.  Il 
n'y  avait  d'émeutes  que  pour  la  défense  de  quelques  opinions  reli- 
gieuses dont  aujourd'liui  l'examen  paraîtrait  fort  ennuyeux.  Jacques 
de  Guyse  ne  prend  pas  la  peine  d'en  rendre  compte  :  il  rapporte  les 
événemens  avec  beaucoup  de  simplicité,  et  sous  ce  point  de  vue  on 
ne  le  trouvera  peut-être  pas  sans  intérêt.  11  nous  représente  l'esprit 
de  son  siècle,  par  lequel  il  fallait  passer  pour  arriver  au  nôtre.  TA- 
chons  de  ne  pas  rendre  nos  persécutions  politiques  aussi  cruelles 
qu'ont  été  les  persécutions  religieuses,  et  c'est  alors  que  nous  aurons 
viîritableinent  à  nous  féliciter  des  progrès  de  l'esprit  humain,  ainsi 
que  de  notre  civilisation. 

Paris,  12  novem1)rc  i8.33. 

Le  marquis  de  Fortia. 


TABLE 

DES  MATIÈRES  CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


(Chapitres.  Pages. 

LIVRE  VINGTIÈME. 

I.  Bruits  divers  au  sujet  de  Baudouin,  comte  de  Flandre 

et  de  Hainaut,  empereur  de  Constantinople.   ...       3 

II.  Mariage  de  Jeanne,  fille  aînée  de  l'empereur  Bau- 
douin, avec  Fernand ,   fils  du  roi  de  Portugal.    .   .       7 

III.  Vie  de  Bouchard,  frère  de  Gautier  et  de  Gui,  fils 

du  seigneur  d'Avesnes i3 

IV.  Les  filles  de  Baudouin,  qui  avaient  été  envoyées 
auprès  du  roi  de  France  par  Philippe,  comte  de  Na- 
mur,   obtiennent  la  permission  de  revenir i^ 

V.  Ratification  et  célébration  du  mariage  de  Margue- 
rite, fille  de  l'empereur,  avec  Bouchard  d'Avesnes.     25 

VI.  Lettre  de  Fernand  relative  à  des  droits  de  Bou- 
chard dans  la  Flandre  et  dans  le  Hainaut 27 

VII.  Lettre  de  Jeanne,  comtesse  de  Flandre,  ratifiant 
un  don  de  60  livres  fait  par  Bouchard  à  Thomas, 
seigneur  de  Hufalize 29 

VIII.  Lettre  de  Marguerite  au  sujet  de  la  donation  faite 
par  son  mari  à  Thomas  de  Hufalize 3i 

MlWÇbis.J  Marguerite,  femme  de  Bouchard,  est  ame- 
née par  son  mari  à  Étroeung(ou  Estrœung,  p.  ^y5)  , 
et  met  au  monde  Jean  et  Baudouin 53 

IX.  Les  abbés  de  Cîteaux  et  d'autres  abbés  sont  en- 
voyés en  Provence  pour  extirper  l'hérésie 37 

X.  Différend  entre  les  évêques  d'Orléans  et  d'Auxerre, 

et  le  roi  Philippe 4i 

XI.  Croisade  des  nôtres  contre  les  Albigeois  ;  mort  de 
saint   Diègue ,   évêque 4^ 

XIV.  5i 


482  TABLE. 

Chapitres.  Pages 

XII.  Du  moine  Hélinand  el  de  ses  écrits 47 

XIII.  Avènement  de  Frédéric  II  à  l'empire;  expulsion 
d'Olhou 5i 

XIV.  Renaud,  comte  de  Boulogne,  est  chassé  du 
royaume  de  France 55 

XV.  Caraolère  du  comte  de  Boulogne.  Son  alliance 
avec  le  roi  d'Angleterre 59 

XVI.  Fondation  de  l'abbaye  de  Notre-Dame  de  Fon- 
tenelle,  près  Valenciennes 61 

XVII.  Lettres  approbatives  de  la  fondation  de  l'abbaye 

de    Fontenelle 67 

XVIII.  Préparatifs  du  départ  du  roi  Philippe  pour 
l'Angleterre.  Croisade  des  enfiins.   . 71 

XIX.  Réconciliation  avec  lageburge.  Voyage  du  roi 
Philippe  en  Flandre 70 

XX.  Robert  de  Béthune  trouve  le  comte  Fernand 
dans  l'île  de  Walcheren  avec  Guillaume ,  comte  de 
Hollande 79 

XXI.  Le  comte  Fernand  fait  fortifier  la  ville  d'Ypres.     83 

XXII.  Fernand,  comte  de  Flandre  et  de  Hainaut,  em- 
porte d'assaut  la  ville  de  Tournai 87 

XXIII.  Le  comte  Fernand  se  rend  en  Angleterre  au- 
près du  roi,  qui  le  reçoit  avec  de  grands  honneurs.     91 

XXIV.  Le  comte  Fernand,  entrant  sur  les  terres  de 
Louis ,  fils  du  roi ,  assiège  et  prend  le  château  de 
Tourneham 97 

XXV.  Guerre  des  nôtres  contre  les  Albigeois.  Le  roi 
d'Aragon  est  tué 101 

XXVI.  De  sainte  Marie  d'Oignies,  et  de  maître  Jacques 

de  Vitri io5 

XXVII.  Des  saintes  femmes(iui  vivaient  alors  en  grand 
nombre  dans  le  pays  de  Liège 107 

XXV ÏIÏ.  De  leurs  détracteurs 111 

XXI\.  Leur  sainteté  est  reconnue 110 


TABLE.  483 

Chapities.  Pages 

XXX.  Dernière  uKîladie  'e  sainte   Marie  d'Oignies.    .    117 
XXXT.  Autre  maladie  de  sainte  Marie  d'Oignies.   .   .    121 

XXXII.  Son  heureuse  fin .  .   .  .   laS 

XXXIII.  Le  roi  Philippe  entre  en  Flandre.  Préparatifs 

de  la  guerre  de  Flandre 129 

XXXIV.  Dispositions  des  deux  armées  pour  la  bataille.    i35 

XXXV.  Exhortation  aux  Français.  Prière  prononcée 
avant  le  combat i^z 

XXXVI    Premier  choc  des  deux  armées iSg 

XXXVII.  Arrivée  des  communes.  Le  combat  s'engage 
contre  le  roi  Philippe i45 

XXXVIII.  La  bataille  s'engage.  Fuite  d'Othon.   ...   149 

XXXIX.  Comment  le  comte  de  Boulogne  fut  pris.   .   .    i53 
XL.  Le  roi  Philippe  revient  joyeux  et  triomphant.   .   .   167 
XLI.  Le  roi  reproche  au  comte  deBoulogne  son  ingra- 
titude  iSg 

XLII.  Captivité  ducomte  Fernand  et  d'autres  seigneurs.    i65 
XLIII.  Ceux  de  Hainaut,  de  Cambrai  et  de  Flandre 
envoient  les  évêques  de  Tournai  "A  de  Térouanne 

pour  consoler  la  comtesse 167 

XLIV.   Jean,  roi  d'Angleterre,  apprenant  la  captivité 
de  Fernand,  son  allié,  demande  et  obtient  une  trêve 

de    sept  ans 1^5 

XLV.  Infortune  de  Jean,  roi  d'Angleterre 179 

XLVI.  Innocent  III  assemble  le  concile  général  de  La- 

tran 187 

XLVII.  Dégradation  de  Bouchard  d'Avesnes 193 

XLVIII.  Malheurs  de  Jean,  roi  d'Angleterre igS 

XLTX.  Confirmation  des  ordres  des  Frères  Mendians 

par  le  papeHonorius 2o3 

L.  Mort  du  roi  Jean.  Louis  [fils  du]  roi  [Philippe]  s'em- 
barque après  avoir  pris  des  otages 207 

LI.  La  comtesse  Jeanne  fait  plusieurs  fondations  pieuses, 
en  Flandre  et  en  Hainaut,  pour  le  salut  de  l'ame  du 


4S4  TABLE. 

Chapitres.                                                                                            Pages. 
comte  Fernaïul 209 

LU.  Fondation  tic  l'abbaye  d'Épinlieu ,  de  l'ordre  de 
Cîteaux,  près  de  Mons,  par  la  comtesse  Jeanne.   .   .  ai5 

LUI.  Passage  général  des  croisés  outre  mer.  Leur  pre- 
mière marche 221 

LIV.  Vie  du  saint  homme  qui  fonda  l'abbaye  de  reli- 
gieuses de  l'Olive 226 

LV.  Parvenu  à  l'adolescence ,  il  succombe  à  plusieurs 
tentations  ;  mais  un  avertissement  de  Dieu  le  relève.   229 

LVL  II  arrive  ,  guidé  par  le  ciel ,  au  lieu  qui  avait  été 
marqué,  et  y  vit  pendant  long-tems comme  les  ani- 
maux des  forêts 205 

LVIT.  Maître  Jean  de  Nivelle,  chanoine  d'Oignies, 
vient  à  son  ermitage  pour  éprouver  si  l'esprit  de 
Dieu  était  en  lui 25^ 

LVin.  Il  se  livre  assidûment  au  travail  et  à  la  prière.  2^1 

LIX.  Berte,  dame  du  lieu,  avec  le  consentement  de 
son  fils,  donne  au  saint  homme  un  lieu  pour  bâtir 
une  église 24^ 

L\.  Miracle  des  trois  espèces  de  grains  qui  se  trouvè- 
rent, au  tems  de  la  moisson,  dans  un  champ  où  on 
n'avait  semé  que  du  seigle 25 1 

LXL  Vision  consolante  d'un  homme  de  belle  figure  qui 
s'entretient  long-tems  avec  l'ermite 255 

LXII.  Jean  de  Béthune  ,  évoque  de  Cambrai ,  lui  con- 
fère par  dégrés  tous  les  ordres,    jusqu'à  la  prCtrise.   367 

LXin.  Après  avoirété  ordonné  prêtre,  il  fait  bâtir  une 
église  de  pierre  avec  les  largesses  des  fidèles.   .    .   .   2G1 

LXIV.  L'église  étant  achevée  ,  l'abbesse  de  Fonlenellc, 
de  l'ordre  de  Cîteaux,  y  transfère  son  couvent.   .   .   265 

LXV.  L'ermite  est  consolé  penditnt  une  famine.  Un  pain 
lui  est  apporté  du  ciel aOj) 

LXVL  De  deux  événemens  miraculeux  qui  arrivèrent 
à    l'ermite 271 


TABLE.  4^5 

Cliapitres.  Pages. 

LXVII.  Douze  religieuses  de  l'ordre  de  Citeaux  vien- 
nent habiter  l'ermitage  pour  y  servir  Dieu 275 

LXVIII.  Une  pieuse  dame  étant  malade,  fait  appeler 
près  d'elle  l'ermite,  (jui  était  près  de  sa  porte.  .   .   .   281 

LXIX.  La  comtesse  Jeanne,  par  l'entremise  du  pape 
Honorius,  de  son  légat  et  de  plusieurs  évêques,  traite 
avec  le  roi  de  France  de  la  rançon  de  Fernand.  .   .  287 

L\X.  Saint  François  convoque  un  chapitre  des  frères 
de  son  ordre  à  Assise SQJ 

LXXÏ.  Les  frères  mineurs  paraissent  pour  la  première 
fois  dans  le  Hainaut  en  i2i5 295 

LXXIL  Les  frères  mineurs  sont  transférés  du  Mont- 
de-la-ChapelIe  à  Saint-Barthélemi 299 

LXXIII.  Ils  s'occupent,  les  uns  à  faire  des  nattes ,  des 
j)aniers,  ou  de  la  toile,  les  autres  à  composer  des 
livres 5o5 

LXXIY.  La  comtesse  Jeanne  envoie  à  Valencienncs  son 
gouverneur,  qui  offre  de  l'argent  aux  frères  mineurs, 
mais  ils  le  refusent ^07 

LXW.  Le  gouverneur  étant  allé  à  Arras,  s'entretient 
avec  les  frères,  et  reconnaît  parmi  eux  Josse,  son 
oncle 5i5 

LXXVI.  Frère  Josse  raconte  au  gouverneur  ce  qui  lui 
est  arrivé,  et  nomme  clievaliers  plusieurs  nobles  qui 
avaient  pris  l'habit  de  l'ordre 317 

LXXVII.  Contestation  du  frère  Josse  avec  le  gouver- 
neur sur  les  avantages  de  leur  condition 525 

LXXMII.  Un  ermite  qui  demeurait  dans  le  bois  de 
Glancon,  se  fait  passer  pour  l'empereur  Baudouin.   55i 

LXXIX.  Le  gouverneur  rapporte  à  la  comtesse  Jeanne 
ce  que  frère  Josse  lui  avait  dit 555 

LXXX.  L'évêque  de  Senlis  est  envoyé  par  le  roi  pour 
savoir  la  vérité 559 

LXXXI.  Le  gouverneur  de  la  comtesse  Jeanne  forme, 


486  TABLE. 

Chapitres.                                                                                             Pages, 
par  son  conseil ,  le  projet  de  bâlir  à  GanJ  un  cou- 
vent pour  les  frères  mineurs 343 

LXXX.1I.  Le  comte  Fcrnand,  étant  à  Paris,  donne  au 
gouverneur  le  donjon  de  Valenciennes  pour  y  fonder 
un  couvent  de  frères  mineurs 347 

LXXXIII.  Les  lettres  du  comte  Fernand  sont  accueil- 
lies à  Valenciennes  avec  une  satisfaction  universelle, 
malgré  l'opposition  du  prieur  de  Saint-Sauve.   .       .  35i 

LXXXIV.  Les  frères  mineurs  refusent  l'offre  qui  leur 
était  faite  du  donjon  de  Valenciennes 35^ 

LXXXV.  La  comtesse  Jeanne  envoie  des  députés  au 
pape  Honorius  et  à  saint  François,  qui  vivait  encore 
à  cette  époque 363 

LXXXVL  Lettres  adressées  par  la  Cour  de  Rome  aux 
frères  mineurs  sur  leur  translation  dans  le  nouveau 
couvent  du  donjon 36^ 

LXXXVn.  La  comtesse  envoie  de  Lille  des  ouvriers 
pour  bfitir  un  nouveau  couvent 371 

LXXXVIII.  La  comtesse  Jeanne  visite  en  personne  les 
frères  mineurs  qui  demeuraient  encore  à  Saint- 
Barthélemi 377 

LXXXIX.  Les  Frères  prêcheurs  viennent  pour  la  pre- 
mière fois  à  Valenciennes 385 

XC.  Mort  du  comte  Fernand ,  ses  obsèques  et  sa  sépul- 
ture. Les  frères  mineurs  et  les  Frères  prêcheurs.    .   .  3gi 

XCL  Thomas,  comte  de  Flandre  et  de  Hainaut,  et 
Jeanne  sa  femme,  font  de  grandes  libéralités  aux 
frères  mineurs  et  aux  frères  prêcheurs 395 

XCIL  Arrivée  du  roi  de  Jérusalem  en  France.  Mort  du 
roi  Philippe 4o' 

XCIII.  Expédition  du  roi  Louis  contre  les  Poitevins. 
Le  faux  comte  Baudouin 4<^5 

XCIV.  Le  roi  Louis  envoie  dire  au  faux  comte  de  ve- 
nir le  trouver  à  Péronnc,  et  lui  fait  remettre  un  sauf- 


TABLE.  487 

Chapitres.  Pages. 

conduit , 4^9 

XCiy  .[bis.)  Le  faux  comte  Baudouin  est  mandé  par  le 

roi  de  France ^\5 

XCV.  Prise  d'Avignon  par  le  roi  Louis 42» 

XCVI.  Mort  du  roi  Louis  (VIII),  couronnement  de 
son  fils  du  même  nom.  Mort  du  pape  Honorius  (III).  Iii5 

XCVII.   De  Sainte-Llizabeth 4^9 

XCVIII.  Dispersion  des  écoliers  de  Paris,  et  autres 

événemens 4^5 

XCIX.  Expédition  outre  mer  sous  la  conduite  du  roi 
de  Navarre  :  Différends  entre  l'empereur  Frédéric  et 

le  pape  Grégoire ^3q 

C.   Condamnation  de  l'empereur  Frédéric,  prédication 

de  la  croisade 443 

CI.   Première  mission  des  frères  prêcheurs  et  des  frères 

mineurs  chez  les  Tartares 447 

Cil.  Fondation  de  l'abbaye  du  Quesnoi 449 

CIIÎ.  Fondation  de  l'abbaye  de  religieuses  d'Ath,  de 

l'ordre  de  Saint-Bernard,  dite  le  refuge  de  la  Vierge.  4^3 
CIV.  Traité  de  paix  entre  la  ville  de  Tournai ,  et  Gau- 
tier d'Avesnes 459 

CV.  tloge  de  Jean  d'Avesnes,  fils  aîné  de  Marguerite, 

soeur  de  la  comtesse  Jeanne ^6^ 

CVI.  Retour  de  Baudouin,  empereur  de  Constanti- 
nople,  fils  de  Pierre  ,  comte  d'Auxerre,  et  de  la  com- 
tesse Yolande. 469 

CVII.  Donations  faites  à  Bouchard,  à  Jean  et  à  Bau- 
douin d'Avesnes 47^ 

CVIII.  Le  comte  Thomas  fait  faire  un  sceau,  et  ré- 
parie divers  châteaux ^rj^ 

FIN    DE    LA    TABLE    DU     TOME    QUATORZIÈME. 


En  tête  du  livre  vingtii-nic,  cl  conscquemment  de  ce  vo- 
lume ,  est  une  miniature  représentant  Margucn'le  de  Flandre, 
qui  épouse  Bouchard  d'Avesnes,  en  présence  de  sa  sœur 
Jeanne  et  de  son  beau-frère  Fernand  de  Portugal. 

On  trouvera  rue  de  la  Rochefoucaud,  n"  12,  outre  les  quatorze 
volumes  qui  ont  paru  de  l'histoire  de  Hainaut ,  qui  seront  bientôt 
suivis  des  deux  derniers; 

L'ART  DE  VÉRIFIER  LES  DATES  en  trente-lrois  volumes 
in-8" , savoir: 

PREiMiÈRE  PARTIE.  Teins  antérieurs  à  l'ère  chrétiennes  cinq 
volumes  in-80  forinanl  un  volume  in-4°  ou  un  volume  in-f"  pour 
ceux  qui  ont  l'édition  des  Bénédiciins. 

SECONDE  PARTIE.  Depuis  l'ère  chrétienne  jusqu'à  l'année  1770, 

dix-huil  volumes  in-8°  ou  cinq  volumes  in-4°  suivis  d'une  table 

formant  un  petit  volume  in-80  et  une  livraison  in-4°. 

TROISIÈME  PARTIE.  De  1770  a  1827,  huit  volumes  in-8'' for- 

j   mant  deux  volumes  in-4°  elin-f».  Ils  sont  suivis  d'une  table  lor- 

maut  un  volume  in-8"  et  une  livraison  in-4o  ou  in-f". 

Ces  trois  partiessontcompletes.il  n'a  paru  que  le  commencement 
de  la  quatrième. 

QUATRIÈME  PARTIE.  Tableau  chronologique  de  l'histoire  d'A- 
méri(|ue.  Il  en  a  paru  cinq  volumes  in-8°;  les  quatre  premiers 
sont  suivis  d'une  table,  et  forment  un  volume  in-4''  ou  in-f". 
L'impression  du  sixième  volume  in-80  est  fort  avancée  et  ter- 
minera l'histoire  du  Brésil.  Il  faudra  encore  six  volumes  pour 
compléter  l'histoire  de  TAmérique. 

Le  prix  de  chaque  volume  in-S"  est  de  7  fr. 
in-4°  45  fr. 

in-f°  y  S  fr. 

On  a  tiré,  dans  le  seul  format  in-4o,  des  exemplaires  sur  pa- 
pier vélin  ,   dont  le  prix  est  double,  c'est-à-dire  de  90  h'. 

On  trouvera  à  la  même  adresse  tous  les  ouvra2,es  faits  ou  publiés 
par  M.  le  marquis  de  Fortia  d'Urban  de  l'Institut  Royal  de 
France  (Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres). 


University  of  Calilornia 
SOUTHERN  REGIONAL  UBRARYFACIU^ 

^-^  liriNG^^lls '«UflRN."9009ll388 


-?3 


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Form  L9 


iversity  of  Ca 

Southern  Regi 

Library  Faci 


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